L X 1 II
Comme je l'ai dit, depuis sa brouille a\ec M. de Sommery, l'abbé Vorlèze allait presque tous les soirs passer, à se promener au bord de la mer, le temps consacré, avant la brouille, à jouer aux échecs. Ce jour-là, lalibé était allé voir les traces de l'ouragan de la nuit.
Le vent était tombé comme de lassitude, mais la mer avait reçu un si fort ébranlement jusque dans ses profondeurs, qu'elle se balançait encore tout entière. Des algues, des varecbs et une foule d'herbes marines de toutes sortes avaient été jetés sur la plage à une distance où la mer n'arrive jamais, ce qui donnait la mesure de la fureur avec laquelle elle avait lancé ses lames sur la terre, comme pour l'erigloutir.
Ce bouleversement était encore attesté par cela que, parmi ces berbes marines, il y en avait d'entièrement étrangères à la côté de Trouville, qui avaient évidemment été arracbées fort loin, et emportées par la mer fu-
rieuse. Il y avait aussi des poissons morts et des pièces
de bois.
Le soleil était pâle et comme malade; il se couchait dans un ciel calme et pur, qu'il sablait d'or.
La mer descendait, mais son reflux était presque insensible. On eût dit qu'elle était fatiguée. L'abbé Vorlèze regarda le soleil disparaître dans la mer, et resta assis sur une roche, où la nuit le surprit plongé dans ses méditations.
D'abord il avait remercié Dieu des bornes infranchissables qu"il a imposées à la mer: puis il avait songé combien, depuis qu'il était à Trouville, il avait assisté de fois à de semblables tempêtes, et combien de malheureux avaient été engloutis par l'Océan. « RîonDieu, dit-il, ayez pitié d'eux 1 La mort du noyé est une mort terrible ; ce n'est plus cette mort à laquelle on s'essaye toute la vie par le sommeil de chaque jour; ce n'est plus cette mort qui consiste à s'endormir une fois de plus sur l'oreiller où l'on s'endormait chaque soir depuis cinquante ans. C'est une mort mêlée de rage, de lutte, de désespoir, de blasphèmes On n'est pas préparé par l'affaiblissement successif des organes; on n'arrive pas à n'être plus par des transitions imperceptibles. Ce n'est pas un dernier fil qui se brise, ce sont tous les liens qui se rompent à la fois. On meurt au milieu de la force, de la santé, on meurt tout vivant ! »
Et l'abbé Vorlèze pria pour tous ces morts sans sépulture, sans croix pour marquer la place où ils sont, sans parents et sans amis qui vinssent pleurer et prier sur eux. « 0 mon Dieu 1 continua-t-il, ayez pitié d'eux ! Dans cette mort violente que vous leur avez infligée, ils n'ont eu auprès d'eux ni amis pour le«^ consoler ni prêtres pour les réconcilier avec vous. Dans ces immenses solitudes de l'Océan, ils ont poussé des cris de douleur et de désespoir que le fracas des vents et de la tempête n'a pas empêchés d'arjiver jusqu'à vous, ô mon Dieu! »
Et Tabbé passa deux ou trois fois la main sur son visage; il ne pouvait écarter l'image de ces corps pâles et roides des noyés. La lune montait lentement derrière les maisons de Trouville el ne jetait encore qu'une faible lueur qui restait au ciel. C/était Theure où tout prend dans la nature des formes bizarres, l'heure où il semble que tous les objets se déguisent pour aller à quelque bal infernal et fantastique, où les peupliers deviennent des fantômes noirs, et chaque pierre du cimetière un corps mort avec son linceul. C'est l'heure des hallucinations, c'est rheure où Ton croirait que ces figures bizarres et ces aventures étranges que nous voyons dans nos rêves ^e montrent et se passent réellement pendant ({ue nous dormons.
Des pointes de roches dépouillées semblaient à l'abbé Vorlèze des cadavres étendus. 11 pria encore pour chasser ces visions, et ne put y réussir. Loin de là : les prestiges elles illusions augmentèrent à un tel degré, qu'il finit par assister à un spectacle horrible.
