‹ Histoires fin de siècleChapitre 4 sur 12 · LE VIOLON DE L'ABBE · texte numérisé non relu

LE VIOLON DE L'ABBE

à Montorgueil.

— Mon cher enfant, vous voici sorti des ordres mineurs, vous allez bientôt franchir le degré du sous-diaconat, chaque jour vous rapproche de l'investilure sacrée... Je vous ai fait appeler pour vous dire une inquiétude qui m'est venue à votre sujet et vous imposer un sacrifice nécessaire... Vous savez combien nous vous avons encouragé depuis quelques années dans Tétude de la musique. Moi, tout le premier, j'étais heureux que l'éclat de nos saintes cérémonies fût rehaussé par les sons vraiment touchants de votre violon. Je ne voyais aucun danger...

Dieu a voulu que je me sois trompé. Depuis

étaient plus commodes, il était persuadé, en arrivant à sa porte, qu'il n'allait trouver que le sommeil réparateur.

En face de ses fenêtres il s*arrêta brusquement, frappé d'une angoisse véritable :

il y avait de la lumière chez lui! Marthe était là.

D'abord il eut l'idée de filer ; c'était une rupture avec la jeune femme qui, certainement, l'attendrait toute la nuit. La pensée d'aller se griser en quelque café lui vint aussi.

Mais cela n'était pas im revivifiant, au contraire.

Lentement, très lentement il monta l'escalier, bâtissant des projets compliqués pour dissimuler sa lassitude à l'adorée. Il dirait ceci, il ferait cela, en prenant bien son temps... 11 était furieux, maintenant, de s'être aussi peu ménagé au thé d'Eva. Que diable, aussi, elle n'avait aucune discrétion! On n'abuse pas des gens à ce degré. Et il repassait le détail des gentillesses de la comédienne. Un sourire lui vint... Elles étaient irrésistibles, ces gentillesses, en vérité. Quelle étonnante créature!... Et tout à coup un petit frisson le secoua, son

cœur eut un battement vif, ses tempes devinrent chaudes... En une seconde, René comprit que tout était sauvé : Marthe ne devinerait rien... Plein d'espoir, grisé de souvenirs, René avait rebondi!

Il était sur son palier ; il ouvrit, le cœur joyeux et réconforté. Par dessous la porte de la chambre, une lueur mince paraissait sur le tapis.

— Marthe ! ma chérie, je suis un peu en retard : je dînais chez le ministre... Que je t'aime! s'écria-t-il en entrant.

Mais la chambre était vide. Sur la toilette brûlait un flambeau qu'il avait oublié d'éteindre avant de sortir. Marthe n'était pas venue I Marthe ne devait pas venir !

Mauvaise nuit pour ce pauvre René.

Et ce ne fut pas le remords qui causa son insomnie.

étaient plus commodes, il était persuadé, en arrivant à sa porte, qu'il n'allait trouver que le sommeil réparateur.

En face de ses fenêtres il s*arrêta brusquement, frappé d'une angoisse véritable :

il y avait de la lumière chez lui! Marthe était là.

D'abord il eut l'idée de filer ; c'était une rupture avec la jeune femme qui, certainement, l'attendrait toute la nuit. La pensée d'aller se griser en quelque café lui vint aussi. Mais cela n'était pas im revivifiant, au contraire.

Lentement, très lentement il monta l'escalier, bâtissant des projets compliqués pour dissimuler sa lassitude à l'adorée. Il dirait ceci, il ferait cela, en prenant bien son temps... 11 était furieux, maintenant, de s'être aussi peu ménagé au thé d'Eva. Que diable, aussi, elle n'avait aucune discrétion! On n'abuse pas des gens à ce degré. Et il repassait le détail des gentillesses de la comédienne. Un sourire lui vint... Elles étaient irrésistibles, ces gentillesses, en vérité. Quelle étonnante créature!... Et tout à coup un petit frisson le secoua, son

cœur eut un battement vif, ses tempes devinrent chaudes... En une seconde, René comprit que tout était sauvé : Marthe ne devinerait rien... Plein d'espoir, grisé de souvenirs, René avait rebondi!

Il était sur son palier ; il ouvrit, le cœur joyeux et réconforté. Par dessous la porte de la chambre, une lueur mince paraissait sur le tapis.

— Marthe ! ma chérie, je suis un peu en retard : je dînais chez le ministre... Que je t'aime! s'écria-t-il en entrant.

