POUR EN PBOCURER LA VENTE
il paraît que l’industrie est bonne, car la concurrence est ardente. Voici ce que quelques-uns ont imaginé : comme le métier est identiquement le même, ils collent seulement sur l’adresse du rival une bande de papier, contenant leur propre adresse, et ils trouvent à cela un triple avantage. Ils sont annoncés, le concurrent ne l’est plus, et ils diminuent leurs frais d’impression et de papier en les lui faisant payer.
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C’est précisément ce que font les grands hommes du présent avec les grands hommes du passé. Voilà à peu près ce que voulait dire le pfff de Tony, llobert, probablement, l’avait compris et l'avait trouvé sans réplique, car il ne répondit pas un mot.
Tony alla # faire une visite du matin à madame de Sommery; elle avait du monde; Arthur lisait des journaux dans un coin, et ne se mêlait à la conversation que par quelques phrases plus ou moins bien ajustées qu’il y jetait à peu près au hasard. Clotilde, d’après la coutume, fort inconvenante à mes yeux, de la plupart des femmes de Paris, recevait ses visites de deux heures à six heures dans sa chambre à coucher. Pour Tony, ce n’était pas une inconvenance, c'était une chose horriblement cruelle. Dans son amour pour Clotilde, il avait eu peu d’instants dans lesquels ses sens avaient osé élever la voix, c’était lors de leur rendez-vous sous la niche de ia Vierge à Trouville, quand Clotilde, fatiguée et épouvantée, s'était laissée aller sur le bras et sur la poitrine de Vatinel. Mais le plus souvent sa pensée n’allait pas jusque-là. 11 n'avait jamais été assez sûr d’être aimé de Clotilde pour oser rê- \er sa possession, et d’ailleurs Clotilde ne lui paraissait pas une fèmuie que l’on possédât. Tant qu’on ii’est pas aimé, ou qu'on ne croit pas l'être, il semble que Ton se contentera parfaitement d’être aimé, et que l’on ne demandera rien au delà. Une fois aimé, on borne avec la même bonne foi ses vœux à un baiser, mais, je crois que je le répète, Clotilde ne semblait pas à Vatinel une femme que l'on possédât. Qui n’a rencontré de ces femmes dont l’inflexible jupe de plomb semble faire partie de leur personne?
Mais cet odieux lit conjugal changeait, malgré Tony,
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ses idées sur Clotilde; Clotilde était doncune femme comme toutes les femmes. Ces deux oreillers racontaient des choses bien humaines. Arthur, aux yeux de Tony, était nonseulement un rival heureux, mais encore un profane, un sacrilège, qui faisait descendre la divinité de sonpiédestal pour l’abaisser jusqu’à son ignoble amour; puis, à force de s’indigner, il arrivait à penser que, puisque la divinité était devenue une simple mortelle, il eût été bien charmant qu’elle le fût à son bénéfice; puis Clotilde, qu'il aurait craint autrefois de souiller par ses caresses à lui, lui semblait bien autrement souillée par les caresses d'un autre; son imagination ne lui faisait grâce d'aucun détail ; et il se sentait plein d’un mélange bizarre de haine et de mépris pour Arthur; de haine, de mépris, de fureur et rie désirs pour Clotilde. 11 ne se contentait plus de regarder le visage de Clotilde; ses yeux, en regardant ses petits pieds dans des mules de velours vert, voyaient malgré lui beaucoup plus de la jambe qu’on n’en montrait; il interrogeait (lu regard les plis de la soie, plus tendre sur les genoux et trahissant des contours qui lui faisaient frisson- ’ ner le cœur.
Arthur lui dit ; « Vous avez voyagé depuis quelque temps, monsieur Vatinel? — Oui, répondit Tony, je suis allé en Angleterre, en Irlande et en Amérique. — Vous avez dû voir bien des choses curieuses? — Mais non. »
Clotilde rougit; elle avait lu, comme vous savez, madame, les lettres que Tony avait écrites à Robert Dimeux pendant son voyage, et le mais non qu’il venait de prononcer lui faisait entendre, à elle, tout ce qu'il y avait de tendresse et de passion dans ces lettres. Elle leva les yeux sur Vatinel, mais elle rencontra les siens, et tous deux sentirent un mouvement de frisson. Clotilde changea la conversation. Tony se leva et sortit.
Comme Tony s’en allait, et qu’il paraissait hésiter entre deux portes pour sortir, Arthur se leva, lui ouvrit celle
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qu’il fallait prendre, et lui dit : « Vous ne connaissez pas encore nos êtres. » /
Quand Tony fut parti, il se demanda à lui-même pourquoi ces paroles d'Arthur lui avaient si joyeusement résonné dans le cœur : c’est qu’il espérait de se voir installé dans la maison; et comment finirait tout cela, en supposant même que les hommes et le sort le remissent à sa volonté?
La veille du jour fixé pour son mariage, Charles Reynold vint demander à déjeuner à Robert. Il cachait son triomphe et sa joie sous un air d'indifférence qui lui donnait beaucoup de peine; car le pauvre garçon était gonflé de bonheur et dé pensées d’avenir. Il avait voulu voir la toilette de Zoé, et il était dans le ravissement.
