‹ Histoires gaiesChapitre 4 sur 8 · UNE RUPTURE · texte numérisé non relu

UNE RUPTURE

— Vous ne m'avez rien fait, mon ami, mais j'ai un nouvel amour dans l'âme et je ne veux pas mentir à celui que j'ai choisi.

— Il est donc bien riche?

— Voilà un vilain mot, monsieur ! C'est un jeune premier du théâtre des Batignolles à qui je me suis juré de faire une carrière.

— Dans la marine?

— Non ; sur la scène.

M. le comte fît un discours tout à fait éloquent pour prouver à l'infidèle que sa conduite et ses projets étaient d'une bêtise démesurée. Mais il échoua contre le besoin d'honnêteté qui s'était emparé de madame de Saint-Elzéar. Chez certaines femmes, c'est comme un désir violent de manger des crevettes. C'est quand il leur remonte, dans la cervelle, quelques tirades de la Dame aux Camélias. Elles en sont, tout un jour, empuanties de sentiments superbes et de désintéressement. Elles fleurent, à cent pas, la seconde innocence qui, le Diable boiteux m'emporte! ne m'a jamais tenté. Le pis est que M. de Serinville, très sérieusement épris de cette magnifique brute, plaidait sa cause perdue à l'avance avec une conviction presque comique-

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Que demandait-il, après loul? A être trompé, et on lui refusait celte légère faveur! La consolalion d'être ridicule ne lui était même pas accordée! On ne voulait pas rire à ses dépens!

Et le pauvre homme pleurait de vraies larmes aux pieds de l'insensible créature qui lui cachait à peine l'ennui profond de l'écouter.

Que celui-là se moque de lui qui n'a jamais imploré une femme dont l'abandon eût dû lui sembler un bienfait! On ne discute pas avec le& . douleurs physiques de l'amour. Certaines chairs ont des attirances dont on ne s'arrache qu'en se déchirant soi-même. J'ai vu le talent, j'ai vu la beauté virile, j'ai vu la jeunesse triomphante sangloter devant des guenons et parler de mourir pour des drôlesses, parce qu'ils étaient mordus là et se sentaient rivés, comme si le mépris aiguisait encore les flèches du désir. Nul ne peut défier, sûr de soi-même, ces victoires de la matière, ces anéantissements du libre arbitre, ces abjurations de l'idéal sur des autels profanés. C'est un spectacle à la fois misérable et digne d'une respectueuse pitié. Car ce mart3're fut souvent celui de grandes âmes. Ce n'était pas d'ailleurs le cas. M. de Serinville était un 1

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homme du monde irréprochable, inutile et borné, trompant sa femme avec infiniment de politesse. Quant à madame de Saint-Elzéar, c'était une superbe fille dont l'insolence n'avait rien que de légitime. Parisienne de Paris, ou, ce qui vaut mieux, de Montmartre, avec un profil irrégulier, mais une face aux sensualités charmantes, des yeux moqueurs, les lèvres un peu charnues, une fossette au menton; arborant ce visage dominateur sur un corps aux souplesses natives, aux reliefs rebondissants : une beauté de décadence, mais d'une décadence joyeuse et éhontée, avec cette fausse aristocratie des formes qui résulte d'un allongement dans certaines proportions, conçu, nonpasselon l'idéaldePraxitèle, maisselon celui du Primatice. Au résumé, la plus humble de ses faveurs valait mieux que toute la personne deson amant, et celui-ci avait raison de se désoler. Ennuyéede ses lamentations,.Estelle finit par le mettre à la porte qu'il franchit un mouchoir mouillé sur les yeux et |avec des hoquets de désespoir. Un peu de raison, sinon de résignation, lui revint seulement quand la voiture qui l'emportait se fut éloignée du fatal logis. Ne se sentant plus même le courage d'aller se faire tricher, il avait

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donné l'ordre au cocher de le ramener chez lui. Sa femme n'était-elle pas là qui serait agréablement surprise de le voir rentrer quelques heures avant le moment accoutumé? M™^ la comtesse, après tout, n'était pas pour être plus longtemps délaissée. D'admirables cheveux d'un blond cendré, tandis qu'Estelle portait une moumouth; de jolis yeux d'un bleu clair pailleté d'or comme une larme d'eau-devie de Dantzig; une distinction suprême dans la ligne du front que continuait presque sans angles celle du nez; de vraies mains de grande dame et une taille d'une incomparable noblesse. Pourquoi lui avait-il préféré M"° de Saint-EIzéar? Un caprice malsain qui était devenu une habitude, presque une passion. Il avait eu de la chance, au moins, que la comtesse ne se fût aperçue de rien et ne lui eût pas rendu la pareille ou redemandé scandaleusement sa liberté! Les hommes sont-ils assez fous et assez bêtes de chercher dans le fumier ce qui leur est tendu sur un plat d'or! A.h! il en était bien revenu des fausses bonnes filles! Car il est convenu que, sous prétexte qu'elles sont bonnes au fond, ces demoiselles ont le droit de nous martyriser par leur manque de tact et d'é-

