‹ Histoires normandesChapitre 15 sur 38 · LUI · texte numérisé non relu

LUI

Le samedi suivant, Tony trouva Clotilde vêtue plus légèrement que de coutume. La chaleur avait été excessive tout le jour. Elle n'avait plus qu'une petite jupe de soie blanche et un petit châle pareil sur les épaules. Tony, à genoux devant elle, la regardait et s'enivrait de ses regards. Bientôt, saisissant ses genoux dans ses mains jointes par-dessous, il les couvrit de baisers, et il sentit que cette petite jupe était presque le seul vêtement de Clotilde,

et que les baisers étaient bien plus près d'elle que d'ordinaire. Les genoux deClotilde frémissaient sous ces baisers qu'ils recevaient presque sans intermédiaire, et semblaient les rendre. «0 Marie! lui disait-il, que tu es heureuse d'avoir tant de bonheur à donner!»

Et, quelques instants après, paTune contradiction quinc vous étonne pas, je l'espère, ô ma belle lectrice ! il se roulait par terre en pleurant et en disant: « Marie! Marie 1 aie pitié de moi, Marie ! aie pitié de moi ! — Tony, répondait Clotilde, qu'avez-vous à me demander, et avezvous oublié votre serment et le mien? »

Et Vatinel, sans l'entendre, répétait: « Marie! Marie! aie pitié de moi ! — Tony, répéta à son tour Clotilde, avezvous oublié votre serment, avez-vous oublié le mien? — Eh ! que me font les serments, s'écria Tony, que me font ma mort et la tienne? Ai-je de la raison, ai-je de la mémoire, quand tu es si belle, quand je suis si amoureux? Ah! alors, ne me laisse pas te donner de si enivrantes caresses, ne me laisse pas être si près de toi. Tu me brûles, ton haleine me dévore. Repousse-moi. Chasse-moi. Je maudis le serment que tu m'as fait faire. Je te maudis de l'avoir exigé, je ne veux pas le tenir, je ne le tiendrai pas, ou renvoiemoi ! Tiens, toi, tu ne sens rien, tu ne sais pas ce que c'est que ces baisers que je donne sur tes genoux ! » Et il recommençait à embrasser les genoux de Clotilde.

« Tu ne sais pas ce que c'est, Marie, que ces baisers-là ! — Vous avez raison, Vatinel, dit Clotilde, je ne dois plus permettre de semblables caresses, puisqu'elles ont pour résultat de vous empêcher de m'aimer, de me faire maudire par vous, de me demander ce que vous n'aurez jamais de moi, et ce qui, si j'avais jamais la faiblesse de vous l'accorder, serait, vous le savez, 1 arrêt irrévocable de ma mort. Vous avez raison, nous sommes fous. 11 faut vous en aller. » Et elle le repoussa.

« 11 faut ne plus nous revoir, il faut nous dire adieu à

jaiuaisl — Ah! Marie, dit-il, ne m'écoutez pas, je suis fou ! ne me rejetez pas du ciel où je suis près de vous. Insensé que je suis, de demander quelque chose 1 >"ai-je pas plus de honheur mille fois que Dieu n"a permis à Ihonmie d'en avoir? Le premier jour où j'ai baisé votre front, n'avais-je pas ressenti de plus célestes félicités, de plus pures délices qu'aucune femme n'en a jamais donné à son amant? Pardonnez-moi, ne m'écoutez pas, laissez-moi près de vous. N"écoutez pas mes plaintes insensées. Passer ma vie à tenir dans mes mains votre petit pied, et le baiser; passer ma vie à vous voir, à tremper mes mains dans les ondes de vos cheveux; ce serait trop de bonheur ; je ne pourrais peut-être pas le supporter. « Et Tony s'était relevé, il sétait assis à côté de Clotilde, sur un divan, et il prenait des poignées de ses beaux cheveux, échappés au peigne, et il baisait ces cheveux, il les mordait avec frénésie. Le petit chàle de soie tomba, et les lèvres de Tony descendirent sur les épaules et sur la gorge de sa belle maîtresse.

Puis il resta longtemps la tète sur l'ép'auJe de Clotilde. semblable à un homme ivre qui finit par perdre connaissance.

