‹ Histoires normandes Alphonse KarrChapitre 19 sur 37 · I. PL R. I · texte numérisé non relu

I. PL R. I

lesus Nazareth rex fudeorum,

Jésus de Nazareth, roi des Juifs,

pour que chacun vienne le frapper, lui donner des soufflets et lui cracher au visage ( alapas ci dnbnnt). Et on lui fait courber successivement la tête jusqu’à la taille du plus petit, pour que le plus petit puisse aussi donner son soufflet. Aujourd’hui, messieurs, l’ancien courage républicain si admiré contre les rois est devenu une chose vulgaire, sans danger et sans gloire. Le danger est pour les amis de la royauté. Aujourd'hui il faut du courage pour ne pas insulter les rois. »

Ce ne fut qu'un cri contre Tony Vatinel.

Seuls, Clotilde et Robert se séparèrent de la foule; Clotilde se sentit Itère de Tony et charmée de voir Arthur battu aussi complètement ; et Robert lui dit, en parodiant un mot connu: « Tais-toi, Jean-Jacques, ils ne te comprennent pas. »

Robert n'était revenu à Paris que pour quelques jours, et il allait repartir pour un voyage 11 invita à dîner plu-

sieurs de ses amis, entre autres Charles Reynold et Arthur de Sommery. On but et on parla beaucoup : deux choses dont la simultanéité grise singulièrement vite. Et il vint bientôt ce moment où tout le monde parle en meme temps, et où personne n’écoute.

Tony était aussi silencieux que de coutume. Arthur, de son côté, ne manquait pas l'occasion de dire les choses qui devaient blesser celles des idées de Vatinel qu’il avait émises. On parla de femmes ; chacun raconta des histoires.

Et, si on avait cru à la véracité des historiens, on aurait été surpris que celui qui avait parlé le premier, celui qui, par conséquent, avait le plus senti avoir quelque chose à dire, était celui dont l’anecdote était la moins curieuse, lant celle que l’on contait l’emportait en détails singuliers sur la précédente.

Tout en parlant, on continuait à boire. On cita quelques femmes à la mode : pour prouver qu'on les avait eues, on donnait les détails les plus intimes. Charles, oubliant l’humiliant aveu qu'il avait été obligé de faire à Robert, avait repris toute sa loquacité; d’ailleurs sa situation avait changé. Sage, rangé, amoureux de sa femme, heureux dans sa maison, il se donnait dans la conversation pour un mari débauché et vagabond, ne se rappelait pas qu’il était marié, n’avait pas vu sa femme depuis quinze jours, etc., etc.

Et l’on buvait toujours.

Charles alors en vint à expliquer les beautés les plus secrètes de Zoé. D’autres l’imitèrent à propos de leurs femmes et de leurs maîtresses.

Et Arthur de Sommery, à son tour, sacrifia honteusement sa femme.

Tony se leva avec un geste de haine et de mépris. Robert le prit par le bras et l’emmena. On était tellement échauffé, qu’on 11e s’aperçut pas de leur sortie; et, comme on se trouvait au plus haut degré possible de l’ivresse.

c’était le moment de parler sérieusement politique et de discuter le sort des peuples et des rois.

Ainsi que cela se pratique dans les divers gueuletons politiques, quand de grands citoyens, voyant la patrie en danger, se disent : « La patrie est en danger, c'est le moment de dîner ensemble et de manger du veau. »

« Que cela t'ennuie, dit Robert à Tony, d’entendre Arthur parler longuement de choses que tu sais aussi bien que lui... — Je te... dit Tony. — Que cela t’ennuie, continua Robert, je le conçois. — Je te jure... — D’autant que, par une fatalité bizarre, et que je pourrais expliquer si je n’étais pas aussi complètement gris, les amants en savent toujours plus à ce sujet que les maris. — Mais je...