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ducation, par la grossièreté de leur fantaisie et la naïveté de leur égoïsme ! Et, pendant que le fiacre roulait, M. de Serinville prenait de vertueuses résolutions, entassait les repentirs honnêtes, collectionnait les matrimoniales revanches,

— Cher ange! murmurait-il en pensant à sa femme, au moment où il fut déposé devant sa porte.

Il monte vite au petit salon où elle avait coutume de se tenir durant la soirée. 0 bonheur f Elle était brodant, la douce Pénélope, et lui tournant le dos. Mais, au bruit de ses pas, elle leva les yeux vers la glace de la cheminée^ et lui dit, sans lui faire face, mais d'une voix charmante :

— Mon ami, hâtez-vous donc un peu! Ce n'est pas trop de deux heures de bonheur avant le retour de mon imbécile de mari.

M. de Serinville eut un éblouissement. Lui aussi était arrivé devant la glace et ne se reconnaissait pas lui-même. Dans le désordre de ses pensées, il avait oublié, en quittant la maison de M"' de Saint-Elzéar, de retirer sa fausse barbe. II avait toujours souhaité que sa femme le prît pour un autre, et il y avait réussi.

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Voici trop longtemps, morbleu I qu'on fait honneur à l'Allemagne de l'invention de son Faust. Car elle est ancienne comme le monde, la fable du vieillard, repu de science, aj^ani fait le tour de la vie fet demandant ^à l'Amour une suprême résurrection. Dans la Bible elle-même, David ne nous est-il pas montré ouvrant toute large sa couche froide aux plus belles vierges du paj's, pour puiser dans leurs bras un reste de chaleur et montrer, en même temps, à Dieu combien il se repentait des adultères félicités? Singulière façon, n'est-ce pas, de couronner les rosièresl Encore David n'était-il qu'un antique

joueur de harpe, peu instruit d'ailleurs, comme on en peut juger par les hérésies naturalistes dont fourmillent ses psaumes. Tels qu'ils sont, je les préfère pourtant aux sages poèmes déplus d'un académicien. Bien autrement expert de toutes choses était l'astronome Nagour dont je vous veux conter l'aventure et qui vivait en Perse, il y a quelques siècles seulement. Outre qu'il connaissait comme pas un, dans ses mystérieuses profondeurs, la constitution de notre planète, les mondes célestes n'avaient pas de secrets pour lui. On lui doit, entre autres découvertes, d'avoir défini la vraie nature de l'anneau de Saturne et des prétendues montagnes de la Lune. Le premier est tout simplement le bord d'un chapeau que cet astre chauve porte constamment pour éviter les rhumes, et les autre» sont les plis du caleçon de gaze que notre satellite garde par pudeur et aussi parce qu'il fait très froid dans les plaines aérées du firmament. Chimiste, physicien, géologue, membre de toutes les sociétés existantes, décoré de tous les mérites, Nagour était néanmoins devenu mélancoHque. Du promontoire de ses quatre-vingts ans de travail et de vertu, il contemplciit tristement

la mer des passions humaines dont il n'avait jamais affronté ni les caresses ni les colères. Des barques affolées y couraient emportant les amoureux vers les extases de l'azur et vers l'ombre des abîmes. Il se prenait à envier également à <îes fous la joie triomphante des traversées et l'horreur tragique des naufrages, tant lui pesait à la stérile sagesse de ses cheveux blancs! '