Le samedi suivant, Tony Vatinel trouva Clotilde sans lumière. « On a remarqué, dit-elle, samedi dernier, que j'avais conservé de la lumière toute la nuit. Jai prétexté une indisposition, mais la même remarque faite une seconde fois ne pourrait manquer d'éveiller des soupçons. » Cette nuit-là, Clotilde réserva bien peu de chose à son mari, mais cependant elle lui réserva quelque chose.

« Insensée, dit Tony Vatinel, crois-tu donc t' être conservée à ton mari? Ce que tu appelles un crime était com-

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mis la première fois que mes lèvres ont baisé ton front. La première fois que ma peau a touché la tienne, tu étais adultère, adultère de cœur et de corps ! Au premier frisson que mes baisers t'ont causé, n'étais-tu pas entièrement à moi ? A quoi sert cette résistance que tu opposes à mes désirs? Que produit-elle? moins de bonheur sans plus de vertu, crime contre moi et contre lui. Marie, écoule-moi, tu n'auras pas de témoin de ce que tu appelles ta honte; sois à moi tout entière, et, en sortant de tes bras, j'irai me précipiter par-dessus la falaise. Marie! sois à moi, je donne ma vie pour quelques instants de ton amour; sois à moi, Marie, chère Marie 1 et ce serment-là, je le tiendrai ! » Et Vatinel couvrit de baisers tout le corps de Clotilde ; tout à coup il la saisit dans ses bras et l'emporta vers le fond de la chambre. Marie poussa un cri.

« Tony, dit-elle, laissez-moi, ou je crie, j'appelle ; je iie reculerai devant rien pour me débarrasser de vous ; je ne vous aime plus, je vous hais, je ne veux plus vous voir ; allez-vous-en ! » Et, débarrassée des bras de Tony, elle était allée se rasseoir sur le divan, et, la tête dans les mains, elle resta immobile. Tony se rapprocha d'elle.

« Ohl pardonnez-moi, Marie, soyez bonne et miséricordieuse, ayez pitié d'un pauvre homme bien malheureux, bien amoureux! » Il lui prit la main; cette main était glacée.

« Marie, Marie, dit-il plein d'épouvante, Mario, parlemoi, réponds-moi, pourquoi tes mains sont-elles froides comme les mains d'une morte?— l'arce que je meurs de peur, dit Clotilde d'une voix étouffée, parce que je suis avec un homme que je hais et que je méprise; et que je suis presque à sa merci. Allez-vous-en, allez-vous en ! ditelle d'une voix nerveuse, allez-vous-en, ou je me jette par la fenêtre ! »

Tony Vatinel se mit à genoux, demanda pardon de mille manières, s'accusa de folie, de brutalité; et, en deman-

(lant pardon, il baisait ses mains, ses épaules, ses genoux, ses pieds; et il promettait de se contenter de ce qu'on lui donnait. Mais ces caresses, mêlées à ses paroles et à ses larmes, le remirent peu à peu de l'effroi que lui avaient causé la frayeur et les cris de Clotilde. Sa tête redevenue brûlante, ses baisers devinrent plus acres et plus précipités, et, sans s'en apercevoir, il se trouva en proie aux mêmes transports.

<( Ah! dit Clotilde, je vous remercie, j'aurais été trop malheureuse si vous ne m'aviez laissée avec mon amour et mon estime pour vous; car nous nous voyons aujourd'hui pour la dernière fois. Arthur revient cette semaine- — Arthur! » s'écria Tony en se relevant et la poussant. Et ses dents claquèrent les unes contre les autres. « Arthur ! — Oui, dit Clotilde, Arthur revient cette semaine, et il me l'annonce dans une lettre que voici. »

Elle tendit la lettre à Tony Yatinel, qui la repoussa avec colère, puis se ravisa, la prit et lut.

Arlhur de Soiuraci y à madame Clotilde de Sommery.

« Ma chère Clotilde, cette semaine je serai auprès de toi. Ce sera avec un grand plaisir que je me trouverai dans 7iotre chambre, et dans tes bras. Tout ce que j'ai vu de femmes n'a servi qu'à te rendre plus jolie à mon imagination, et j'ai amassé une foule de baisers que j'ai sur le cœur, et que je te porte. Attends-moi un des jours de cette semaine; arrange notre chambre toute blanche, je vais enfin reprendre ma place dans ce grand lit où tu dois être perdue. »

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Tony Vatinel IVoissa la lettre et la jela à terre. « Vou^ ie voyez, Tony, dit Clotilde, c'est aujourd'hui notre dernière entrevue. Il faut nous dire adieu. »

Tony Vatinel était pâle et silencieux. Il prit la main de Clotilde ; il voulut parler, mais il ne trouva pas de voix.