— Mais ce que je comprends moins, c’est la fureur ridicule qui, sans ma prudence, allait te faire envoyer une carafe à la tête de ce malheureux Arthur; une carafe dans un dîner d'hommes : blessure et insulte à la fois. Je ne puis, dis-je, expliquer cette fureur que par ceci : que tu as le vin égoïste, et que tu ne veux pas partager avec nos convives ce que tu trouves déjà désagréable de partager avec un mari. — Mais Robert, tu es fou. — Dis soûl, si tu veux, ce sera plus vrai ; mais promets-moi de ne te livrer à aucune, violence, ou va-t’en. Et, comme je ne veux pas que tu t’en ailles, il faut que tu promettes; aussi bien, pour un chevalier comme toi, je te dirai des raisons sans réplique d’être calme : c’est que tes fureurs compromettraient singulièrement la propriété indivise en question.

— Tu as raison, Robert, mais je te jure que jamais Clolilde... — Alors tu es un imbécile, et elle est une coquette. Rentrons ; si ces gens-là boivent sans nous, et plus que nous, il arrivera deux inconvénients ; ils deviendront

plus bêtes que nous, et nous trouveront plus bêles qu’eux. »

« Ah cà ! demanda Robert à Tony quand ils furent seuls, quelle maîtresse as-tu? — Comment, quelle maîtresse? répondit Valinel, quelle maîtresse? Je n’ai pas de maîtresse; je suis amoureux et je ne suis pas amant. — AhI oui, la grande passion; mais aussi... la chair est faible, et qui pis est, elle est forte. 11 y a des fidélités qui n’en sont pas, qui ne partent ni du cœur ni de Pâme, ni de rien de ce que les femmes prétendent seules se réserver, en affichant le plus profond mépris pour le reste. 11 est vrai que le reste est ce qu’elles pardonnent le moins de donner à d’autres. Tu as bien une, comment dirai-je?... une habitude. — Moi, nullement. — Ah! tu préfères peut-être... c’est plus prudent; mais pourquoi alors n’as-tu pas accompagné ces messieurs? Il est vrai que tu avais une raison : les maris ne manquent jamais de raconter à leurs femmes les équipées des hommes qui leur font la cour. — Tu te trompes encore. — Ah çâ! mais alors... Voilà bien les exigences des femmes mariées!... Pendant la lune de l’amour pur, fraternel et immatériel, elles exigent des pauvres amoureux une sagesse, un soin de ne pas offrir à d’autres le genre d’amour qu’elles refusent comme un outrage... Pendant ce temps, elles ont à remplir dos devoirs odieux, il est vrai, mais qui cependant aident un peu à supporter l’abstinence. Leur affaire est parfaitement arrangée comme cela. Il n’y a rien de si désagréable pour elles que d’être désirée, surtout lorsque, grâce à ce devoir, odieux, comme je disais tout à l’heure, on ne souffre pas trop de n’être que désirées. Il y a de quoi rendre un pauvre homme fou ou bête. Il est forcé d’attribuer à une seule femme l’amour qu’il ressent pour le sexe entier; malheu-

reusement, mon cher Tony, tu n’es pas assez bête pour ne pas devenir fou. *

Arthur annonça à sa femme que Tony Vatinel était un homme de mauvaise façon; un parleur, un enthousiaste, un original, un homme (le rien; et qu’il n'entendait plus qu’on reçût chez lui de semblables espèces.

Clotilde se rappela qu’elle aussi il l'avait appelée une fille de rien, et il y eut bien du souvenir de son propre outrage dans le ressentiment qu’elle éprouva des injures dites à propos de Vatinel.

« Et moi aussi, se dit-elle, je suis une espèce, une fille de rien; c’est égal, je suis contente de voir que c'est un homme brave, honnête, noble, fier et énergique, que l'on appelle ainsi. Cela me donne meilleure opinion de moimême, et je ne me plains plus d’être confondue dans le même mépris avec un homme comme Tony Vatinel. »

— Et, demanda-t-elle, comment ferez-vous pour ne plus le recevoir?

arthur. Mais il n’y a rien de si simple : en faisant défendre ta porte et la mienne.

clotilde Ilyaàcela un inconvénient : c’est que, malgré que M. Vatinel n’ait pas le bonheur d’avoir votre estime, il s’est acquis celle de toutes les personnes qu’il a rencontrées ici ; qu’à ces personnes il faut donner une raison ou un prétexte, et que je ne veux pas me montrer complice de votre mauvais jugement ou de votre mauvais vouloir. Je dirai donc îi M. Vatinel et *a ma société que j’agis par vos ordres.

arthur. Non, ce serait donner à ce rustre un triomphe que je ne veux pas lui laisser. Nous allons bientôt partir pour Trouville.