Pourquoi Nagour s'élait-il constamment détourné de la femme, même au temps où les viriles ardeurs de la jeunesse la font plus nécessaire que l'air et le soleil? Par un fâcheux effet de cette science précoce qui ne lui permettait pas l'illusion. Stupidement préoccupé de l'être moral enfermé dans la splendeur, des formes, il avait repoussé les baisers parce qu'il s'était aperçu qu'ils mentent souvent, comme s'ils €n étaient moins doux pour cela ! Moi qu suis surtout reconnaissant à la femme de savoir si bien nous cacher l'intime néant de ses tendresses ! Ah ! si nous ne pouvions être heureux que quand nous sommes vraiment aimés, la triste existence que serait la nôtre ! Mais leur bienfaisante perfidie, à ces enchanteresses, nous fait le chemin doux comme un rêve, et, la mort

atteignant aussi bien ceux qui dorment que ceux qui veillent, qu'importe, une fois dans la tombe, d'avoir vécu ou rêvé I Mais Nagour n'était pas de mon avis. Il ne se pouvait faire à l'idée d'être trompé. Vanité desavant! C'est bien, parbleu, parce que vous aurez découvert des corps simples, inventé les plus fins nihilomètres eldérangé les étoiles les mieux ensevelies dans la nocturne paix du ciel qu'une femme se gênera pour vous faire cocu I Tout au contraire. Tout en s'indignant contre celle perversité féminine, il la près • sentait et la redoutait assez pour s'abstenir. Et pourtant, je lai dit, il succombait sous le poids de son inutile chasteté, s'a percevant un peu tard que la muette contemplation des astres ne suffit pas à combler le vide insatiable de nos désirs. Pratique autanl qu'exigeant, il résolut donc de chercher une femme lui offrant des garanties de fidélité vraiment extraordinaires et, comme il avait beaucoup de bon sens au fond, il élimina du cercle de ses investigations les jeunes filles. Car, pour si purs que soient leurs regards et si pudique leur maintien, nul ne saurait dire ce qu'elles deviendront, ayant appris ce quelles peuvent faire d'elles-mêmes. Etl'édu-

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cation non plus n'en a jamais garanti aucune de ces belles pétarades de cavales échappées qui désarçonnent les maris imprudents, en les envoyant butter, cornes en avant, dans l'hilarité publique. Fort sagement imbu de ce principe que l'expérience est encore ce qui nous renseigne le mieux, Nagour borna le champ de ses travaux à l'étude des veuves, bien décidé à choisir celle qui avait le moins maltraité son défunt, et tout pçêt à en induire qu'il en serait lui-même épargné.

Mais comment savoir la vérité absolue sur C3 fait? On ne saurait s'en rapporter, pour une chose de celle gravité, aux caprices de la Renommée, qui flétrit souvent des crimes imaginaires aussi bien qu'elle consacre de menteuses vertus. L'estime publique désigne à merveille les plus hypocrites, mais non pas les meilleurs au fond. Nagour se décida donc à chercher un moyen, pour ainsi dire mathématique, de doser la fidélité conjugale passée chez les sujets dont il' interrogeait en même temps l'avenir. Ceci l'amena tout simplement à la plus merveilleuse de toutes ses découvertes. En regardant avec soin les yeux de la femme, il s'aperçut qu'ila

étaient une image parfaite du ciel, ce que les amoureux avaient, d'ailleurs, deviné bien avant lui. Ces étincelles sans nombre dont les prunelles sont remplies, très apparentes dans les yeux bleus, moins aisément visibles dans la transparence moins parfaite des yeux bruns, sont tout simplement de petites étoiles groupées en constellations et évoluant dans un infini minuscule. Il imagina immédiatement un instrument d'optique assez puissant pour en étudier, non seulement le mouvement rythmique, mais aussi la forme. Il se tailla, pour cela, dans un magnifique diamant, un monocle dont les facultés convergentes tenaient absolument du prodige. Alors lui fut révélé, par une série d'observations judicieuses et répétées, ce fait vraiment typique et remarquable, qu'à chaque fois qu'une femme trompait son mari, un de ces petits astres s'écornait et, de sensiblement circulaire qu'il était auparavant, affectait la forme très nette d'un croissant, pour la garder toujours; si bien qu'en comptant le nombre de ces quarts de lune, on savait exactement le nombre des coups de canif plantés dans le contrat. — Rassurez-vous, mesdames et belles lectrices,

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cet égoïste de Nagour garda sa découverte pour lui; je suis seul à la connaître, et^^encore ne m'est-elle utile à rien parce que son monocle fut, sur sa volonté expresse, enterré avec lui et que je n'ai point la ^fortune qu'il faut pour m'en tailler un semblable ^dans un diamant ^'pareil, outre que je n'ai jamais été qu'un très'médiocre opticien. — Gont|rairement au reste de ises travaux qu'il avait popularisés à coups^'de grosse caisse, ce VésuUat surprenant qui, seul, aurait suffi à sa gloire, fut donc dissimulé, par lui, avec un soin jaloux. Les dames se seraient défiées du monocle, et alors !... Allez vous faire fiche |! Autant de peine perdue ! C'est ainsi que, mêma chez un savant, le souci de l'amour peut éteindre la soif de renommée.

