‹ Histoires normandes Alphonse KarrChapitre 18 sur 37 · XVII I · texte numérisé non relu

XVII I

Tony arriva en toute hâte chez Clotilde. Elle était couchée sur un divan de soie, il ne pénétrait qu’un faible jour dans la chambre. « Tony, lui dit-elle, vous avez tort, car je vous aime. J’ai voulu vous faire enlencfre ces paroles ; j’ai pensé que ma voix entrerait mieux dans votre cœur que des caractères sur du papier. Maintenant, allez-vousen après avoir posé vos lèvres sur mes yeux, que vous avez fait pleurer, et qui seront rouges ce soir pour ma soirée, la dernière. »

Tony s’en alla, heureux et insensé.

Pour quelqu’un moins amoureux que Tony Vatinel, il eût été facile de voir que Clotilde ne négligeait rien pour exalter sa passion et le tenir dans la dépendance la plus absolue. Clolilde, de son côté, croyait avoir jeté au dehors d’un seul coup tout ce qu’il y avait d’amour dans son coeur, avec les émotions qu’elle avait ressenties à Trouville, émotions qui ne s’étaient jamais renouvelées dans sa vie.

Elle en avait conclu que, pour certaines organisations,

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l’amour est la fleur de lame qui doit s’effeuiller au vent pour faire place aux fruits qui mûrissent lentement. Aussi n’avait-elle nullement redouté de jouer avec l’amour, par lequel elle se croyait invulnérable. D’ailleurs, une autre passion, exclusive autant que l’amour, la haine, s'était emparée de ses facultés. Néanmoins, il y avait des moments où cette passion si vraie et si profonde de Vatinel la touchait au fond de l’âme et lui faisait craindre que l’amour fût contagieux. Puis elle se rassurait en se rappelant qu’elle avait payé son tribut, et en pensant que l’amour, comme la petite vérole, ne s'attrape pas deux fois.

A peine était- elle rassurée, que Tony Vatinel tirait de son coeur quelqu’une de ces paroles puissantes qui ouvraient le sien invinciblement, comme les paroles mystérieuses: « Sésame, ouvre-toi, » ouvrent, dans les Mille et ime Nuits, la gorte de la caverne à l'heureux Ali-Baba.

Arthur, de son côté, grâce aux suggestions d’Alida Meunier, ne tarda pas à remarquer que Vatinel ne sortait guère de sa maison, qu’il ne jouait pas, ne causait pas, et regardait beaucoup Clotilde. D’abord, il en tira cette conclusion que Vatinel était amoureux de sa femme. Mais Tony Vatinel était si peu conforme à l'idée que se faisait Arthur d’un séducteur; il paraissait aux yeux d’Arthur si fort au-dessous de lui-même, Arthur, par la figure, le ton, les manières, l’esprit et l’élégance, qu'il ne peqsa pas d'abord à s’en inquiéter. Mais bientôt, toujours adjuvante. Alida, il trouva impertinent qu’un semblable monsieur eût, môme sans aucune chance de succès, le désir et l’espérance de tromper un homme comme lui et de lui enlever sa femme. Quand Tony était sorti, il faisait sur lui des plaisanteries qu’il ne pouvait s’empêcher de mêler d’un peu d'amertume. Clotilde ne les relevait pas et semblait

ne pas les entendre. Mais cela n’apportait à Arthur qu'une satisfaction personnelle, sans être désagréable à Tony, qui l'ignorait; aussi bientôt, soit qu’il prît subitement à M. de Sommery une recrudescence de tendresse pour -ce qu’on voulait lui enlever, soit qu’il voulût blesser Tony, il manifesta pour sa femme, devant tout le monde, un amour extrêmement exigeant. Il sortit même des manières de bonne compagnie qu’il avait d’ordinaire (le pauvre garçon ne les avait pas choisies, il n’en avait jamais vu d’autres), et se permit, en paroles, diverses allusions aux détails de sa félicité conjugale, et. en action, des caresses pour lesquelles il semblait que son impatience ne lui permît pas d’attendre le départ de ses visites.