. ci.otu.de. Comment! nous?

artiiur. Oui, mon père consent à tout oublier. clotilde. Comment, oublier! Mais ce n’est pas ainsi que je veux rentrer chez votre père! Oublier!... mais je ne veux pas qu’on oublie! Et qu’est-ce qu’il a à oublier? Je ne veux pas qu’on me pardonne, je ne me reconnais pas coupable; j’ai cédé à ce que leur fils prétendait être son bonheur, voilà mon crime. Est-ce parce que je n’ai voulu être à vous qu’avec le titre de femme qu’ils ont quelque chose à oublier? Ah ! ils auraient trouvé le contraire beaucoup mieux, n’est-ce pas?

artiuir. 11 ne sera pas question du passé; mes parents vous aiment; ils demandent à vous voir. Nous partons dans huit jours.

clotilde. Et c'est là le moyen que vous trouvez d’éloigner M. Vatincl? M. Vatinel demeure à Trouville, son père y est toujours.

artiicr. Vous croyez?... Le voici; vous allez voir que je l’empêcherai bien d’aller à Trouville.

clotilde. Comment! qu’allez-vous faire ?

arthur. Oh! mon Dieu! rien que de très-pacifique.

Tony entra; on causa de choses et d'autres. Arthur eut un air presque bienveillant.

« Voici un beau temps, monsieur Vatinel, dit-il, les grèves de Trouville doivent être belles; quel malheur de rester à Paris! Mais mon père est si bizarre! Et vous, estce que vous n’irez pas un peu là-bas. »

Clotilde vit le coup. Arthur avait les yeux sur elle, elle ne pouvait faire le moindre signe à Vatinel.

Elle interrompit. « Oh ! certainement que monsieur Vatinel ne passera pas l’été sans aller voir son père. » Arthur la regarda fixement. « Non, répondit Tony, je passerai l’été à Paris; mon père se porte bien, et j’ai ici, pour lui et pour moi, des affaires qui y nécessitent ma présence. — Ainsi, dit Arthur, vous n'irez pas du tout à Trouville? — Non. — Les affaires vont quelquefois plus vite qu'on ne le

pensait d'abord. — J’ai presque toujours vu le contraire; d'ailleurs, celle qui me retient ici a une durée invariable. » Arthur sourit en regardants» femme, et ne parla plus. . 11 vint d’autres personnes. ’

Vatinel fit tomber sa cuiller en prenant le thé.

Madame de Sommery lui dit ; « Mon Dieu, monsieur Vatinel, que vous êtes donc maladroit ! »

Puis elle annonça à sa société qu’elle quittait Paris dans huit jours pour aller passer l'été à Trouville.

Sans lever les yeux, Tony sentit que M. de Sommery le regardait; par un effort surhumain; il conserva un visage impassible.

On ne sait pas ce que souffrent en dedans les gens dits froids et insensibles, et qui ne sont que fiers et silencieux.

Tony Vatinel à madame de Sommery.

« Quelle nuit je viens de passer! J’ai dormi quelquefois dans des moments où j'étais bien heureux ; dans des moments où je vous voyais tous les jours, et je' me reprochais amèrement de perdre dans le sommeil autant d’heures d’une vie que votre présence suffit pour rendre si fortunée.

« Et cette nuit, où je suis si triste, si abattu, si écrasé, le sommeil m'est impossible; triste nature humaine! que le ciel est envieux du peu de bonheur qu’il donne à l'homme, et comme il sait le lui faire expier!

« Quoi! vous partez' Et ce soir, où vous venez de me dire cela, à moi en même temps qu’à dix autres! comme la chose la plus indifférente du monde ; ce soir où j’ai dû entendre cette nouvelle, comme si cela m’était parfaitement égal, vous n’avez pas su m'adresser un de ces mots pour moi seul, que vous dites à tous et que moi seul puis comprendre; vous ne m'avez pas même, au moment où je

suis parti, accordé lin regard, un regard qui m’eût dit que vous m'aimiez, que vous souffriez comme moi ; que vous alliez comme moi passer la nuit à chercher des moyens de nous rapprocher.

