C LOTI I. DE
mandait grâce, ne pouvait s'empêcher de répondre par une douce pression aux baisers de Tony, elle Tétreignait et le repoussait, elle le maudissait et rendait un baiser. « Laissez-moi, disait-elle, laissez-moi ! Oh ! Tony, je t'en prie, laisse-moi ! — Marie, dit-il, aujourd'hui tu seras à moi. Je ne peux plus vivre sans toi, tu ne sais pas ce que j'ai souffert, à quels horribles supplices l'amour m'a condamné. Marie, comme lu es belle ! »
Un coup de tonnerre se fit entendre si voisin, que la maison en trembl a sur sa base. « Tenez, dit Clotilde, entendez-vous ? — Ah ! reprit Vatinel, si la mort doit nous frapper, qu'elle nous frappe dans les bras l'un de Tautre, qu'elle nous frappe heureux! Moi, je veux bien mourir pour payer un instant de bonheur dans tes bras, je veux bien souffrir à jamais dans l'autre vie tous les supplices réservés aux damnés. —Tony! disait Marie, Tony! je t'en prie, laisse-moi! )^
Et Tony, si fort contre la douleur, ne sut pas résister à tant de félicité ; il resta près de Clotilde, sans connaissance, sa tête pâle, renversée et baignée dans ses cheveux noirs épars sur l'oreiller. Clotilde, les yeux mouillés de larmes voluptueuses, eut peur et mit la main sur le cœur de Vatinel ; elle le sentit battre, et baisa légèrement le beau front de son amant. « Ah ! oui, je l'aime, se disait-elle, et cet amour a purifié mon cœur. Je n'y sens plus de haine. Je n'ai plus qu'un désir, c'est d'aller au loin avec Tony Vatinel cacher un bonheur que nous avons acheté par tant de combats. »
Le tonnerre continuait à gronder, et des éclairs venaient de temps en temps éclairer la chambre.
Clotilde baisa encore le front do Vatinel. « J'ai donc un amant! » dit -elle.
Et son orgueil éleva un moment la voix dans son cœur contre Vatinel ; mais elle ne tarda pas à ajouter : « 0 le
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plus beau, le plus noble des hommes! mon Tony! comme je suis aimée ! »
Tony Vatinel ouvrit les yeux. « Marie, dit-il, où es-lu? Viens dans mes bras, viens sur mon cœur, viens me dire que je ne me trompe pas, que tout ce qui s'est passé cette nuit n'est pas un rêve, un horrible, un charmant rêve. — Ah ! Vatinel, dit Clotilde, et moi qui avais juré... — Vous n'avez pas trahi votre serment, répondit Tony Vatinel.— Clotilde, votre mari est mort ! »
'(Mort! mort! s'écria Clotilde épouvantée. Mort! et comment est-il mort? — Marie, dit Vatinel sans lui répondre, maintenant tu es à moi. Veux- tu renoncer à tout, à ta position, à ta fortune, à ta réputation? Veux- tu t'enfuir avec moi? Je n'ai à te donner pour tout cela que mon amour et ma vie. — Mais répondez-moi donc, continua Clotilde. Est-ce donc vrai ce que vous dites, qu'Arthur est mort? Et comment cela se fait-il? On Ta donc tué? Mais qu'avez-vous donc à la main? Tony, qu'avez-vous, vous êtes blessé? — Arthur est mort, reprit Tony Vatinel. Marie, veux-tu maintenant être à moi? veux-tu me donner ta vie, comme je t'ai depuis longtemps donné la mienne? Veux-tu... — Mais c'est impossible, vous me trompez. Comment le savez-vous? — Arthur est mort, répéta encore une fois Vatinel. Ordonne maintenant de notre sort à tous deux. — Ma tête est perdue en ce moment, je ne comprends rien, je ne veux rien, je ne sais rien, répondit Clotilde, qui n'osait plus faire de nouvelles questions, et qui ne regardait Vatinel qu'avec effroi. Laissez-moi le temps de penser, de réfléchir, de savoir. Allez-vousen, voici le jour. Au nom du ciel, allez-vous-en! je me meurs... »
Vatinel regarda Cîotilde d'un regard triste et solennel, et sortit sans parler.
La force abandonna alors Cîotilde, que Ton trouva évanouie dans son lit.
Quand elle revint à elle, elle ne se rappelait rien, qu'une impression confuse de choses charmantes et terribles. Elle pensait avoir rêvé, tant elle trouvait d'incohérence dans les souvenirs qui se réveillaient un à un dans son esprit.
Au déjeuner on dit : « Arthur arrivera aujourd'hui ou demain. Quel honheui- qu'il n'ait pas été en route par cet affreux ouragan de cette nuit ! — Non, non, se disait Cîotilde, ce n'est pas vrai, c'est l'orage qui m'a épouvantée. Ohl cependant Tony, ses caresses, ses baisers, sa voix... jNon, je me rappelle... il m'a bien dit... mais c'est impossible! il m'a trompée... Comment faire?... comment le voir?... Je ne puis lui écrire de semblables choses... je ne pourrai supporter cotte situation encore une journée sans devenir folle. Comment se fait-il que cette vengeance que j'ai tant désirée, que j"ai tout fait pour amener, minspire tant d'effroi ? Quelle lâcheté y a-t-il dans mon cœur? »
Et, chaque fois que quelqu'un frappait à la porte, elle se sentait froide et pâle. Si on parlait un peu haut au dehors, elle s'attendait à entendre la terrible nouvelle. Il y avait dans la maison une gaieté qui lui faisait horriblement mal. iMadanie de Somniery donnait des ordres pour un approvisionnement extraordinaire. «Il faut tuer des pigeons, disait-elle, Arthur les aime beaucoup. »
Cîotilde sentait que son profond abattement à elle contrastait avec le mouvement du reste de la maison. Une ou deux fois on remarqua tout haut qu'elle était triste.
Et elle frémit à l'idée qu'on se rappellerait cette tristesse quand on saurait l'événement.
Elle parla de l'orage, elle rappela l'état dans lequel il
l'avait mise. Pt dans lequel on Tavait trouvée le matin ■
Toute la journée se passa sans qu'on entendît parler de rien. « Allons, dit-elle, Tony m'a trompée. Slais cette blessure, ce visage si pâle quand il est arrivé.., »
Et elle expliquait tout par l'orage, par un accident. Et dailleurs, ne l'avait-elle pas vu bien des fois aussi pâle et aussi agité, parce qu'elle avait dit un mot qui ne lui plaisait pas, ou qu'elle était un peu plus décolletée que de coutume?
On frappa précipitamment à la porte. Les idées de Clotilde avaient pris une telle direction, qu'elle s'attendait H voir entrer Artbur. C'était l'abbé Vorlèze qui demandait à parler à >l. de Sommery, et l'emmena dans le jardin.