Il regarda cette chambre donl parlait Arthur de Sommery, et ce lit... Son œil était hagard et plein d'un feu sombre. 11 revint à Clotilde et lui dit : «Marie, il faut que je vous voie encore une fois. — Mais, dit Clotilde, c'est impossible, mon mari pourrait arriver précisément cette nuil-là. — Non, répondit Tony Vatinel, je ne partirai de Trouville qu'après que le dernier bateau et la dernière ^oiture seront arrivés. »

Et il partit en courant, car une lueur blanche à Ihorizon annonçait que le jour n'allait pas larder à paraître.

lioberl hiiiieux à "lony Vatinel.

«Voici (pie j'arriverai dimanche, mon cher Tony, à notre château de Fousseron. J'espère que tu auras misa profit l'absence d'Arthur de Sommery et que tu es rentré dans les conditions de l'humanité et de la raison.

« Peut-être vais-je te trouver au château de Fousseron regrettant tes chagrins et cet amour qui te dé^oraitle cœur, et qu'un instant de possession aura fait évanouir. (]ar ce sont précisément les amoureux de ta trempe, ces amoureux à passions surhumaines, qui s'arrangent le moins de la fidélité. Tu as été fidèle à l'espoir d'une femme, mais tu ne le seras pas à la femme elle-même. La

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pu>&essioii t'aura iiioiitré sur quel pauvre canevas tou imagination avait fait de si riches broderies d'or et de soie.

« Je suis à Paris depuis trois jours. Il y a des gens qui nie plaignent fort de passer une grande partie de l'année à la campagne, en yrovincc.

« Nous l'avons souvent remarqué ensemble, il y a singulièrement peu de gens qui voient les choses comme elles sont, et qui, même en présence d'un spectacle, puissent empêcher leur mémoire de tromper leurs yeux par de menteuses hallucinations.

« J'y ai surtout pensé ce printemps quand j'entendais appeler le mois de mai le mois des roses, quoique sous le ciel de presque toute la France il n'y ait pas de roses dan? le mois de mai.

« On en croit plus les poètes que ses propres yeux, et les poètes font les vers d'après les vers de poètes plus anciens, leurs tableaux d'après les vieux tableaux, sans s'occuper de la nature. La poésie française est éclose dans la chaude Provence d'un germe apporté de la Grèce, où les lauriers-roses remplacent, sur les rives des fleuves, les saules bleuâtres de nos rivières.

« Il y a des gens qui quitfent leur famille, leur maison, leurs amis, leur chien et leur fauteuil accoutumé, pour aller voir la mer, font cent lieues dans une voiture infecte, et écrivent à leurs amis : « Je vous écris des bords '( de l'Océan, père des fleuves. VEuriis et le Sotus boule- « versent Vempir^de Neptune; les vagues, hautes comme « des montagnes, épouvantent les nochers et brisent les « carènes. »

« Tout cela est écrit et imprimé dans leur bibliothèque, qu'ils ont laissée à Paris. Ils n'ont rien vu, ils ont eu tort de se déranger, ils auraient pu réciter cela chez eux tout aussi parfaitement.

« Il est bien singulier qu'il soit plus facile d'apprendre

les pensées des autres que de penser soi-niènie. Le plus grand nombre des hommes a dans la tète une sorte de casier étiqueté où il met, pour les retrouver au besoin, des idées, des opinions et des définitions toutes faites. C'est à cela qu'on doit tous ces lieux communs sur la province, sur la centralisation et sur la décentralisation. Il y a sur ces sujets un certain nombre d"idées saugrenues que Ton se transmet de générations en générations, sans que malheureusement il s'en perde une seule, sans qu'il se rencontre jamais un homme qui s'avise de vérifier le titre de cette vieille monnaie fruste et effacée.

« Prononcez le mot province devant dix personnes différentes, séparément. Chacune usera du même procédé.

« Elle ouvrira dans sa tète le carton étiqueté Province, et elle en tirera :

« Province, pays barbare!

« Il n'y a que Paris.

« Elle a d'assez beaux yeux pour des yeux de province.

« Un provincial !

(• Une provinciale'.!!