C’était surtout quand Yatinel se trouvait seul en tiers avec eux, ce qui arrivait souvent, parce que l’on commençait à partir beaucoup pour la campagne, qu'il pouvait se donner le plaisir d'être désagréable à Tony sans s’exposer à paraître un rustre à des personnes dont il redoutait l’opinion; il embrassait sa femme, il mettait sa tète sur son épaule. Tony, pendant ce temps, changeait de couleur, et haïssait Clotilde autant qu'Arthur. Un jour, Arthur alla jusqu’à vouloir asseoir sa femme sur ses genoux. Clotilde se releva rouge et confuse, et fut quelque temps sans oser lever les yeux sur Tony Vatinel. Cependant, Arthur étant sorti un moment du salon, elle dit à Tony : « Ne manquez pas en sortant de lui tendre la main comme de coutume. — Moi ! dit Tony, je le hais, et, si je tenais sa main dans la mienne, je la briserais. — Avant-hier, vous êtes parti, dit Clotilde, sans lui donner la main, et il l’a remarqué. Cette action de mauvais ton qu’il a faite aujourd’hui en est une preuve. Vous m’avez effrayée; vous êtes devenu pâle comme un mort. 11 ne peut manquer de l’avoir vu comme moi. — 11 arrivera ce qu'il pourra, reprit Vatinel; mais je ne donnerai pas la main à l’homme que je hais le plus au monde. — Belle et noble haine, en effet, interrom-

pit Clotilde, dont les effets retomberont sur moi ! Pourquoi ne lui dites-vous pas alors que vous m'aimez et que je vous aime? Je vous assure que cela ne serait pas beaucoup plus clair, et ne m’exposerait pas davantage à tous les ennuis d’une guerre intérieure. Tony, vous tendrez la main à Arthur quand vous vous en irez. »

Le pauvre Tony obéit. Et Clotilde, quand il partit, regarda avec une joie cruelle la haine qui éclatait en feu sombre dans ses yeux presque sanglants.

Quoique M. Arthur de Sommery ne se fît pas à lui-même l’injure de redouter Tony Vatinel, sans s’en apercevoir il commença à rester un peu plus chez lui. Il ne perdait pas une occasion de faire paraître Tony ridicule aux yeux de Clotilde.

« Ma chère Clotilde, lui disait-il, tu ne t'aperçois pas des plaisantes figures que fait le fils de M. le maire. Ses yeux ne te quittent pas un moment, et il rougit ou pâlit d'un mot que lu prononces. » Ou : « J’ai vu peu d’habits aussi mal faits que celui de l’héritier présomptif de la mairie de Trouville. » Ou : « Certes, je ne suis pas jaloux (il y a des maris qui croient faire beaucoup de plaisir à leurs femmes en leur disant : Je ne suis pas jaloux; comme si : Je ne suis pas jaloux ne signifiait pas : Je ne suis pas amoureux; comme si : Je ne suis pas amoureux n’était pas la chose la plus injurieuse qu’on pût dire à une femme); je ne suis pas jaloux, disait Arthur de Sommery, mais réellement, ma chère amie, d 'autres ne sauraient que penser de te voir souffrir ainsi les assiduités et les airs de ce monsieur, » etc., etc.

Un des meilleurs procédés pour faire les affaires d'un amant est celui que tout mari se hâte d’employer avec le plus grand soin ; à savoir, de parler dudit amant avec in-

jures et mépris. Les femmes se croient obligées à réparer l 'injustice des maris, et cela les place vis-à-vis de l’amant dans une situation de miséricorde et de protection qui leur plaît infiniment, et qu’elles payent quelquefois un peu cher aux dépens des maris.

