‹ Histoires fin de siècleChapitre 5 sur 12 · LINA PRETTY · texte numérisé non relu

LINA PRETTY

Dans l'agacement du train manqué, Lina n'avait-elle pas oublié d'avertir son amie de Poitiers de ne pas envoyer le télégramme numéro 1...

Elle resta interdite et les deux amants se regardèrent un instant. René s'aperçut tout à coup que sa chérie avait les pommettes

un peu plaies, et, la crispation qui le gênait pour respirer ayant cédé brusquement, il se mit à rire... sans amertume, constatant une fois de plus qu'on aime toujours moins qu'on ne le croit. Et avec un geste de vague explication :

— Elle est bien bonne, flt-il, mais tu comprends : rien ne va plus.

Voilà pourquoi, dans l'allée des Acacias, où les fouets blancs des cochers s'inclinent comme des cannes à pêche, on peut maintenant voir chaque jour Lina Pretty promener un regard engageant — et un brin enrageant.

au comte Marcel de Germiny.

Exquis, le pâle de canards que le chef avait servi ce matin-là au déjeuner du cercle. Trop exquis même, car mon ami Robert Mercier et moi y avions fait une telle brèche, qu'en nous levant de table nous éprouvions un vague sentiment de somnolence congestionnée.

— Veux-tu venir faire un tour? me demanda Robert. Allons jusque chez moi...

Je vais te faire voir deux Forain!...

— Allons.

Depuis longtemps je n'avais pas eu occasion d'une heure de flâne avec ce bon camarade, et ce m'était un regret. Il y a quelques

années, il menait cette existence en dehors qui fait qu'on se retrouve incessamment. Tout à coup, il avait cessé d'aller aux courses, au théâtre, au cercle, dans le monde, sans qu'aucun raison extérieure parût expliquer ce changement... Je songeais à ces choses en montant avec lui les Champs-Elysées.

Il était une heure. A ce moment de la journée, l'animation sportive s'est éteinte, et le mouvement élégant ne fait pas encore affluer les voitures vers le Bois. L'avenue frigide, déserte, avait un aspect glacé de vaste route départementale . A peine quelques fiacres de çà de là, les cochers emmitouflés de cache-nez rouges, la main droite, qui tient les guides, fourrée dans leur capote, si bien qu'ils ont l'air de conduire avec le nombril. Une file de tombereaux charriant des débris de l'Exposition — désolants et flétris comme des joies mortes. De temps à autre, quelque landau sobre et cossu, avec, sur le siège, un valet de pied tenant des cerceaux, et, dans l'intérieur, de longs cheveux blonds d'enfants et laigre profil d'une gouvernante s'estompant derrière les glaces embuées.

Nous marchions très vite, oppressés par le

froid, fumant nos cigares à coups rapides, ne disant pas grand'chose, quand d'un commun mouvement nous nous arrêtâmes pour regarder un superbe cob bai brun, attelé à un tilbury de dresseur, qui venait de notre côté avec cette allure où l'on sent tant de vigueur assouplie en un rythme si parfait et qui est comme le meneho chevalin. — En ce moment, nous étions en face du palais de l'Industrie, presque à l'angle de l'avenue Marigny. Au moment précis où le cheval passait devant nous, il glissa des quatre pieds et s'abattit pesamment. Il restait là à terre, embarrassé dans les brancards, empêtré par les traits, avec un air d'abandon affolé.

Quelques-uns accoururent. Un groupe se forma, pérorant, gesticulant. Enfin le cheval fut dételé, relevé, emmené par la bride. La voiture seule endommagée, un brancard cassé, était halée vers la remise voisine par un attelage d'empressés, — parmi lesquels, bien entendu, un marmiton.

Et comme, en nous éloignant, je disais à mon ami :

— Une belle invention, décidément, que

ce pavé de boisl... La moindre gelée, la plus légère bruine, et ces malheureux chevaux ne tiennent plus debout. Voici sept à huit accidents dont je suis témoin à cette même place depuis un an...

Robert, devenu très pâle, me répliqua d'une voix étrange, un peu dure :

— S'il arrive tant d'accidents à cet endroit... c'est de ma faute.

— De ta faute?... tu es foui

— Non... Mais moralement je suis innocent.

Et il continua, car mon air stupéfait impliquait toutes les interrogations et les demandes d'éclaircissement possibles.

— Ah! mon cher, comme des incidents sans importance apparente suffisent quelquefois pour déranger toute une viel Tu as dû te demander pourquoi j'avais changé mon mode d'existence... Je vais te conter cette histoire. . . qui m'a ouvert les yeux sur le monde invisible!

Cette phrase, sa fin surtout, me saisit de quelque inquiétude. Était-ce le pâté de canards ou la crainte de voir Robert devenir fou, je ne sais, mais mon estomac se serra

désagréablement... Les yeux vagues, le front crispé, il reprenait :

— Tu te souviens de Georges Sauvinière et de sa mort tragique il y a deux ans et demi environ?... En rentrant chez moi, j'avais trouvé une lettre où il m'annonçait son dessein de se tuer. Je me rendis immédiatement dans ce petit hôtel de la rue des Saussaies, un garni borgne où il logeait depuis sa déconfiture. J'arrivai trop tard : il s'était pendu... Tandis que le domestique allait chercher un inutile médecin, prévenir le commissaire de police, je restai là, seul avec ce cadavre que nous avions étendu sur le lit... Autour du cou, un très mince filet violâtre, le visage presque souriant, le menton un peu projeté en avant... En faisant quelques pas pour aller à la cheminée allumer deux bougies, mon pied s'embarrassa dans la corde que nous avions coupée, jetée à terre. La curiosité me prit... une curiosité où rentrait une sorte de respect craintif... de voir de près, d'examiner, de palper ce qui avait tué,.. C'était un cordon de rideau, recouvert en laine rouge, à l'aspect bien bourgeois, bien débonnaire.

Et tandis que je le maniais avec dans l'esprit ce : « Quoi? c'est cal » cet étonnement qui vient toujours de trouver si mesquins et si simples les facteurs du problème de la mort, qui nous apparaît tellement complexe..., il me revint alors au souvenir cette vieille superstition qui fait de la corde de pendu un infaillible porte-veine.

— Eh bieni tu as pris la corde... Mais je ne vois pas le rapport...

— Attends... Non, je n'ai pas pris la corde.

Le commissaire de police qui allait venir demanderait à la voir, et je rougissais un peu de cet accès de superstition... Mais j'en ai coupé un petit bout, quatre ou cinq centimètres que, rentré chez moi, je mis avec soin dans mon portefeuille.

— Et alors ?

— Alors, à partir du moment où j'ai eu ce bout de corde j'ai commencé à mal digérer, j'ai eu des cauchemars incessants, sans forme bien particulière d'abord, puis peu à peu cela s'est précisé et chaque nuit je revoyais Sauvinière, avec sa petite ligne violette autour du cou... C'était odieux. J'en

arrivais à redouter le moment de m'endormir. Je passais mes nuits à la partie du cercle... Quelles déveines j'avais! Tu ne peux t'imaginer... Enfin je suis tombé malade. Les médecins ne savaient que faire. Tu comprends que je n'allais pas leur raconter mes rêves.

En ce moment-là j'étais avec Marthe... Tu sais Marthe... Un jour elle me dit que sa cuisinière connaissait un nommé Saggi...

Tu n'en as pas entendu parler? Un homme prodigieux, mon cher. Un mage I — Robert prononça ce mot avec une intraduisible expression de respect inquiet. — Donc cette cuisinière se faisait tirer les cartes par Saggi. Marthe voulait le voir et me conseilla de le consulter... Je te dirai que ce Saggi est étonnant, effrayant même. . . Tu ne t'es jamais occupé de magie?

— Faiblement.

— Tu as tort. Vois-tu, on rit sans se rendre compte que l'on coudoie des choses terribles...

— Mais la corde ! la corde ! m'écriai-je.

— Ahl oui, la corde... J'y reviens. Pendant un an, j'ai étudié avec Saggi, et tout ce temps-là les embêtements ont continué

à pleuvoir sur moi... J'avais un paquet de Comptoir d'Escompte, je me suis cassé la jambe dans une chute de cheval, Marthe m'a lâché et comment I Je me suis brouillé avec trois amis de toujours, j'ai été négligé dans son testament par un oncle qui me faisait jouer aux échecs deux fois par semaine depuis quinze ans. Tout enfin, tout I

— Mais la corde ? A quoi servait-elle ?

— La corde ! Justement : c'était la corde I

— Comment I elle portait la déveine?

— Oui, mon cher. Tu n'aurais jamais cru ça?... C'est parce que tu ne sais pas.

Moi non plus, je ne savais pas alors. Mais maintenant I

Et, d'un air à la fois triomphal et douloureux, Robert ajouta :

— Je rêvais toujours du pendu, j'avais une maladie nerveuse... je l'ai encore du reste... N'y tenant plus, je pris le parti de tout raconter à Saggi, et il m'a tout expliqué!... Très mauvaise, ma corde! déplorable! un absolu porte-guigne I

— Allons donc ! Encore une illusion fauchée... Pénible, très pénible! fis-je d'un ton conciliant.

— Ne plaisante pas. C'est absolument sérieux. Voici ce que m'a expliqué Saggi : la corde de pendu porte en effet bonheur, mais à la condition expresse que ce pendu ne soit pas un suicidé, mais ait été exécuté par la main d'un bourreau...

— Précieux renseignement... Mais le cheval de tout à l'heure?

— J'y arrive... La corde du suicidé est, au contraire, un porte-guigne. Illuminé par cette révélation, j'ai voulu me défaire immédiatement du bout de corde que je conservais avec tant de soin et qui était la cause, indubitablement, de toutes mes infortunes. Mais comment m'y prendre ? Il ne fallait pas faire cette chose légèrement : le talisman pouvait tomber en d'autres mains, devenir le malheur de quelqu'un. En ce cas, la responsabilité m'en demeurait et, voistu, rien n'arrête le dégagement de la partie fluidique de l'âme comme...

— Merci, je veux l'ignorer. Enfin quel parti as- tu pris?

— Je résolus de jeter à l'eau cette maudite corde. A cet effet, je suis sorti un soir de chez moi... tenant le bout de cordon

rouge... Il me parut avoir une teinte démoniaque. En traversant les Champs-Elysées, à cette place où nous venons de voir l'accident, je butte dans un tas de sable — on était en train de poser le pavé de bois — et je tombe si gauchement que je me recasse la jambe déjà démolie par mon accident de cheval. Dans ma chute, j'avais lâché la corde!... Je m'évanouis, on me rapporte chez moi où je suis resté trois mois étendu... La corde est demeurée dans la tranchée, on a pavé par dessus... Et depuis ce tempslà, tous les chevaux tombent à cette plac^, et il y a eu des accidents mortels I... C'est affreux et bizarre, n'est-ce pas?

— Terrifiant! accentuai-je avec conviction.

Mais toi, au moins, es-tu désenguignonné?

— Moi? ohl je crois bien!... J'ai acheté la corde entière de Bramford, tu sais, l'assassin qu'on a pendu cet été à Londres. Je suis allé la chercher moi-même. Ça m'a coûté cher, mais je ne le regrette pas.

Maintenant, j'ai la veine... Et au fait, je te l'annonce:... je vais me marier.

à René Billotte.

— Eh bien! matante, nous voilà seuls.

Qu'avez-vous à me dire qui vous tourmente?

— J'ai à te parler d'Adrien, mon cher enfant.

— D'Adrien? C'est lui qui vous donne de l'inquiétude?... lia si bonne mine I

— Hélas! trop bonne mine.

— Je ne comprends pas du tout.

Et, d'un mouvement de sollicitude affectueuse, le capitaine Bréard rapprocha son fauteuil en bambou de la chaise-longue où sa tante venait de s'étendre, le dîner fini.

C'était par une légère soirée de juin, en l'une de ces propriétés, assez nombreuses

encore dans le voisinage parisien, où les étangs anciens ont des mélancolies de légende et dont les arbres très vieux paraissent, avec le frisson de leurs feuilles, se dire les uns aux autres des histoires oubliées de tous.

Madame Dernessainte — une femme de quarante-cinq ans environ, avec un profil fatigué et fin, des cheveux blancs déjà sans doute et qu'elle poudrait par cette dernière coquetterie qui espère faire reculer la vieillesse en allant à sa rencontre — poussa un grand soupir, et, regardant l'horizon bleuâtre où montait une buée légère :

— Oui, je suis bien tourmentée, répéta-t-elle. Mon Dieu! c'est un peu singulier, un peu gênant à te dire, mais j'ai très confiance en toi... dans cet ordre d'idées surtout...

— Voilà une restriction qui m'épouvante, fit Henri Bréard avec un rire. Vous savez que je suis tout à vous ; j'écoute.

— Voici ce dont il s'agit. Tu sais... car tu dois te souvenir des affres par lesquelles tu as fait passer ta pauvre mère... tu sais que tant que Ton a un fils à élever, à former, on

est toujours dominé par une préoccupation unique et constante : pourvu qu'il se conduise bien ! qu'il ne fasse pas de mauvaises connaissances I qu'il n'aille pas, si jeune encore, rencontrer quelque vilaine femme...