« Huit, sur ces dix personnes, n'ont jamais commis de plus lointaine pérégrination qu'une promenade aux Tuileries ou au Luxembourg. Les autres sont allées regarder et n'ont pas vu. Ellesne jugent pas avec leurs impressions: elles n'en ont aucune; d'après leurs idées : elles en ont moins encore. Elles ont simplement ouA^ert la case : Province; elles en ont tiré tout ce qui s'y trouve; après quoi elles ont replié et renfermé soigneusement le tout pour s'en servir à la première occasion.

« Cette proscription de la province est une sottise. Paris n'existe pas par lui-même. Paris n'est rien qu'un grand bazar, un immense caravansérail où l'on vient, de tous les points, vendre et acheter, où l'on vend, où l'on achète

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tout, même des choses qui ne devraient ni s'acheter ni se vendre.

« Cette proscription de la province rappelle la bévue de ce magistrat sans-culotte qui, entendant dire que la France était menacée de perdre ses colonies, demanda à quoi servaient les colonies. « Mais, lui répondit-on, si on perdait « les colonies, la France serait Irès-embarrasbée pour « avoir du sucre. — Eh! que nous imjorte? s"écria-t-il; « n'avons-nous pas les raffineries d'Orléans? »

« En effet, Paris consonnne, mais Paris ne produit pafc.

« Paris est un gouffre où chaque jour entrent, pêlemêle et entassés, par toutes ses issues, par toutes ses barrières, du lait, des bestiaux, des légumes et des poètes.

« Paris mange tout cela, et la province travaille Fans cesse à produire des poètes, des légumes, des bestiaux et du lait pour assouvir les voraces appétits du Gargantua affamé.

« Car Paris ne produit pas plus de poètes que d'autres choses. C'est à la province qu'appartiennent les horizons verts des hautes et silencieuses forêts où l'on marche sur la mousse parsemée de violettes, les prairies émaillées, les rivières bordées d'iris jaunes et de myosotis couleur du ciel. La province a de hautes montagnes sur le sommet desquelles l'homme, plus près du ciel, aspire à grands flots la poésie. La province a rOcéan avec ses magnifiques colères, son sable dont chaque grain est un petit rocher, et ses gigantesques hirondelles, ses mouettes grises et blanches qui jettent de sinistres éclats de rire en se jouaut dans la tempête, et ces belles harmonies du vent qui brise les navires, déracine les maisons, tue les matelots, et n'arrive à Paris qu'avec la force nécessaire pour faire trembler aux Tuileries la dentelle des mantilles. La province a la Méditerranée, immense miroir dans lequel le ciel se regarde avec amour.

M Les poètes naissent en province et viennent mourir à Paris.

« 11 n'y a qu'nne chose que Von ne trouve guère à Paris : ce sont des Parisiens.

« Je ne crois pas connaître un Parisien.

« Je jette un regard autour de moi : mon domestique est Savoyard: ma cuisinière, Bretonne; mon cheval est normand (je te prie de croire que son père est pur sang).

« Cherchons ailleurs. Cherchons des Parisiens. Cherchons dans les poètes.

« M. Ilugo est né en Franche-Comté.

« M. Dumas, à Villers-Cotterets.

« M. Méry, en Provence.

« M. Janin, à Saint-Étienne.

« M. de Balzac, en Touraine.

« M. Jules Sandeau, en Touraine.

« Madame Sand, en Touraine.

« M. de Chateaubriand, en Bretagne.

(( M. de Lamartine, à Màcon.

« M. Casimir Delavigne, au Havre.

« M. Frédéric Soulié, en Languedoc.

« M. Eugène Sue, en Provence.

« M. Théophile Gautier est à peu près Espagnol.

a Et M. Gozlan est né en pleine mer.

« J'arriverai donc dimanche à mon château de Fousseron, et n'arriverai pas incognito pour jouir de Fempressement de mes vassaux. Convoque mes musiciens; donne des ordres au gros merle noir, mon maître de chapelle; commande un beau ciel et une belle nuit bien étoilée. Ordonne aux arbres de se parer de leurs plus beaux panaciies verts; que \a prairie se couvre de sa parure de perles blanches; charge les giroflées de parfumer Fair.

« Si tu pouvais me donner un beau clair de lune, tu me ferais plaisir.