« Ah çà ! mon cher, dit-il à Robert, vous n’oubliez pas que je me marie demain et que vous devez assister à mon mariage? Pourvu que je ne l'oublie pas non plus, moi. Vous amènerez votre ami, ri’est-ce pas? les amis de nos amis sont nos amis. C’est un peu imprudent de prendre précisément l'instant où l’on se marie pour faire de nouveaux amis; mais je n’ai pas la prétention d'échapper seul au sort commun à tous les maris; et j’ai, sous ce rapport, une philosophie toute faite et prête à tous les événements. Ce ne sera, après tout, qu’une représaille, et la plus douce des justices est sans contredit la peine du talion. C’est à dix heures, vous savez, cela veut dire dix heures et demie, car les femmes feront attendre. Mon Dieu î Zoé a voulu absolument me faire voir sa toilette; je n’aime pas m’occuper de ces enfantillages-là, mais j’ai fini par céder. C’est incroyable l’importance que les filles y attachent. Je vous demande un peu ce que cela signifie! Je ne sais pas si j'aurai un habit, et je ne compte guère
m’en occuper ; pourvu que je n’aille pas oublier demain malin. Mais je me sauve. Vous savez, Laure, à laquelle je fais la cour depuis quelque temps?... — Non. — Mais si, une prima donna de boulevard, une petite blonde. — Ah ! ah! — C’était une tigresse, elle avait un tas de scrupules. Moi, du caractère dont vous méconnaissez, vous comprenez bien que cela ne m’allait guère ; et puis un mariage, ça vous dérange toujours un peu; ma foi, j’avais oublié mon inhumaine, quand hier je reçois une lettre d’elle; elle m'annonce qu’elleviendrame voir aprèsdemain matin. Or cet après-demain est devenu demain matin. Vous saisissez l’â-propos, sans doute ; à dix heures, juste l'heure du conjungo. Je lui ai répondu : « Ma chère petite, « après-demain, c'est impossible, j'ai quelque chose à « faire; mais demain, par exemple, je serai très-heureux « de vous voir. » Et ce demain est aujourd’hui. Elle doit être chez moi; vous comprenez bien qu’une femme qui entre chez moi... Je n’en dis pas davantage. Je vais aller me débarrasser de ce petit triomphe avant d’aller chez ma future; pourvu qu’on ne me fasse pas voir encore des toilettes! Adieu. Si vous étiez aimable, demain, à dix heures, vous m’enverriez un petit mot par votre domestique pour me rappeler la chose. Adieu, mon cher. Ah çà ! se dit en bas de l’escalier Charles, qui n’était pas attendu parla moindre Laure, vais-je aller d'abord chez mon bottier ou chez mon tailleur? Pourvu que mes affaires soient prêtes, mon Dieu! Que faire si ces gens-là ne m’ont pas tenu parole? Allons d’abord chez le tailleur. Dites-moi, mon cher, eh bien? — Monsieur, nous serons en mesure.
— Pensez que c'est à dix heures. — A neuf heures on sera chez vous. — Je compte sur vous; c’est très-grave, je ne puis me marier sans un habit noir : je n’en ai, comme vous savez, qu’un brun et un bleu. — Soyez tranquille.
— Je vous déclare que je ne le serai pas. — A neuf heures on frappera à votre porte. — Maintenant, chez le bottier.
Mes souliers? Je les attends. Il me les faut aujourd’hui; comment, voilà quinze jours qu’ils sont commandés! — On est très-pressé d'oûvrage en ce moment, et d'ailleurs ça ne pouvait pas être confié au premier venu ; je n’ai qu’un seul ouvrier auquel je donne Y ouvrage tout à fait soigné. — Vous me les promettez pour ce soir? — Ce soir ou demain matin à sept heures. — Bien sûr? — C’est comme si vous les aviez. ®
Le jour du mariage de Charles Reynold, Valinel se trouva à l’église auprès de madame de Sommery. 11 était grave et triste, et, au moment où l'orgue résonna sous la voûte, il fut saisi d’une telle émotion, que quelques larmes tombèrent de ses yeux. Le soir, au bal, Clotilde lui dit quelle avait remarqué son émotion. « Je suis sûre, ajouta-t-elle, qu’Alida aura pensé que vous étiez quelque amoureux de Zoé rebuté. — Non, dit Vatinel, mon cœur pleurait malgré moi toute ma vie manquée et perdue. Au moment où le prêtre a dit ces paroles du Christ : « L’homme quittera « son père et sa mère pour s'attacher à sa femme, » je n’ai pu m’empêcher de penser que, moi aussi, j’ai quitté mon père et ma mère pour mener une vie errante, triste, solitaire et à jamais sans amour. — Vous êtes bien jeune, monsieur, dit Clotilde, pour parler ainsi de l’avenir et pour croire que vous ne rencontrerez jamais une femme que vous puissiez aimer. — Quand je dis que ma vie sera sans amour, reprit Vatinel, je veux dire que je ne serai pas aimé; car, pour moi, mon cœur est rempli d’un amour qui ne s’éteindra qu’avec moi, ou plutôt qui me tuera. — Est-ce donc un amour tout à fait sans espoir, monsieur? — Oh! oui, madame, tellement sans espoir, que si celle qui en est l’objet venait à moi et me disait :
« Tony, je vous aime et je suis à vous, » je la repousse-
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rais en lui disant : « Laissez-moi; je 11 e veux pas de vous, « femme souillée et flétrie! »
Clotilde se mordit les lèvres et né parut pas très-fâcliée que Zoé vînt prendre son bras et l’emmenât dans une autre pièce.
zoé. Eh bien, chère Clotilde, voilà donc mon roman fini, sans avoir commencé. J’avais bien fait une tentative, mais elle m’a rendue trop malheureuse. J’ai trouvé dans ce qu’on nous a dit à l'église des choses qui n’ont rien de romanesque, mais qui m’ont rempli l’âme de pensées sévères et élevées d’un bonheur grave et calme que je ne soupçonnais pas. Embrasse-moi, ma bonne Clotilde, je serai heureuse. * * -,
« Oui, tu seras heureuse, répondit Clotilde; lu as épousé un homme qui ne croira pas avoir fait un sacrifice en t’épousant; tu es la femme d’un homme que lu aimes, et les devoirs si rigoureux pour d’autres seront pour toi un bonheur ineffable. Tu auras des enfants, car le ciel bénit les mariages d’amour : ce sont les seuls qu’il reconnaisse et qu’il sanctifie. Tu seras heureuse, Zoé. Tu ne seras tourmentée ni par l’ambition ni par la vengeance. Etre heureuse, c'est aimer et être aimée. Voilà ton devoir. »
Charles était ivre de joie; mais un nuage passait de temps en temps sur son visage. Plusieurs fois il se dirigea vers Robert, puis s’arrêta sans être allé jusqu’à lui et sans lui avoir parlé. 11 finit par prendre une résolution. « Robert, lui dit-il^ voulez- vous faire un tour de jardin avec moi? — Je vous rends grâce, mon cher ami; il fait trop froid. — C’est que j'ai un service important à vous demander. — C’est différent; je croyais que c’était simplement un plaisir que vous me proposiez. Je vais mettre mon manteau. Faites-moi donner un cigare. Mais est-il tout à fait nécessaire que ce soit dans le jardin? — Oui, il y a du monde partout, et je ne véux pas que ce que j’ai
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à vous dire soit entendu par d’autres que par vous. »
« Mon cher Dimeux, dit Charles Reynold quand ils furent descendus dans le jardin, je vais vous montrer la grande confiance que j’ai en vous; mais vous allez vous moquer énormément de moi. — Allez toujours. — Promettez-moi du moins que vous me garderez le plus profond secret. — Il paraît que votre confiance en moi est au fond de votre cœur sous un tas de petites défiances dont il faut la débarrasser pour qu'elle puisse sortir. — Non, mais... — Tant qu’à ne pas me moquer de vous, je puis vous promettre, si vous voulez, et si réellement la chose mérite la moquerie, de me contenter d’un sarcasme intérieur et latent dont vous-même ne vous apercevrez pas; pour la discrétion, je vous la promets. — Eh bien, dit Charles Reynold cherchant à diriger la promenade vers les allées sombres et les plus éloignées de la maison, dont les fenêtres jetaient de la clarté; eh bien, me voici marié.