— Ohl pour cela vous pouvez être tranquille. Adrien ne court aucun danger aux Armoises...

— Pas assez peut-être!... Oui, c'est bien ce que je veux dire. Ne prends pas cet air stupéfait... Pendant bien des années j'ai entouré Adrien d'une surveillance de toutes les minutes... Pauvre petit, je dois dire qu'il s'y prêtait sans même paraître s'en douter... et puis je me suis rassurée, j'ai pensé avec une joie extrême qu'il ne serait pas un mauvais sujet... A cette joie un étonnement a succédé en lui voyant prendre ses vingt ans, puis ses vingt et un, sans qu'il parût s'apercevoir de la vie... Maintenant ce n'est plus un enfant : il a vingtdeux ans, pense donc. C'est un homme!

Et cependant il a conservé des goûts qui ne sont plus de son âge. Ainsi : il nous a quittés aussitôt après le dîner, sais-tu pourquoi faire?

— Ma foi! non.

— Eh bien I il doit être à la volière, en train de donner à manger aux tourterelles...

Il sait que cela m'agace, aussi se cache-t-il.

— Eh! eh! ma tante... les tourterelles sont des volailles très suggestives...

— Pour toi peut-être!... Je te garantis qu'elles ne suggèrent rien à mon fils I Et je t'avoue que je n'en suis pas très... flattée. Un homme doit avoir d'autres pensées, d'autres désirs que de donner du grain à des oiseaux. Franchement, je suis très ennuyée... et un peu inquiète, car enfin on a déjà vu des garçons avec des apparences magnifiques et qui... Voyons, avoue que c'est effrayant?

— Alors, vous voudriez que votre fils fût un fèteur comme moi?

— Je n'en demanderais pas tant... Je regretterais même...

Le capitaine salua en riant :

— Je vois cela d'ici. Vous souhaiteriez un juste milieu... une conduite centre gauche, jusqu'au jour où le mariage rangerait Adrien dans la droite.

Madame Dernessainte soupira.

— Certes, c'est aussi bien pénible pour une mère d'en arriver à souhaiter l'inconduite de son fils... Etcependant mon pauvre mari me le disait souvent quand il me reprochait d'élever Adrien trop exclusivement : « 11 faut qu'un homme soit un homme »... Depuis quelque temps, je vois les choses autrement qu'autrefois. ^ Et personne à qui me confier I... Impossible de parler de cela au curé, il est excellent... mais il n'aurait pas compris. Aussi j'ai été bien contente d'apprendre que tu allais venir... Ahl si j'avais une fillel...

comme c'est plus commode!... Enfin I

— Enfin, ma chère tante, comme Adrien n'est pas une fille, il faut prendre votre parti, et vous avez raison de désirer qu'il vive comme tout le monde... Mais, ditesmoi, êtes-vous sûre qu'il n'ait pas ici quelque amourette? Ce matin, j'ai remarqué à la laiterie certaine petite roussoite...

— Ah! tu l'as vue! N'est-ce pas qu'elle est vraiment très bien?... Mon Dieu! je me rends compte que c'est assez choquant ce que je te dis là..,

— Eh bien?

— Eh bien I rien I Adrien n'y fait pas attention I... Je l'ai fait surveiller par Claude, le vieux jardinier, tu sais bien :

l'ancien valet de chambre de mon beaufrère auquel j'ai donné ses invalides ici, il t'a fait sauter sur ses genoux quand tu étais petit, (rest un très brave homme, il adore Adrien. Je ne lui ai pas précisément dit les choses crûment comme à toi, mais... je lui ai laissé entendre... Il a interrogé l'enfant adroitement, en taillant des rosiers avec lui... C'est encore un de ses tics, les rosiers... Je te demande un peu si c'est supportable !

Tout ce qu'il a obtenu comme aveu, c'est que ma petite laitière a les cheveux trop rouges et qu'elle est trop hardie I... Que faire, mon cher ami? conseille-moi.

— Ma chère tante, confiez-moi Adrien une quinzaine de jours. Je l'emmène à Paris... L'Exposition, voilà un excellent prétexte I Et je vous renvoie un homme fait.

— Pas défait surtout! implora la mère revenant à ses premières craintes.

Ce fut ainsi que se décida le départ d'Adrien pour Paris. Il devait loger chez

son cousin qui, à son entresol de l'avenue de Messine, avait une chambre toujours prête pour les camarades de passage. Le jeune homme ne manifesta, du reste, aucune joie à l'annonce de ce voyage. Avec une minutieuse sollicitude, il recommanda à Claude ses animaux favoris et suivit M. Bréard sans la moindre marque de plaisir ou de mécontentement.

Dès le lendemain de leur arrivée, après lui avoir fait absorber un déjeuner médité avec soin, le capitaine conduisit Adrien à l'Exposition. Sans s'attarder aux locaux où les produits exotiques avaient l'air si triste, ni devant les portraits du président Carnot, ni même — ni surtout — aux beaux-arts, ils allèrent droit à la rue du Caire grouillante, et, fendant l'ahurissement des provinciaux et la flâne indolente des gens de « là-bas » avec leurs j^eux rapides et leurs gestes lents, ils entrèrent au concert égyptien. Le derviche tourneur exécutait son petit travail avec Fair satisfait de quelqu'un qui a conscience de posséder un bien joli talent. Son jupon blanc tourbillonnait, et il avait la bouche ouverte.

Adrien le rt^arda un instant, puis :

— Si nous nous en allions? fil-il. Ça me donne mal au cœur.

— Oui, c'est idiot. Mais il faut rester pour voir la danse du ventre... Voilà qui est étonnant!

Et le capitaine ajouta quelques mots de commentaires qui firent rougir le jeune homme.

La danse du ventre commença... Au bout de quelques minutes, la figure d'Adrien prit une expression étrange; enfin, il se mit à pouffer de rire.

— Qu'est-ce que lu as ? interrogea M. Bréard en se disant à part soi : manifestation d'énervement, excellent symptôme.

Et, riant toujours, l'ami des tourterelles répondit à mi-voix :

— Tu ne sais pas ce que ça me rappelle?... La vache du garde... quand elle a eu son veau, il y a trois semaines... elle faisait justement des choses comme ça avec son ventre... Pouah! que c'est vilain !

Le capitaine emmena son élève.

Ils virent le café Algérien. Ils virent les

Javanaises et leur danse mystérieuse et irritante. Là, Adrien parut s'intéresser. Il regarda longuement les singulières créatures aux petites faces casquées et inquiétantes d'idoles dont la dorure serait éteinte par le temps, avec leurs gestes mous et souples de volupté triste. Quand il eut bien regardé, il lès déclara semblables à des singes — et M. Bréard devint préoccupé.

Les jours suivants le capitaine organisa des dîners avec de jolies filles aux larges chapeaux, aux cheveux rutilants et parfumés. Puis, par les belles soirées fraîches, confortablement installés en des fauteuils profonds, ils regardaient le vaet-vient rieur du Jardin de Paris, les danses folles sous la lumière joyeuse des globes de cristal rose et blanc, pareils aux grappes énormes de quelque groseiller gigantesque obtenu par un Eiffel horticulteurp

Toujours placide dans sa grasse fraîcheur, Adrien disait tranquillement :

— C'est très joli.

Mais, quand il sentait sous la table le frôlement provocant de la jupe d'une de

ses voisines, il retirait précipitamment son genou.

Ce pupille ne tarda guère à agacer et à ennuyer prodigieusement son Mentor, qui eut un soulagement le jour où le jeune homme déclara qu'il voulait retourner aux Armoises. Et le capitaine écrivit à madame Dernessainte :

« Décidément, ma chère tante, vous avez trop bien élevé votre Adrien. Il est sage, imperturbablement sage, comme le saint Joseph en chêne sculpté qui tient si gauchement son lis dans la chapelle des Armoises. Cependant Adrien, lui, n'est pas en bois... Il faut donc encore espérer.

Laissez faire la nature; elle se rattrape toujours. »

Néanmoins, madame Dernessainte fut atterrée. Et cela d'autant plus que le séjour à Paris parut avoir produit un fâcheux effet sur le caractère de son fils; il lui sembla aussi qu'il avait moins bonne mine.

Sa passion pour les rosiers et les tourterelles reprenait un développement nouveau*

Cependant la surveillance du vieux Claude s'exerçait plus que jamais. C'étaient chaque jour des conférences entre madame Dernessainte et lui. Adrien n'allait-il pas parfois à la lingerie? ne le voyait-on pas causer avec les filles de ferme ? Toujours même réponse : le chenil, la volière, les rosiers, M. Adrien ne s'occupait pas d'autre chose.

Un matin, cependant — huit jours après la cure si infructueusement entreprise par le capitaine — madame Dernessainte vit accourir Claude. Son air était mystérieux, affairé et joyeux.

— Madame, dit-il, madame I... monsieur Adrien est amoureux !

— De qui ? Qui t'a dit?... Quoi? Tu as vu ?...

— Oui, madame, j'ai vu... M. Adrien était tout à l'heure dans l'allée des Tilleuls, moi j'étais derrière la charmille à rabattre la pelouse...

— Et tu as vu Adrien... avec... une femme?...

— Non, il n'y avait pas de femme...

Mais je suis tout de môme bien sûr qu'il est amoureux, car j'ai entendu*..

— Quoi?

— Eh bien ! voilà : M. Adrien tapait très fort, comme ça, avec sa canne sur le gravier... et il disait tout haut : « La rosse!.. . la rosse!... la rosse!... »

à Albert Dethomas.

— Donnez-moi le numéro sept... On va venir me demander.

La maîtresse de l'hôtel — un de ces hôtels silencieux et déserts qui avoisinent la gare Saint-Lazare, et à la porte desquels jamais fiacre à galeries ne dépose de malle — prit une clef et la tendit à Max.

Il monta l'escalier en homme qui connaissait les êtres de cet asile des amours furtifs. Sur le palier du premier, un garçon moustachu, en tablier crasseux, le salua d'un bonjour familier en lui demandant avec un fort accent alsacien:

— Voulez- VOUS du feu?

— Certainement.

— Et du thé?

Max eut un instant d'hésitation. Puis il se décida:

— Non... Du frontignan avec des biscuits.

Et il entra dans la chambre numéro 7.

Une pièce tapissée de papier-velours grenat, aux meubles de reps vert — le tout passé, terni, exhalant cette odeur plate qui est comme la poussière des atmosphères peu renouvelées.

Et, tandis que le garçon qui avait apporté un panier de bois disposait dans l'étroit foyer l'empilement méthodique des bûches, Max regarda sa montre. Quatre heures moins un quart... Quinze minutes à attendre... Et comme il n'avait pas de journaux, il se mit à penser.

Très gentille cette petite madame Jodelet, la blonde — elle était blonde — qu'il attendait. Elle avait fait quelques façons pour accepter ce rendez-vous, mais bien peu, c'était une justice à lui rendre... Oui, très gentille : potelée, avec de grands yeux mou*

vants et rieurs, et la jolie pâleur de cire de ces éternelles enfermées des comptoirs parisiens. Elle était vraiment très bien. Beaucoup trop bien pour le chemisier Jodelet, son mari, cet être ridicule et prétentieux et emphatique. . . Jodelet était cependant un des souvenirs les plus anciens de Max, il lui avait fait les plastrons impeccables de ses premières folies et les chemises en surah de ses premières ivresses; il y avait bien douze ans qu'existait entre eux ce que le marchand appelait « d'excellentes relations commerciales ». Comment ne s'était-il aperçu de rien, ce mari?... C'est en choisissant des cravates, trois jours auparavant que cela s'était fait. Et Max s'étonnait de ne pas s'être avisé plus tôt combien madame Jodelet avait fuselés les bouts de ses jolis petits doigts. Il est vrai que d'ordinaire, dès qu'il entrait dans le magasin, Jodelet se précipitait, interposant sa faconde, pérorant, discourant politique, théâtres, économie sociale. Ce jour-là, l'esprit — évidemment déchu, mais très ironique — qui dirige les adultères, avait voulu qu'il fût absent. Max et la blondine causèrent, et la conclusion...

Elle n'allait pas tarder, la conclusion :

voici qu'il était quatre heures.

Le jeune homme rajouta deux bûches au feu.

... C'était là une aimable foucade. Rien de sérieux assurément. Rien de très brillant même. Mais ces petites bourgeoises sont parfois d'un ragoût très appétissant. Et puis pas d'ennuis à redouter : cette aventure ne pouvait avoir de suites, ni l'entraîner bien loin... Une jolie bague, quelques brimborions de toilette, et, quand il en aurait assez: adieu chère petite 1

Pour le moment elle ne se pressait pas d'arriver la chère petite. Il était quatre heures dix. Plusieurs /ois déjà Max avait cru entendre dans la rue le bruit d'une voiture qui ralentissait en se rapprochant du trottoir comme pour s'arrêter. Mais le roulement avait continué ; et la petite main dont les doigts fuselés faisaient si suavement frissonner le satin des cravates, n'avait pas heurté la porte du numéro 7.

