‹ Histoires fin de siècleChapitre 6 sur 12 · GONTRAN · texte numérisé non relu

GONTRAN

à E. M. Delaborde.

Assis devant un épais registre, M. Martinet, ancien chef du matériel et de l'économat au ministère du commerce, s'absorbait en une minutieuse comptabilité. Dans sa retraite, il avait conservé les habitudes de classement et de catalogue, la manie des chiffres alignés, des répertoires des cartons verts. Et, en ce 6 janvier 1890, ainsi qu'il avait coutume de le faire après chaque année écoulée, il établissait ce qu'il appelait la < balance de l'amitié ». Ce n'était rien moins que le relevé des politesses faites par lui à chacune de ses relations et des gracieusetés qu'on avait pu lui rendre — détail

inscrit minutieusement chaque jour sous la forme de Doit et Avoir.

Entre ses dents, M. Martinet susurrait :

« Les Doinard nous ont invité à un bal, le 17 avril — le 15 juin nous les avons emmenés au théâtre Cluny; il y a balance.

Mais ma femme a fait dans le courant de l'année trois visites à madame Doinard et celle-ci n'est venue que deux fois. A reporter au débit des Doinard pour 1890: une visite... Bien médiocres les Ghamouillaud I ils n'ont pas rendu le dîner que nous leur avons offert le 9 mai...

Et comme en ce moment madame Martinet entrait dans la pièce :

— Qu'en dis-tu, ma chère? demanda-t-il, Ne crois-tu pas qu'il faudrait passer les Ghamouillaud par profits et pertes?

— Peut-être... Ce sont des relations à toi.

Fais comme tu voudras, dit la grosse dame que d'autres préoccupations hantaient visiblement, et qui reprit immédiatement d'un ton joyeux et agité : ils arrivent !

— Qui ça?... les Ghamouillaud?

— Mais non I les enfants... Tiens, lis la dépêche.

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Julien Larmier, qui avait épousé Tan dernier Hortense, l'unique fille des Martinet, télégraphiait de Vernon, où il résidait comme receveur des contributions, qu'il avait obtenu quelques jours de congé et que sa femme et lui arrivaient le jour même à Paris.

— Quel bonheur ! s'exclamait madame Martinet. Cela avait été si triste ce jour de Tan passé sans Hortense.

Et M. Martinet s'associait pleinement à joie de son épouse. Il s'agissait de bien recevoir et de bien fêter [ces chers enfants.

— Va, dit-il à sa femme. Vois à ce que leur chambre soit prête... et envoie Sophie que je lui donne des ordres pour un joli dîner.

M. Martinet s'occupait de la cuisine, de môme qu'il recevait les comptes de la blanchisseuse, — le tout accompagné d'un branle-bas éternel de registres.

Sophie, une grosse Morvandiote, comparut devant lui. Il ordonna le dîner, se chargeant d'acheter lui-même le poisson, le poulefet la botte de petits pois conservés.

Puis, en une inspiration subite, il ajouta :

— Ah I tu feras aussi un gâteau des Rois. Ça, je ne veux pas le prendre chez le pâtissier... Ils vous empoisonnent tous avec leur margarine... Non... parlez-moi d'un bon gâteau de famille.

— Et tu mettras une fève, recommanda madame Martinet qui parut un instant à la porte dans une remuante excitation.

— Bien mieux, reprit-il, j'apporterai une petite poupée... C'est plus à la mode.

Et puis, fit-il en clignant de l'œil à sa femme, un bébé!... Nous ferons en sorte qu'il soit dans le morceau de Julien ou d'Hortense... Ce sera amusant : de jeunes mariés !

Et la grosse Sophie se mit à rire, trouvant que ces Parisiens avaient de drôles d'inventions.

Deux heures plus tard, M. et madame Larmier arrivaient. Ce fut d'abord un échange confus de questions, d'embrassades et d'explications : comment Julien, retenu à Vernon le jour de l'An, trois ou quatre de ses employés grelottant l'infiiuenza, avait pu enfin obtenir un remplaçant pour quelques

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jours; du reste, les employés allaient mieux maintenant, etc.

Cependant il était près de trois heures.