Il vit un mouvement dans les longues algues qui flottaient à la surface de l'eau, puis il parut une tète, une jeune tête blonde d'enfant; d'une petite main livide il écarta les herbes et rejeta en arrière ses cheveux, qui retombaient appesantis par l'eau sur sa figure pâle. L'abbé reconnut cet enfant, il s'était noyé peu de mois auparavant en allant auxéquilles. L'enfant dit d'une voix douce: « La mort n'a pas été un mal pour moi, elle m'a pris dans l'enfance, c'est-à-dire dans l'ignorance, sans que j'aie eu rien à regretter de ce que je laissais dans le passé, puisque je n'avais pas de passé, ni rien de ce que m'eût promis l'avenir, auquel jen'avaisencore rien demandé. Cherche dans ta vie combien il y a de les jours que tu voudrais recommencer, et pense que mon avenir aurait été ton passé. Je n'ai pas besoin de tes prières. Les morts ne perdent que les jours, les nuits sont à eux, et cette lune qui
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f^e lève est leur soleil. Que viens-tu faire ici? T'es-tu hier
noyé comme moi ? »
Et d'un autre point du rivage un corps plus grand sortit des algues L'abbé Vorlèze se rappela qu'auparavant une femme s'était, par un désespoir d amour, jetée à la mer en cet endroit. Elle écarta les herbes, sorlit de Eeau jusqu'à la ceinture, rejeta ses cheveux en arriére, et dit : « Samuel Aubry ne m'a-t-il jamais vue quand, la nuit, je vais appliquer mon visage pâle aux vitres de sa chambre? ou suis-je si changée qu'il ne me puisse plus reconnaître? Je n'ai pas besoin de tes prières. Dis seulement à Samuel de me regarder quand je vais la nuit derrière ses vitres. Les morts ne perdent que les jours, les nuits sont à eux, et cette lune qui se lève est leur soleil. Que fais-tu ici la nuit? T'es-tu hier noyé comme moi? »
Et ce corps pâle sortit de l'eau et se dirigea vers la maison de Samuel Aubry.
Un autre corps, d'une force athlétique, sortit de rherbe non loin de celui-là ; il écarta les herbes, rejeta ses cheveux en arrière et dit : « A-t-il péri du monde cette nuit ? Je suis André Mehom. J'ai été enfant de chonir du curé de Trouville, et je me suis noyé en allant au secours d'un bâtiment naufragé. Je n'ai pas besoin de prières. Les morts ne perdent que les jours, les nuits sont à eux, et celte lune qui se lève est leur soleil. Que vierui-tu faire ici la nuit? T'es-tu hier noyé comme nous? »
Et alors, de toutes parts, Fabbé vit sortir de l'eau et des algues des hommes, des femmes et des enfants, tous pâles, tous écartant les herbes pour passer, et rejetant leurs cheveux en arrière, lis se firent gravement entre eux des signes d'intelligence, et tous se mirent à parler d'une voix étrange qu'on sentait plus qu'on ne l'entendait, car tous parlaient à la fois, et cependant ne diminuaient rien ilu silence morne et froid qui régnait dans la nature, et voilà cequ ils murmuraient : « Les moris ne perdent que
les jours, et les nuits sont à eux, et cette lune qui se lève est leur soleil. Quelle différence fais-tu entre les vivants qui dorment la nuit et nous qui dormons le jour sur des lits d'algues et de varechs, au fond des mers? Voici l'heure où les moris du cimetière sortent de leurs tombeaux, comme nous, et se promènent sous les berceaux de chèvrefeuilles que leur font les vivants. Voici que nous allons visiter ceux qui nous ont aimés, et qui nous prennent pour des rêves. Nous jouissons d'un calme et d"une paix éternels; nous nous appelons vivants, et nous vous appelons morts, car votre vie à vous n"est qu un combat et une agonie. Sois le bienvenu! Nous attendions du monde cette nuit, après la tempête d"hier. Les morts ne perdent que les jours, les nuits sont à eux, et cette lune qui se lève est leur soleil. Que viens-tu faire ici la nuit? Tes-tu donc hier noyé comme nous? >^
Et de nouveaux corps paraissaient sur les eaux, et il^ devinrent nombreux comme le galet de la mer.
L"abbé Vorlèze hâta le pas pour échapper par le mouvement à ces prestiges qui lui faisaient dresser les cheveux sur la tète, et il se mit à marcher à pas précipités. Mais tout à coup ses pieds heurtèrent quelque chose ; il frémit, et il lui sembla qu'un vêlement de glace descendait depuis sa tête jusqu'à ses pieds; tout le rêve s'évanouit devant une réalité. Ce que Tabbé Vorlèze avait touché du pied, ce n'était pas une pierre, c'était un corps, c'était un cadavre I
Le premier mouvement de l'abbé fut de se rele^ er brusquement, puis il revint, se pencha sur le corps, chercha si son cœur battait encore; il était iroid el roidi par la mort.