Une impatience montait les nerfs de Max devenu très fébrile. L'attente lui fouettait un désir au cœur...

Quand il quitta la chambre, cinq heures était déjà passé. Après avoir payé l'appartement demeuré inutile, le feu qui n'avait éclairé que sa déception, le frontignan dans lequel les biscuits n'avaient point trempé, il ne put s'empêcher de dire à la maîtresse du discret hôtel :

— On viendra peut-être... dans quelques minutes... demander le monsieur de la chambre 7... Voudrez-vous dire que j'ai attendu une heure et demie... mais que demain à quatre heures je serai là...

A quatre heures, n'est-ce pas? vous direz bien...

Et la dame — une personne en robe noire à l'allure austère — s'inclina en assurant d'une voix onctueuse et détimbrée:

— Soyez tranquille, monsieur.

Le lendemain, Max s'éveilla de fort mauvaise humeur. Après son rendez-vous manqué, il avait été flâner au cercle, s'était assis à une table de poker. Une déveine sans nom 1 Le soir il avait tenté de se refaire au baccara : mônae guigne ! Et comme le propre de Thomme et de la femme aussi est, — quand ils ont fait quelque sottise, — d'accuser autrui de les y avoir poussés, Max ne manqua pas de se dire :

— Cette petite Jodelet, c'est pourtant sa faute I Si elle était venue...

Et ses regrets se multipliaient par le nombre des louis perdus la veille.

Il fut tiré de œs mélancoliques réflexions par l'entrée de son valet de chambre qui vint lui dire :

— Le chemisier de monsieur est là.

— Qui?... M. Jodelet?

— Oui, monsieur.

— Mais je ne l'ai pas fait demander I

— Non, monsieur, en effet... Il dit qu'il a besoin de parler à monsieur.

— Soit... Faites-le entrer.

Et tandis que le domestique était sorti, Max prit dans un de ses tiroirs un revolver qu'il mit dans sa poche en se disant :

— Qu'est-ce que cela signifie?... Est-ce que je vais avoir une histoire ridicule?...

Voilà une femme qui me procure de l'agrément!

— Monsieur...

Il se retourna brusquement. M. Jodelet était devant lui, saluant avec un grand rond de bras. Max [remarqua que son visage était pâle, son air très sombre,

— Que voulez-vous, monsieur Jodelet?

interrogea-t-il d'un accent un peu nerveux.

— Monsieur, je vais m'absenter pour quelque temps... Deux mois sans doute.

Et, avant mon départ, je fais le tour de mes clients... de mes clients de choix comme monsieur... Voici l'hiver, et je crois me souvenir que monsieur doit avoir besoin de chemises de soirée... Les plissés sont devenus bien vulgaires... On fait le gilet plus ouvert cette année... Et puis nous abaissons le col... Je tiendrais expressément à établir moi-même le modèle de monsieur avant mon absence.

— Mais où allez-vous donc? demanda Max qui, sans suivre les dissertations du chemisier sur les variations des cols et des gilets, se disait que cette absence du mari donnerait quelques loisirs à la blonde potelée .

— A Alger... ou à Malaga...

Et il ajouta d'une voix caverneuse :

— C'est pour la santé de ma femme.

— Ah 1 vous emmenez madame Jodelet, fît Max désappointé. Elle est malade? On ne le dirait pas... Qu'a-t-elle?

Bien persuadé maintenant que M. Jodelet ne savait rien, il prit un plaisir pervers à insister en disant :

— Il y a peu de jours encore je l'ai vue...

quand j'ai été choisir mes cravates. Elle est un peu pâle, il est vrai... mais toutes les blondes... Malade, une brave petite femme comme cela, c'est dom...

A sa stupéfaction, Jodelet l'interrompit avec violence :

— Une bonne petite femme ! elle!... Une misérable !...

Max tressauta à cette exclamation, et voyant le chemisier qui, subitement furieux, levait les poings au ciel, il mit instinctivement la main dans la poche où était son mignon revolver. Sans remarquer ni comprendre ce mouvement, Jodelet continuait :

— Tenez, monsieur, vous êtes un de mes plus anciens clients, je vous suis attaché... Et puis ça me fera du bien de tout vous dire... J'en étouffe, voyez-vous I... Ma femme me trompait, je m'en suis aperçu...

J'ai tout appris il y a un mois^ Elle me trompait avec des clients : j'en ai découvert cinq... Tous mariés... décorés, il faut lui rendre cette justice... Qu'est-ce que je pouvais faire? Du bruit? C'était perdre ma clientèle... Les provoquer? On ne va pas sur le terrain avec un fournisseur, et du

reste, je ne sais manier que les ciseaux...

Je voulais me venger pourtant. Et je me suis vengé I

Max était un peu mal à l'aise. 11 crut cependant indispensable de placer une interrogation d'un vif et cordial intérêt.

— Comment cela?

— Voilà : j'ai eu une idée... L'instruction, ça sert toujours : je me suis rappelé l'histoire de la Belle -Ferronnière. Mais j'y ai apporté une variante. Ce n'est pas moi qui... Ça c'est trop bête. J'ai été à la consultation de l'hôpital du Midi. J'ai avisé un tort gaillard et me suis entendu avec lui...

Ça m'a coûté cent francs et un vêtement complet... Et je l'ai emmené chez nous comme un cousin de province venu pour acheter les démolitions de l'Esplanade des Invalides... Oh ! il a tout de suite été très bien avec ma femme!... Un de plus ou de moins... Mais j'ai été vengé. Car les cinq mariés... Et vous comprenez ce que ça va faire I ricana-t-il avec un éclat de voix terrible.

Puis se radoucissant tout à coup d'un ton très sombre :

— Eh bieni monsieur, vous ne le croirez pas, il m'a pris des remords. Je ne suis plus sûr d'avoir bien fait... Ohl ce n'est pas à cause de ces cinq individus, non, mais malgré tout... j'aime ma femme... Et elle s'entend si bien aux affaires... D'ailleurs, maintenant, après une leçon comme ça, elle se tiendra tranquille, j'en suis certain. Je vais l'emmener, la bien soigner... Mais tout ce que je dis là n'intéresse guère monsieur... Alors, nous tiendrons les cols plus bas, un peu.

— Oh 1 ça m'est égal I Tout à fait bas, si vous voulez, mon cher monsieur Jodelet.

Vous avez tant de goût, d'ingéniosité... Allons, adieu, bon voyage... Bon voyage...

bonne chance aussi.

Et, le chemisier sorti, Max, très ému, se laissa tomber dans un fauteuil avec ce cri d'égoïsme suprême :

-^ Eh bien I je l'ai échappé... bellCi

à Félix Wacquez.

C'était à la troisième représentation de Samson et Dalila^ au théâtre de Rouen.

Le rideau venait de baisser sur le dernier tableau — l'écroulement du temple vengeant l'héroïque dupe d'Amour. J'entendis, au travers de la rumeur de triomphe et du crépitement des applaudissements, un cri qui par instants perçait les autres sons et les dominait, jeté avec une sorte de frénésie :

« Bravo Samson I Bravo ! »

Cela venait d'un fauteuil assez loin derrière moi ; je ne pus d'abord distinguer le personnage qui exprimait aussi singulièrement son enthousiasme — quelque ami

du ténor, peut-être. Mais lorsque les spectateurs repris par la vérité, encore un peu vibrants mais silencieux maintenant et surtout préoccupés de la conquête de leurs pardessus empilés, eurent presque tous quitté la salle, dans la solitude, où flottait cette poussière que font et remuent les foules, le cri de tout à l'heure éclata de nouveau et avec une sorte de délire :

« Bravo Samson! »

J'allais sortir, je me retournai vivement:

il me sembla avoir déjà vu ce fanatique admirateur. Mais où? Ma mémoire se perdait dans le vague du souvenir. Assurément, je le connaissais.

Ce fut donc sans surprise que, un quart d'heure plus lard, dans un café voisin du théâtre où je m'étais assis après la représentation, je le vis entrer et aussitôt venir à moi en me disant :

— Tiens, te voilà?... Comment va?

Je lui serrai la main avec une réponse vague. Sans doute, je finirais par savoir qui il était, car, à son attitude, je voyais que nous devions être assez intimement liés, ou l'avoir été. Il prit place à côté de moi.

— Une belle chose que cet opéra! fis-je.

— Tu trouves?... Moi, la musique, je m'en fiche .

Il avait répondu cela avec la plus flegmatique sincérité, absorbé profondément dans une délicate opération qui consistait à mélanger sa bière d'un grand verre d'absinthe pure que le garçon, qui semblait connaître ses habitudes, lui avait servi.

Cependant je me ressouvenais de son excitation de tout à l'heure ; il n'aimait pas la musique? Alors il avait quelque raison spéciale de hurler : « Bravo Samson ! » avec tant de conviction ? — Or c'est une rareté intéressante que de rencontrer des gens qui ont une raison spéciale pour faire ce qu'ils font.

Et le mélange de l'absinthe 'étant accompli, je dis :

— Pourtant, tout à l'heure, tu applaudissais avec un certain enthousiasme.

— Pas la musique, je ne m'y entends pas... Mais l'individu, ce crâne qui fait dégringoler toute la baraque sur cette rosse qui Ta vendu... Voilà ce qu'on devrait leur faire à toutes!... à toutes!...

Il vida son verre d'un seul coup... Puis il fit un signe au garçon qui lui apporta un autre bock et une nouvelle dose d'absinthe.

Je le regardais avec attention. Le gaz creusait impitoyablement son visage éreinté par le vice, et la souffrance aussi peutêtre; il avait de singuliers yeux d'un gris sale et comme dé verni, où la pensée transparaissait mal. Son nez bourgeonnait. Sa lèvre, un peu molle, pendait lorsqu'il ne parlait pas, et un léger tremblement remuait ses longues mains maigres et jaunes dont les ongles semblaient morts.

Il égouttait de nouveau l'absinthe dans la bière, et, à mi-voix répétait :

— Écraser... écraser la coquine I... ça doit être si bon... Voilà qui vaut la peine d'y laisser sa peau I . . .

Et tout à coup relevant la tète :

— Tu t'en souviens de cette rosse, tu l'as connue, n'est-ce pas?

Je me doutai que la « rosse » dont il s'agissait n'était pas la belle Philistine tondeuse d'hommes, mais quelque autre de sa descendance ; et je répondis :

— Non, je ne l'ai pas connue.

— Mais si, fit l'ivrogne avec insistance, tu l'as connue, je te dis...

Le second verre était bu. Un troisième était déjà devant lui qui allait subir le même sort. 11 donna un coup de poing sur le marbre de la table.

— Tu t'en souviens, affirma-t-il avec une colère subite, seulement tu te fiches de moi comme tous les autres... On n'a pas un ami sur la terre I . . .

... Des larmes se mêlèrent au quatrième bock absinthe. Je me levai, remettant mon paletot :

— Je prends le train de huit heures demain matin. Bonsoir, mon cher. Je vais me coucher.

Mais il retenait ma main, s'y cramponnant.

— A quel hôtel es-tu? demanda-t-il.

— Là, tout près, à Thôtel d'Angleterre.

— Je vais t'accompagner... Je veux... je veux tout te dire... tout...

Et, se hissant sur mon bras, il se mit debout et sortit avec moi.

Nous marchions sur le quai. Par cette froide nuit claire toutes les choses apparais-

saienl avec la netteté noire et grise d'une épreuve photographique — piquée de ci de là par la flamme de quelque réverbère ou d'un fanal tremblotant au sommet d'un mât.

Très loin haletait une machine à vapeur.

Mon bizarre ami ne disait plus rien.

Mais, avivée par l'air glacial, son ivresse croissait. Cela était évident, à sa marche de plus en plus traînante.

— Tu ne rentres à Paris que par le train de deux heures? demandai-je, au bout d'un instant pour rompre le silence.

— Rentrer à Paris? fît-il, rentrer à Paris ! . . . Y a pas moyen .

— Pourquoi cela?

— La belle question ! puisque je suis en résidence à Rouen... Que je remette les pieds à Paris et je suis coffré... Rupture de ban! mon vieux.

Un haut-le-corps de stupéfaction m'avait éloigné de lui. Mais il se raccrocha à mon bras :

— Non, je ne'peux pas remettre les pieds à Paris... Et pourtant c'est là qu'elle doit être, la rosse... Ohl si je la tenais I...

Écoute, je vais te raconter ça, parce que tu

es un bon garçon, je le sais... Je lavais épousée par amour, elle n'avait rien, mais rien... Elle s'appelait Diane... Quel nom, hein, pour une rosse comme çal... Elle travaillait pour vivre avec sa mère... Une figure, mon cher... tu te serais mis à genoux devant; et puis si douce, si douce...

