‹ Histoires fin de siècleChapitre 8 sur 12 · HÉROÏNE · texte numérisé non relu

HÉROÏNE

ce qui m'arrachait l'âme depuis que mon héroïque femme m'a sauvé la vie : elle a tué!... Il y a de la mort dans ces mains mignonnes, dans ces inconscientes mains, il y a dans cette pensée, que j'ai cru connaître et posséder toute, quelque chose qui a voulu tuer... Elle est sans remords, sans souvenir même à ce qu'il semble ; son joli rire insoucieux résonne toujours de même à mon oreille... et il me déchire. Elle a fait son devoir : son mari allait mourir, elle a tué... Elle a tué!... Et toujours je la vois, toujours je la verrai, à genoux sur ce trottoir, à peine éclairé par un bec de gaz lointain, faisant éclater la tête de cet homme... Je sens les morceaux de cervelle chaude me jaillissant au visage avec un paquet de sang et surtout, oh! surtout! à travers ce sang qui me coulait dans les yeux, je vois l'affreuse expression de fureur et de meurtre de cette chère tête tant aimée, tant aimée !

Par la glace sans tain on voyait dans la salle où vibrait le bal ardent et joyeux la

mignonne Gabrielle passer en valsant. Et la fleur de grenadier semblait une goutte de sang figée aux dentelles de la mantille auréolant son doux profil de sainte de Lochner.

à Georges Gain.

Ce soir-là, M. Malavert était resté plus tard que de coutume au cercle du Commerce. Et, comme la nuit était douce, il avait remonté le boulevard lentement, absorbé par une discussion avec son ami Boland sur le cours des laines. A Tangle de la rue d'Hauteville où habitait Boland, celui-ci le quitta ; et M. Malavert hâtait le pas, un peu inquiet de l'accueil que lui ferait sa femme.

Ses craintes s'apaisèrent quand il fut rue Richer, en face de sa maison ; nulle lueur ne transparaissait au travers des persiennes closes. Bien évidemment, madame Ernes-

tine Malavert dormait. Alors, d'un pas élas* tique et confiant, le mari attardé monta l'escalier noir.

Dans le vestibule de son appartement, il ne trouva pas le bougeoir qui, d'ordinaire lui était préparé. Mais ses mains errant sur la planchette familière rencontraient bien vite un briquet. Ce fut à la lueur jaune et onduleuse d'une allumette-bougie qu'il traversa le salon, où, dans la symétrie bourgeoise d'une pièce rarement habitée, s'alignaient les fauteuils vêtus de housses. Mais le frêle luminaire s'échappa de ses doigts stupéfiés au moment où il voulut ouvrir la porte qui du salon donnait dans la chambre conjugale : la porte résistait, elle était fermée en dedans I

C'était la première fois que pareil incident se produisait dans le ménage depuis quinze ans imperturbablement uni.

Malavert frotta une seconde allumette et regarda sa montre : il était minuit et demi.

Évidemment il avait dépassé l'heure permise par Ernestine. Mais un tel accès de despotisme, le coup d'État que cette porte autoritairement close, lui causait une sur-

prise profonde et aussi un malaise particulier.

L'allumette s'éteignit.

Il frappa à la porte, d'abord à coups discrets, puis plus fort... Rien ne remuait de l'autre côté. Il appela, parlementa :

— C'est moi, Ernestine... ouvre-moi... Je t'expliquerai... Je suis resté un peu tard, c'est vrai, mais c'est Boland...

Et sa voix de plus en plus suppliante et doucereuse lui semblait avoir des sonorités mates, sans échos — comme si ses phrases eussent été proférées dans l'atmosphère sans vibration d'une galerie de mine.

— Elle boude, mais elle va bientôt cesser cette mauvaise plaisanterie, songea Malavert.

Et il s'assit dans un fauteuil.

Par intervalles, avec une régularité rythmique de métronome, il répétait à très haute voix :

— Ernestine, ouvre-moi I

Ce silence, cette obscurité dans laquelle les meubles, sous leurs housses blanches, prenaient des formes vagues de bossus fantômes, ajoutaient au trouble de Malavert.

Il chercha ses allumettes dans sa poche machinalement, en fit craquer une et se

rapprocha de la porte... Soudain, il aperçut sous la jointure d'un des vantaux une tache sombre coupant le vert d'eau un peu sali du tapis d'Aubusson. Agacé dans le sens de conservation propriétaire qui gttait en son âme, il se baissa, et du bout de son doigt il frotta : ce doigt devint tout rouge, rouge comme s'il l'eût trempé dans un sirop de cerises trop cuit...

L'allumette s'était éteinte.

Dans le noir, avec des cris étranglés d'épouvante, M. Malavert enfonça la porte...

Sur la^ descente de lit sa femme gisait, les yeux très agrandis, béants d'horreur, avec un hideux renversement de la tête qui ne tenait plus au corps que par les muscles cervicaux. De la gorge large ouverte un flot de sang s'épandant par la chambre — flaque d'abord, puis ruisselets capricieux filant en tous sens.

Et quand le lendemain matin les gens de justice arrivèrent, Fauvette, le fameux agent de la sûreté, déclara sans hésitation, avec le flegme d'un expert devant un faux Rembrandt :

— Il n'y a pas à s'y tromper. Cela a

été fait par quelqu'un qui a travaillé dans les abattoirs... C'est le coup du kiki.

