L'HEROÏNE
au comte Stanislas Rzewusky.
Le bal vibrait ardent et joyeux. Un scintillement montait de cette foule brillantée où les siècles et les fantaisies se heurtaient en les costumes féminins, coupés brutalement du rouge coquelicot des habits d'hommes. Il élait minuit. Une gaieté plus détendue reliait les groupes pétillants de paillettes et de gemmes ; les visages s'avivaient d'une pointe de fièvre heureuse et, par-dessus le bourdonnement des conversations, l'acuité d'un rire léger faisait sonner de temps à autre un joli bruit de collier de perles s'égrenant dans une coupe en cristal. Discrètement un orchestre jouait un
menuet, et l'effleurement délicat des archets sur les cordes accompagnait comme de rêveries et de souvenirs toute omette joie mondaine où se noyaient les cœurs.
Un mouvement d'attention plus surexcitée se produisait; j'interrompis ma causerie avec une charmante Arlequine noire aux yeux couleur de saphir étoile, pour me rendre compte de l'incident qui créait cette animation. Mais j'étais trop loin du large escalier aux colonnes blanches où en ce moment on s'écrasait pour voir les entrées ; l'Arlequine monta d'un mouvement curieux sur sa chaise, puis se tournant à demi vers moi :
— Mais c'est madame Lamanon, fit-elle.
Elle est jolie comme touti C'est une crâne peti te femme, savez-vous. . . Applaudissons-la I
Elle fit comme elle disait, et les habits rouges, les Orientales, les marquises et les Esclarmonde l'imitèrent.
Madame Gabrielle Lamanon est l'héroïne do celte aventure récente dont le monde fit un gros événement : son mari et elle avaient été attaqués par des rôdeurs de nuit, rue Jouffroy, comme ils rentraient à
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pied d'une soirée intime chez des amis voisins. Jeté à terre d'un croc-en-jambe savant, avec deux chourineurs sur la poitrine, Georges Lamanon avait eu quelques raisons de croire qu'il ne reverrait plus le soleil du bon Dieu quand sa femme, d'un furieux élan, échappant à l'homme qui l'avait saisie et tâchait de lui faire un bâillon de ses mains, se précipitait sur le groupe tragique, arrachait du pardessus de M. Lamanon son revolver et, sans même essayer de se relever, à genoux comme elle était tombée dans la violence de son élan, cassait la tête à l'un des assassins d'une balle tirée à bout portant en pleine figure et blessait l'autre qui, d'un rapide et instinctif mouvement, s'était reculé dégageant Georges à demi évanoui.
Paris, qui n'a d'égal à ses enthousiasmes que ses indifférences, avait acclamé le courage de cette mignonne femme dont le fin profil rappelle les subtiles créations de Lochner, le plus spiritualiste peut-être des primitifs allemands. Les chroniqueurs firent rage et la Ligue des Droits de la Femme trouva un nouvel argument en faveur du droit au vole.
Quoique je sois assez lié avec les Lamanon, je ne les avais pas revus depuis ce drame. Par un instinct délicat, la jeune femme avait fermé sa porte pendant quelques semaines, désireuse d'échapper aux curiosités qu'avait soulevées sa courageuse action. Un grand désir de l'apercevoir me prit, vaguement fait de cette sensation — que je ne donne pas comme une théorie en matière psychique — qu'elle devait être « autrement qu'avant ».
Je me frayai un passage pour la regarder :
non, elle n'avait pas changé. C'était une délicieuse apparition que cette blonde créature dans son costume blanchoyant de mariée espagnole ; à son corsage, la pourpre d'une fleur de grenadier nacrait la poitrine d'une pâleur plus fine. La fragilité menue de cette mignonne qui semblait amoureusement façonnée pour les tendresses languides, excitait l'enthousiasme du public dont les applaudissements redoublaient. Elle s'arrêta un instant, un peu interdite, confuse de l'ovation; elle rougit — comme elle avait rougi en entendant la phrase soigneusement préparée et limée avec laquelle, lors du
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procès de la bande des Cravates vertes, le président des assises l'avait félicitée.
Derrière elle, son mari. Il avait un peu froncé le sourcil en entendant applaudir et je vis avec étonnement, sur sa tête délicatement modelée d'artiste sensitif et songeur, une expression dure, ennuyée, que je ne lui connaissais pas... J'ai un goût très particulier pour le talent de ce peintre, un chercheur et un timide à la fois, dont la finesse de vision est presque égalée par l'habileté de main — je dis : presque, et c'est pour cela que Georges est intéressant. Il m'intéresse aussi par la subtilité de ses mouvements d'âme, par tout ce qu'il met de voiles sur ses sensations, par la qualité même de son amour profond et sans banalité pour la jolie créature que je voyais si blanche en son blanc costume andalou.
— Pourquoi, me demandai-je, Lamanon a-t-il cette étrange figure I
Et je résolus de le lui demander à luimême. Mais la foule nous sépara, d'autres sensations vinrent me distraire : ce ne fut qu'une heure plus tard que je rejoignis Georges... Un genou sur une chaise, il
semblait regarder avec absorption un kakémonos déroulant sur le mur la prestigieuse fantaisie de ses branches de merisier en fleurs, dont des hirondelles, en leur vol aigu, poursuivaient les pétales tourbillonnant.