Jamais elle ne disait non à rien... Elle souriait toujours avec un air de penser à des choses qu'on ne voyait pas... Ahl la rosse I... Tu te souviens bien que j'avais eu la médaille d'or à l'internat, j'adorais la médecine... mais moins quelle. C'est long de se faire une position... elle aimait tant les cadeaux ; je suis entré chez un agent de change... C'est alors que j'ai perdu de vue tous les camarades... En commençant, ça allait bien... Ferme contre primes... J'en ai gagné de l'argent! Mais aussi ce qu'elle en boulottait! Tu comprends, elle m'avait abruti, je ne pouvais pas lui voir l'air triste. C'était si joli son sourire... Et puis la dégringolade est venue... et toujours il fallait de l'argent. J'ai fait des billets. Mais ma signature, qui en voulait?

Personne. Alors, que veux-tu? j'en ai fait de

fausses, des signatures. On aurait dit que ça me portait la veine : je regagnais toujours avant Téchéance, alors je retirais les billets... Ça allait bien, très bien... Un beau matin, je me réveille; elle n'était plus à côté de moi, au pied du lit il y avait deux hommes, quelles sales têtes!... c'étaient des agents... ils m'emballent. Et sais-tu... non, tu ne Ten douterais jamais — et il eut un rire hystérique qui sonna lugubrement sur le quai désert — c'était elle, mon cher, ellel la Diane aux yeux purs, avec son sourire candide, qui m'avait dénoncé... pour pouvoir vivre tranquillement avec un bookmaker... Ahl elle en a maintenant de l'argent.

Il s'apaisa tout à coup.

— Moi, continua-t-il, j'ai tiré cinq ans...

Maintenant, ici, je ne suis pas malheureux... j'ai fait un petit héritage, je pêche à la ligne... C'est égall...

Sans un mot de plus, il me quittait.

Brusquement je retrouvai dans mon souvenir toute la personnalité de ce camarade de jeunesse. Je revis ses vingt-cinq ans ambitieux, travailleurs, ardents, l'intelligence

pensive de son regard, ce je ne sais quoi d'informulable qui marque ceux qui doivent aller très haut et très loin...

Et tout à coup, au milieu du silence nocturne, la voix chevrotante et fêlée du faussaire m'arriva. Elle rauquait l'exquise phrase dont la traîtresse Philistine enivre son amant :

Ah I réponds à ma tendresse !

à William Chaumet.

Dans la cour du lycée la récréation avait une animation particulière. Ainsi en était-il chaque samedi veille du jour de sortie. La perspective du libre lendemain soufflait une griserie dans l'atmosphère humide et lourde de l'ancien monastère, et le vent qui bruissait par les feuilles académiques des platanes, aux troncs luisants, épluchés, polis, alignés en quinconces, semblaient siffloter un chant d'indépendance et de joie.

Un partie de barre scindait en deux camps la première division — des garçons de quatorze à seize ans. Et c'était des galops eifrénés avec les lourds souliers sonnant

sur la terre dure comme un marbre de cheminée, des cris vibrants, des rires aigus dont la strideur se détachait sur quelque exclamation rauque de voix désaccordées par la puberté.

Sous les arceaux bordant la cour, avec la régularité d'oscillations d'un pendule, allait et venait le maître d'étude. Non plus le « pion » d'antan, honni et haineux, courbé piteusement dans sa redingote luisante et sous son chapeau graisseux, — mais un garçon presque trop élégant, à l'allure dégagée, dans un complet à carreaux, avec un melon marron, tout entouré du respect curieux des élèves auxquels il ne cachait point qu'il collaborait à des chansonnettes pour les cafés-copcerts.

Par les fenêtres ouvertes des dortoirs, on voyait à l'intérieur les garçons de salle apportant en de grandes corbeilles d'osier les chemises empesées que la lingère faisait déposer sur le pied de chaque lit.

Ah! ce fut bien gaiement qu'au roulement de tambour annonçant la fin de la récréation, tous quittèrent la partie pour reprendre les rangs.

Dans ce court moment de. désordre préparateur de l'ordre, un jeune potache d'une quinzaine d'années prit à part un de ses camarades, et après quelque hésitation lui demanda :

— Dis-donc, Barachin... veux-tu me prêter deux francs?

— C'est que je n'en ai pas beaucoup.

— Moi, je n'en ai que trois.

— Et moi aussi.

— C'est embêtant... Tu en demanderas à tes parents... Il me faudrait cinq francs absolument...

— Pourquoi faire?

Alors la voix de l'emprunteur prit un air d'importance grandiose, et il proféra :

— C'est pour aller chez une femme.

Le visage de Barachin s'élargit avec une expression d'admiration et, tirant son porte-monnaie de sa poche, il tendit deux pièces.

— Tiens, fit-il... Qui est-ce? dis.

— La grosse en rouge de la rue Navier.

— Tu me raconteras?... Tout?

— Oui, sûr I...

Ils étaient les derniers. Et d'un ton persi-

fleur, le monsieur en complet gouaillait:

— Eh là-bas I Lannoi ! Barachin ! ne vous

pressez pas, on vous attend !

Vite ils coururent se mettre sur les rangs.

Ils la connaissaient bien de vue, tous les lycéens de la première division, cette grosse femme brune dont les pectoraux énormes, arrondissant les plis amples d'un caraco rouge, s'affalaient éternellement sur le rebord d'une fenêtre d'où elle surveillait la rue Navier comme un pêcheur, le goujonnier sur l'épaule, inspecte la rivière.

La rue était bien tranquille, retirée, discrète, ainsi qu'il convient aux patriarcales débauches de la province. Elle menait à l'église Saint-Appollinaire et c'était par là que passait le détachement des collégiens que, sur leur demande, l'on conduisait se confesser à la paroisse.

Quand la persistante apparition de la femme en rouge eut été déterminée, ce fut parmi les lycéens une explosion de ferveur

catholique qui surprit fort radministration.

A chaque instant, sous prétexte de la moindre fête, tous les élèves demandaient à aller se confesser. — Sujet de consolation pour l'évêché et d'espérance en les nouvelles générations. Grave souci pour le proviseur qui se voyait déjà signalé comme clérical par les députés du cru, et mal noté au ministère.

En l'honneur de la femme rouge, le lycée faisait des vers français, latins, voire grecs, désarticulait Musset, pillait Horace. Mais, ignorant les orages de passion que sa vue Soulevait, la grosse femme, ne prenant même pas garde au passage dévolieux de la bande de collégiens, continua sa fenestrale besogne dans une sérénité sans rêves.

Un certain dimanche — c'était le lendemain de l'opération financière pratiquée par Lannoi sur Barachin — elle vit un garçonnet arriver par la rue, marchant très vite d'un pas nerveux et agité... 11 entra avec précipitation dans la maison.

On frappa à la porte. Elle alla ouvrir. Le jeune garçon était devant elle, très intimidé, très rouge, tenant son chapeau d'une

i24 HISTOIRES FIN DE SIÈCLE

main. Il tendait l'autre bras, présentant entre ses doigts une pièfce de cinq francs.

Elle prit les cinq francs. Puis elle lui demanda ;

— Qu'est-ce que tu veux?

— Je voudrais... d'abord voir votre poitrine, fit le collégien qui de pourpre devint tout pâle. Et puis... vous savez bien...

— Quel âge as-tu ?

— Quinze ans et deux mois.

— T'as pas honte, à ton âge, commença la femme.

— Si vous ne voulez pas, rendez-moi mes cent sous ! fit rageusement Lannoi que le désir rendait subitement crâne.

— Allons, viens, puisque tu es comme ça... Mais tu ne diras pas à tes maîtres, ni à tes petits camarades que je t'ai laissé monter. . •

... Jamais besogne ne fut plus lestement expédiée. — Chaque métier a son code.

Pourquoi la grosse rouge, elle seule, n'aurait-elle pas eu droit au scrupule ?... Un mioche comme ça, est-ce qu'on pouvait?...

Et quand, le lendemain, dès la sortie de la première classe, Barachin interrogea

Lannoi, après s'être fait donner tous les détails que le lycéen très fier, avec des importances et des mystères d'initié, ne ménageait pas et inventait au besoin :

— Enfin, fit Barachin en ouvrant des yeux tout ronds, on cause aussi?... Elle doit en avoir de ces histoires I

— Des histoires? Non, elle ne m'a rien raconté.

— Mais enfin elle a parlé... Qu'est-c^ qu'elle t'a dit?

— Ce qu'elle m'a dit?... Elle m'a demandé si j'avais des sœurs.

à Charles Laurent.

— Là, le Tavais-je dit?... En étais-je assez sûre qu'il me trompait I... Tiens, lis... je t'ai apporté la lettre... J'ai trouvé ça ce matin sur sa cheminée!...

Par un mol après-midi de janvier au soleil pâle et convalescent, madame Berthe Durosay faisait celte entrée dans le petit salon mi-clos de son amie Lucy Dernier.

Pendant que celle-ci lisait la terrible lettre dévoilant l'infâme trahison de M. Gaston Durosay, Berthe tomba dans un fauteuil.

Et, les nerfs brusquement détendus, elle se mit à pleurer. Dans ses mains fébriles, qu'elle n'avait même pas pris le temps de

ganter, elle pétrissait son mouchoir; par instants elle le portait à sa bouche, et ses petites dents — comme celles d'un chiot encoléré — mâchonnaient avec fureur la batiste.

— Eh bien ! exclama-t-elle, quand son amie eut fini la lettre, qu'en dis-tu?...

C'est assez clair, ce rendez- vous... Tu ne pourras plus continuer à me monter des bateaux pour me persuader que j'ai tort d'être jalouse... Du reste, l'instinct n'égare jamais. Me tromper!... Après trois ans de mariage et avec une femme bâtie comme ça!... et toujours fagotée! et qui pourrait être sa mère ! . . .

— Voyons, ma chérie, calme-toi, réfléchis...

— Je ne réfléchirai pas, je ne me calmerai pas !

— Mais alors?

— Alors... je me vengerai... Le talion !

— Oh! Berthe!... Y penses-tu?

— Parfaitement. Je suis décidée. Ce que tu me diras ou rien...

— Mais, ma chère petite, tu ne vas pas déranger ta vie, te créer des regrets, de

gros chagrins peut-être, pour une infidélité vraiment sans conséquences... Quoi! une ancienne maîtresse retrouvée. Tu comprends bien qu'il te reviendra... et plus épris que jamais...

Ainsi madame Bernier tâchait de l'apaiser. Elle lui parlait doucement, à endormir son désespoir. Mais Berthe, renversée dans un fauteuil, ne semblait rien entendre. Les yeux grand ouverts, sans un battement de paupières, en une fixité hypnotique, elle regardait devant elle, vaguement, très loin semblait -il.

Le son du cornet d'un tramway qui passait devant la maison, sur la place Malesherbes, la fit tressauter. Soudain elle se leva.

— Où vas-tu? ma Berthe.

— Où je vais?... Me venger.

— Qu'est-ce que tu dis?... tu es folle!

Rassieds-toi .

Madame Durosay était devant la glace, reboutonnant sa veste de loutre. Elle fit :

— J'ai les yeux tout rouges... les joues luisantes. Tu permets que j'aille dans ton cabinet de toilette mettre un peu de

poudre?... Et puis aussi tu serais bien gentille de me faire donner par ta femme de chambre un autre mouchoir et des gants...

J'ai oublié les miens ou perdu... J'étais si agitée en quittant la maison!

— Mais enfin, tu es plus calme, plus raisonnable maintenant?

— Raisonnable, je n'en sais rien. .. calme, non plus. Mais je suis parfaitement décidée, répondait-elle tout en passant dans le cabinet de toilette de Lucy.

— Décidée?... Mais à quoi, ma chère?

Berthe resta un moment sans répondre.

Avec des mouvements secs et fébriles, elle fourrageait parmi les flacons de cristal, les menues brosses, les houppettes de cygne, les peignes d'écaillé pâle. Et quand elle eut tordu et épingle ses cheveux qui frisottaient avec un air agressif de gamins en révolte, replacé son chapeau, repris son manchon, elle se dirigea, toujours sans proférer un mot, vers la porte.

Là elle s'arrêta.

— Je vais tromper Gaston! fit-elle avec une très grande simplicité et une intime conviction.

— Tu déraisonnes!... Voyons... Comme ça?... Avec qui?

— Avec qui?... je n'en sais rien.

— Alors...?

— Alors... Je vais prendre le tramway...

on y a, parait-il, souvent des aventures...

Le premier monsieur qui... Et voilà! Et quand Gaston rentrera pour dîner, je serai vengée !

Elle avait dit cela d'un ton très résolu.

Puis, comme si elle eût senti sa volonté chanceler, elle eut un élan :

— Mon Dieu! faites que je puisse tromper Gaston!

Elle se dégagea des bras de madame Dernier, qui cherchait à la retenir, et sortit vivement.

... La porte cochère se refermait avec un bruit de canonnade. A travers le rideau, madame Bernier vit son amie se diriger vers un tramway qui passait précisément :

elle montait avec un petit saut de bergeronnette et disparaissait dans l'intérieur de la voiture.