Mais la chambre était vide. Sur la toilette brûlait un flambeau qu'il avait oublié d'éteindre avant de sortir. Marthe n'était pas venue I Marthe ne devait pas venir!

Mauvaise nuit pour ce pauvre René.

Et ce ne fut pas le remords qui causa son insomnie.

étaient plus commodes, il était persuadé, en arrivant à sa porte, qu'il n'allait trouver que le sommeil réparateur.

En face de ses fenêtres il s*arrêta brusquement, frappé d'une angoisse véritable :

il y avait de la lumière chez lui! Marthe était là.

D'abord il eut l'idée de filer ; c'était une rupture avec la jeune femme qui, certainement, l'attendrait toute la nuit. La pensée d'aller se griser en quelque café lui vint aussi.

Mais cela n'était pas im revivifiant, au contraire.

Lentement, très lentement il monta l'escalier, bâtissant des projets compliqués pour dissimuler sa lassitude à l'adorée. Il dirait ceci, il ferait cela, en prenant bien son temps... 11 était furieux, maintenant, de s'être aussi peu ménagé au thé d'Eva. Que diable, aussi, elle n'avait aucune discrétion! On n'abuse pas des gens à ce degré. Et il repassait le détail des gentillesses de la comédienne. Un sourire lui vint... Elles étaient irrésistibles, ces gentillesses, en vérité. Quelle étonnante créature!... Et tout à coup un petit frisson le secoua, son

cœur eut un battement vif, ses tempes devinrent chaudes... En une seconde, René comprit que tout était sauvé : Marthe ne devinerait rien... Plein d'espoir, grisé de souvenirs, René avait rebondi!

Il était sur son palier ; il ouvrit, le cœur joyeux et réconforté. Par dessous la porte de la chambre, une lueur mince paraissait sur le tapis.

— Marthe ! ma chérie, je suis un peu en retard : je dînais chez le ministre... Que je t'aime! s'écria-t-il en entrant.

Mais la chambre était vide. Sur la toilette brûlait un flambeau qu'il avait oublié d'éteindre avant de sortir. Marthe n'était pas venue I Marthe ne devait pas venir !

Mauvaise nuit pour ce pauvre René.

Et ce ne fut pas le remords qui causa son insomnie.

EUGENIE

à A. Nivière.

— Oh! non, monsieur le baron... Pas dans la maison.

— Puisque je te dis qu'il n'y a rien à craipdre .

— Il y a tout à craindre, au contraire...

Les domestiques sont si mauvaise langue...

Si madame savait... Je serais jolie I Je resterais sans place.

— Ne suis-je pas là?

— Ta ta ta... On dit cela avant. Et puis après...

— Enfin, que veux-tu?

— Que vous me laissiez tranquille...

ou bien...

— Ou bien ?

— Que vous me donniez un petit chez moi, comme je vois bien d'autres qui en ont.

— Vraiment, rien que çal... Et moyennant le petit chez toi ?

— Moyennant le petit chez moi, je croirai vraiment qu'il n'y a rien à craindre.

Le baron de Gasteljac avait ri d'abord à l'énoncé des prétentions d'Eugénie : Eugénie! une femme de chambre I II n'avait pas la coutume de cette sorte d'aventures.

Il trompait sa femme comme tous les maris — un peu plus peut-être, mais guère — et en général trouvait commode d'adresser ses vœux en des milieux ad hoc où choses et êtres sont organisés pour ce genre d'exercice, où l'on rencontre à point nommé le ragoût de sensations dont on a faim, ainsi que l'on va dans un restaurant pour faire un dîner de gourmet.

C'était un raffiné que Jehan de Gasteljac, non pas d'âme mais d'habitudes. Aussi demeurait-il surpris, presque inquiet, de la secousse de désir dont la femme de chambre de la baronne lui cinglait les nerfs.

