‹ Histoires normandes Alphonse KarrChapitre 16 sur 37 · III · texte numérisé non relu

III

11 est quelques personnes auxquelles peut-être la réponse pleine de sens et de sagacité par laquelle Tony Vatinel termine le chapitre précédent peut sembler manquer de quelque clarté. Nous traduirons donc par nos propres impressions le pfff de Tony Vatinel; car, pour nous, ce

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Pfff est encore un de ees mots qui en disent plus qu’ils ne sont gros.

Les honneurs que l’on rend aux hommes distingués ne sont qu’une amorce pour faire faire à de bonnes gens crédules certaines corvées sociales qu’il est plus commode d’admirer que de faire soi-même. Et encore leur fait-on payer les vertus et les belles actions comptant, et remeton les honneurs à l’époque de leur mort. On s’occupe volontiers, en France, de rendre des honneurs aux grands hommes morts; on dépense pour leur tombe un argent qui leur eût été fort utile pendant leur vie, et qui leur eût peut-être évité le désagrément d’une immortalité prématurée. Cela vient peut-être de ce qu’on aime également beaucoup à enterrer les grands hommes, et que leur mort semble toujours être la plus belle action de leur vie, ou du moins celle dont on leur sait le plus de gré, tant on manifeste alors une recrudescence d’enthousiasme et d’admiration.

Une seule chose m'étonne, c’est qu'on n’ait pas encore jusqu’ici imaginé de les enterrer vivants; cest une idée que je n’émets qu’avec une grande timidité : beaucoup peuvent la trouver séduisante et chercher à l’appliquer. Cicéron disait : « 11 n’y a, en fait de religion, qu’une absurdité que les hommes n'aient pas encore inventée, c’est de manger leur Dieu. »

On a depuis profité de l’avis. Je serais réellement fâché d’être cause qu’on enterrât vifs M. Rossini ou M. Hugo. Je crois que la France produit trop de grands hommes pour sa consommation, et qu’elle craint d'être consommée par eux; elle en fait tant quelle peut l’exportation.

Mais aucune époque autant que celle-ci , peut-être, ne s’est montrée empressée d’en finir avec les grands hommes; aucune n’a si vite et si légèrement décerné l’immortalité aux vivants. On voudrait faire des dieux à la manière des gardes prétoriennes quand elles se défaisaient

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d’un empereur dont on commandait d'avance l'apothéose. A peine un homme aujourd’hui a-t-il fait deux romances ou manifesté, par un commencement d'exécution, l’intention de faire un vaudeville, qu’on fait son buste, sa statuette, sa biographie : toutes choses autrefois à l’usage des morts. On l’immortalise d'avance et en effigie, et, quand il est mort une bonne fois, on n’a plus qu’à l’enterrer; ou plutôt, de ce moment, on se plaît à le considérer comme mort et enterré; ses fossoyeurs prennent sa place : chacun à son tour.

M. David, qui a fait un fronton pour le Panthéon, y a taillé dans la pierre de futurs grands hommes. C’est une remarquable fatuité aux yeux des étrangers, de leur montrer ainsi, dans ce temple consacré à nos grands hommes, des grands hommes jusqu’au dehors, jusque sur les toits, un débordement de grands hommes qui n'ont pas pu tenir dans le temple.

Peut-être, si l'on fait des temples aux grands hommes, serait-il bon de fixer un temps où l'immortalité serait prescrite, un temps où il n’y aurait plus d'appel ni de recours en cassation. Si l’on ne déclare pas, par une bonne loi, après combien de temps un mort pourra s’endormir sur les deux oreilles sans se voir chicaner son immortalité, il arrivera ce qui est arrivé : que les petits hommes d'une époque jetteront à la voirie les grands hommes de l’époque précédente; que les successeurs des petits hommes ramasseront les os de leurs grands hommes; et que l'on court grand risque de se tromper d'os et de donner, dans le Panthéon, asile à quelques gredinsqui ne s'y attendaient guère. •> •

Mais, quand on aura fait, et discuté, et promulgué une loi à ce sujet, qui garantira l’effieacilé de cette loi, et qui empêchera de remplacer cette loi par une autre loi, comme les grands hommes par d'autres grands hommes? car il n’est pas d'époque qui n’ait un demi-quarteron de grands

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hommes qu’elle ne soit pas fâchée de mettre sous des marbres assez lourds pour qu’ils ne puissent se relever. C’est, du reste, le secret des riches tombeaux que font les héritiers à ceux dont ils héritent. Sérieusement, à propos du Panthéon, il faut avouer qu’il n’est rien d’aussi ridiculement barbare que le changement de destination des édifices. Les gens qui font de telles choses semblent toujours chercher à faire croire à la postérité que l’histoire commence à eux, et que ce qui a précédé ne vaut pas la peine d’être conservé. Les monuments, ces masses de pierres, sont semés dans le temps par les hommes qui passent, comme les cailloux que le petit Poucet, des contes de Perrault, semait sur la route qu’il voulait retrouver. Seulement, c'est à ceux qui viendront après que ces masses de pierres doivent servir de guides pour leurs investigations dans l’histoire des mœurs et des arts. Il y a dans le cabinet des figures de cire un enfant vêtu richement avec un cordon bleu en bandoulière. Le démonstrateur l’a donné successivement ef selon les circonstances comme le roi de Rome, le duc de Bordeaux, le duc de Montpensier, le comte de Paris. Il y a encore une industrie qui consiste à afficher sur les murs un morceau de papier sur lequel on lit :

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