Trois quarts d'heure plus lard, Lucy était

encore dans son boudoir, songeant à l'imprudence des mères de famille qui n'arment pas leurs filles contre la grande épreuve que cela est de trouver sur des cheminées certaines lettres fixant des rendez-vous à leur mari; à la gaucherie des maris qui laissent traîner des papiers de cette nature ; à l'exagération des petites femmes qui attachent une telle importance à ces malheureux billets, éternels auteurs de drames d'une si triste banalité... La porte s'ouvrit tout à coup.

— Toi ! s'écria madame Dernier avec une surprise où se mêlaient par parties égales la crainte et la joie.

— Oui, encore moi... Je t'ennuie?

C'était Berthe qui revenait. Mais sa physionomie était tout à fait changée. Il y avait sur ses traits un apaisement, un rassérènement particuliers.

— Tu as réfléchi? Tu as renoncé?...

— Ouf! fit-elle en s'étendant sur une chaise longue avec un mouvement éreinté.

Puis elle reprit : C'est avant que j'avais réfléchi. Tu sais que j'ai une tête... Et quand j'ai pris une décision...

— Mais enfin...

T- Je vais te raconter mon aventure, car j'ai eu une aventure... Je monte dans le tramway, je regarde. Pas beaucoup de monde : une dame et ses deux filles, une cuisinière avec un gros panier sur les genoux, un vieux avec un portefeuille, un gros à lunettes qui lisait les Débats,,, J'étais désolée, je ne voyais rien là qui pût servir à me venger. . . Au moment où, très dépitée, j'allais m'asseoir dans le fond, voilà que j'aperçois un homme. . mais très bien, tu sais... Il était tout contre l'entrée. J'avais un peu perdu l'équilibre en montant dans le tramway, je n'ai pas Thabitude de ces véhicules, de sorte que j'avais passé sans regarder les deux personnes qui étaient près de la porte. Donc je n'avais pas vu ce monsieur... Il était vraiment fort agréable!

jeune encore, une forte moustache, redingote noire, pantalon clair, officier de la Légion d'honneur... quelque peintre du quartier, supposais-je... Alors, je reviens sur mes pas, sans m'inquiéter du regard foudroyant que me jette la mère des deux jeunes personnes. Je «m'asseois à côté du

monsieur... de mon monsieur. C'était lui ma vengeance, je le sentais... je l'avais décidé.

— Eh bien ?

— Je dois avouer qu'il ne parut pas faire très attention... Nous arrivions à la station du bouievard de Courcelles... Il fait passer mes sous au conducteur. Il avait...

mon monsieur, pas le conducteur... la main très blanche, longue, musclée avec un gros anneau d'un travail bizarre... un peu trop de poils mais c'est, paratt-il, un signe de force... De ma voix la plus douce, et avec un sourire... tu ne peux t'imaginer quel sourire !... j'avais remercié. Mais les choses menaçaient d'en rester là. Il se tenait immobile, me tournant un profil perdu, et paraissait très occupé à regarder, par la porte du tramway, les maisons qui filaient... Ce qu'elles filaient vite ces maisons! A chaque seconde mon agacement augmentait...

Je tousse, j'ôte et remets mes gants... tes gants. J'essaye de le regarder bien fixement, là, derrière l'oreille... avec beaucoup de volonté, avais-je entendu dire, on peut faire retourner les gens...

— Tu as de jolis talents de société I

— Bah ! cela n'a servi à rien... J'étais enragée !... Il devenait impertinent ce monsieur qui ne bronchait pas... Ou bien peutêtre, avec son air casseur, était- il absurdement timide?... Alors, ma foi ! les grands moyens... Dieu sait pourtant si j'ai horreur de ces manifestations... à pédales. Mais enfin je n'y tenais plus... Déjà nous approchions de Saint-Augustin. Voilà que je glisse mon pied à côté du sien... Je frôîe :

il ne bouge pas... Je presse : rien !... J'écrase : pas le moindre mouvement I... Moi j'étais très rouge, je le sentais, et il me semblait que j'allais me mettre à pleurer, là, devant tout ce monde... Puis je réfléchis, je me dis que c'est sans doute par une extrême réserve, par une exquise éducation, qu'il n'a pas l'air de prendre garde à moi, de s'apercevoir de mon manège ; quand je descendrai à la Madeleine, bien sûr il me suivra, me parlera... Alors rassérénée, sûre de tenir ma vengeance, je continue mon petit piétinement... Mais tout à coup, en face de la rue de Sèze, il fait un signe au conducteur qui arrête la voiture... Il se

lève, mon monsieur, toujours sans me regarder... descend... assez lentement, comme s'il avait un regret... mais enfin il s'en va. Ce que j'étais dépitée I... En ce moment le conducteur, après avoir tiré son cordon dit à la cuisinière qui était en face de moi tout en désignant mon monsieur qui, le dos tourné, entrait dans la rue: — «Quel dommage ! un si bel homme I » A cet écho articulé de ma propre pensée je me sentis devenir éc^rlate; mais pour quoi ce conducteur disait-il cela ?... La cuisinière interrogea : — « Qu'est-ce qui est dommage ?

que ce soit un bel homme ?» — « Mais non, parbleu ! fit l'autre avec un rire imbécile. Figurez-vous, c'est un ancien commandant... Ah! je le mène souvent, je le connais bien... Il a une jambe de bois.

Hein, ça ne se voit pas du tout ? faut le savoir. C'est la gauche. » La gauche I c'était la mienne... Vois-tu, ma chère Lucy... les adultères sont écrits au ciel... Jamais je ne pourrai tromper Gaston I

à Léon de Tinseau.

Quatre heures et demie sonnaient.

— Cinquante louis en banque, messieurs.

De sa voix grasse, enrouée par les nuits veillées, le garçon de jeu annonçait dans les salons voisins de la salle de baccarat. A cet appel, la « galerie », entourant les joueurs de piquet et de bésigue, se désagrégeait avec une sorte de commotion fébrile. Et par la porte à double tambour, entre la rangée des hauts paravents rouges, c'était un défilé d'un pas vif chez quelquesuns égayés parles espoirs delà veine, d'une allure morne pour d'autres comme s'ils se fussent sentis fatalement voués à la perte et

138 HISTOIRES FI!f DE SIÈCLE

plus invinciblement encore enchaînés à leur passion . Des poignées de main s'échangeaient. Des fragments de conversations émei^eaient du brouhaha bourdonneur :

— Qu'a fait l'italien, aujourd'hui ?

— Après, nous avons soupe. . . Assez drôle. . . Vous recommande celle petite femme-là, mon cher...

— Un sale coup : j'avais sept... le premier tableau refuse...

— A deux heures et demie j'étais refait...

— D'abord, quand on ouvre cette fenêtre...

sôr de perdre...

Maintenant tous étaient assis autour de la longue table qui, cintrée légèrement au milieu, tendue de drap vert, semblait avec sa forme de haricot gigantesque et aplati, l'accessoire fantaisiste de quelque féerie.

Aussi bien le jeu n'est-il pas tout ce qui reste de la féerie ardente des rêves jeunes dans nos vies déprimées par l'Utile. N'est-il pas l'illusion qui renouvelle le cœur, l'espoir qui soulève et fait palpiter l'être entier, le mirage merveilleux auquel tendent toutes nos fibres vibrant d'une exquise souffrance?

Dans ses désespoirs même il y a une sorte

d'ivresse poignante qui nous fait sentir que nous sommes. C'est l'émotion enfin, recréée dans nos âmes fatiguées et ternies.

Autour de la table une seule place restait inoccupée. Rien n'indiquait qu'elle fût retenue et cependant personne ne semblait penser la prendre. Le banquier qui faisait passer les cartes demanda :

— Et le général?... Est-ce qu'il serait malade ?

— Non, non... Il va certainement venir, fit quelqu'un.

— Ah I le voilà ! . . .

En effet, un gros petit homme entrait à ce moment, avec l'allure pressée et haletante d'un voyageur qui débouche sur le quai de la gare à la minute suprême où, les portières des wagons refermées, la locomotive pousse son aigre sifflement.

Quelques plaisanteries accueillirent le retard si peu habituel de l'arrivant.

— Je ne sais pas ce que j'ai eu, marmottait-il à ses voisins après s'être assis et tout en disposant une mince pile de jetons.

Je me suis endormi dans un fauteuil...

les premiers froids sans doute... Heu-

reusement Auguste est venu me réveiller.

Et il poussa un jeton sur le tapis.

Le banquier gagna le coup.

— Encore aujourd'hui la déveine 1 fit le général avec résignation.

Il avait un passé glorieux le général Trémiguier, ce petit homme court dont le visage congestionné sous ses cheveux blancs, drus et ras coupés, faisait penser à une grosse fraise coiffée d'un tas de sucre... Capitaine de hussards lors de l'expédition du Mexique, chargé du commandement d'une contre-guerilla, il avait acquis un renom de bravoure et d'audace. On cite encore dans l'armée, comme un des plus brillants faits d'armes contemporains, le combat de Tépéaca, dont il est resté le héros.

C'avait été toute sa vie son métier. Il l'aimait comme on aime un être, et son cœur s'en était trouvé si rempli que nulle autre affection profonde ne l'avait entamé.

Il avait une fortune qui suffisait à ses médiocres besoins, l'existence lui paraissait facile et douce. L'avancement lui était venu sans qu'il eût fait un mouvement pour s'attirer la faveur de quiconque. On le res-

pectait, on l'aimait aussi — de cette vague sympathie qui s'attache aux êtres chez lesquels on devine une totale incapacité à la malfaisance. Mais il n'av.ait pas fait en lui la place à une grande amitié non plus qu'à un amour, se bornant aux vulgaires bonnes fortunes des garnisons.

En 1869, il venait d'être fait colonel, il avait alors quarante-huit ans et son régiment était en garnison à Paris; toute cette existence simple, méticuleuse et moralement saine, fut bouleversée jusqu'en ces fonds ténébreux où, sous les habitudes que l'on se connaît, se cachent des aspirations que l'on ignore.

A un bal des Tuileries, le colonel Trémiguier rencontra une radieuse créature:

mademoiselle de Lauris, la fille d'un haut fonctionnaire de l'empire. La vue de cette blonde dont les cheveux légers semblaient un nimbe, aux sombres yeux rêveurs et inquiets, secoua les nerfs du colonel d'une commotion nouvelle. II se fit présenter à elle et ils valsèrent ensemble. Mince invraisemblablement, elle avait des épaules rondes, un peau pâle qui se rosait incessamment

comme si une émotion toujours nouvelle eût palpité en son être intime. Elle était fragile et exquise, inquiétante comme une énigme et spirituelle infiniment, d'un esprit blagueur et garçonnier, disant toutes choses comme elles venaient, avec des drôleries de rapin. Cette allure morale détonnait si singulièrement avec tout l'être physique de cette jeune fille, que d'elle se dégageait une perfide griserie irrésistible... Après la valse, le colonel avait perdu la conscience des choses et mademoiselle de Lauris souriait de son mystérieux sourire en le regardant s'éloigner distrait, troublé, après l'avoir reconduite à sa place.

Il l'avait aimée d'un furieux, d'un implacable amour. Elle l'avait affolé par ses coquetteries subtiles, amusée de voir ce soldat héroïque devenir très ridicule, la suivre avec des douceurs désarmantes de bon caniche et de ne plus pouvoir vivre que dans le rayon de ses sombres yeux chercheurs et inquiets. Il l'avait demandée en mariage et, comme de juste, avait été magistralement éconduit. Il avait quarantehuit ans, elle vingt; il était sans fortune.

son nom n'était que glorieux et non point illustre. Pauvre colonel!... La guerre arriva bien pour son triste cœur où toutes les sentimentalités de l'extrême jeunesse avaient fleuri tout à coup.

Il se montra d'une bravoure folle — et l'on reparla du héros de Tépéaca. Mais il était l'un de ces caractères tout d'une pièce qui présentent leurs angles aigus aux circonstances et ne plient devant rien.

L'empire était pour lui une religion. La République lui fit horreur sans qu'il sût très bien pourquoi, uniquement sans doute parce qu'elle tenait la place du régime qui, pour lui, résumait toute perfection. On le laissa à l'écart; et pendant plusieurs années il continua à faire chaque jour sa besogne, soigneusement, dans tous ses détails, administrant son régiment comme il se battait, comme il faisait toute chose : de tout son cœur. Mais la joie paisible d'autrefois était partie ; les désastres de la guerre et le souvenir de mademoiselle de Lauris avaient entortillé de crêpe toutes les sensations du colonel Trémiguier, il était devenu rêveur.

Il fut enfin appelé à Paris et retrouva mariée la blonde à l'auréole pâle, aux sombres yeux. Elle était devenue importante, grave et ambitieuse. Elle voulait faire de son mari, le baron de Navilly, — vous savez bien : le grand Navilly, celui qui a ces favoris, — un homme politique et commençait à se créer un salon réactionnaire. Le héros de Tépéaca fut accueilli avec enthousiasme par elle. Il avait cinquante-trois ans, ses cheveux blanchissaient, il prenait du ventre — mais il était toujours amoureux.