— Oui. — Le maire et le prêtre ont fait leur état, je n’ai plus qu’à faire le mien. — Oui. — = Il est dix heures, j’esp .. je pense que madame ma tante va emmener sa fille dans une heure. — C’est très-probable. — C’est que je vous avouerai, mon cher Dimeux, que je ne me suis jamais marié. — Je l’espère bien, sans cela vous vous trouveriez dans une situation parfaitement prévue par le Code pénal.
— Oui, mais il y a des choses qui m’embarrassent. — Ce n’est rien; demandez à votre belle-mère quand elle emmènera sa fille, et suivez-les. — Ce n’est pas cela. — Vous m’effrayez, mon cher Reynold. — Ah ! voilà déjà que vous vous moquez de moi. — Mais non, vraiment. — Eh bien, je vais vous dire la chose sans détours. — Je commence à l'espérer avec d’autant plus de plaisir, qu’il fait froid, et avec d’autant plus de raison, que vous les avez épuisés
tous. — Je vous dirai donc... mais sans hésiter davantage... mon cher... Robert Dimeux... je vous dirai donc... sans préambule..,, sans tergiversations... que... mais vous vous rappelez la discrétion que vous m’avez promise. .. Je vous dirai alors... »
Ici Charles parla si bas, que je ne puis répéter ce qu’il dit.
« Mais, dit Robert, et Laure, dont vous me parliez hier?... — Plaisanterie, mon cher Dimeux. — Çl Julie, dont vous m’avez raconté de si bonnes histoires?... — Mensonges, mon cher Dimeux. — Et Anna, sur laquelle vous m’avez donné des détails si intimes?... — Vanteries, mon cher Dimeux. — Et Adèle, je crois, oui, c’est Adèle que vous l’appeliez, dont vous m'avez fait des descriptions si ravissantes, que j’avais presque envie de les vérifier?... — Invention, mon cher Dimeux. — Ce sont donc aussi plaisanterie, mensonge, vanterie et invention, que ces lettres, ces billets, ces rendez-vous, ces nuits passées dehors, ces maris jaloux, ces invasions par les fenêtres?... — Comme vous dites, mon cher Dimeux. plaisanterie, mensonge, vanterie, invention. »
Et alors Robert fit une question aussi bas que Charles avait parlé quelques instants auparavant.
Charles. Jamais.
robert. Jamais, jamais?
Charles. Jamais. . . ......
Robert. C’est très-drôle. „
CHARLES. Pour VOUS.
robert. Je ne vois pas où est le malheur pour vous à présent, mais enfin...
Charles. J’ai bien quelques théories, mais...
Robert parla bas assez longtemps.
Charles. Je vous remercie, mon cher ami.
robert. 11 n’y a pas de quoi; vos théories étaient excellentes. C’est tout ce que vous aviez à me dire?
Charles. C’est parbleu bien assez !
Robert. Alons, rentrons, je meurs de froid; vous m’avez tenu là un cigare tout entier. « .
Robert jeta la fin de son cigare et rentra le premier. Madame Reynold la mère lui demanda d’un air fort inquiet : « Où est mon beau-fils? — Il va venir, madame. — C’est qu’on n’est jamais tranquille avec des jeunes gens qui ont mené une vie si folle et si dissipée... »
Marie-Clotilde.
Tony Vatinel devint assidu chez Clolilde. Il était généralement silencieux. Un soir, cependant, on vint à parler de Trouville; il prit la parole et demanda à Clotilde si elle se rappelait bien la plage, et si elle se rappelait aussi les petits bois qui dominent la Touque, et les beaux couchers du soleil. « Vous rappelez- vous, madame, disait-il, ce jour où les pêcheurs rentrèrent par un si terrible coup de vent? » Et il fit de la tempête une description qui fit frissonner les auditeurs. « Vous rappelez-vous la colline, au mois de mai, couverte de joncs en fleurs comme d’un drap d’or? » C’était, ce soir-là, grande représentation au Théâtre-Italien. Clotilde était un peu fatiguée et n’y allait pas. Les trois ou quatre hommes qui étaient chez elle se levèrent. « Et vous, monsieur Vatinel, dit -elle à Tony, n'allez-vous pas au Théâtre-Italien? — Non, madame. — Vous le voyez, mes amis ne se gênent pas avec moi. Ce n’est pas un reproche que je vous fais, messieurs, allez-vous-en. Je suis naturellement ingrate, et je ne veux pas de sacrifices. Ne vous croyez donc pas obligé, monsieur Vatinel, de me tenir compagnie si vous avez mieux à faire. — Faut-il, madame, demanda Vatinel, me croire obligé de m’en aller? — Non. Vous n’aimez donc pas le spectacle? dit Clotilde à Tony
quand ils furent seuls. — Non, madame. — Ni la musique? — Non plus. — Je ne vous ai jamais vu danser. — En effet, je ne danse pas. — Ni jouer. — Ni jouer. — Ni causer. — Ni causer. — Qu’aimez-vous donc, alors?— Moi, madame, je n’aime rien. — C'est une plaisanterie! — J’aime la plaisanterie moins que toute autre chose; mais je comprends bien que ce que je vous ai dit a besoin d'explication. J'ai dans le cœur une grande et violente passion. »
Clotilde, à ces mots, s’embarrassa visiblement; Tony s’en aperçut et ajouta : « La femme que j’aime est uue jeune fille, vierge et ignorante, qui n’a jamais eu même un frère dont les lèvres aient touché son front. Deux fois seulement, et cela m’a tellement ému, que j'en pourrais dire le jour et l'heure; deux fois seulement mes doigts ont touché les siens; une autre fois, craintive, fatiguée, elle a abandonné un instant son corps sur mon bras, et j’en sens encore l’impression. Cet ange n’est plus, madame. »
Clotilde le regardait avec étonnement et avec défiance. Elle savait bien que c’était elle que Tony aimait, et tous ses souvenirs s’appliquaient à elle parfaitement. Tony continua : « Je sais, madame, dit-il, que llobert vous a montré mes lettres, et je saisirai celte occasion de vous les expliquer, parce que, un jour ou un autre, vous pourriez bien me chasser de votre présence et croire accomplir un devoir en agissant ainsi, et ce serait pour moi un grand malheur; car réellement je ne peux vivre que là où vous êtes. Donc, madame, je ne vous dirai pas : Je vous ai aimée et je ne vous aime plus. Ce n'est pas cela, ce n’est pas moi qui ai changé. J'ai aimé ce que vous étiez quand je vous ai connue, et je n'aime pas ce que vous êtes aujourd’hui. Non-seulement j’ai aimé ce que vous étiez alors; mais je l'aime encore. J’aime encore de toutes les forces de mon âme cette jeune fille dont je parle dans les lettres que vous avez lues; mais je ne la retrouve plus en vous.
