PROPOS DE CARÊME
C'était au temps, s'il vous plaît, où les dé- •votes pratiques de la foi étaient si bien dans les usages de tous que ceux-là même qui ne prétendaient nullement à la perfection chrétienne y étaient fidèles tout naturellement. Je dirai plus : d'aucuns qui avaient plus [à se faire pardonner que les autres, au jour de la suprême confession, y attachaient une importance compensatrice et en faisaient une façon| d'indemnité au Seigneur mécontent. Adultères et voleurs n'avaient garde d'y manquer. Le jeûne est, en somme, d'observation plus facile que le respect de la femme d'autrui ; et il est plus aisé de se soumettre aux
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quatre temps qu'aux subtilités du Code. Je ne sais pas si la morale gagnait beaucoup à ce système de pénitence ; mais il ne m'est pas prouvé qu'elle y perdît davantage. Le nombre des cocus et des filous ne me paraît pas- avoir sensiblement diminué depuis la proclamation des droits de la libre-pensée. Ce que nous avons certainement gagné, c'est un scepticisme plus grand en ce qui touche à la logique des destinées ultérieures. Aussi sceptique que quiconque sur ce point, je ne parviens pas toujours à partager l'indignation des purs contre les tardigrades qui font encore maigre aujourd'hui. Les audacieux qui mangent solennellement du boudin le vendredi-saint ne m'ont jamais paru tenir la tête du mouvement philosophique contemporain.
S'ils ne croient pas mettre Jehovah en colère, je me demande en quoi consiste leur courage. S'ils entendent que cette débauche de charcuterie leur pourrait bien valoir d'être foudroyés, comme Don Juan, ils sont infiniment moins avancés que moi. Jamais mon cerveau ne se prêterait à l'idée de cette revanche de saint Antoine vengeant son compagnon. Ceci est pour faire remarquer que les libres penseurs à ou-
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Irance ne sont jamais, au fond, que des catholiques retournés, plus prêts à l'intolérance que Torquemada lui-même. La sagesse est ailleurs et le doute est un excellent oreiller, comme l'a dit un de nos plus grands penseurs et le plus libre qui ait été.
Puisque c'était au temps que j'ai dit, il y a, si vous le voulez, deux bons siècles ou trois de cela, ne vous étonnez pas que le carême fût scrupuleusement observé au castel de Bezensac, en Gascogne, bien que la vertu n'y eût pas précisément élu domicile. Je n'entends pas parler ainsi du sire de Bezensac lui-même, lequel étant quelque peu septuagénaire, goutteux et cacochyme, vivait sur le souvenir de ses fautes passées, ayant perdu le glorieux et essentiel pouvoir d'en faire de nouvelles. Le pauvre homme, en vérité ! car je ne sais rien de plus lamentable au monde que de n'avoir plus de passion à vaincre, ne fût-ce *^que pour goûter la douceur honteuse d'en être vaincu. Le gentilhomme avait, comme on dit au pays, l'aiguillette nouée. Mais non pas sa femme, laquelle n'avait pas encore trente ans et était une splendide personne à qui l'amour n'avait encore payé que
quelques deniers de sa rançon. Or, cette noble dame Berlrade n'entendait pas lui faire crédit du reste et, comme son époux était devenu un détestable garçon de banque, elle avait chargé de ses recouvrements le joli comte Ingobert, un de leurs voisins, lequel s'acquittait en conscience de sa tâche: et c'était plaisir, en vérité, de voir le zèle de ce paladin à poursuivre les rentrées. Il s'y occupait constamment, pendant que le fâcheux sire de Bezensac gémissait dans son fauteuil comme une bourrique en mal d'ânon. Pour les exercices de comptabilité en partie double, nos deux amants avaient choisi la solitude d'une chambre occupant le faîle d'une des tourelles du château, et la plus éloignée de . l'appartement du vieux seigneur. Car, outre qu'il eût été déplaisant d'être troublé par ses jérémiades, il eût été cerlainement^indélicat d'y répondre par des soupirs de bonheur. Donc, tous les jours ou à peu près, le comte Ingobert et dame Bertrade montaient sournoisement en ce réduit pour préparer leur inventaire de fin d'année, et, contrairement à l'usage actuel du gouvernement, solder leur budget de baisers par un excédent.
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En temps de carême, c'était tous les jours absolument, et même quelquefois davantage. Le poisson des fossés et des étangs composait alors le plus clair de la nourriture du château. Or, les plus ignorants d'entre vous savent, à merveille, les qualités excitantes en amour de ce comestible aquatique, qualités dues à sa richesse en azote et en phosphore. S'il faut en croire les historiens, qui n'en savent rien d'ailleurs, les ichtyophages étaient prolifiques à la manière des lapins. Il est permis d'en induire qu'ils étaient peu généreux avec les femmes. Donc, c'était grande ripaille voluptueuse parmi les gens du castel de Bézensac durant cette période de pénitence, hors pour le pauvre châtelain qui n'en éprouvait que des démangeaisons, le poisson ayant également des propriétés éruptives incontestées. Il se grattait avec autant d'ardeur que les autres se becquetaient, mais n'en était pas au même point réjoui. Voilà un chapitre essentiel oublié au livre immoral de la recherche des causes de l'inégalité parmi les hommes. Tout le monde, hormis ce sybarite, se soumettait donc de grand cœur à la loi de l'Eglise. Ainsi chez le comte Ingobert qui, pour sa part,
faisait acte de dévotion extraordinaire en absorbant à lui seul un brochet, trois carpiilons, cent goujons et huit douzaines d'écre visses à chaque repas. Et ce n'était pas bien perdu.
Doncle mercredi qui suivait celui des Gendres, cette année-là, le vaillant Ingobert, phosphorescent comme une allumette — elles brûlaient encore en ce temps-là — et sa maîtresse apuraient un compte dans leur ordinaire retraite et y prenaient un plaisir considérable. Car un bon lit est le grand-livre le plus commode que je sache pour ce genre d'opérations.
Remarquons que l'on n'était pas encore à l'époque de l'année où quelquefois le parfum d'un lilas, voire d'une églanline sauvage tapissant le mur pénètre par une fenêtre entre-bâillée et, sur l'aile capricieuse d'un zéphyr, vient caresser, au visage deux amants entrelacés, comme une fumée d'encens qui monte vers le tabernacle immortel du baiser. Le souffle qui effleura soudainement ceux-ci ne fleurait d'ailleurs ni le lilas naissant, nil'églantine entr'ouverte. Par un mouvement réciproque ils s'éloignèrent un instant l'un de l'autre, dénouant leurs bras alanguis et frisant le nez comme font les chats à qui