« Mais, je me trompe, vous avez bien su m’adresser une de ces paroles dont je vous parlais tout à l’heure; vous m’avez appelé maladroit. Ah ! il fallait dire malheureux. Avec quelle perfidie votre mari m’a fait tomber dans un piège ! Ah ! si vous pouviez entendre avec quelle haine je dis ce mot-là dans mon cœur: votre mari! Je le hais, et souvent je cherche à inventer des tourments pour lui. Je n’en ai pas encore trouvé d’aussi horribles que ceux qu’il me fait subir par son insolence, par ses familiarités avec vous, par ses droits, par son existence. Oh ! c’est un homme bien maudit de Dieu que celui qui aime une femme qui a un mari, une femme qui est à un mari.

« Ah ! si c’est un crime qu’un amour adultère, au jour du jugement, Dieu ne pourra m’en demander compte, car je l'ai bien expié déjà. Si vous pouviez voir ce que mon cœur renferme de misères et de désespoirs, vous auriez grande pitié de moi. Je vous ai quittée triste, malheureux, furieux; ne sàchant ni quand ni comment je vous verrai; vous demandant en vain une parole, un regard qui me donnât de la force. Mais vous vous êtes liguée avec votre mari, avec le sort fidèle à me persécuter; vous m’avez laissé partir désespéré. Marie! Marie! je prie le ciel qu'il n'y ait pas dans toute votre vie autant de douleurs qu'en a renfermées pour moi cette triste nuit qui parait ne devoir jamais finir ! #

Clolililc tic Sommery à Tony Valinel.

« Mon Dieu, mon ami, quelle tête folle vous avez! et comme vous êtes habile à vous faire des désespoirs! à peu

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près comme Dieu forma le monde, c'est-à-dire de rien.

« J’étais à la fois triste et fâchée de voir M. de Sommery avoir pris un avantage sur vous, lui qui vous est si prodigieusement inférieur sur tous les points. Permettez-moi, mon ami, de mettre en vous tout mon orgueil. Ce n’est que dans l'homme qu’elle aime qu’une femme peut être orgueilleuse. En même temps, je voyais une longue séparation. Vous étiez bien involontairement, mon pauvre ami, la cause de notre malheur, et j’ai voulu vous contrarier un peu en évitant vos regards.

« Venez ce soir, Arthur doit sortir. — Je serai seule. »

Tony Yalincl à madame de Sommery.

« Me contrarier ! Marie, vous ne comprenez pas l’amour que vous m’avez inspiré. Vous ne savez pas la puissance infinie que vous exercez sur moi, le mal que vous me faites et le bonheur que vous pouvez me donner. Vous ne pouvez pas me contrarier, vous ne pouvez rien m'inspirer de médiocre. D'un mot, d'un regard, d’un geste, vous enlevez mon cœur au ciel, ou vous le plongez dans les profondeurs et dans les supplices de l'enfer. Me contrarier! mais il n'y a pas de ces transitions-là pour moi. Tout ce que vous faites, tout ce que j’attends de vous, est tellement tout pour moi, que la plus légère déception me jette dans le plus sombre désespoir.

« Le jour où j'ai posé mes lèvres sur votre front, il m'a semblé que j'allais mourir.

« Voir l’extrémité de votre pied, sous votre robe, c’est pour moi plus de bonheur et d'enivrements voluptueux que ne m’en pourrait donner la plus belle des autres femmes, amoureuse et tout entière abandonnée.

« Je voudrais rejeter de ma vie tous les instants que je

ne puis vous donner, mais, que dis-je! je vous les donne tous, par le bonheur ou la souffrance. Je suis toujours occupé de vous, je suis toujours à vous.

« Si vous saviez comme je suis jaloux de me conserver à vous, comme je me garde pour vous, comme, malgré l'effervescence de ma jeunesse, malgré ce qui me sépare de vous, ce qui me sépare de l’amour, je n’ai pas môme une pensée infidèle !