Djellah avait la plus appétissante tournure du monde; elle dansait à ravir en s'accompagnant sur une viole dont elle égratignait les cordes avec, le bout d'une plume, et sa croupe abon] dante avait des ondulations de vague balançant la nef enchantée des Rêves. Tout était volupté dans sa personne, tout, jusqu'aux frisons de sa chevelure que semblait toujours soulever l'aile invisible des parfums, jusqu'au luisant rosé de

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ses ongles effilés comme ceux des jeunes panthères, jusqu'à l'éclat de ses dents qu'on eût dit plantées au cœur d'une grenade. Nagour la trouvait prodigieusement à son goût. Il était notoire, d'ailleurs, que son mari était mort d'épuisement, et Nagour, qui préférait, avec raison, ce genre de mort au supplice du pal, en concluait qu'elle était peut-être la fiancée de son désir. Car, en vrai sage, il tenait infiniment moins à longtemps vivre qu'à bien vivre, et une femme qui met son époux dans la tombe, par de si délicieux moyens, n'a, sans doute pas le temps de s'occuper d'y loger aussi des étrangers. Il avait oublié le nec plunbm impar que Louis XIV a volé au blason féminin, A peine eut-il dirigé, en tremblant, son monocle vers la prunelle de Djellah, qu'il y crut voir l'étalage d'un marchand de faucilles. Tant de croissants qu'il renonça du premier coup à les compter, préférant de beaucoup s'abîmer dans une méditation profonde sur la fragilité insatiable de nos compagnes naturelles.

Tabara possédait de moins provocantes façons. Son époux avait trépassé riche de jours, étant pas mal plus âgé qu'elle. Elle l'avait

pleuré d'une très édifiante manière et lui avait fait élever un tombeau du meilleur goût dont elle s'était réservé, pour elle-même, la moitié. Ce détail fut désagréable à Nagour. Eh bien, et lui? 11 y avait bien encore place, dans le monument, pour un strapontin, mais il lui convenait mal d'entrer en lapin dans cet immobile coupé. Ce culte du défunt, lequel avait passé pourtant pour fort déplaisant, l'enchantait d'ailleurs à tous les autres points de vue. D'autant que Tabara n'était pas dénuée de charmes personnels. Une indolence naturelle pleine de grâce et je ne sais quoi de tranquille dans toute sa personne qui reposait. En voilà une qui ne devait guère songer aux amoureux ! Blanche comme un lis avec cela, la gorge fort décemment meu-' blée et onctueusement rebondie. Tout respirait la vertu dans cet être paisible si fidèle au souvenir. C'est donc sans grande émotion inquiète que Nagour braqua dans les yeux clairs de Tabara son monocle révélateur. 11 faillit tout simplement tomber à la renverse sur un cactus placé là fort mal à propos. Des croissants à l'infini 1 un vermicelle de croissants.

A fort peu près désespéré, il avait quitté lai

ville et son observatoire pour s'enfoncer dans les campagnes voisines, quand une jeune femme lui apparut au bord d'une fontaine, portant encore le demi-deuil des veuves, lequel est, làbas comme ici, le plus seyant du monde. Luimême ne sut pourquoi il lui parlait, mais, bientôt, charmé par la simplicité de son langage, aussi bien que par certains détails savoureux de sa structure, la curiosité lui vint de la soumettre à l'épreuve du monocle. Ciel! deux croissants seulement ! Cette femme, élue entre toutes, n'avait trompé son mari que deux fois ! Etant donné que la perfection n'est pas de ce monde, Nagour pensa avec raison qu'autant dire : elle ne l'avait pas trompé du tout. Ainsi la merveille inutilement cherchée dans la corruption des cités, il la trouvait, du premier coup, dans les tranquillités innocentes de la nature ! Son parti fut immédiatement pris. Après lui avoir demandé son nom, il la conduisit au temple, les choses du mariage ne traînant pas là-bas en longueur comme ici, et, le soir même, légitimement uni à celle qu'il avait si spontanément aimée, il lui soupirait l'idylle si longtemps contenue de ses tendresses.

— Kara, ma Kara chérie, lui disait-il, combien ton premier époux dut être heureux de posséder une femme si fidèle !

— Hélas ! répondit Kara, comment aurais-je pu le tromper beaucoup ? Le pauvre homme est mort le surlendemain de notre mariage.

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