Il se taisait, heureux de vivre dans l'ombre de la radieuse femme, de se rendre nécessaire, de faire ses commissions. Il se détachait de son métier pour ne plus vivre que dans la pensée de la magicienne qui lui avait si dextrement enlevé le cœur, et qui, de temps à autre, payait son servage de quelque phrase de ce genre : « Comme vous êtes bon, mon ami, je ne sais vraiment pas ce que je ferais sans vous. »

Il avait fini par ne plus s'occuper des passe-droits dont il était victime dans son avancement, lorsque enfin, et parce que la chose s'imposait, il devint général. Ce ne

lui fut même pas une joie: il lui fallait quitter Paris, quitter la femme au souvenir aimanté de laquelle sa vie était rivée. Mais enfin il avait cinquante-cinq ans, ce ne serait plus bien long. Qui dira quelle secrète espérance était en son âme?... Il n'y a pas d'amour sans espoir, et le général ne sentait pas les années marcher de leur alliire molle, lente et sans repos ; son âme avait reverdi si complètement. Et lorsqu'il se disait :

« Quand j'aurai ma retraite... » pourquoi son cœur se prenait-il à le secouer tout entier de grosses palpitations larges ?

Il vit peu madame Navilly pendant ces cinq années d'exil. Elle lui écrivait parfois de laconiques billets. De temps à autre, il allait passer quelques jours à Paris pour la voir. Elle engraissait ; sa gravité se fonçait chaque année de quelques nuances; l'idéal et mystérieux sourire qui avait dompté M. Trémiguier avait presque disparu de son visage, où la convention collait son masque banal... Qu'importait? Il ne voyait pas ces choses... Il aimait, le pauvre homme I

La dernière année le retint presque com-

plètement loin de Paris. Combien les jours lui parurent longs. Enfin, l'heure attendue sonna: il était libre, tout à elle désormais... Il revint la fièvre au cœur... courut chez elle...

Madame Navilly le reçut froidement, lui parla politique et le présenta à plusieurs messieurs mal cravatés qui semblaient s'occuper activement de l'avenir de la France.

De réactionnaire, madame Navilly était devenue gouvernementale, ayant découvert qu'après tout les chemins battus sont plus aisés à suivre que les autres. Le vieux bonapartiste, fort mal noté dans les sphères où la blonde aux sombres yeux évoluait maintenant, ne pouvait plus être que compromettant. C'était une femme pratique, elle estimait, comme lady Macbeth, que les choses bien faites sont les choses vite faites... En quelques semaines, et malgré tous ses efforts pour ne pas comprendre, le général dut se rendre à l'irrécusable évi-^ dence : on ne voulait plus de lui I

Il s'en alla et ne revint pas. Mais il lui sembla que tout le monde était mort... Il prit des habitudes de flânerie silencieuse

LE HÉROS DE TÉPÉÂCA 'i47

pendant lesquelles son esprit s'abîmait dans d'inutiles interrogations à la destinée qui jamais ne lui répondit.

Puis il s'était acoquiné dans un cercle de second ordre; préoccupé, dominé mainte nant par un seul et dernier goût : le jeu.

Dès que la partie commençait, on le trouvait installé à cette place, toujours la même, et quand le jour revenu éclairait de ses lueurs blafardes les visages tirés et les plastrons fripés des derniers joueurs, le général était encore là, pointant les coups, de temps à autre risquant un louis.

Après le déjeuner du cercle jusqu'à quatre heures et demie, l'heure qu'il attendait avec une impatience de monomane, sa conversation portait uniquement sur les coups de la veille, sur les péripéties du baccara. Du reste, il perdait toujours — et cela encore lui semblait un phénomène inexplicable comme toutes les autres déveines de la seconde moitié de sa vie.

Ce jour-là, le héros de Tépéaca n'était pas plus heureux que d'ordinaire. Après son premier louis, d'autres avaient suivi et s'en étaient allés grossir la masse du banquier;

Mais tout à coup se produisit un revirement subit de fortune. Le général tenait les cartes : il se mit à passer, quatre, cinq, six fois...

Une rumeur d'émotion frémissait autour de la table. Les gros joueurs entassaient sur le tapis des masses de jetons. Une imperceptible trémulation dans les doigts, la parole brève, le banquier donnait les cartes et annonçait son point. Il s'arrêta un instant. Le général venait de passer pour la septième fois et la banque était presque enlevée.

• — Combien y a-t-il sur ce tableau?

demanda le banquier en désignant le côté de la table où se déclarait cette veine inhabituelle.

Le croupier compta.

— Quatre cent trente-deux louis, fit-il.

— Le coup est tenu, dit le banquier, et il distribua les cartes.

Au moment où il tendait la main pour les ramasser, le général eut une sorte d'exclamation étouffée, de hoquet rauque, et il s'affaissa sur la table, les bras ballants.

— Le général a une attaque I

On le transporta sur un canapé en face de la table. On défit sa cravate. Les valets de pied couraient par les salons réclamant un médecin.

— Que le voisin du général prenne les cartes, dit enfin le banquier.

Il y eut des réclamations :

— On peut bien attendre un peu... On ne sait pas... Il va se remettre.

Mais il ne se remettait pas et demeurait sans mouvement, les yeux demi-clos.

Le voisin ramassa les cartes. Ce fut un tollé :

•^ Il va aller mieux!... Il faut laisser parler le général!... Il est en veine!

Et avec l'assentiment du Jbanquier on mit les deux cartes devant les yeux du pauvre homme renversé, la face violâtre sur le canapé .

— Laissez-le tranquille, dit quelqu'un, vous voyez bien qu'il ne vous entend même pas.

— Cependant il faut bien jouer le coup!

fit le banquier avec une horrible naïveté.

Et, comme on ne savait que faire :

« Parlez-lui, ajouta-t-il avec impatience...

Moi j'abats mon jeu : j'ai trois, je tirerai... Alors, penché sur lui, le voisin qui tenait ses cartes lui cria dans l'oreille :

— Général, vous avez cinq... Voulez-vous une carte?

Un léger frémissement des lèvres fut la seule réponse de l'agonisant.

— Demandez-lui encore, plus haut ! insista-t-on.

Et, comme l'autre répétait sa question brutalement, avec l'accent de quelqu'un qui, malgré toute sa patience supporte mal un mauvais procédé, les yeux du général s'ouvrirent, roulèrent convulsivement et sa tête oscilla de gauche à droite dans un mouvement lent et pénible,

— Non! il a dit non... Vous n'en voulez pas, n'est-ce pas? demanda encore le joueur penché sur le vieillard.

Mais cette fois M. Trémiguier demeura inerte. Et l'autre ajouta :

— Du reste, il ne tirait jamais à cinq.

D'un seul mouvement tous les joueurs

revinrent à la table .

Le banquier prit une carte, — un quatre — et gagna .

LE FIÉROS DE TÉPÉACA 1^4

Il y eut un court silence au milieu duquel un bruit léger, semblable à une soie que l'on déchire, se fit entendre C'était le général qui râlait.

— Vieille baderne I grogna un des pontes qui avait joué la forte somme.

à Jeanniot.

— Attends un peu, je vais allumer... Ne bouge pas... tu n'aurais qu'à casser quelque chose.

Maria l'avait « fait » dans la nuit d'une ruelle débouchant sur l'avenue de Suffren.

L'homme — un vieux de la campagne assurément, engoncé dans une blouse aux cassures luisantes, coiffé d'un large chapeau sous lequel l'ombre épaissie enveloppait son visage, à la démarche lourde, traînante, mal étayée par le pied de frêne dont la lanière de cuir enserrait son poignet. Et, comme la fille, habituée à cette clientèle rurale, l'accostait par le liturgique : « Viens-

d54 HISTOIRES FIN DE SIÈCLE

tu? Viens donc, j'habite tout près, » il s'était arrêté brusquement, sans dire un mot.

— Viens donc! avait insisté Maria.

Le paysan avait incliné la tète en un acquiescement honteux. Alors elle s'était dirigée vers son louche garni, se retournant fréquemment pour s'assurer qu'il la suivait.

Il marchait bien tout contre elle, dans sa jupe alourdie par Thumidité et qui battait ses bottines léchées de boue jaunâtre.

Toujours silencieux il avait monté derrière elle l'escalier noir, poisseux, était entré dans la chambre à la serrure grinçante et malaisée. Et quand, une minute après, elle revenait apportant une lampe à pétrole qui fumait avec une odeur fade, elle le retrouva toujours immobile enseveli dans l'ombre de son large feutre.

— Mets-toi à ton aise, fit-elle.

Elle même lui retira son chapeau. Mais en découvrant son visage elle eut un cri :

— Bon-papa!

Très pâle, le vieux hochait la tête et regardait, avec une stupidité furieuse, la créature fardée, clinquante.

— Saloperie! fit-il.

Et il leva son bâton noueux; et comme Maria, avec un épeurement de fillette, s'élançait vers la porte pour s'enfuir, il la repoussa d'un revers de main .

— Pourquoi t'es partie comme ça?...

Pourquoi depuis si longtemps t'as pas donné des nouvelles?

Elle était au fond de la chambre, collée à la muraille où ses mains tremblantes égratignaient fébrilement le papier qui gondolait aux angles humides. D'une voix que la peur rendait plus jeune et presque cristalline, avec des balbutiements, elle se mit à expliquer :

— Dame! il y a six ans de cela... déjà!...

j'étais bien gosse et on s'imagine des choses... j'étais quasiment folle, vois-tu... et puis on n'était pas heureux à la maison...

toujours des coups. Alors voilà qu'Eugène le palefrenier du château, m'a dit qu'on avait la vie si belle à Paris... Ah! c'est du propre !... J'en ai vu de dures, va... Alors j'ai pas osé écrire là-bas... pour dire quoi?... J'en avais pourtant bien envie, parce que je pensais bien que papa et maman...

— Ils sont morts tous deux...

— Ah!...

Elle se laissa glisser sur une chaise... Un moment elle regarda devant elle. Puis, deux larmes ayant coulé brusquement sur ses joues fardées, elle prit d'un geste vague une serviette qui traînait là et s'essuya les yeux machinalement.

Un silence lourd pesa quelques instants.

— De la chambre voisine venait un rire aigre de femme chatouillée.

Puis, le vieux se mit à conter, longuement, d'une voix grondeuse et geignarde, la si fréquente histoire : la culture qui ne va pas, les fermages impayés, l'homme s'adoniiant à la boisson, la misère, les morts...

— ... Et maintenant me v'ià seul... septante ans à la Saint- Jean qui vient... et il faut travailler chez l's autres I . . .

Après un nouveau silence, la fille reprit d'un ton plus assuré — car maintenant elle voyait bien que son grand-père ne la battrait pas :

— Tout çà c'est bien malheureux... Il y a de ma faute peut-être bien, mais pas rien que de la mienne... J'en ai connu, moi

aussi, des mauvais jours ! Ça va un peu mieux depuis quelque temps. Mais il faut trimer... Enfin, c'est ça la viel

Et elle interrogea bon-papa. Comment se trouvait-il à Paris?

Il lui répondit tranquillement. Sa première boufifée de colère paraissait tombée.

Tout en expliquant qu'il était venu amener du bétail à l'exposition des animaux, il regardait d un œil rond la broche épaisse et les lourdes boucles d'oreilles de la prostituée.

C'était une attirance étrange qui venait de ces bijoux ; dans la lente cervelle du vieil homme, un étonnement vague naissait...

Ils causaient maintenant avec la placidité de deux pays qui se retrouvent loin du hameau. Le grand-père s'était assis, après avoir ramassé le large chapeau que Maria avait laissé tomber dans l'effarement de cette reconnaissance : il le tenait sur ses genoux rapproché en une pose de quelque timidité, et roulait le bord entre ses doigts gourds.

— Quand repars-tu? demandait la fille.

— Demain au matin.

— De vrai, je suis bien contente de

i58 HISTOIRES FIN DE SIÈCLE

t'avoir revu... Tu ne me refuseras pas de prendre quelque chose...

Et, sans attendre une réponse, elle alla au placard, atteignit une bouteille de cassis, puis deux verres qu'elle emplit.

Ils trinquèrent.

— C'est du doux... mais c'est du bon, tout de même I fit le vieux avec satisfaction en s'essuyant la bouche du revers de sa main.

— Allons, encore une goutte.

Ils étaient devenus tout à fait bons amis.

Excitée par la liqueur. Maria avait retrouvé son aplomb de batteuse de trottoirs. Et, avec des craquements de voix surchauffée par les rogommes, elle s'attendrit bientôt en d'interminables confidences... C'est elle qui voudrait bien retourner au pays. Une vie de chien que cette vie de Paris. Avec ça tous les embêtements que vous fait la police, et les sales tours que vous jouent les camarades. Les femmes valent encore moins que les hommes. Ah I pour sûr, elle a bien souvent regretté la campagne. Enfin, peutêtre que dans quelque temps elle pourra y retourner — pour quelques mois au moins

— se reposer et se refaire un peu. En ce moment, elle n'est pas malheureuse. Peutêtre les mauvais jours sont passés. Si elle peut grossir ses économies, bien sûr on la verra au pays... Mais elle veut y revenir une vraie dame.

— Tu mets de côté? interrogea le vieux.