« Comme je suis plus heureux de pleurer votre absence , de m’indigner contre le sort, de haïr votre mari, que je ne le serais de tout ce qui fait le bonheur des autres!

« Comme j’aime môme mes souffrances qui me viennent de vous !

« Ah! vous avez raison, ne me plaignez pas. Dans une de ces paroles que vous me dites quelquefois et qui me déchirent le cœur, je trouve plus de plaisir que dans les paroles d’amour que me dirait une autre, parce que c’est votre voix.

« Un coup de poignard de votre main me donnerait encore une volupté étrange et plus réelle que le plus tendre baiser d’une autre femme.

« Toxy. »

Soit que Clotilde n’eût pas dissimulé assez bien le plaisir qu’elle avait à voir sortir Arthur, soit que ce fût un simple caprice de sa part, il était resté chez lui.

Quand Vatinel l’aperçut en entrant, il sentit par tout le corps l’impression de froid que donne la rencontre imprévue d'un serpent.

Arthur avait un air triomphant.

Tous trois séparément n’avaient pas une pensée qui pût s’exprimer autrement que par des paroles de haine. Ils restèrent silencieux. Heureusement que Clotilde, quand

elle avait vu son mari rester, avait annoncé à ses gens qu’elle était chez elle. Il vint quelques personnes. Robert partait dans la nuit.

Arthur parla beaucoup; il avait une sorte d’irritation qui, donnée par la colère, mais comprimée par les usages et les convenances, s’échappe, comme l’eau à travers les doigts qui cherchent vainement à la retenir, en petits sarcasmes, en plaisanteries demi-mordantes, en allusions détournées. C’est un poignard dont on fait des épingles.

« Je ne sais, dit-il, pourquoi on plaint tant les maris, et pourquoi on se moque tant d’eux quand il leur survient quelque infortune ; je vous avouerai que, selon que je regarde la chose, en compassion ou en gaieté, j’ai bien plus de pitié et de moqueries pour les amants heureux des femmes de ces pauvres maris. Un mari un peu jaloux peut, sans coups de poignard, sans poisons, sans tour du Nord, sans aucun de ces moyens de romans et de tragédies, sans rien risquer pour sa propre peau, sans le moindre danger d’aucune sorte, infliger à l’homme qui s’avise d’être amoureux de sa femme plus de tourments qu’on n’en a jamais mis dans l’enfer chrétien, ni dans celui du paganisme. Il n’y a pas d’homme, quelque bravequ’il soit, que le pas d’un mari ne fasse trembler. 11 n'y a pas d’humiliations que ce pauvre mari ne puisse lui faire subir, pas d’insulte qu'il ne puisse lui faire endurer, pas de tortures physiques et morales qu'il ne puisse se divertir à lui imposer ; les plus petites choses mêmes peuvent être on ne saurait plus tristes pour l’amoureux, et on ne saurait plus gaies pour le mari. Ainsi il n’est aucun de vous qui n’ait vu quelquefois, dans une glace ou ailleurs, la sotte ligure que fait un amoureux qui croit trouver la femme seule, et auquel le mari ouvre la porte; pour moi, je ne sais rien de si ridicule et de si bouffon. »

Clotilde, à ces paroles de son mari, eut besoin de toutes ses forces pour cacher son trouble. Tony sentit la fureur

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et la haine déborder de son cœur. Robert se hâta de prendre la parole, et dit : « Moi, je sais quelque chose de plus bouffon et de plus ridicule; c’est le soin que prend un mari pour conserver sa femme, quand la plus honnête femme du monde fait par jour au moins cent cinquante iniidélités à son mari. »

Clolildc, qui dans tout autre moment se fût contentée de sourire, se récria beaucoup; elle était embarrassée du silence qu’elle gardait.

« J ai, dans le temps, dit Robert, commencé un livre dont je n’ai fait à vrai dire que le titre. — Et comment est le titre? demanda Clotilde. — Le voici, dit Robert : Histoire des trente-deux infidélités que fait à son mari une femme vertueuse en allant de sa maison à l'église. — Ne pourriez-vous nous en donner au moins le sommaire? — Très-volontiers. »

Histoire des (route-deux infidélités que fait à son mari une femme vertueuse en allant de sa maison à l'église.