C'était, en effet, quelqu'un qui travaillait dans les échaudoirs de La Villette, l'amant de la cuisinière des Malavert. Il fut bientôt pris, convaincu, jugé. Et — aventure peu commune — on se souvenait encore un peu de son crime le matin où se pressa place de la Roquette le Tout-Paris des dernières.

La douleur de Malavert fut poignante; de terribles remords l'agitaient : s'il n'était pas demeuré sur le boulevard, flânant, cet épouvantable crime ne se fût pas commis ; il se sentait responsable. Une femme parfaite, intelligente, et tellement énergique aussi I... Malavert se souvenait du nombre inchiffrable de fois où il l'avait entendue professer des théories très nettes sur ce qu'elle nommait dignité morale : rendre le bien pour le bien, le mal pour le mal. Une vague consolation lui vint du désir de la venger. Aussi le surlendemain de sa mort

avait-il déjà promis une récompense à qui découvrirait l'assassin.

Il se lia avec des voleurs de chiens et des escarpes, courut tous les zincs de La Villette, et par son zèle entrava souvent les recherches de la police.

Pendant l'instruction et le procès, il montra des joies farouches de guerrier du Dahomey. Il se faisait envoyer les extraits de tous les journaux où il était question de « l'affaire » . Cela lui était devenu comme un excitant nécessaire.

Peu à peu, dans l'isolement et dans l'abandon moral de son deuil, il en était venu à s'intéresser à ce monde sinistre de l'assassinat. Ses pensées se concentraient sur ce sujet si cruel pour lui ; il revoyait incessamment le drame qui le laissait seul au monde et il y trouvait un âpre et singulier intérêt. Silencieusement il en vivait. "— Ses amis évitaient avec soin toute allusion ; seulement dans les poignées de main, dans les banales interrogations des rencontres, chacun mettait la nuance d'apitoiement que l'on a pour le monsieur « à qui quelque chose est arrivé >».

Un soir, cependant — il dînait en petit comité chez son ami Boland — il développa, à propos d'un changement de préfet de police, des idées si intéressantes sur le fonctionnement du service de la sûreté, il affirma avec une telle netteté certains principes en cette matière, qu'il se fit un véritable succès, d'autant plus flatteur qu'il fut manifesté avec plus de discrétion par égard pour r « horrible histoire » à laquelle il devait ces notions si approfondies... Emporté par la sympathie qu'il sentait autour de lui, il termina sa dissertation par une allusion qui surprit un peu, étant donnée la susceptibilité que l'on savait à sa douleur :

— Vous comprenez, j'ai eu la triste occasion de connaître tous les rouages de cette administration. Croyez-moi : tout dépend des agents. Il faut se les attacher par des rémunérations conséquentes...

Huit jours plus tard, dans une conversation sur le même sujet au cercle du Commerce, il ajouta même :

— Ce Fauvette 1 si vous saviez quel œil il al... Pour mon affaire, il l'a dit tout de suite : « Cela a été fait par quelqu'un qui

âfl'8 HISTOIRES FIN DE SIÈCLE

a travaillé dans les abattoirs; c'est le coup du kiki... » Le kiki, vous ne le savez peut-être pas, expliqua-t-il avec une sorte de commisération triste et digne pour ses auditeurs, c'est comme ça qu'en argot on appelle le gosier.

En le voyant parler sans répugnance excessive de « son malheur » une sorte de curiosité s'éveilla parmi ses relations ; on le poussa à des récits d'aventures de police, à des demi-confidences sur l'assassinat. On ne lui posait pas des questions directes, cela eût été cruel; mais il cédait avec tant de simplicité aux petites tentatives détournées que chacun faisait pour entendre dire par lui quelque inquiétant détail!

— Il est vraiment très intéressant, ce Mala vert ; il connaît les dessous de Paris comme personne 1 était une phrase courante parmi les habitués du cercle du Commerce...

Son deuil fini, Malavert fut touché de s'apercevoir qu'on le recherchait plus que du temps de sa pauvre femme. Il y avait comme un souvenir pour elle dans tout cela; cette bonne Ernestine, elle aimait tant qu'on s'occupât d'elle... autrefois... Et de

plus en plus il discourait sur l'aventure déplorable. Chaque jour il devenait plus précis, plus terrifiant; il accaparait l'attention de tous dans les réunions où il passait maintenant chacune de ses soirées.

Il sentait sur lui une attention frissonnante qui lui avait donné une sorte d'autorité pénible et un peu majestueuse, non sans élégance pourtant, et dont il ne se départait plus.

Souvent, au sortir du fumoir, la maîtresse de la maison lui disait en le présentant à quelque jolie femme : « Madame désirait beaucoup vous connaître.,. Nous lui avons promis que vous lui montreriez le coup...

vous savez le fameux coup... » Alors un pli creusait le front de Malavert, il s'inclinait en étouffant un soupir, puis très rapproché de la femme qui haletait un peu :

— Tenez voilà, madame... Vous permettez ?

Et lui appuyant sa main sur le front, délicatement, de façon à ne pas déranger le savant désordre des frisons, il lui renversait la tête en arrière; ensuite, d'un mouvement net et rapide, il passait le bord

de son claque d'une carotide à l'autre — la peau frissonnait sous le frottement léger de la soie. Et d'un air un peu amer mais presque caressant, saluant de nouveau comme un prestidigitateur qui a fini son tour, il disait avec peut-être une nuance de pédanterie :

— Voilà le coup du kiki.

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