Très flattée du regard luisant avec lequel elle s'était aperçue que bon-papa reluquait ses bijoux, elle voulut l'éblouir tout à fait. Elle devenait très gaie — d'une gaieté tout près des larmes; son inconscience de fille trouvait en cette rencontre le gros attendrissement de quelque mélodrame amollissant.

Elle alla à sa commode, ouvrit à clef le tiroir du bas, et de dessous une pile de serviettes sortit une petite boîte soigneusement cachée que fermait un cadenas à secret. Elle versa le contenu sur la table :

menue monnaie, pièces d'argent, louis d'or

— elle fit même remarquer un billet de cinquante francs, très fière.

D'un œil rond, bouche bée, le paysan regardait cet amas scintillant sous la flamme de la lampe dont Maria venait de hausser la mèche.

— Il y a p't'être bien pour douze cents francs ! fit-il avec une stupeur d'admiration.

— Plus ! et elle entreprit de compter.

Le grand-père l'aidait à ranger la monnaie en piles de valeur égale. Puis on additionna — non sans peine. Cela faisait quatorze cent soixante-dix-sept francs.

— Avec cela, comprends-tu, expliquait Maria d'un air supérieur, on est tranquille... Si l'on tombe malade, on peut se faire soigner sans se donner trop de bile.

Elle s'arrêta un instant, absorbée en une réflexion intense. Puis elle fit, presque à mi-voix, comme se parlant à elle-même :

— Quand je pense que je devrais avoir plus de quatre fois ça !

— Comment qu'ça s'ferait?

— ... Et le Bombé... il coûte cher?..,

— Qui ça le Bombé?

— Tu sais bien : Eugène, le palefrenier...

Ah! il a eu bien vite fait de quitter les gens du château dès qu'il m'a eue... Le Bombé : c'est le nom comme ça qu'on lui donne à Montmartre... C'en est un rude et qui se fait craindre.

Dans la lente cervelle du vieux l'explication se faisait difficilement.

— Eh bé... quoi, alors?... tu payes un homme pour...?

— Pour ce que tu crois, je m'en fiche pas mail Non, mais vois-tu : il en faut un.

Et elle lui expliqua l'utilité d'un homme qui vous protège, vous fait respecter, vous soutient... Le vieux écoutait, indigné profondément en ses instincts parcimonieux d'homme des champs.

Longuement ils se turent... Tous deux 'songeaient.

Enfin avec une explosion le paysan s'écria :

— Jamais de la vie! ne va plus donner ton bon argent à ce fainéant-là? J'me charge de luil Et d'un geste rajeuni il brandit son gourdin noueux... J'reste avé toi, ma p'tiote... Ramasses-en beaucoup de ces belles pécettes... Et si t'as besoin qu'on te protège et qu'on te soutienne... t'auras toujours là ton bon-papal...

à Jacques Saint-Cère.

On avait joyeusement dîné â Ville-d'Avray, dans le cottage de Valentine Hermann, ainsi qu'il convient à une bande d'artistes invités à se divertir aux champs en compagnie de belles créatures sans austérité.

Tous gens assez au fait de la vie pour savoir que l'on ne tient de joies ici-bas que celles que l'on se fabrique à soi-même, les amis de la blonde Valentine avaient bu comme des outres, crié comme des sourds.

A minuit, chacun s'était amené à cet état savamment mélangé d'éreintement et d'excitation qui paraît constituer le bonheur véritable. Ces dames avaient perdu quelque

chose de la rectitude absolue de leurs exquises toilettes, on s'était égaré dans bien des allées, un bac s'organisait...

— Décidément, tu tiens à partir ? fit tout à coup Valentine en réponse à quelques mots que venait de lui dire une grande jeune femme très mince et très souple...

— Mais vous la connaissez bien d'ailleurs :

c'iest Andhrée Davrigny.

Et Andhrée, pliant un peu la tète sur son épaule droite et la hochant ensuite avec un mouvement de très grande dignité mélancolique, insistait d'une voix toujours contenue :

— Oh ouil tu comprends... je serais trop inquiète !

— Mais comment t'en vas-tu ? Seule? tu seras assassinée...

— Si madame veut bien accepter mon héroïque protection, fit en sapprochant

René Sauvin, le peintre pointilliste qui fait à lui seul tout le succès des Indépendantfi.

Andhrée le toisa d'un regard rapide.

Puis, satisfaite sans doute par la correction de la tenue :

— Merci, dit-elle. J'accepte.

— En voilà des lâcheurs I s'écria lamphitryonne. Amusez-vous bien, mes enfants.

Le chemin est joli... En tout cas, vous savez : demain, déjeuner à la maison... Je serai rentrée à Paris à midi.

Tandis qu'il roulait, avec des soins infinis, la taille mouvante d'Andhrée dans un manteau fait de ces soies, molles comme une caresse, qui viennent des Indes en passant par Londres, René aspirait le parfum complexe de Yacht-Club et de cédrat qui s'évaporait de l'élégante créature. Et il devenait rêveur. Il fit monter la jeune femme dans le coupé de cercle qui l'avait amené.

Et pendant qu'elle installait son flacon, sa face-à-main, sa glace de poche, son éventail, sa boîte à poudre, et quelques autres objets encore dans la coquille de la voiture qui déjà roulait, la perplexité du peintre grandissait.

Très lancée évidemment cette Andhrée Davrigny.... Une forte cote... D'ailleurs, c'est un système chez Valentine que de ne recevoir que des femmes chères... Celle-ci est diablement jolie avec sa tête dessinée comme par un maître primitif, la jeunesse

de ses yeux et les belles lignes pleines et délicates de son corps... Un peu poseuse, par exemple... Un accent apprêté, une affectation de langage... et des bijoux exagérés.

L'ensemble de ces circonstances était à la fois attirant et inquiétant. Car, si René s'habille à Londres des semelles au chapeau, cela tient à ce que son respectable père consent à payer ses factures sans observations; mais à cela se bornent les complaisances du bon vieillard, et les « faux-frais », représentent, dans la liste du pointilliste généralement aimé des dames, une série de difficultés renaissantes et incroyables...

Aussi, dans le coupé de cercle, René, de plus en plus songeur, causait vaguement.

D'abord, il avait commencé par faire l'éloge de leur amie Valentine.

— Bonne fille, c'est vrai, avait répondu Davrigny... Mais un peu bohème... Elle reçoit trop de peintres...

— Vous savez que j'en suis, fit René en riant.

— Tiens I on ne le dirait pas...

Dans Taprès-midi, un orage s'était abattu sur les coteaux de Saint-Cloud. La terre fleurait bon. Par les glaces abaissées du coupé arrivait l'odeur amère des feuilles nouvelles; il s'y mêlait parfois quelque bouffée de lilas épanouis et embaumants.

Tamisés par la buée humide, les rayons de la lune s'épandaient avec une douceur infinie. Et tout à coup une émotion s'animant dans les nerfs de l'artiste, il se mit à parler sentiment, à s'attendrir sur les mélancolies de l'existence.

Andhrée l'écoutait, soupirait par instants, Ou bien, à voix presque basse, elle disait seulement :

Comme c'est vrai!... Comme vous avez raison ! . . .

...Au milieu de l'allée des Acacias, ils se tutoyaient.

Mais après avoir laissé Andhrée à la porte du petit hôtel qu'elle habitait rue Montchanin — un simple pied-à-terre, en attendant l'arrivée du prince retenu à Péters-

bourg — René Sauvin devint la proie d'une anxiété qu'il connaissait trop, hélas !

Non pas qu'il crût à l'avenir de cette fantaisie. Mais il avait été assez satisfait de l'altière Andhrée pour désirer qu'elle lui gardât un souvenir sympathique; et si même une autre occasion... Oui, mais on était au milieu du mois; et il avait exactement deux cents francs, pour aller à la fin... Comment s'acquitter? songeait et resongeait René... Lui promettre de faire son pastel... c'était peu... Le faire... c'était beaucoup. Il ne pouvait pourtant lui envoyer cinq louis comme à une fille rencontrée n'importe où... Enfin il s'arrêta au parti, le plus banal sans doute, mais le plus pratique aussi.

Il passa donc le lendemain matin chez un fleuriste, choisit pour cinquante francs de roses — des Jacqueminot empourprées comme des cerises — recommanda de les disposer en gerbe élégante, relevée de fins feuillages de capillaires, et dit de les porter aussitôt chez madame Davrigny, rue Montchanin.

Puis, humant sa cigarette, avec la cons-

cience d'avoir fait ce qu'il pouvait, il se dirigea, l'âme apaisée, vers le célèbre hôtel de Valentine Hermann où la bande qui, la veille, dînait à Ville-d'Avray, devait se retrouver pour déjeuner.

A son entrée, Valentine l'accueillit par une exclamation :

— Eh bien I . . . Cette pauvre Andhrée I

— Qu'y a-t-il donc? interrogea le jeune homme subitement inquiet.

— Comment I tu ne sais pas?... C'est vrai, tu ne peux pas savoir...

— Mais quoi ? quoi enfin ?

— Tu l'as ramenée jusqu'à sa porte, n'est-ce pas, hier soir?

— Oui...

— Eh bien, figure-toi qu'en rentrant chez elle, la pauvre fille a appris... la mort de sa mère.

— Ahl... c'est triste... bien triste, fit René qui songea un moment.

Puis, avec un air convenablemeut pénétré, il répéta encore « triste... triste... », tirant sa moustache comme un homme qui se rend compte de tous les détails d'une catastrophe... Mais tout à coup il lâcha

cette moustache, se frappa le front d'un geste qui a beaucoup servi parce que, sans doute, il est très expressif, s'écria d'un air enchanté : « Parfait I » et saisissant son chapeau, sortit presque en courant du salon, tout en jetant à Valentine ahurie un * Je reviens tout de suite ! » qui n'expliquait rien.

Un fiacre hélé à la porte de madame Hermann le déposait peu de minutes après chez le fleuriste.

Il entra dans la boutique comme un projectile.

— Avez-vous envoyé les roses rue Montchanin? interrogea- t-il haletant.

— On va partir, monsieur... La gerbe vient d'être terminée... La voici, monsieur peut juger... Est-elle assez réussie?

— Oui, oui*.. Attendez... Vous avez des couronnes de deuil?...

Et du bout de sa canne il désignait dans un coin un tas de cercles de paille empilés selon une gradation de hauteur.

— Certainement, monsieur...

— Eh bien ! défaites- moi cette gerbe, et collez-moi ces roses sur une couronne... de

dimension moyenne... les capillaires aussi... Et un ruban noir.

Le fleuriste docilement déliait le bouquet qui, secoué, faisait pleuvoir les fines gouttelettes de rosée dont Pavait saupoudré le pulvérisateur.

Puis, d'un air froid, René ajouta :

— Toujours même adresse...

Depuis ce jour, chaque fois que l'on prononce le nom de René Sauvin devant Andhrée Davrigny, elle dit avec un battement de paupières et un soupir très distingué :

— De tous les peintres que j'ai rencontrés, c'est le seul qui sache vivre... Il a tant de tact I

HYMÉNBE!

à Gaston Jollivet.

Une animation très grande agitait ce matin-là tout le personnel de la ménagerie Mikaëli alors installée à la fête de Vincennes. Bien qu'on fût à peine à la seconde semaine de la foire, c'était un branle-bas général dans l'établissement comme pour les apprêts d'un départ : on sortait les gradins, on désarticulait les barrières, et des hommes à gilet de palefrenier et sur le large galon rouge de la casquette desquels on lisait en lettres d'or : « Ménagerie Mikaeli » se hâtaient dans un va-et-vient incessant, transportant de longues planches, courbés sous de lourds madriers.

Aristide Mikaëli mariait sa fille unique, mademoiselle Louise, au fils de Benchimolle, le propriétaire d'un manège de chevaux de bois, un des plus importants forains. Le manège BenchimoUe n'était pas un de ces vulgaires tourniquets où quelques étiques chevaux de bois grossièrement peinturlurés alternent avec des chariots piteux aux dures banquettes, mais un monumental système à deux étages, mû par la vapeur qui faisait sonner les tuyaux puissants d'un orgue dont les furieuses clameurs dominaient tout le tumulte des foires des accents impérieux de ses pistons éclatants, de ses bugles fantaisistes, de ses bombardes tonitruantes. Les chevaux caracolant en des poses pégasiennes, avec d'amples crinières ombrageant leurs yeux peints, humains et hagards, tournaient dans l'immense rotation, qui, la nuit, zébrait l'espace des éclairs de ses centaines de lampes, comme si^ les étoiles se fussent décrochées du ciel, entraînées dans la valse folle de ce monument du délire.

C'était un beau mariage. On en parlait dans toute la fête. Depuis quinze jours bien

hyhénée! 175

des jalousies s'étaient éveillées dans les humbles baraques de ceux qui constituent la plèbe de ce monde errant : aller à la noce Mikaëli était devenu l'objectif de tous. Mais madame Nina Mikaëli avait été très circonspecte dans ses invitations; c'était une personne pleine de dignité et de pruderie, elle avait tenu jadis une voiture de somnambule, ce qui lui avait valu, disaitelle, des relations dans le plus grand monde. De là venait sans doute la nuance de mépris avec lequel elle traitait à l'ordinaire les forains au milieu desquels sa vie s'écoulait.