En s’habillant avant de sortir, Laure, nous appellerons la femme vertueuse Laure, si vous voulez, à moins que quelqu’un n’ait quelque souvenir qui l’empêche d'attacher à ce nom l’idée que je lui impose :

1° En s’habillant, Laure exagère ses hanches et sa gorge, cest-à-dire qu'elle cherche à exciter des désirs par une exhibition extraordinaire de ses charmes secrets» Certes, cv n est pas au mari qu’est destinée cette perfide amorce, puisque le mari sait parfaitement à quoi s’en tenir.

Je sais que les femmes ne placent l’infidélité que dans la dernière faveur. Mais je ne saurais pour moi considérer comme bien pure une femme qui, en offrant de telles choses aux yeux, excite l’imagination des passants à des

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investigations peu respectueuses. Les femmes ne savent pas assez qu'il suffit d'un désir d’un autre pour les souiller aux yeux d’un homme bien amoureux.

2‘ Je pourrais compter pour une infidélité chacun des soins que prend de s'embellir une femme qui va dans un endroit où elle ne verra pas son mari, qui reste à la maison.

5° En traversant un prétendu ruisseau, Laure relève sa robe et montre à deux commissionnaires qui fument un petit pied étroit, une cheville mince et un bas de jambe d’une extrême finesse, avec un bas blanc bien lisse et bien tiré.

4° Deux hommes passent près de Laure; l’un des deux la fait remarquer à l’autre. Laure sent un vif mouvement de plaisir.

5° Laure remarque que G‘“ qui passe monte parfaitement à cheval.

0° En entrant à l’église, elle ôte son gant pour prendre de l’eau bénite, et montre une main blanche et effilée et un charmant poignet, qu’elle incline de façon à le faire paraître avec tous ses avantages.

7° Laure, en s’asseyant, laisse voir son pied.

8° En se mettant à genoux, elle se penche de façon à dessiner sa taille et à donner à ses reins la cambrure la plus agréable.

0° Elle relève un peu les plis de sa robe.

10° Elle tient son livre de façon à donner de la grâce à sa main, etc.

Démarquez que le n° l 2 me donnerait à lui seul, si je voulais, plus que les trente-deux infidélités dont j’ai besoin. Je sais bien que les femmes diront que cela n’a pas le sens commun ; mais je répondrai que tout cela a pour but d'ètre jolie et belle, et de le paraître et d’exciter des désirs. Je m’en rapporte aux hommes qui ont été aniou-

reux. De quelles fureurs chacun de ces détails ne les a-t-il pas enflammés?

Les Orientaux considèrent une femme comme perdue et déshonorée, si un étranger a vu son visage.

llobert et Tony sortirent ensemble; ils restèrent à fumer et à boire du punch chez llobert jusqu’au moment où les chevaux vinrent le prendre. « Tony, lui dit-il en partant, je ne sais pourquoi, je te laisse ici avec une sorte de crainte ; un sombre pressentiment médit que cette femme te sera funeste; que de passions déjà elle a allumées dans ton sein ! Tony, dit-il en lui serrant les mains, mon ami, je t'en prie, viens avec moi, c’est un voyage de trois mois; laisse-toi guider par moi, ou seulement sois indulgent pour la faiblesse de mon esprit ; j’ai peur de te laisser ici. Viens avec moi, je t’amuserai, je te distrairai, et nous parlerons d’elle. Viens, mon Tony, je te le demande au nom de notre vieille amitié. — Robert, reprit Tony, je suis à Marie; l’air qu’elle ne respire pas m’étouffe. Laissemoi suivre mon destin, je ne partirai pas. » Robert insista. Tony répéta les mêmes paroles. « Au moins, dit Robert, promets-moi de m’écrire souvent, de ne rien faire d’important sans que lu m’aies écrit et que je t’aie répondu, jure-le-moi. »

Tony fit la promesse que celui-ci demandait.

Robert partit, Tony fut effrayé de ne pas sentir dans son cœur ce chagrin que cause même un indifférent.

Avant de rentrer chez lui, il alla voir la lueur d’une veilleuse qui brûlait dans la chambre de Clotilde.

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