Il est vrai que cette Eugénie était une personne singulièrement suggestive. Madame de Gasteljac l'avait ramenée de la campagne au dernier mois de janvier. Elle était la fille — du moins l'état civil l'affirmait — du père Rognés, un mince cultivateur de l'Orne. Comment ce petit rabougri tortillard avait-il pu engendrer cette haute et forte créature dont les pupilles, noires comme celles de ces yeux inquiétants qu'allume Goya dans les ombres opaques de ses fonds de tableaux, évoquaient avec leurs bordures drues de cils recourbés le souvenir troublant et cher des œillades gitanes croisées dans quelque rocailleux faubourg andalou?... Peut être est-ce là la secrète mission qui perpétuellement fait déambuler le Touranien musculeux et fascinateur, — il apporte aux races campagnardes , alourdies et blêmes, quelques gouttes de son sang rouge et bouillonnant de soleil, pour que nos tristesses septentrionales soient égayées par ces belles natures de courtisanes comme il nous en vient de temps à autre du fond des champs paisibles.

Dès son entrée dans la maison, Eugénie

avait bouleversé toutes les idées du baron sur le décor d'élégance et de luxe inventif, nécessaire à l'éclosion du désir. Mais c'était une personne avisée que la fille Rognés ; elle se défendait, fuyait devant son maître avec sa grande allure souple et féline, gardait la clef de sa porte et ne se laissait pas même effleurer.

Éternelle et banale aventure que cet allumage de l'homme par la résistance de la femme. Au bout d'un mois, M. de Gasteljac s'accoutumait à l'idée du petit appartement. Au bout de six semaines, il en sentait la nécessité.

Il commença même à devenir sentimental. Ce lui fut un amusement un peu attendri de songer à la joie folle de la pauvre fille, quand un beau jour, sans l'avoir prévenue de rien, il lui donnerait rendez-vous dans le « nid » qu'il allait préparer pour elle... Comme elle serait superbe lorsque quelque couturier génial l'habillerait, lorsque ses magnifiques cheveux, maintenant tordus en paquet, seraient coiffés par un maître I

Et l'excitation du baron croissait à la

pensée que ces cheveux jamais il ne les avait effleurés, que cette taille pliante ne s'était pas encore tordue dans son étreinte, que sur ce cou puissant et pur il n'avait jauïais posé ses lèvres. Eugénie avait des façons de bondir d'un bout d'une pièce à l'autre, lorsqu'elle le voyait entrer, qui rendaient de la dernière impossibilité toutes familiarités gesticulantes. — Oui, mais plus tard... « dans le nid » !...

Et il s'était mis à l'œuvre. Rue Nouvelle, il trouva un joli entresol et chargea son homme d'affaires de convenir de la location. Puis ce furent, chez le tapissier, les combinaisons d'un ameublement confort table et coquet. La chambre — le cabinet de toilette — la salle à manger. La salle de bains surtout était l'objet de ses soins : il n'y avait pas, à son gré, de perfectionnement assez subtil, de recherche assez élégante pour arriver à produire le grand et unanime ruissellement d'eau sous lequel la chair de la femme vibre et se rosit.

Les jours avaient passé. Le baron attendait l'heure de son triomphe : tout était

décidé, commandé. Le bail du petit appartement devait être signé le lendemain, et tapissiers, plombiers, serruriers, gaziers, se mettraient aussitôt à l'ouvrage.

Eugénie cependant continuait son service auprès de la baronne. Quoique son maître gardât le plus profond secret sur ses préparatifs, elle avait bien deviné qu'il méditait quelque chose, aux airs vainqueurs et mystérieux qu'il prenait parfois. Elle aussi attendait son heure — mais, en fille prudente, elle se montrait plus active, plus soigneuse, plus scrupuleuse que jamais vis-à-vis de sa maîtresse : qui sait comment les choses tournent, n'est-ce pas?

Or, la veille de la signature du bail, Gasteljac, toujours à l'affût d'une occasion de voir la tant désirée Eugénie, entra vers sept heures du soir chez la baronne qui s'habillait pour dîner en ville.

Agenouillée devant elle, Eugénie la chaussait. Cette vue agaça le baron — et lui fit aussi un autre effet, tant était souple et révélatrice la ligne onduleuse de ce corps replié. Puis la belle fille prit la grande jupe à traîne semblable à une vaste cloche

EUGENIE 49

de neige, et la passa au-dessus de la tête blonde de sa maîtresse.

Assis dans un coin sur une chaise basse, sa canne tapotant le tapis, le baron regardait toujours Eugénie. La baronne se taisait, très occupée à lisser ses sourcils avec une brosse minuscule. Tout d'un coup, s'adressant à la femme de chambre :

— Eugénie, fit-elle, ce jupon descend un peu trop. Il faudra le raccourcir... mais très peu... vous comprenez : à peine d'un demicentimètre... et encore.