Clotilde, avait la prétention, à ses propres yeux, d’être une femme forte et maîtresse d’elle-même. Aussi, quand elle se sentait dans le cœur quelque chose de tendre pour Tony Vatinel, s’en donnait-elle à elle-même quelque excuse. D’autres fois, il s'établissait en elle des discussions et des conflits assez semblables à des séances parlementaires.

Séance du...

« Clotilde, disait Clotilde à Clotilde, tu m'inquiètes. Serais-lu donc amoureuse?

— Clotilde, répondait Clotilde à Clotilde, tu es folle.

— Cependant, ma chère Clotilde, quand il n’est pas là, tu es inquiète, agitée; en vain tu prends une tapisserie ou un livre, ou tu causes; quoi que lu fasses, tu ne fais pas autre chose que l’attendre.

— Tu prends, ma chère Clotilde, la préoccupation de ma juste vengeance pour une préoccupation amoureuse.

— Cependant, ma chère Clotilde, son regard te trouble, sa voix touche et fait vibrer certaines cordes dans ton cœur.

— Cela m’émeut, ma chère Clotilde, comme m’émeut une tragédie ou un roman.

— Le jour qu'il l’a baisée au front, tu as singulièrement frissonné. Et que de soins tu prends pour lui plaire, ma chère Clotilde!

— Tu confonds ma haine pour Arthur avec un prétendu amour pour Vatinel, ma chère Clotilde!

— Je crains, ma chère Clotilde, que tu ne les confondes toi-même, et que tu ne haïsses d’autant plus Arthur que tu aimes un peu Vatinel.

— Mais, ma chère Clotilde, vois donc quel art j’emploie contre lui, avec quelle "froide habileté je l'enchaîne, comme je marque d’avance le pas que je lui laisserai faire, et comme il n’en fait jamais deux; comme je calcule, comme je prépare et comme je conduis tout; comme j’excite à la fois sa haine pour mon mari et son amour pour moi! Non, Clotilde, ce sang-froid n’appartient pas à une femme amoureuse.

— Mais pourquoi as-tu été choisir pour l’exécution de ton dessein précisément un homme qui t’a un moment, tu ne peux le nier, inspiré un vif intérêt?

— Parce que c’est un homme que je connais, un homme d’une grande énergie, et un homme qui n’a d’autre passion, d’autre ambition que l'amour, parce que c’est un fanatique, que les fanatiques deviennent rares, et que je n’en ai jamais rencontré d’autre que lui.

— Mais... .

— D’ailleurs, mes plans ne sont pas ceux d’une femme amoureuse; je ne serai jamais à Tony Vatinel.

— Du plan à l’exécution...

— Ceci n’est point parlementaire, Clotilde.

— Je te dis, Clotilde, que du plan à l’exécution...

— La séance est levée. »

ltobert était revenu. Comme, un jour de la semaine, chez madame de Sommery,on parlait politique, à cause de la présence de son mari, elle s’était enfoncée dans son grand fauteuil de velours et neprenait aucune part à la conversation. On était alors dans toute la ferveur de celte opposition qui a fini par renverser le trône de France,

opposition dont peu de personnes savaient le secret et le but. 11 n’était pas un homme, ayant donné des preuves d'incapacité dans le gouvernement de sa maison, composée d une femme, d'un enfant et d'une domestique, qui ne se crût capable de gouverner parfaitement la France. Robert ne discutait jamais qu’avec Tony, parce qu’ils étaient de bonne foi l’un et l'autre, et qu'ils pouvaient se dire leur pensée tout entière. « Aussi, dit-il, messieurs, en fait de gouvernement et d'opposition, je suis de l’avis de cette vieille femme, qui priait à Syracuse, dans le temple de Jupiter, pour la conservation des jours de Denis.