Cependant vous êtes la seule personne avec laquelle je pourrais en parler. Robert est un moqueur, et je ne veux pas exposer à la moquerie un sentiment aussi profondément enfermé dans mon cœur. Cependant je ne puis parler que de cela. Si j’ai un peu parlé ce soir, c’est que parler de Trouville, de la plage, des bois où je l’ai vue, c’est pour moi parler d’elle et de mon amour. Ce n’est qu’à une femme que l’on peut parler d'un amour véritable, et il est peu de femmes auxquelles on puisse parler d’un amour qui n’est pas pour elles. Notre situation est tout à fait particulière. Vous seriez bien bonne de me permettre de vous parler quelquefois de celle que j’aime etqui n’est plus. »
Clotilde regardait toujours Vatinel avec attention; elle cherchait à découvrir dans les yeux, dans l'expression de son visage, dans le son de sa voix, s’il était de bonne foi en parlant ainsi, et s’il la faisait assister à quelque rêve d’un cerveau en délire, ou si c’était une façon très-alambiquée et d'un goût plus que médiocre de lui faire une déclaration d’amour.
Le résultat de ses observations fut que Vatinel était peut-être fou, que peut-être il se trompait lui-même, mais qu’à coup sûr il ne voulait tromper personne et qu’il était de la meilleure foi du monde.
« Monsieur Vatinel, dit Clotilde, j’imiterai votre franchise. Le hasard ou une petite perfidie de votre ami dont j’ignore le but vous a instruit d’une chose que je ne vous aurais jamais dite. J’ai été extrêmement touchée de cet amour si vrai que peignaient vos lettres pour mo... pour celle que vous aviez aimée, que vous aimez encore, ditesvous. Vous avez été malheureux, vous l’êtes peut-être encore. Je veux vous aider à vous consoler, et, en y consacrant mes soins les plus affectueux, je croirai accomplir un devoir : je suis heureuse de n'avoir pas à parler des barrières infranchissables qui se sont élevées entre nous. Soyons amis, nous parlerons de tout ce que vous voudrez,
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de cette Clotilde... qui n’est plus. — Vous avez raison, madame, répondit Vatinel, je ne l’appelle que Marie dans mon cœur, car elle s’appelait Marie, doux nom formé avec les lettres du mot aimer. Mais que vous disais-je d’abord'.' je vous disais que je n’aimais rien. Les goûts sont de la monnaie d’amour. Tout ce qui avait en moi quelque puissance d’aimer, môme le plus légèrement, tout est rentré dans mon cœur pour se réunir à l’amour que j’ai pour... pour Marie. Cet amour est comme le soleil, qui aspire jusque dans le calice des fleurs les plus petites gouttes d’eau pour les réunir en un nuage qui porte la tempête. — Monsieur Vatinel, dit Clotilde, je vous crois un homme bon et loyal, et je ne doute pas un instant que vous soyez parfaitement de bonne foi. Seulement, comme cet amour dont vous parlez est tout à fait en dehors des conditions humaines, il est possible que vous vous trompiez vousmême. Je ne sais trop comment vous dire cela. Rien de si ordinaire à une femme que de se refuser à croire qu’on l’aime. Mais il est moins ordinaire et moins commode de dire : « Vous dites que vous ne m’aimez pas, et je crains « cependant que vous ne m’aimiez. » C’est là une grande fatuité féminine*, mais j’aime mieux m’exposer à être un peu ridicule qu’à jouer un jeu qui nous amènerait peutêtre du malheur à l’un et à l’autre. »
Certes, moi, l’auteur, je ne prendrais pas sur moi ici de décider si Clotilde avait réellement la crainte qu’elle mettait en avant, ou si elle était un peu piquée de la préférence que donnait Vatinel à ce qu’elle avait été sur ce qu’elle était présentement. Je ne déciderai pas non plus si Clotilde n’était pas partagée par ces deux sentiments, et si elle aurait été plus capable de bien définir ce qui se passait en elle. Toujours est-il que Vatinel prit sa crainte au sérieux. Mais ce brave et digne jeune homme a si peu le sens commun dans toute cette conversation, que l’on n’ose pas trop être de son avis.
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« Madame, dit-il en se servant, pour lui être agréable et pour la rassurer, des sentiments qu’il était heureux de trouver dans son cœur, comment voudriez^vous que je pusse vous aimer? »
C'était réellement un singulier garçon que Tony Yatinel, un sauvage bien sauvage, et dont je suis honteux d’avoir à rapporter les discours.