— Oui, madame, je vois, fit ingénument la soubrette. Je vois bien... il faut reprendre juste... de la largeur du noir de l'ongle.

... Le baron devint très pâle, se leva et sortit de la pièce.

Le bail n'a pas été signé. Tapissiers, plombiers, serruriers, gaziers sont contremandés. Madame de Gasteljac a des espérances de maternité. Eugénie ne peut pas comprendre pourquoi le baron ne lui a plus jamais parlé du petit appartement.

à Fernand de Rodays,

Quand parvint à Paris la nouvelle du combat de Phu-Lang-Thuan, cette embuscade où des Pavillons-Noirs avaient massacré le colonel de Croisilles et le demiescadron commandé par le capitaine Laballerie, qui l'escortait dans sa reconnaissance sur la route de Lang-Son, un dédoublement se produisit dans l'expression de sympathie générale pour madame de Croisilles :

— Cette pauvre Ysabelle 1 la voici débarrassée de son bourru de mari; elle doit être bien contente I

— Cette pauvre Ysabellel c'est atroce pour elle la mort de Laballerie; elle doit être bien désolée I

C'était, en effet, une bizarre, invraisemblable coïncidence que cette double mort annoncée par une même dépêche. La destinée use parfois de ces moyens de gros mélodrame pour mouvementcr l'existence tiède et fade des mondains. Le capitaine Laballerie était l'amant de madame de Croisilles. Tout le monde savait cela.

Elle avait été si malheureuse avec son mari, pauvre petite femme I C'était là encore une chose que tout le monde savait; elle l'avait assez racontée à des amies dévouées dans les intimités de fin de journée, alors qu'on est réuni en petit nombre autour d'un feu qui rend songeur, dans les crépuscules mélancoliques de l'hiver.

Elle était une âme élevée, fine, un peu exaltée peut-être — mon Dieul elle ne s'en défendait pas — mais en tout cas parfaitement irresponsable des brutalités de ce fêteur de Croisilles. 11 ne la battait pas, assurément non; mais ses procédés avaient, dans leur ensemble, quelque

chose de si froissant pour des délicatesses de femme .. Sans doute, il l'avait aimée, passionnément même, elle en convenait ; — mais quelle absence d'idéalité dans cet amour ! Et puis, il était d'une violence... et puis encore, il la trompait...

Tout à coup, madame de Croisilles avait cessé de parler de ses froissements d'âme.

Ses yeux se baignèrent d'un fluide attendri; elle parut une autre femme, et quelqu'un qui s'y connaissait déclara, un soir que l'on en causait dans une des potinières les plus élégantes de Paris :

— Cette petite femme-là a un amant.

A quoi l'assistance entière répondit avec l'accent d'un intense soulagement :

— Enfin I

C'était vrai, elle avait un amant. Il fut tôt découvert. Et de fait le pronostic était facile à établir. D'une part une femme jeune, infiniment charmante, suffisamment incomprise et passionnée, de l'autre un joli garçon, affectueux, très timide — petit cousin par surcroît, — et qui faisait de rhôtel de Croisilles sa maison propre au

temps des sorties de Saint-Cyr et plus tard en congé, lors des premières garnisons provinciales. Ysabelle avait été pour Raoul un idéal lointain, intangible; il avait rêvé d'elle, mais si respectueusement... Au reste, il admirait beaucoup Croisilles qui lui semblait aussi un idéal dans son genre, et auquel, avec une touchante naïveté, il s'efforçait, sans succès d'ailleurs, de ressembler.

— Jamais il n'eût pensé tout seul à trahir cet homme. Elle non plus n'y pensait pas; les réalités des choses n'effleuraient jamais son âme très poétique .

Comment cela s'était-il fait ? Ils ne savaient pas bien eux-mêmes. Laballerie en particulier avait gardé de son bonheur un étonnement qui, sans doute, ne s'était dissipé que lorsque la balle annamite, lui trouant la tête, l'avait mis à même d'aller se rendre compte des causes suprêmes de toute chose.

Cette liaison durait depuis trois ans lorsque M. de Croisilles avait fait placer le cousin Laballerie dans son régiment.