« Tâche d'avoir une certaine petite fauvette à tête noire; elle est très-coquette, très -demandée, très-courue; tu auras peut-être un peu de peine. En un mot, préparemoi une réception digne de la magnificence du sire de Fousseron.

« Ailieu.

V ROP.F.RT. »

linpivîsinn que prorliii«il sur Tony Viitinfl la Ifllie île son ami liobei't.

Tony Vatinel ouvrit la lettre de Robert, la parcourut négligemment, et la jeta dans un coin sans pu avoir compris un seul mot.

J'avoue que je ne suis pas sans inquiétude sur l'effet c|ue produiront certains chapitres du présent livre. Beaucoup de femmes me reprocheront peut-être l'impudeur que j'ai eue de décrire des choses qu'elles montrent si librement quand elles sont habillées.

Elles auront raison, selon moi, en cela qu'il est plus agréable de voir ces choses que d'en entendre parler.

J'ai été entraîné par le récit; en retrancher les circonstances, c'eût été le rendre inintelligible. Et d'ailleurs, les portraits que je trace ne sont que trop ressemblants. Clotilde n'est pas précisément taillée sur le patron des Célimènes de théâtre; mais elle n'en est pas moins vraie pour cela, et, je vous l'ai déjà dit autre part, ma belle lectrice, la nature ne m'a doué d'aucune imagination. Je n'ai jamais rien inventé, et je suis un peu gêné quand je n'ai que vu les choses que je raconte.

Quelle nuit!

Le soleil s'est couché dans des nuées noires et épaisses sur lesquelles il jetait à peine un reflet d'un violet sombre.

Quand le soleil a été couché, on a commencé à entendre des bruits de tonnerre lointain, puis de pâles éclairs ont sillonné les nuages.

Puis, sans qu'on sentît le vent sur la terre, au-dessous des nuages gris qui formaient un dôme de plomb, couraient, roulaient rapidement, légers comme de la fumée ou de Técume, des nuages verdàtres qui de loin semblaient raser le sol, et de près ne paraissaient qu'à quelques toises des maisons.

Les feuilles des haies ont frissonné d'elles-mêmes. Aucun oiseau n'a osé élever la voix. Les grenouilles n'ont pas croassé dans les joncs de la Touque.

Il fait une chaleur accablante; l'air est lourd et ne semble pas assez pur pour être respiré; la poitrine haletante le renouvelle plus fréquemment.

Toutes les barques sont rentrées dans la Touque, et on les a amarrées avec plus de soin que de coutume.

Les goélands eux-mêmes, qui ont coutume de se jouer dans la tempête en poussant des cris de joie, ont quitté la mer à tire-d"ailes et sont venus silencieusement se cacher dans les trous de la falaise.

Après de sourds roulements, on entend des claquements clairs et précipités, et l'éclair qui déchire le nuage montre, par la fente de la nuée, que, sous cette nuée grise qui nous écrase, le ciel n'est qu'une fournaise ardente, une plaine de feu et de lave. Dans les étables, les troupeaux se serrent les uns contre les autres.

La mer commence à faire entendre au loin ses mugissements; elle s"agitedans ses profondeurs sans qu'aucune émotion vienne rider sa surface; elle roule dans son sein des galets qui font un bruit de chaînes; elle se gonfle et se balance; puis elle blanchit à l'horizon et commence à courir sur la plage, qu elle semble devoir couvrir une demi-Ueue par-dessus les maisons.

Le vent commence à se faire entendre, tantôt en siftlements aigus, tantôt avec des voix graves et basses. Sur la terre, il enlève en tourbillonnant la poussière des champs; il déracine des arbres; il émietle dans Tair le chaume des maisons ; dans le cimetière, il renverse les croix et fait ployer les cyprès jusqu'à terre avec de funèbres gémissements.

Les lames qui arrivent de la pleine mer, arrêtées par les plages, s'élèvent et retombent avec un bruit immense et courent au loin dans la plaine.

Dans les moments où le ciel s'ouvre, une sinistre clarté montre pendant un instant la terre et la mer bouleversées. Le ciel se referme, et on retombe dans une nuit profonde.

Quelle nuit 1

Les sifflements du vent semblent par moments les gémissements de tous ceux que l'Océan a engloutis dans ses abîmes depuis le commencement des temps. Il semble qu'ils crient, qu'ils appellent et qu'ils demandent des prières.

