PROPOS DE CAR H ME
on ^raet le museau dans leurs propres oublis. Mais ce fut simplement comme un léger nuage au ciel de leurs tendresses, car elles reprirent de plus belle, et ils nageaient positivement en plein azur quand une récidive de ce vent singulier les arracha de nouveau à leur extase. Cette fois-là, après s'être écartés davantage encore l'un de l'autre, ils échangèrent des regards de méfiance et toussèrent volontairement, chacun d'eux voulant faire comprendre à son voisin qu'il n'était pas sa dupe. Cependant, cet orage muet s'étant dissipé, ils en étaient revenus à se sourire miséricordieusement, et la fête allait recommencer, comme dans les féeries du Châtelet, quand ce je ne sais quoi odorant, qui n'a de nom dans aucune langue (j'entends de nom poli), pour parler comme Bossuet, envahit tellement l'air autour d'eux que, sans le vouloir, cette fois, ils éternuèrent ensemble, et, d'un saut commun, bondirent du lit où sévissait le fléau.
Quand ils osèrent se regarder, après un long silence, Bertrade pleurait :
— Ah ! dit-elle à son ami, il faut que vous ne m'aimiez plus pour prendre de si inconvenantes libertés en ma présence.
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— Vous avez un bon loupel, ma chère (et je dis: tou par politesse), riposta le comte Ingobert, de me prêter des sentiments qui sont à vous.
— En fait de sentiments, reprit la dame offensée, je me contente de ceux que vous venez de me donner si libéralement. Sachez seulemenl que tout est fini entre nous.
— A votre aise, madame, conclut le comte. Aussi bien c'est sans doute mon congé que vous aviez l'intention de me bailler par cette porte-là. Il n'était pas besoin de le prendre avec moi sur ce ton .
A ce moment, un éclat de rire étouffé sortit de dessous le lit.
— Qui va là ! s'écria le comte épouvanté.
— Oh ! mon Dieu ! murmura dame Bertrade, prête à s'évanouir.
En même temps apparut, presque au ras de terre et se dégageant d'épaules couvertes de haillons une tête effarée dont la chute des couvertures avait encore embroussaillé la chevelure hirsute.
— Ne me faites pas de mal, monseigneur !
PBOrOS DE CARÊMK US
supplia le nouveau venu, mais je n'ai pu me retenir.
— Ne faites pas de bruit, mon ami, répondit le comte Ingobert inquiet. Mais sortez et ditesmoi comment vous étes^ici.
Un chenapan bien dépenaillé, mais de débonnaire figure, fut bientôt devant lui : •
— Je suis un pauvre voleur, Monseigneur, poursuivit-il d'un air embarrassé. M'étant introduit dans le château, j'avais choisi cette chambre que' je croyais^ abandonnée en attendant la nuit. Votre arrivée m'a forcé à me réfugier où vous' m'avez surpris et je n'aurais pas mieux demandé que d'y rester tranquille jusqu'à votre départ. ^Mais, hélas ! nous sommes dans le saint temps de carême où, nous autres pauvres diables, durant^que vous dînez de poissons savoureux, vous fautres gentilshommes, n'avons pour nous nourrir que les lentilles babillardes et les haricots bavards, voire les pois secs qui gonflent le ventre et l'emplissent de digestives fumées. Horriblement serré où j'étais, j'ai vainement lutté contre ce débordement de mon individu. Tout au plus ai-je pu empêcher
les fugitifs de chanter leur fanfare de délivrance. Vous savez le reste.
— Pauvreté n'est pas vice, mon ami, répliqua dame Bertrade, et il faut que chacun fasse son salut ici-bas. Jurez de ne jamais rien dire de ce que vous avez vu et je vous comblerai de présents qui vous permettront de mener une plus honnête vie.
Le voleur jura. Bertrade donna et le comte Ingobert recommença le calcul qu'il n avait pu mener à bien. Ainsi tout finit le mieux du monde.
l'écuo du bonheur 97