Quand avait éclaté la guerre du Tonkin, madame de Croisilles avait vivement encou-

ragé le colonel à demander un commandement. Ce qu'elle n'avait pas prévu, c'est la résolution rapidement prise et irrévocable aussi — comme la destinée qui le menait — et dont lui fit part Raoul, de suivre M. de Croisilles que décidément il commençait à aimer plus que sa cousine. D'abord elle avait éprouvé un chagrin violent, puis un adoucissement était venu au cœur de la jeune femme en constatant que le départ de Raoul n'empêchait pas les robes de Prétio d'être des merveilles, et que ses succès à elle augmentaient par le fait de ce départ même.

Et bientôt le souvenir du jeune homme créa en elle un état vague d'attendrissement berceur où, parmi l'espoir des tendresses du retour, il y avait des visions de paysages d'éventail saupoudrés d'argent, et des conjectures vagues aussi sur les bouddhas en bronze, les peaux de boas et les dents de tigres que Raoul ne pouvait manquer de lui rapporter.

Cependant elle demeurait enveloppée d'une touchante mélancolie et repoussait les hommages de tous. Voilà pourquoi le

monde s'écria lorsqu'il sut les funèbres nouvelles de Phu-Lang-Thuan :

— Celte pauvre Ysabellel C'est atroce, pour elle, la mort de Laballerîe !

Mais le grand tort de l'opinion publique est de prétendre juger sur ce qu'elle sait et ce qu'elle croit voir. Madame de Croisilles fit, en effet, éclater un désespoir effrayant; et pourtant la cause de cette douleur n'était pas la mort du pauvre Laballerie Celui qu'elle pleurait au fond de l'âme : c'était son mari.

Pourquoi? Comment?... Que devine- t-on du cœur d'autrui lorsque Ton ignore tout du sien propre?... Le fait est que Diane s'aperçut en quelques secondes qu'elle avait toujours adoré le colonel. Le souvenir des premiers temps de son mariage survécut seul, enivrant et torturant. Elle sentit sa vie brisée, son âme rompue. Le remords d'avoir contribué au départ de M. de Croisilles pour la terre de massacres vint s'ajouter à toutes ses douleurs. Elle ferma sa porte aux consolations élégantes qui affluaient et se livra toute à son désespoir.

Et Laballerie? Infortuné Laballerie I à

peine éprouvait-elle pour lui un sentiment d'apitoiement vague et doux, comme le regret de la perte d'un caniche bien dressé.

Et il avait en effet du chien familier la tendresse constante, soumise et discrète, ce pauvre petit capitaine au fin visage de femme, aux yeux calmes et voilés 1...

Maintenant que mari et amant n'étaient plus, Ysabelle revoyait chacun sous un aspect nouveau. A travers les crêpes noirs du deuil — comme en ces verres fumés dont on use pour les éclipses — les défauts de Croisilles se tamisaient, se transformaient : ses violences devenaient force, et gaieté ses débauches. Au contraire, les qualités douces, tranquilles et sans éclat de Raoul ne donnaient qu'une vision pâle, perceptible à peine.

Ainsi se peut-il expliquer comment le monde se trompait du tout au tout en faisant honneur de cette peine profonde au capitaine. Mais le monde n'a pas coutume de revenir sur ses arrêts, et du reste Ysabelle n'alla pas raconler ses impressions dont elle conserva pour elle seule les amertumes et les regrets^

Commentée par les journaux d'opposition, fâcheusement interprétée par la presse étrangère, la dépêche de Phu-Lang-Thuan avait failli causer la chute du cabinet. La crise avait été habilement conjurée par la retraite du ministre de l'agriculture. Mais tout ce qui rappelait ce fâcheux événement restait fort mal vu dans la sphère gouvernementale. Aussi, le ministre de la guerre fronça-t-il ses sourcils broussailleux, quand on lui remit la carte de madame de Croisilles.

— Qu'est-ce qu'elle veut? Me remercier d'être dépêtrée de ce braque ? Il tn'a donné

assez d'embêtement comme cela. Aller reconnaître du terrain sans se faire éclairer... comme s'il cavalcadait au camp de Châlons I . . . Enfin I faites entrer.

Elle était très jolie, Ysabelle de Croisilles. Très imposante aussi dans son long manteau de veuve, avec son pâle et hautain visage où un imperceptible semis de petits grains noirs donnait Texquise sensation d'une crème parfumée de vanille. Ses cheveux roux, tordus, frisottants, s'éclairaient d'un reflet d'or vert sous la ruche de crêpe blanc * qui soulignait l'austérité du deuil.

Elle salua sans pouvoir parler, s'assit...

sa poitrine battait.