« — Ma bonne, lui dit lejlyran, qui peut vous engager à prier pour moi ? — ilélas! dit la vieille, Votre prédécesseur était bien méchant, et j’ai prié Jupiter de nous délivrer de lui; mes vœux ont été exaucés, mais il a été remplacé par vous, qui ôtes bien plus méchant qu’il n’était encore ; qui sait comment serait votre successeur? »

Tony Vatinel n’avait pas prononcé une syllabe depuis le commencement de la soirée. Mais il entendit Arthur de Sommery parler de la royauté. Tony se sentit bien heureux de ne pas être de l’avis d'Arthur. Il éleva la voix, et l'étonnement de l’entendre parler, la -puissance impérieuse de son organe, lui donnèrent quelques instants de silence et d'attention.

« Eh! mon Dieu! dit Tony Vatinel, lui avez-vous donc laissé prendre quelque chose, à cette royauté, que l’on puisse aujourd’hui lui enlever et lui prendre? Ne la voyezvous pas se draper péniblement dans les derniers lambeaux de la pourpre que lui arrachent par morceaux les ambitions subalternes; et de tous les haillons, les haillons de pourpre ne sont ils pa3 les plus tristes et les plus misérables? Ne voyez-vous pas les rois ne dépasser plus les sujets que par la grandeur de leurs infortunes et de leurs humiliations, et n’avoir conservé de leur élévation que le funeste privilège de tout ce qui est élevé, d’attirer la fouit

dre? Ah! telle que vous l’avez faite, la royauté est un triste spectacle, qui fait faire une déplorable comparaison entre ce quelle était autrefois, pompeuse et magnifique, entourée de ses nobles, fidèles et vaillants barons, et ce qu’elle est aujourd'hui que le trône de France est un fauteuil, la couronne une métaphore, et les vassaux des avocats lâches et insolents, qui veulent être ses maîtres. Aujourd’hui vous avez mis sur le trône le roi des tragédies et des mélodrames ; ce tyran farouche, auquel tout personnage a le droit de débiter trois cents vers d’injures, dont la moindre vous ferait casser la tète par un commis en nouveautés. On a essayé de guillotiner les rois et de les exiler ; mais cela ne pouvait être une habitude, il passait des générations entières qui étaient obligées de s'en refuser la joie. Aujourd’hui vous avez un roi constitutionnel, un roi qui n’a ni force, ni volonté, ni action; un roi qui, si le feu prenait à la France, comme à la maison de certain philosophe, serait forcé de dire comme lui : — Cela 11 e me regarde pas, je ne me mêle pas des affaires de ménage; dites-le à la Chambre des députés. Un roi qui n’a pas plus de puissance que le roi des échecs, mais avec cette différence : que dames, fous, cavaliers, tours et fantassins se font prendre et tuer pour le roi des échecs, tandis que fantassins, cavaliers, fous et tours se retournent contre le roi constitutionnel. Un roi pour lequel le mot régner n'est plus qu’un verbe auxiliairje comme est ; et qui règne comme une corniche règne autour d’un plafond. Au premier abord, on croirait que l’on ne veut plus en France de la royauté et que tous les efforts tendent à la détruire. Il semble qu’on commence par inventer un roi qui ne fait rien, qui n’est bon à rien, pour arriver à cette conséquence : Puisqu’il ne fait rien, pourquoi en avoir un ? il semble qu'on ait dit ; Faisons du trône un fauteuil, puis nous arriverons à brûler le fauteuil, et alors on vous dirait . Finissez-en ;

Mettez une pierre à la place,

Elle vous vaudra tout autant;

mettez sur le trône un (le ces bustes (le plâtre bronzé dont vous décorez les mairies et les foyers des théâtres. Faites empailler le premier roi qui mourra et conservez-le sans en élire d’autres. Mais ce n’est pas cela, ou ne veut pas tuer la royauté; qui insulterait-on d’une manière aussi amusante, 'aussi audacieuse en apparence, aussi peu dangereuse, en réalité? On couronne aujourd’hui un roi comme on a couronné le Christ d’épines. On l'intitule roi comme on l’intitula

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