Clotilde fit une petite grimace qui disait clairement qu’elle trouvait le personnage assez difficile et assez bizarre. 11 n’y fit aucune attention et continua :
« Comment voudriez-vous que je pusse vous aimer avec le cœur dont j’ai aimé Marie? Il n’est pas un des objets qui vous entourent qui ne me sera odieux; vous ne pourriez pas prononcer une parole, faire un geste qui ne m’inspirât de la haine! Si je vous aimais, j’aurais envie de vous tuer et de me tuer après! Vous qui avez un mari, un homme auquel vous appartenez, un homme qui restera avec vous quand je vais être parti, dans quelques instants! Ce salon, ces fauteuils, ces rideaux, vos vêtements, vos bagues, votre nom, tout me rappellerait que vous êtes souillée, que vous êtes à un autre! Oh' non! non! madame; plus j’aimais ce que vous étiez, moins je puis aimer ce que vous êtes! Plus j’ai aimé Marie, moins je puis aimer Clotilde ! Ce sont deux femmes dont l’une est morte, et, pour que je le croie mieux, vous n’avez rien gardé de Marie. Vous n'avez plus la même physionomie ni les mêmes gestes, vos cheveux sont arrangés autrement, vous avez plus d’embonpoint, votre voix a bien plus d’assurance ainsi que votre regard. Marie parfumait sa chevelure d’une odeur de violette qui semblait être son haleine. Vos cheveux, à vous, sentent je ne sais quelle odeur que sentent également les cheveux de cent autres femmes. Quelquefois, cependant, il vous arrive pour un instant, quand vous êtes éclairée de certaine façon, ou quand votre voix, prononçant certains mots, trouve certaines in-
flexions, il vous arrive de ressembler à Marie et de me la rappeler. Mais c’est pour moi comme une vision, comme une apparition qui s’évanouit aussitôt. 11 y a quelques jours, vous étiez par hasard coiffée comme se coiffait Marie, et, quand vous aviez la lôte penchée* vous lui ressembliez loul à fait. Mais qu’arrive-t-il alors? que je vous hais, et qu'il me semble presque que j’aime moins Marie. Vous voyez bien, madame, qu’il est impossible que je puisse vous aimer. Hors de ces idées, vous êtes charmante, gracieuse, spirituelle, pleine de tact et de finesse; mais vous n’auriez pas été Marie et je ne l’aurais pas connue, que je ne vous aimerais pas; car, par un hasard étrange, vos perfections mêmes sont des choses que je haïssais avant de vous connaître, et je suis sûr que si j'avais voulu tracer le portrait d’une femme selon mon cœur, il n’y a pas un trait qui vous eût ressemblé. »
De ce moment, Tony Vatinel vint voir Clotilde tous les jours. Quand elle était seule, il lui parlait du passé, de celle qu’il appelait toujours Marie; il lui racontait l'histoire de ses moindres sensations pendant tout le temps qu'ils étaient restés ensemble à Trouville; il n’avait rien oublié. 11 se rappelait pour chaque jour ce qu’elle avait dit et comment elle était habillée. « Ce jour-là, disait-il souvent, el.e avait une boucle de ses cheveux dérangée par le vent. Cet autre jour, elle avait un chapeau de paille orné d une branche de giroflée violette. » Mais, quand il y avait (juelqu un, il se renfermait dans un silence opiniâtre; et, quand Clotilde lui en faisait des reproches, il lui disait :
« Que voulez-vous que je dise? je n’ai rien à dire aux autres, et je ne sais même pas bien pourquoi il y a dos autres au monde. Je ne demande qu'une chose au ciel, dit-
il une autre fois ; c’est de vous trouver toujours seule, toujours disposée à m'entendre vous parler de Marie. Et je livrerais le reste de ma vie à qui la voudrait; mais il faudrait que j’eusse une confiance que je suis bien loin d’avoir; il faudrait que mon coeur pût se tourner vers vous avec celte certitude de vous trouver que les yeux ont à se lever au ciel. »>
Arthur n’avait pas compris à quel degré il avait blessé le cœur de sa femme la nuit du bal de l’Opéra. Le silence qu’avait gardé fdotilde lui avait paru une preuve de faiblesse et de soumission, et, au lieu de chercher à effacer l’impression de son injure, il crut qu'il pouvait tout oser. 11 exigea qu'elle offrît des excuses à Alida, et elle offrit desexcusesà Alida. Il voulut qu'elle reçût la veuve, et elle la reçut. 11 avait en fait d’autorité dans sa maison, dans laquelle jusque-là il ne s’était pas trop cru le maître, toute l'insolence d’un parvenu.
Pour qui aurait bien connu Clolilde et aurait vu son cœur à nu, Arthur se trompait lourdement. Du moment où Arthur avait reproché à Clotilde son introduction dans la famille de Sommery, la blessure qu’il lui avait faite était si profonde, que toute autre blessure ne pouvait aller au fond de la première et en toucher les bords, ni par conséquent exciter de la douleur. Elle avait conçu pour Arthur à la fois tant de haine et tant de mépris, qu’elle ne pouvait plus avoir, à l’égard de la veuve, même cette jalousie de la vanité que l’on éprouve pour l’homme que l’on aime le moins. De petites tracasseries d’intérieur, le refus de revoir Alida ou de voir la veuve, n’auraient pu contenter fdotilde, et elle trouvait un plaisir amer à voir s’accumuler les torts et les injures de M. de Sommery.
Tony lui témoigna une grande admiration pour son angélique douceur.
« Tony, lui dit-elle, je fais ce qu’on veut, et je ne me plains pas, parce que cela m'est égal; les grands intérêts absorbent les petits. Comme vous, j’aime à me reporter en arrière. Je n’attache que peu de prix aux intérêts de ma nouvelle existence; il me semble que cela ne me regarde pas, et qu’il s’agit d’une autre personne. Je crois que je redeviens Marie. »
Un soir, Tony Vatinel trouva Clotilde avec la coiffure qu’elle avait le jour qu’il l’avait vue pour la première fois. C’était la coiffure qu’elle portait à Trouville.
11 la regarda avec un intérêt plus marqué.
« A quoi pensez-vous/ lui dit-elle. — Je pense, répondit Vatinel, que je vais bien détester le premier qui entrera ce soir. — Je l'avais prévu, et j’ai défendu ma porte; excepté cependant pour mon mari. »
Tony fut très-fàché qu’elle eût prononcé ce mot. Mais il ne tarda pas à oublier cette impression. Clotilde avait re- pris ce parfum suave et fugitif de violette dont elle se servait autrefois. Tony la regarda et resta rêveur.