Le ministre prit la parole très doucement. Il se sentait intimidé comme à sa première sortie de Saint-Cyr.

— Madame, dit-il, à quoi dois-je l'honneur de votre visite? Croyez que je suis tout disposé... dans la mesure du possible...

— Je viens vous adresser une prière...

Un profond sanglot la força à s'arrêter.

Fébrilement elle passa un mouchoir sur ses lèvres, sur ses yeux — un petit mouchoir à large bordure de satin noir qui secoua

dans l'air du cabinet ministériel un arôme ambré. Elle reprit enfin, mais à chaque lambeau de phrase elle devait respirer fortement :

— C'est si pénible de parler de ces choseslà... Vous savez l'affreux malheur... Je compte sur la finesse de vos sentiments, sur votre cœur... sur votre tact...

Le ministre s'inclina devant cette flatterie nouvelle pour lui. Toujours haletante, madame de Croisilles continuait:

— Vous sentez certainement qu'il est très pénible de penser... La seule consolation... dans un malheur comme le mien...

pouvoir prier sur la tombe de celui qu'on a aimé... Si, au moins, je pouvais avoir cette suprême et douloureuse joie... le corps de... de... mon pauvre... mon cher...

Alors elle fut prise, tordue par un spasme violent. Mais le ministre avait compris, et, tout en s'obstinant à lui faire accepter le verre d'eau qu'il venait de verser galamment :

— Soyez tranquille, madame, fit-il. Je vais donner des ordres, télégraphier là-bas.

Le transport le Crabe va revenir incessam-

FUNÈBRE GAFFE fU

ment en France. Il ramènera... votre... Enfin tout sera fait comme vous le désirez.

— Merci I ah ! merci I fit la jolie veuve qui toujours sanglotait.

Et, Ysabelle sortie, le ministre humant l'air où flottait encore le parfum léger, murmura d'un accent rêveur ;

— Cré matin I il y a des gens veinards d'être aimés ainsi !

Le Crabe était arrivé à Toulon.

Madame de Croisilles en reçut l'avis par une lettre, toute faite de délicates circonlocutions, où le ministre lui disait qu'il serait trop heureux de s'occuper des détails douloureux et inévitables du lugubre rapatriement de l'homme pour qui elle conservait des sentiments d'affection si profonds.

Il y avait foule quarante-huit heures plus tard dans les immenses salons de l'hôtel de Croisilles entièrement drapés de noir, persiennes closes, une illumination jaune et funèbre de centaines de cierges mettent des reflets d'incendie triste aux tentures et comme du sang au bord des larmes d'argent qui paraissaient une pluie immobilisée

au mur. Sur un somptueux catafalque entièrement couvert de fleurs, on venait de placer le cercueil, et les faisceaux de drapeaux faisaient avec ces fleurs une ironie de couleurs joyeuses dans toute cette somptuosité mortuaire. Ysabelle, en proie à une exaltation qu'avaient décuplée les détails de toute cette mise en scène, abattue sur les genoux, se tordait en proie à une crise de désespoir qui faisait vibrer de saccades convulsives jusqu'à l'extrémité de son interminable traîne de crêpe. Un grand silence respectueux régnait.

Enfin madame de Croisilles se releva et, se voilant les yeux d'un geste d'une grâce navrée, elle souffla plutôt qu'elle ne dit :

— Je veux lui faire mes adieux, le voir une dernière fois.

Et comme quelques protestations s'élevaient, elle ajouta violemment :

— C'est mon devoir et mon désir suprême .Qui donc oserait me priver de cette joie dernière?

... Le cercueil était ouvert. Elle eut une hésitation... une pâleur profonde courut sur son visage. Enfin d'un mouvement ré-

solu elle s'approcha... Puis secouée d'un horrible frisson, elle se rejeta en arrière.

— C'est affreux, murmura-t-elle d'une voix détimbrée... Je ne le reconnais plus!...

Et derrière e]le une voix s'exclamait avec stupeur :

— Mais c'est Labaillerie I

Madame de €roisilles fit la seule chose qui convînt : elle tomba raide, évanouie, sur le parquet.

— Diable! disait le ministre auquel la chose était contée le soir même, en voilà une gaffe 1... Mais qui donc aurait pu deviner qu'il fallait lui faire expédier le mari?

à Georges d'Esparbes.