La noce — un grand diner puis un bal — devait se faire dans la ménagerie.

En confortable pantalon à pied de molleton gris, le torse serré dans un vieux dolman au bleu de ciel passé et dont l'astrakan roussi manquait par endroits, coiffé d un bonnet grec en velours rouge brodé d'un semis de myosotis, M. Mikaëli pressait et gourmandait ses gens.

— Allons, dépêchez-vous... Il est dix heures I Vous ne serez jamais prêts, faisait-il.

— Tu ne seras jamais prêt, Mikaéli 1 répéta comme un écho une voix partant de l'entrée de la vaste baraque.

Et, le rideau se soulevant, madame Mikaéli apparut, imposante, énorme et fiévreuse. Elle relevait avec précaution son ample jupe de moire bleue, luisante et raide avec des cassures miroitantes de zinc neuf. Et son autre main serrait entre les bouts d'une pincette les papillotes qui hérissaient sa tête de place en place.

— Sois tranquille, je serai habillé plus tôt que toi.

Et, s'interrompant, il vociféra aux hommes qui continuaient à mouvoir des monceaux de planches :

— Plus loin, les banquettes des secondes.

Et remarquez bien le sens... que cela soit lestement remis en place demain matin.

Madame Mikaëli s'était avancée jusque sur le haut des marches. Elle avait posé sa pincette contre la table du contrôle, et soigneusement roulait sur ses gros doigts les boucles grises qui encadraient sa figure de la respectabilité d'une matrone orléaniste.

htménée! 177

— Et la petite? interrogea Mikaëli en se rapprochant.

— Elle est prête... Le coiffeur finit, il n'y a plus que la couronne à mettre...

Mais — et la voix de la grosse femme se fit plus basse et son accent préoccupé — je suis inquiète de Louison. Elle paraît nerveuse ce matin... Tiens, écoute.

Sous la tente sonnait un cri strident et sifflant d'abord comme un bruit de scie et qui se terminait en un rauque grognement terrible et plaintif à la fois. M. Mikaêli avait écouté attentif, le sourcil un peu froncé. Et il dit :

— Tout ce remue-ménage l'agace. Voilà tout... Ce n'est pas encore son moment...

L'ennui, c'est qu'il a fallu mettre Balthazar dans sa cage... Il aurait mieux valu coller les singes avec l'hyène, et on aurait déposé les assiettes et les couverts de rechange

dans le compartiment des singes... ^

— Ce n'était pas possible. La loge des singes est tout à l'autre bout de la salle C'était par trop incommode pour*le service.

Tandis que la cage de Balthazar...

— C'est juste, se hâta d'acquiescer le

dompteur qui était évidemment depuis longtemps dompté par la formidable Nina. Ce que je t'en dis, c'est à cause de ce que tu crains pour Louison... Du reste, je vais voir.

— Vois... mais, tu sais, on ne peut plus rien changer... Le dessert est dressé... Et n'oublie pas que la mairie est pour onze heures et demie précises... Tiens, voilà déjà les Benchimolle qui arrivent.

Laissant à sa femme le soin de recevoir les deux arrivants — le marié et son père — Mikaëli entra dans la ménagerie.

Il est peut-être nécessaire d'ouvrir une parenthèse pour expliquer qui était Louison.

Louison était une lionne née dans la ménagerie six ans auparavant, le jour même où l'on fêtait le dixième anniversaire de mademoiselle Louise Mikaëli. L'enfant s'était prise d'une grande tendresse pour la mignonne fauve et avait exigé qu'on lui donnât son nom. La petite lionne et la petite fille avaient joué ensemble en camarades et, bien que peu après Louise eût été mise au couvent, elle avait conservé une affection très particulière à Louison qui, devenue une

hyménée! 179

grande personne un peu quinteuse, semblait pourtant se souvenir vaguement que des liens anciens l'unissaient à la fille de son maître.

Entré dans la baraque, le dompteur eut à peine un regard — et c'était pourtant un spectacle impressif — pour la table longeant les cages des bêtes, avec sa nappe d'une blancheur de carton propre, les serviettes pliées en bonnet d'évêque semblant des cônes neigeux au milieu desquels se serraient les petits pains symétriquement alignés, et l'échafaudage des nougats fleuris à leur faîte de roses en papier.

Une émotion qu'il parvenait mal à maîtriser serrait la gorge du brave Mikaëli.

Louise était sa fille unique. Voici à peine trois mois qu'elle était sortie du couvent, à peine Tavait-il vue et déjà il allait s'en séparer. Certes, il comprenait les raisons de haute convenance au nom desquelles madame Mikaëli avait tenu à écarter la jeune personne du monde des forains jusqu'à son mariage i Ce n'en était pas moins cruel. Et il cherchait à se consoler en se répétant qu'il la verrait toujours plus que lorsqu'elle

était ea pension. Mais il était triste quand même... Et puis sa femme avait jeté le trouble dans son esprit en lui confiant ses affres maternelles. Louise était d'une innocence parfaite, ignorant tout du mariage, et l'ancienne somnambule, prise de pudeurs et d'angoisses subites, ne savait comment lui révéler les incidents conjugaux qui l'attendaient... Les deux époux en avaient causé longuement la veille, mais sans trouver de solution pratique, intimidés tous deux par la supériorité d'éducation qu'ils sentaient chez leur fille et aussi par cette candeur qu'ils ne pouvaient s'empêcher de considérer comme un luxe que leurs moyens leur avaient permis de payer à leur enfant.

Cependant le temps pressait. Les invités arrivaient. Et après s'être assuré que Louison et Balthazar paraissaient assez calmes, le dompteur s'en fut endosser la redingote des grands jours pour conduire Louise à l'autel.

La journée s'était bien passée. A la mairie on avait admiré la correction des témoins : M. Rameri, du Grand-Théâtre

hyménée! 181

Parisien, et M. Andoche, le directeur des Arènes-Athlétiques, pour mademoiselle Mikaëli, — M. Ludovic, le propriétaire des figures de cire, et M. Arsène Marnet, dont le cirque est célèbre en Europe et en Amérique, pour le fils Benchimolle. On avait déjeuné à la Porte-Jaune, puis fait une promenade au Bois.

Enfin, à six heures et demie, les convives s'étaient assis autour de l'imposante table qui s'étendait devant les cages où les fauves surpris s'agitaient en longs mouvements silencieux.

Un peu compassé, le dîner à ses débuts.

Tous mangeaient lentement, n'osant pas regarder le menu. Les convives semblaient offerts en spectacle aux animaux. Les singes, excités par l'aspect du dessert dressé non loin de leur cage, faisaient des bonds désordonnés et tendaient à travers les barreaux leurs maigres bras poilus. La glace se fondant peu à feu, leurs petits cris de convoitise, aigus comme des sifflets, furent bientôt dominés par le brouhaha et les gros rires des dîneurs.

Mais à la fin du repas, au moment où

M. Ludovic, un homme qui avait des talents, chantait une romance : la Saison des nidsj et où toute l'assistance reprenait en chœur :

Voici les journées {bis) lant bénies, Petits oiseaux, préparez vos doux nids...

les voix furent coupées net par un terrible rugissement de Louison qui semblait un cri d*âme en peine.

Louison, jusque-là, était demeurée impassible, retirée jusqu'au fond de sa cage, avec un air boudeur, les yeux clignotante l'éclat des lumières. Par instants, d'un fouettement nerveux, sa queue balayait le plancher. Balthazar, le grand lion roux, semblait plus agité, mais il ne paraissait guère s'inquiéter du tumulte qui remplissait la salle. Il se promenait le long des grilles, s'accroupissait parfois — toujours regardant Louison... Que venait-il de se passer qui émût autant la lionne ? Elle s'était dressée tout à coup, et se tenait devant Balthazar, le mulle froncé, ses larges yeux graves luisant féroces. Et, rugissant sourdement, ils se regardaient...

hyménëeI 183

— Voyons, Balthazar, sois sage 1 cria de sa place Je dompteur, sans se déranger.

Mais Balthazar ne parut pas entendre.

— Qu'a donc Louison ? demanda la candide Louise.

Et l'ancienne somnambule, passant de l'écarlate au rouge sombre, murmura d'un air fâché :

— Rien du tout... elle est malade.

Les hommes riaient. Les femmes semblaient gênées. Et madame Mikaëli se levant de table avec précipitation, déclara qu'on allait danser...

Déjà les cuivres de l'orchestre lançaient des couacs avertisseurs comme s'ils eussent espéré atteindre un chimérique accord.

Tandis qu'on enlevait la table, les invités se promenaient le long des cages, agaçant les fauves dont l'agitation croissait. On avait allumé tous les quinquets; une grande clarté pénétrait derrière les barreaux faisant scintiller des prunelles inquiétantes, aux reflets d'or et d'émeraude. Tout le monde était très gai maintenant, on blaguait, on riait à pleine gorge, un peu de griserie avait gagné la noce entière. M. Andoche risquait

des plaisanteries salées à madame Mikaëli qui souriait vaguement, de plus en plus émue à mesure que l'heure passait et la rapprochait du moment où il faudrait enfin dire h sa fille œs mots explicatifs qu'elle ne trouvait pas. Mikaëli, un peu gris, semblait avoir perdu de vue ce sujet angoissant, et activait avec «- son entrain méridional le déménagement qui devait laisser l'espace libre.

Enfin, l'orchestre attaqua un quadrille et, dans la poussière blonde qui flottait en l'air, chacun prit place.

Au bruit du plancher résonnant sous les pas lourds, des mugissements des trombones, à l'aspect des cavaliers seuls de haut style qui s'ébauchaient à deux pieds de leurs barreaux, les fauves interrompirent leur mystérieuse et éternelle rôderie. Bientôt un concert de cris se joignit à la musique — des grondements sourds, des miaulements aigus, des sifflements pointus, des glapissements aigres, des rauquements profonds éclatèrent sur tous les points. Et dans les brefs moments où bêtes et gens semblaient reprendre haleine, on entendait

hyménée! i85

l'aboi sec et cassé d'un vieux renard alternant avec le lugubre rire de l'hyène.

— Faut bien que tout le monde s'amuse I cria M. Arsène Marnet qui entraînait madame Mikaéli dans une polka farouche.

Et la gaieté fut à son comble.

Dans un coin, Louise causait tout bas avec son mari. Elle était vraiment charmante la jeune fille, très blonde, avec des yeux noirs si pleins d'innocence. Et le fils BenchimoUe la regardait avec une expression qui ne laissait aucun doute sur l'ardeur de ses sentiments. Mais c'était un garçon qui avait des manières et il savait qu'on ne se conduit pas avec une demoiselle qui a été élevée au couvent comme avec la première batteuse d'estrade venue. Aussi, ne faisaitil aucun geste, craignant d'être inconvenant, et demeurait-il planté sur ses deux larges pieds, un sourire très bête accentuant la godicherie naturelle de sa figure de bellâtre. Ils causaient de choses indifférentes, elle, très émue, levant vers lui ses doux yeux innocents, le trouvant « très bien ».

De temps à autre, au-dessus du prodi-

gieux concert des fauves, la voix de Louison, résonnait lamentable, ardente, furieuse, implorante, et Balthazar lui répondait en notes brèves, âpres et volontaires, qui semblaient des ordres. Tous deux tournaient dans la cage, plus vite, toujours plus vite, comme poussés à se fuir et à s'atteindre par quelque folie nerveuse...

Devant cette cage, les mariés assis causaient toujours. Benchimolle faisait des plans d'avenir pleins de sous-entendus galants. La jeune fille écoutait, les yeux errants, agités, remuée toute d'une émotion singulière, et, par moment, Louison arrêtait sa fiévreuse déambulation, ses yeux tachés d'or se fixaient sur les candides yeux noirs de Louise, et elle rugissait sourdement.

Maintenant le mari causait ménage, disait comment il comptait augmenter ses affaires quand son père lui aurait cédé le grand manège... Mais Louise ne l'écoutait plus: elle écoutait Louison.

Le bal était dans toute sa joie. Un indescriptible tintamarre vibrait, une inommable senteur de fauves et d'humains saturait

hyménée! 187

l'air; on s'amusait ferme. Et madame Mikaëli, sentant que l'heure était venue, se rapprocha de sa fille après avoir fait un signe à son gendre, qui s'éloigna discrèment.

— Ma petite Louise, mon enfant chérie, fit-elle, avec un flot de larmes dans la voix, tu vas t'en aller I... Un mari, tu sais.... ce n'est pas une mère... Il faudra être bien obéissante... Il y a des choses, vois-tu, que tu ne sais pas.

Louise écoutait sa mère. Toute pâle toujours, elle regardait la cage où Louison et Balthazar étaient silencieux maintenant.

Elle eut un petit signe de tête, et d'une voix un peu oppressée et très douce :

— Oui, dit-elle, je sais... j'ai compris...

comme Louison.

Page 1