Ce n’était pas sans intention que madame de Sommery avait parlé de son mari. Vatinel paraissait le plus enchanté et le plus amoureux des hommes; il n’y avait rien d’impossible que dans la suite de la conversation il lui prît fantaisie de se jeter aux pieds de Clotilde ou de lui baiser la main; il pouvait également arriver qu’Arthur rentrât à ce moment. Un ne peut cependant dire à un homme tranquillement assis sur sa chaise : Ayez soin de ne pas vous jeter à mes genoux; ne vous animez pas trop, parce que mon mari pourrait rentrer. Il est cependant prudent de l’avertir, et Clotilde avait jeté le plus incidemment
possible la mention que son mari pouvait rentrer. « Trouvez-vous, dit Clotilde, que je ressemble à Marie? — O Marie ! s’écria Vatinel; tu es Marie, tu es tout ce que j’ai aimé et tout ce que j’aime. Marie ou Clotilde, je t’aime; je t’aiine comme tu étais et comme tu es. L’amour que j'ai pour toi est un culte auquel j'ai consacré toute ma vie. Depuis longtemps l’amour a remplacé le sang dans mes veines. 11 y a des gens qui marchent, il y en a qui travaillent, il y en a qui font des projets et des rêves; moi, je vous aime, et je ne fais pas autre chose. — Et moi aussi, dit Clotilde, Vatinel, je vous aime. Mais, écoutezmoi bien, mon ami. J’ai à vous entretenir d’une chose triste dont nous ne reparlerons jamais. Je suis mariée, je suis la femme de M. de Sommery. Vous ne voudriez pas plus que moi d’un odieux partage. Je ne serai jamais à vous. Nous continuerons à vivre dans le passé. Mon cœur seul vous appartiendra, mais il vous appartiendra aussi sans partage. J'aurai en vous la plus grande confiance. Mais, si vous en abusiez un instant, je cesserais de vous voir, parce que ma résolution est immuable. Acceptezvous ce pacte, ce pacte d’amoür pur et fraternel? — Je l’accepte, dit Tony, et j’y serai lidèle. Vous avez raison, d’ailleurs, je ne voudrais pas d’un partage dont la seule pensée m’inspire de l’horreur. Nos âmes sont à jamais unies. — Mon ami, dit Clotilde, vous êtes ému, votre teint est animé et vos yeux étincellent, nous sommes seuls; je ne veux pas qu'on nous trouve ainsi : allez-vous-en. Il ar rive souvent que nous ne pouvons nous parler. Il est rare que je puisse ainsi vous consacrer toute une soirée. Fiezvous-en à mon cœur; je referai ce bonheur pour nous aussi souvent que je le pourrai. Quand ce sera impossible, vous ne vous plaindrez pas, et vous ne m’en voudrez pas; vous n’oublierez pas que je souffre autant que vous de notre séparation. Mais rien ne nous empêchera de nous écrire. Vous enverrez vos lettres à ma femme de cham-
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bre, sans adresse. Maintenant, Tony, bonsoir. Je vous aime : emportez ce mot pour vous tenir compagnie. Donnez un baiser fraternel sur mon front »
Tony s’avança pâle et tremblant, et se pencha sur Clotilde. 11 posa ses lèvres sur son front blanc. Tout disparut â ses yeux; et, quand il se releva, son âjne tenait plus au front de Clotilde qu’à ses lèvres à lui. 11 chancela et s’appuya sur un meuble; puis il partit en courant.
Robert Dimeux de Fousseron à Tony Yalinel.
v « Fousserou.
« Voici faites, mon cher Tony, les réparations à notre château de Fousseron. Pierre Meglou m’avait alarmé, il ne s’agissait que de quelques tuiles à remettre. Le mois d’avril va finir, et avec lui le froid, la neige et la pluie; je suis sûr qu’à Paris on s’étonne cette année, comme tous les ans, qu’il fasse mauvais au mois d’avril.
« Le temps s’est tout à coup radouci, les sureaux et les sorbiers sont en feuilles et seront bientôt en fleurs ; les églantiers de mes haies ont déchiré l’enveloppe qui emprisonnait leurs feuilles dans les bourgeons. Tout le jour le ciel a été gris, mais à cette heure, deux heures avant de se coucher, le soleil a remporté la victoire sur les nuages, le printemps commence. Une petite fauvette grise à tête noire chante sur la plus haute branche d’un de mes pommiers. Il y a presque un an qu'on n’a entendu cette voix pleine et vibrante. La voix de la fauvette, c’est aussi printanier que la première violette qu’on trouve sous la mousse; mais cela vous remue encore plus le cœur ; quelle touchante chanson ! Charmant héraut qui annonce que la fête de la nature commence ; que le soleil et les frais ombrages, et les fleurs et les amours, vont reparaître. Douce
chanson qui réveille les pensées du printemps endormies dans le cœur comme les pâquerettes étaient cachées sous la terre noire, et qui refleurissent avec elles.
« Viens ici, mon Vatinel, viens avec moi voir fleurir nos pommiers. Que fais-tu à Paris? Tu m’as donné de ne pas aimer madame de Sommery des raisons auxquelles j’ai dft me rendre. Paris s'attriste, les gens qui ont dépensé trop d’argent à Paris pendant l’hiver ont déjà fait comme moi, ils ont fait semblant de prendre un moineau pour la première hirondelle, et ils sont partis pour la campagne; la saison du Théâtre-Italien est finie ; viens voir fleurir nos pommiers.
« Robert. »
Tony Vatinel à Robert Limeux de Fousseron.
« Ah ! Robert, que me font maintenant le printemps, et les pommiers, et la nature? Hélas! je crains de trouver dans mon cœur un bien plus mauvais sentiment que cela ; sans le besoin que j'éprouve de l’écrire, de te parler, de te dire ce qui se passe, j’aurais peut-être fait le blasphème d’ajouter: Que me fait l’amitié?
« Ah ! oui, je t'avais donné de bonnes raisons de ne pas aimer Clotilde ; je m’en étais donné de meilleures encore ; je me trompais moi-même comme je te trompais. Je l'aime, Robert, plus que je ne l'ai jamais aimée.
« Et vois-tu, maintenant, Robert, je suis perdu. Je ne puis plus être désillusionne, comme on dit, car je l’aime couverte d'opprobre, souillée, flétrie, je l’aime infidèle, je l’aime prostituée. Cherche donc maintenant à me guérir! Ou plutôt maintenant je n'ai plus d'idées, ni du bien ni du mal; le bien, c’est ce qu'elle est, c'est ce qu’elle fait, quoi qu elle soit et quoi qu elle fasse. Le mal, c e>t ©
reste. Quand je suis revenu, il y avait des choses que je n’aimais pas, il y en avait d’autres que j’avais en horreur et en mépris. Je suis arrivé, j’ai revu Clotilde, je l’ai revue formée de toutes ces choses-là.