— Ah ! mon bon chéri, comme je suis triste et contrariée I .. . Je reçois de bien, bien mauvaises nouvelles de maman!...

Il était neuf heures du matin. La femme de chambre de Lina Prelty venait d'ouvrir les rideaux lourds dont les anneaux, en glissant sur les tringles, avaient rendu un son strident comme un ricanement moqueur .

Tout en se frottant les yeux — à ce plus cruel moment de la journée — René Legendre demandait d'une voix enrouée :

— Qu'est-ce qu'il, y a?. , encore ta mère?... sa paralysie?

— Oui. Elle a eu une nouvelle attaque...

Tiens, regarde ce qu'on m'écrit... Il faut absolument que je parte pour Poitiers...

Marguerite, préparez le costume gris, mon nécessaire... Cette fois-ci, n'oubliez pas ma crème aux fraises...

Et sautant à bas du lit, avec un souple mouvement de chatte frileuse, Lina Pretty alla vers son cabinet de toilette où l'on entendait déjà l'eau bouillonner des robinets dans la baignoire de granit rose.

Sans même lire la lettre — à l'ennui d'en savoir le contenu pourquoi maintenant ajouter l'ennui de déchiffrer cette écriture de domestique provinciale — René alluma une cigarette et, accoudé sur les oreillers aux nœuds paille et noir, se prit à réfléchir...

Sans doute ce lui était un suprême agacement que ce départ brusque et toujours inattendu de sa maîtresse pour soigner cette mère si souvent en danger. Mais il trouvait un charme particulier à voir chez la fantaisiste et charmante créature ce sentiment sérieux.

Le fait d'avoir une mère, une mère qui se permettait d'être malade, une mère qu'elle

allait soigner au loin, la rapidité avec laquelle tout s'organisait pour qu'elle pût courir à cet impérieux devoir du cœur, tout cela semblait à René Legendre un luxe rare, un raffinement chez cette demi-mondaine. Il lui paraissait qu'ainsi elle se rapprochait des femmes de son monde à lui.

Le souvenir lui revenait de scènes de maladie où Ton voit de doux visages, anxieux, marqués d'une lassitude douloureuse, se pencher sur des souffrances, et des mains fines remuer des potions.

Il respectait presque Lina d'être, elle aussi, capable de ces choses, comme si elle eût été élevée dans la compréhension de cette élégance suprême qu'est pour une femme le dévouement... Sa voix avait un accent attendri, grave, quand il cria par la porte du cabinet resté entr'ouvert et d'où arrivaient des bruits clairs de porcelaine et des parfums frais de verveine :

— J'avais demandé le hansom pour dix heures. Si tu veux, je te mènerai à la gare... L'express est toujours à onze heures vingt, n'est-ce pas?

Et une voix hâtive, surexcitée — par l'inquiétude sans doute — répondit :

— Toujours à onze heures vingt. . . je le suppose du moins... Tu seras bien mignon de me conduire jusqu'au train, mon pauvre loup.

Un chuchotement. C'était Marguerite, la femme de chambre, qui parlait tout bas.

Puis la voix, de plus en plus surexcitée de Lina, s'élevait:

— Comment! ce costume n'est pas ar^ rivé? Pousset me l'avait promis pour hier soir... Je l'avais tant recommandé! Envoyez vite quelqu'un rue de la Paix... que Ton prenne une voiture, vite, vite I

Et, maigre son peu d'habitude de creuser les surfaces, René était tout à coup frappé par le dualisme de cette blonde qui tant le charmait. Si inquiète de sa mère, et en même temps si agacée de n'avoir pas sa robe!

Mais de cela encore il lui sut gré comme d'un ressort particulier de son caractère qui la faisait garder le besoin de sa parfaite élégance jusqu'aux heures de crise aiguë.

Naïf René ! — Je crois nécessaire d'ouvrir ici une parenthèse, non pour mes lectrices qui ont déjà tout deviné, mais pour

mes lecteurs moins subtils et auxquels semblable aventure, plusieurs fois sans doute advenue, n'a pas dû ouvrir l'intellect.