En me voyant, il eut un tressaillement.
Je le gênais, je le dérangeais évidemment ; et, non moins évidemment, la contemplation du décor japonais n'était pour rien dans l'air indifférent et préoccupé avec lequel il répondit à un banal bonjour.
Ma curiosité s'accrut de cet accueil inattendu, et, sans conviction d'ailleurs, je fis mine de m'éloigner.
Il posa sa main sur son bras, et, avec vivacité :
— Où vas-tu? dit-il.
— Au fumoir.
— Je viens avec toi ; emmène-moi ; je m'embête ici, fit-il d'un air sombre.
Maintenant nous étions assis, presque étendus, sur un large divan, aspirant délicieusement la fumée violâtre de cigares bien frais. Pour nous, seuls dans la petite pièce, la sensation d'apaisement et de confort devenait particulière, tangible pour ainsi dire.
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au bruit du piétinement des danseuses dont, à travers une large glace sans tain, on voyait tournoyer les couples chatoyants.
— Que fais-tu en ce moment? demandai-je.
— Rien de bon... je patauge, je cochonne...
— Tu dois être content de ton Salon ?
— Je n'y suis même pas allé. Qu'est-ce que ça me fait I
— Et pourquoi?
— Pourquoi, mon ami... Ma foil je n'en sais rien... Je sais seulement que j'ai des envies folles de m'enfuir, de changer de nom... Tiens, je vois sans cesse, là bas, entre Tanger et Tétuan, au milieu d'une plaine immense où poussent difficilement quelques maigres lataniers, un tout petit village... cinq ou six cahutes enfouies sous les raquettes épineuses de figuiers de Barbarie... je voudrais vieillir là, oublier, seul...
— Seuil... et ta femme?
Il se tut un instant. Puis, sur jun ton très doux d'écho.
— Ma femme... ma femme, répéta-t-il...
Je la déteste.
Je le connaissais trop pour ne pas avoir senti que sous la froideur de son accent quelque chose vibrait d'intense et de douloureux. Il continua :
— Je sais bien ce que tu penses, va... ce que tu me dirais... et le dernier venu, le plus crétin des lecteurs de faits-divers le dirait aussi : une femme si admirable, qui vous a sauvé la vie... Imbéciles!
Brusquement il se leva, alla au dressoir, et coup sur coup se versa deux verres de Champagne. Je remarquai combien sa main tremblait.
— C'est étrange, reprit-il, que je n'aie' pas bien compris tout de suite. C'a été un lent travail en moi... D'abord, il m'est resté une commotion nerveuse terrible.
Toutes les fois que je revoyais ma femme...
mon héroïque femme!... la sensation me revenait de ces mains de brute serrées autour de mon cou, d'un genou qui m'entrait dans la poitrine... tu ne le croirais pas, l'odeur de ce sale individu me hante... Puis chez moi, il est venu des reporters... tu ne peux pas t'imaginer le nombre de reporters qui peuvent venir sonner à une même
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porte. J'ai reçu bêtement les premiers. Ils me faisaient un tas de questions, puis tout de suite demandaient à voir ma femme...
Comprends-tu cela : cette créature en qui j'ai aimé la pudeur morale, le repliement d'âme, le mj^stère exquis des sensations, devenant cette individualité publique dont tous les journaux racontaient la vie, traçaient le portrait, avec de temps à autre un mot de réclame pour ma peinture. Ohl quel dégoût!... Oui, c'est vrai, sans elle, j'étais tué. Eh bien ! j'aurais mieux aimé celai... Je me suis figuré quelque temps que c'était un mauvais et bête sentiment d'homme froissé dans sa vanité, humilié d'avoir été défendu et sauvé par un être plus faible... Il y avait de cela, oui, je crois bien qu'il y avait de cela...
Mais ce n'est rien, plus rien maintenant que je souffre tant... et autrement encore...
Il allait à travers la pièce, parlant d'une voix saccadée. Machinalement son va-etvient s'arrêtait devant un gong géant, et, lorsqu'il repartait, le heurt plus fort de son pied sur le parquet faisait passer une sono-
rite profonde, un souffle lugubre dans le métal vibrant.
— Ce que j'éprouvais, ce qui m'étouffe, me strangule... ce pourquoi je veux fuir, je finirai loin, seul, je l'ai compris l'autre jour dans cette ignoble salle d'assises, plus ignobles par ses dorures, ses peinturlurages et son clinquant que ne peut être une caverne de voleurs où dans l'obscurité suintent les immondices.
Il s'arrêta et reprit d'une voix plus basse :
— Tu crois que je suis fou? Cela viendra peut-être... Mais peut-être seras-tu capable de comprendre ce que j'ai souffert en voyant sur la table des pièces à conviction les vêtements ensanglantés, cette photographie d'un cadavre... Quelle horreur que cette face en bouillie, éclatée, broyée par cette décharge à bout portant!... Et le revolver, ce revolver qu'£//e m'avait donné un jour de fête avec des gentillesses si fines, si vraiment Elle que j'ai tant aimée... Le dégoût, l'horreur qui m'ont pris, vois-tu, dans cet endroit où des miasmes d'infamie vous empoisonnent le sang et le cœur, je ne peux pas te le dire. J'ai compris tout à coup