« Eh bien, aujourd'hui, ces choses-là, je les aime. Clotilde est décolletée, je trouve à cela des excuses ; que disje? je blâme en dedans de moi les femmes qui ne le sont pas. Clotilde tutoie son mari, elle le tutoie devant moi, je rougirais de te dire les misérables raisons que j’ai imaginées pour trouver cela parfait. Je dis misérables, parce que je parle à ton point de vue; car moi je suisconvaincu. Clotilde parle haut, parle de tout, je trouve cela ravissant; Clotilde a un mari auquel elle veut que je donne la main; autrefois j’appelais cela une lâcheté, une perfidie, une trahison. Non, je remplirais dix pages d’une justification que je trouve suffisante et complète.
« Je ne sais plus rien, je n’attends pas qu’elle agisse ou qu’elle parle pour savoir si ce qu’elle dit ou ce qu’elle fait est bien. Non, j’attends qu’elle agisse etqiVelle parle pour savoir ce qu’il est bien de faire et de dire.
« Je vais au spectacle; je trouve d’une sauvagerie ridicule de fuirle monde. Sa toilette, sa coiffure, sont celles qui me déplaisaient autrefois, ce sont les seules que je trouve bien aujourd’hui ; et je trouve ridicules les femmes qui ne sont pas coiffées et habillées comme elle.
« Mais à quoi sert de te dire tout cela, tout n’est-il pas compris dans ces mots :
« J’aime Clotilde en sachant que chaque matin elle sort des bras d’Arthur de Sommery !
« J’aime la honte, j’aime l’opprobre, j'aiine la fange, si Clotilde est dans la funge,dans l’opprobre et dansla honte !
« Robert, je suis perdu.
« Oh! goûte seul ces douces sensations du printemps, mon cœur est plein, il n'y a de place pour rien.
« Je ne peux plus rien faire qu’aimer, qu’adorer cette
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femme, que je trouverais hideuse si j’avais une seconde de bon sens; je l'aime, et j’en meurs.
« Ah ! quand je n'aimais que celle que j’appelais Marie, celle que, tu avais bien raison, j’avais parée de charmes trouvés dans mon âme; alors on pouvait me guérir, parce que, en regardant de près, aucune femme ne m’aurait tenu les promesses que je faisais faire à celle-là sans la consulter. Mais maintenant Clotilde, mariée, abandonnée sans amour à Arthur de Sommery, Clotilde est ce que ma raison trouve de plus infâme; et je l’aime, et je consentirais â mourir dans uneheure seulement pour baiser ses pieds nus.
« Tony. »
Tony Vatinel à madame île Sommery.
« Je viens de parler une heure seul avec vous, et je vous quitte pour vous écrire. Et que vais-je vous écrire? Tout â l'heure il me semblait que la voix et les yeux réunis ne pourraient vous dire ce que j'éprouve. Que fera ce morceau de papier?
« Pendant le temps que nous sommes restés ensemble, vous avez laissé vos deux mains dans les miennes; puis, vous m'avez donné votre main â baiser; celle que vous me donniez était la main gauche. Je n’ai pu m’empêcher de la repousser et de prendre l’autre. Vous avez cru que c’était à cause de votre alliance, et vous m'avez fait voir que, depuis que vous êtes Marie, vous avez substitué â cet anneau qui contenait deux noms, Clotilde et... l’autre, un simple anneau sans inscription. J’ai été bien reconnaissant de ce que vous avez fait là, chère Marie, mais je n’en ai pas moins continué â ne baiser que votre main droite, et je suis parti.
« C’est que, chère Marie, je suis bien avare de vous. Et,
pensez-y, j'ai si peu de vous, que je n'ai pas cette avarice de l’homme riche dont on rit, mais j'ai l’avarice du pauvre qui défend sa vie. Un de ces hommes qui vous entourent vous avait, en vous quittant, baisé cette main gauche. Je comprends qu'avant notre rencontre vous vous soyez soumise, sans y penser, à cette formule banale. Mais aujourd'hui qu’il y aim homme qui vous adore, un homme qui vous donne toute sa vie, sans restriction aucune ; aujourd’hui que vous ne pouvez lui donner que ces légères faveurs, elles ont pris une telle importance que, vous devez, comme je le fais, moi, les estimer comme un trésor inappréciable, et que vous ne devez plus penser que cela puisse servir à une simple formule de politesse.
« Et ce même homme qui vous a baisé la main vous avait auparavan t parlé à l’oreille, et vous avez souri en rougissant. Si vous saviez que de haine cela éveille dans mon cœur ! Cependant, je le crois dans d’autres moments si plein d'amour, qu'il ne peut contenir autre chose. Il faut que cette haine soit de l'amour empoisonné, car elle a, comme l’amour, ce désir vague de saisir et d’étreindre. C’est un mélange d’amour et de haine que je ne puis exprimer que par l’idée de caresses qui vous tueraient, d’étreintes dans lesquelles je vous étoufferais.
« Je vous hais d’un mot qu'on vous adresse; je vous hais d’un désir que vous inspirez ; je vous hais d’un sourire que vous donnez aux paroles des autres, d'un regard qui me semble un peu prolongé. Rien ne m’échappe, je vois tout, je vois plus que tout.
« Comme je vous hais ! et comme je vous aime! La jalousie est un poison composé de toutes les passions les plus violentes, de toutes ces passions dont la moindre remplit la vie d'un homme et le dévore sans le tuer, comme le vautour de la Fable.
« La jalousie est un mélange de l'amour, de la haine, de l'avarice et de l’orgueil.
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« Et, quand je vous dis que je souffre, croyez-moi, Marie, et surtout pensez que je n’exagère jamais rien ; que j’ai plutôt de la propension à atténuer ce que je sens quand je l’exprime en paroles; ou plutôt ce que j'éprouve pour vous, et que je n’éprouve rien que pour vous, a une telle violence, que les paroles ne peuvent le peindre. Pensez qu’il ne faut pas appliquer à mes paroles cette échelle de réduction qu’il est prudent de faire subir à celles de presque tout le monde.
« Par le mal que vous me faites, Marie, jugez de tout le bonheur que vous pouvez me donner.
« Mais comment se fait-il que depuis que vous m’aimez rien n’ait changé ni dans vos manières, ni dans vos habitudes? Quand nous sommes seuls et qu’il nous survient quelque importun, cela ne vous coûte rien de reprendre le ton de la conversation ordinaire. Vous avez avec quelques personnes un air de familiarité habituelle qui me désespère. C’est tout mon peu de bonheur que vous divisez ainsi et qu’on me vole. Qu’on abandonne ainsi sa vie au pillage quand on n’en sait que faire, je le conçois ; mais maintenant, il faut leur reprendre tout ce que vous leur donniez et le garder pour moi. Pensez que la moindre parcelle de vous est pour moi un trésor que je voudrais enfermer dans mon cœur et dérober à tous les regards.