La mère de Lina résidait à Poitiers, il est vrai — elle y exerçait même la profession de chaisière dans une église dont le nom m'échappe — mais de toute sa benoîte existence, elle n'avait eu la moindre attaque de paralysie. Lucie ne mettait jamais les jolies semelles étroites de ses bottines à Poitiers. Cette histoire, banale à faire pleurer, lui permettait de petites fugues à Orléans — à Orléans oii le capitaine Gaston de Sérignac l'attendait avec fièvre. Et tandis que les deux amoureux oubliaient les heures, une amie, confidente discrète établie à Poitiers, expédiait à René Legendre les lettres et les dépêches dont, avant de quitter Paris, Lina Pretty lui faisait tenir tout un paquet.

Mais rien n'est parfait sur cette terre de mécomptes et, dans le cab qui les emportait au trot allongé d'un pur sang osseux, René disait à sa maîtresse :

— Surtout, ma chérie, réponds bien à mes lettres... Lorsque tu es auprès de ta

mère. . . sans doute parce que tu es si troublée, si inquiète... ce que tu m'écris ne répond pas du tout à ce que je t'ai écrit... On dirait que tu n'as pas lu mes lettres.

— Commenl peux-tu penser!...

Quelle furieuse envie de rire, si elle

n'avait pas été si agacée par l'attente de son costume 1

Elle l'avait enfin, cette robe. Mais tellement tard!... Et, comme ils arrivaient au bas des Champs-Elysées, elle demanda à René, pour la septième fois :

— Quelle heure est-il?

— Onze heures inoins cinq.,. Ohl il y a encore le temps.

Place de la Concorde, la voiture s'arrêta brusquement. Le pont était barré. En même temps venait de déboucher sur le quai une longue file d'attelages à huit chevaux, traînant d'immenses mâts rouges qui, arrêtés par le travers, formaient comme la barrière d'un vaste paddock . Les charretiers juraient, faisaient claquer leur fouet. Des gardiens de la paix gesticulaient.

— Prenez par la rue de Rivoli I cria nerveusement Lina au cocher, en soûle-

vant le volet de la toiture du hansom.

Rue de Rivoli, encombrement nouveau.

La roue d'un lourd fardier transportant une batteuse gigantesque s'était encastrée dans le sol . Et derrière les grands bras éplorés de la machine immobilisée, on voyait s'amonceler une cohue de fourgons, de charrettes, où des engins menaçants faisaient une barricade blindée de chaudronnerie monstrueuse.

. . .Quand ils arrivèrent à la gare d'Orléans, l'express était parti I

— Que veux-tu? tu prendras ce soir le train de huit heures, avait insinué René doucement.

Lina se résignait avec moins de facilité.

— Si tu crois que c'est agréable ! . . . quand on vous attend...

— Mais, objecta le jeune homme, tu n*as cependant pas annoncé ton arrivée?...

Vivement elle se reprit :

— C'est vrai... Cependant on sait bien que maman étant si malade, je viendrai aussitôt que possible.

— Eh bien I tu n'auras pu partir que ce soir... voilà tout.

Sans la réflexion qu'elle fit que René Legendre représentait une rente de cinq cents louis par mois, que cela durait depuis près de deux ans et durerait certainement longtemps encore, avec quel plaisir elle lui eût jeté au nez Sérignac — ce pauvre Sérignac arpentant vainement le quai de la gare, passant une maussade après-midi tandis que...

Elle aussi traîna une grise journée.

— Veux-tu venir dîner chez moi? avait demandé René.

— Oui, mais à six heures bien précises .

Elle ne voulait pas s'exposer à manquer

le train de huit heures quarante. Elle attendrait plutôt à la gare.

Aussi dès les oranges granitées, et bien qu'il fût à peine sept heures :

— Je vais mettre mon manteau, fit-elle.

— Tu ne veux pas de dessert?

Sans même répondre, elle disparut.

A ce moment, le valet de chambre remit à René une dépêche. Celui-ci déchira le pointillé. Il lut, relut, sembla très étonné. Puis, jetant le télégramme sur la table, il demeura profondément songeur, et enfin se

mit à marcher d'un pas un peu vibrant dans la salle à manger...

Bientôt rentrait Lina Pretty.

— Eh bien 1 me conduis-tu à la gare?

— Non.

— Pourquoi?

— A cause... du dessert.

— Qu'est-ce que cela veut dire?

Sans rien ajouter, il prit la feuille bleue sur la table et la lui tendit.

D'un coup d'œil elle lut :

« Poitiers, 5 h. 30 soir.

» Bien arrivée. Ai trouvé mère très malade. Resterai quelques jours de plus.

Demain lettre.

» T'embrasse bien triste.

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