Madame Martinet emmena sa fille dans sa chambre, tandis que le beau-père rappelé à la grave responsabilité des provisions, disait à son gendre :

— J'ai à faire quelques courses indispensables... Peut-être, mon cher ami, avez-vous aussi besoin de sortir. Nous descendrons ensemble si vous voulez bien.

Précisément Julien devait aller au ministère, et les deux hommes mirent leur paletot. Mais M. Martinet ne pouvait se dispenser de ranger ses papiers et ses chers registres.

— Tenez, mon cher, fit-il avec orgueil en frappant du plat de la main sur le registre de sa bizarre comptabilité. Voilà le thermomètre de l'amitié I

Et tout en vantant les précis renseignements qu'il était ainsi à même de recueillir, il ouvrit un vaste bahut. C'était un méthodique capharnaûmoù l'hétéroclite avait pour condition première la classification. Des choses étranges s'y empilaient très propres,

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par rangs de tai|le : vieilles fioles pharmaceutiques à demi vidées, bouts de ficelle multicolores roulées sur des tortillons de papier, choses hors d'usage aux formes effacées et improbables.

— Tiens, fit M. Larmier qui regardait avec curiosité cet amas singulier; qu'est-ce que c'est que ça ?

Et il désigna un pot à moutarde en verre où, dans un liquide terni, nageait un indéterminable fœtus de propoi'tions minimes.

— Çal et M. Martinet eut un soupir.

Ça, répéta-t-il plus bas, c'est votre beaufrère, c'est Contran I... Pauvre enfant, il aurait vingt-six ans maintenant. Il serait près de passer capitaine... d'artillerie, car il a la bosse des mathématiques, et Tartillerie mène à tout... Voyez plutôt Bonaparte...

Du reste, ajouta-t-il avec conviction en approchant de la fenêtre l'imperceptible avorton inachevé, au crâne bombé, à la peau jaune et soufflée, avec ses bras plaqués à la poitrine en un geste réfléchissant, ne trouvez- vous pas qu'il a un peu son profil ?

— Mon dieu I fit le gendre, partagé entre une grande envie de rire et un profond dé-

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goût, il est bien difficile de déterminer la ressemblance... à cet âge.

En ce moment, madame Martinet appelait son mari de la chambre voisine.

— Venez, fit rapidement l'ancien chef du matériel, ma femme ne peut pas le voir; ça lui fait un effet... vous comprenez. Voilai ma bonne, voilai acheva-t-il en s'élançant hors de la pièce.

A sept heures, toute la famille était réunie, joyeuse, dans la salle à manger. Le dîner était excellent. M. Martinet se gonflait d'orgueil en écoutant les éloges que Ton ne marchandait pas à la cuisine de Sophie.

C'était lui, il ne manquait pas de le rappeler à chaque plat, qui avait eu l'idée de faire venir cetle fille de la province. Ainsi était-on certain de manger une nourriture sainement préparée, sans tous ces roux et ces roueries des cuisinières parisiennes.

Enfin Sophie apparut portant majestueusement une lourde et épaisse brioche, le gâteau des Rois.

Aux exclamations d admiration succéda un mouvement de désespoir de M. Martinet.

— Sapristi 1 j'ai oublié le bébé, fit-il à voix basse à sa femme.

— Avez -vous au moins mis une fève?

demanda de même madame Martinet à la bonne, qui, les mains sur le ventre, savourait les compliments des époux Larmier.

La grosse femme eut un clignement d'œil et souffla dans l'oreille de sa patronne :

— Ohl vous allez voir... J'avons ben cocipris, allez.

Un sourire d'attente mystérieuse se dessina sur les lèvres de madame Martinet qui poussa le coude de son mari.

— Très intelligente, cette Sophie, murmura M. Martinet.

Un moment de silence régna. La brioche gigantesque, fendue en quatre, était distribuée.

— Quelles parts ! faisait M. Larmier.

Va-t-il falloir boire pour faire descendre ça. . •

Tout à coup, il s'arrêta, son couteau et sa fourchette plantés dans la tranche de brioche qu'il venait d'ouvrir ; et d'une voix étrange, il murmura :

— ... Contran.

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Un triple cri terrifié avait retenti :

— Gontran !

Sur l'assielte du gendre, le petit fœtus apparaissait, avec sa pose toujours réfléchissante, inscruté dans la pâle d'or ainsi qu'une bélemnite en sa gangue séculaire et mystérieuse.

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