« Encore une chose qui me choque au plus haut degré. A chaque instant quelqu’un de votre société a avec vous un échange de paroles auxquelles je ne puis rien comprendre. 11 y a entre vous et certaines gens des langages mystérieux, des choses dont vous êtes et dont je ne suis pas.
« Ah ! Marie, que je vous aime !
« Je vous le répète, Marie, quand je vous montre ainsi ce que je souffre, c’est pour vous faire bien comprendre tout ce que vous pouvez me donner de bonheur.
« Ton t. »
Clotilde de Soinmery à Tony Yatinel.
« Vous êtes fou, Tony, et vous me faites peur. Il y a donc une triste nécessité qui oblige l’homme à souffrir, puisqu’il se forge lui-même des sujets de chagrin quand le sort semble s'obstiner à lui en refuser de réels.
« Quoi ! ce n’est pas assez que je vous donne mon coeur tout entier; ce n’est pas assez que vous soyez devenu le plus cher ou plutôt le seul intérêt de ma vie; ce n’est pas assez que mes journées et mes nuits s’emploient à préparer et à amener les quelques instants que je peux passer avec vous? Vous voulez encore que je change mes habitudes et mes façons d’agir ! Savez-vous ce que vous me demandez là, Tony? Rien autre chose que ma perte et notre séparation éternelle. Ces changements que vous exigez de moi, et que je désire plus que vous peut-être, savez-vous ce qu'ils produiraient ? Rien autre chose que de faire rapprocher leur date et celle de votre entrée chez moi. Et, une fois qu’il serait établi que j’aime quelqu’un, tous ces hommes qui m’entourent, qui se maintiennent l’un l’autre, et que je maintiens moi-même par l'absence de préférences, ces hommes s’en iront et deviendront mes ennemis. On veut bien être amoureux inutilement d'une femme que personne n'a, parce que dans son amour-propre on la déclare insensible ; mais, le jour où ils croiront que j’ai fait un choix, ils deviendront mes ennemis, je vous le répète, et ils me perdront dans le monde.
« Et à quel titre vous recevrai-je quand je ne recevrai plus les autres?
« D’ailleurs, ce que je fais, ce que vous croyez à tort quelque chose, je le fais pour tous. Vous savez ce que je ne fais que pour vous. Vous vous plaignez, vous êtes ja-
loux. Voulez-vous donc changer votre sort contre celui du plus favorisé d’entre eux? Toutes ces choses dont vous vous blessez sont les choses les plus simples, et elles vous choquent, parce que vous n’allez pas dans le monde ; tout vous étonne, parce que vous n'avez rien vu. Je vous parais légère, n’est-ce pas? Eh bien, dans le monde je passe pour pousser la réserve à l’excès, et l’on me traite de prude. Je vous le dis encore, Tony, vous ôtes fou, et la folie mé fait plus de peur qu’elle ne m'intéresse. Vous me récompensez mal par des menaces des dangers que je cours et de la tendresse que je vous porte.
« ('lotii.de. »
Tony Yalinel à madame de Sommery.
« Moi, vous menacer, grand Dieu ! Et de quoi est-ce donc que je vous menacerais, vous qui avez ma vie dans votre volonté ; vous qui me faites vingt fois dans une heure mourir ou revivre d’un mot ou d’un regard ? Je souffrais, j’ai demandé des consolations à votre cœur ; ai-je donc eu tort? A qui aurai-je recours maintenant, puisque je vous irrite quand je vous dis que je souffre; mais ma lettre était pleine d’amour, je n’avais que de l’amour dans le cœur en l'écrivant; mais vous ne l'avez donc pas lue? Comment ! vous n’avez pas compris ma lettre’ Mais je vous aime!... je vous aime, entendez-vous... je vous aime... Quoi que j’écrive, que je dise... cela signifie toujours : Je vous aime...
« Je n'ai pas écrit un mot de ce que vous avez lu dans ma malheureuse lettre ; je ne me rappelle plus ce que j’ai écrit, mais je n’ai pas besoin de me rappeler, je sais bien, je sens bien qu’il n’y avait que de l’amour ..
« Vous pensez que je juge mal certaines choses parce
que je në connais pas le monde; mais n’est-il pas possible que ce soit vous qui les jugiez faussement parce que vous avez été toujours dans le monde?
« La seule raison que vous me donneriez serait celle-ci : que je ne serais pas choqué des choses dont je me plains si j’allais dans le monde, parce que l’habitude de voir ces mêmes choses faites par tous me les rendrait indifférentes. Voilà ce que vous voulez dire.
« Mais il y a des pays où on mange les hommes : il est probable que l’habitude fait trouver cela fort naturel aux habitants de ce pays-là; croyez-vous qu’un étranger fût très-injuste de s’en choquer un peu?
« En tout cas, il y a un jugement sans appel.
« C’est celui de l’amour: ce qui blesse, à tort ou à raison, l’homme qui vous aime comme je vous aime, est un tort, est un crime.
« A tort ou à raison, ce qui m'inquiète, ce qui me décourage, ce qui me fait douter de l’avenir, du présent, du bonheur, de votre tendresse, qui est pour moi la vie, tout cela est mal , quel que soit d’ailleurs le jugement qu’en porte le monde.
« J’aurais depuis cinquante ans l’avantage d’être dans le monde, avantage que je partagerais avec un assez grand nombre d’imbéciles, je ne me soumettrais à rien de ce qui m’arrive douloureusement au cœur, à rien de ce qui excite ma jalousie, à rien de ce qui vous fait moins à moi.
« Eh ! que donne donc le monde, en échange des sacrifices qu'il impose?
« Tony. »
Clolilde de Sommery à Tony Vatinel.
« Ce que donne le monde? une considération sans laquelle vous-même, peut-être, vous ne m'aimeriez pas.
(Ces lignes étaient effacées dans la lettre de Clolilde. Elle avait pensé sans doute que Tony l'aimerait sans le respect du monde, lui qui l’aimait sans... sans l’estimer lui-même; car, dans les idées de Vatinel, le mariage de Clotilde, mariage pour un nom et pour une fortune, était une honteuse prostitution. La lettre n’avait donc de lisible que ces mots : )
« Venez tout de suite, je n’ai qu’une minute à être seule.
* Marie. »