Pendant ce temps, Clutilde, seule dans sa chambre, pâle et agitée, écoutait le vent qui secouait ses fenêtres, comme quelqu'un qui eût voulu entrer. Elle avait fini par se coucher: mais elle ne pouvait dormir. Dans les grands coups de tonnerre qui se succédaient, elle cachait sa tète

±2(j CLOllLDE

dans sou lil eu leiuiut sa coiiverUu'e (.•uiivulsiveuient serrée dans ses mains. Mais lout à coup elle entend un antre bruit se mêler à celui du vent, qui semble vouloir déraciner la maison. On a frappé doucement à sa porte, el une voix rappelle tout bas; elle frémit, elle retient son lialeine; mais son cœur bat si fort, quil l'empêche d'entendre.

On frappe encore et on appelle. Ah ! on appelle .Marie: c'est Tony Valinel.

Clotilde se précipite en bas de son lit, et va ouvrir sa porte. C"est Ton> Vatinel, c'est quelqu'un : elle n'aura plus peur.

Avant que ïosiy fùl entré, 'elle s'était replongée dans son lit.

Un éclair remplit la chambre d'une lueur bleuâtre. Elle voit Tony, pâle comme un mort, les yeux étincelants comme des charbons ardents et fixes d'une manière effrayante. « Quelle imprudence, mon lony, lui dit-elle, de venir par une pareille nuit ! combien j'aurais souffert si je vous avais soupçonné en route par un temps si effrayant ; »

Tony ne répondit pas. « Tony, continua-t-elle, je n'ai pas besoin que vous fassiez de semblables extravagances pour être persuadée de votre amour. Mais je ne me plains pas, puisque vous êtes Là. J'avais bien peur. Je suis heureuse de vous voir, de vous avoir là, près de moi. Tout ce qui se passe d'horrible au dehors semble me rendre plus heureuse votre présence ici. »

A ce moment, un violent coup de tonnerre se lit entendre. Par un mouvement involontaire, Clotilde saisit les mains de Vatinel et les serra avec force. Tony, assis près du lit de Clotilde, pencha sa tête et la plaça sur l'oreiller à c'jlé de la têle de Clotilde couchée sur le bras étendu de Vatinel.

Leurs bouches voisines se partageaient, pour respirer,

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le peu d'air qui les séparait, et s'envoyaient l'une à l'autre leur haleine qui les enivrait.

De douces pensées s'emparèrent alors du cœur de Clotilde. Elle aimait Tony Vatinel, et elle se l'avouait; elle l'aimait avec passion, et elle sentait que l'amour est dans l'âme comme ces arbres à l'ombre desquels meurt toute \égétation. Elle aimait Vatinel, et non-seulement elle ne pouvait aimer que lui, mais il lui semblait qu'elle ne pourrait plus rien éprouver que pour lui, fût-ce même de la haine; le reste lui devenait tout à fait indifférent. Elle chercha dans son cœur sa haine si profonde pour Arthur de Sommery, son ardeur de vengeance si adroitement dissimulée, et elle trouva que les injures et les outrages d'Arthur de Sommery n'avaient plus sur elle aucune prise ; qu'elle ne le haïssait plus que parce qu'il la séparait de l'homme qu'elle adorait.

Elle frémit alors des projets qu'elle avait si longtemps cachés et nourris dans son cœur, qu'elle avait conduits avec une si terrible habileté ; elle frémit, non par crainte ni par pitié pour Arthur, mais parce qu'elle aimait Tony Vatinel, tel qu'il était, avec sa belle et naïve loyauté; parce qu'elle ne voulait pas que Tony Vatinel commit un crime.

Leurs deux bouches, toujours sur l'oreiller, s'étaient encore rapprochées. « Marie I Marie 1 dit Vatinel, je t'aime, je t'adore ! aujourd'hui tu seras à moi. »

Et, appuyant ses lèvres sur les lèvres de Clotilde, et la serrant en même temps contre lui du bras qu'il avait porté sous le corps de la femme d'Arthur, il lui donna un bai ser, et elle sentit qu'il aspirait tout son sang, qui s'échap pait de ses veines; toute son âme, qui s'exhalait de sa poi trine. « Tony ! Tony I dit-elle, je vous en prie, laissez-moi Tony ! ayez pitié de moi 1 »

Mais Vatinel n'écoutait plus que la frénésie de sa passion. La bouche de Clotilde > qui se plaignait et qui de-

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