La lune, qui avait monté, éclaira le corps; et l'abbé se redressa en s'écriant : « Ah ! mon Dieu I Mais c'est impossible 1 dit-il. 11 devait revenir par terre. »
Il se ponrha encore, se mit à genoux, écarta les cheveux
du mort. « Oh I mon Dieu ! dit-il, c'est bien lui ! aidezmoi, mon Dieu, dans les tristes devoirs que j'ai à remplir. »
Alors il traîna le corps jusqu'au pied de la falaise, pour que la mer en remontant ne vînt pas l'entraîner; il fil une courte prière et se dirigea vers le château, où il demanda à parler à M. de Sommery, et l'emmena dans le jardin.
L'abbéavait tout le long du chemin préparé son discours et ses précautions oratoires ; mais, quaiul il fui au ftmd du jardin avec M. de Sommery, il se prit à pleurer et lui dit : « Mon cher monsieur de Sommery, il faut du courage pour ce que j"ai à vous apprendre. Il vous est arrivé un grand malheur. — Qu'est-ce? dit le colonel. — 0 mon Dieu! dit l'abbé, donnez à ce pauvre père la force et le courage, car toute force vient de vous. — Arthur! s'écria M. de Sommery, où est Arthur? »
L'abbé baissa la tèle sans répondre.
M Parlez! parlez! s'écria M. de Sommery; il est malade, n'est-ce pas, il est blessé? — Il est mort! dit l'abbé. — Mon fils ! s'écria !\I. de Sommery d'une voix forte et éclatante qui résonna dans toute la maison, mon fils Arthur est mort ! 0 mon Dieu ! ayez pitié de moi ! » El le vieux soldat tomba sur un banc et se mit à pleurer.
Au cri du colonel, tout le monde accourut au jardin.
l.XV
i-xcepté cependant Clotilde. Tony Vatinel était auprès d'elle et lui dirait: >( Marie, veux-tu me suivre? — Eloi-
giiez-vous, sauvez-vous ! disait Clotilde ; entendez-vous ce tumulte dans la maison? Sauvez-vous! — Marie, veux-tu me suivre? répéta Tony froid et impassible. — Au nom du ciel, fuyez ! répondit Clotilde. — Marie, dit une troisième fois Tony Vatinel, veux-tu me suivre? — Allez-vousen ! répondit encore Clotilde. — Adieu donc, Marie, » dit Tony \'atinel.
Et il s'en alla.
On lit rentrer M. de Sommery dans la maison, et alors il fut entouié de toute sa famille. Par Tordre de Tabbé, des domestiques, avec une lanterne et une civière, vinrent avec lui relever le corps d'Arthur de Sommery, que ron rapporta tristement dans la maison, dans cette maison préparée pour la fête de son retour, dans cette maison toute pleine des petits soins industrieux de sa mère.
Le matin, le maire Yatinel vint constater le accès. L'abbé Vorlèze dit à M. de Sommery: « Mon ami, mon pauvre ami! frappé par Dieu, reconnaissez sa puissance, et demandez-lui le secours et la force dont vous avez besoin. Cen'estqu à rhomme présomptueux qui se croit assez fort sans sa divine assistance qu'il laisse arriver des malheurs plus grands qu'il ne peut les supporter.— Monsieur de Sommery, dit Vatinel le maire, quelles sont vos intentions pour Fenteirement? — Mon cher ami... » dit Tabbé Vorlèze.
Mais, comme Fabbé V^orlèze allait parler, le médecin de la commune arriva; l'abbé ressentit une sorte de plaisir de voir un peu retarder le coup qu'il avait à porter.
•:>-8 CLUilLDE »
Le inéLleciii coiislata qu'Arthur de Sommery était mort (Func balle de pistolet qui avait traversé la région du cœur.
On se perdit en conjectures; on ne connaissait pas d'ennemis à Arthur, du moins dans le pays, et on trouvait encore sur lui une montre et plusieurs pièces d'or. Le maire fit son procès-verbal.
Clotilde s'était retirée et renfermée dans sa chambre.
« Mon bon ami, mon cher colonel, dit le curé, vous ne serez, n'est-ce pas, aujourjl'hui, ni orgueilleux, ni incrédule? la vanité de ne pas paraître changer d'opinion n'osera pas élever la voix dans le cceur d'un père qui vient d'èlre privé de son lils? — Hue voulez-vous dire, monsieur Vorlèze? dit M. de Sommery d'un ton sévère. — Rien qui puisse vous blesser, mon pauvre ami ; je sais la puissance et l'obstination de certaines idées, hélas! bien répandues aujourd'hui. Mais je vous connais, vous avez un bon et noble cœur. Toutes ces phrases de fausse philosophie dont vous vous servez habituellemeirt ne sont pas dans votre cœur: c'est une malheureuse vanité qui vous les fait prononcer, mais vous n'en pensez pas un mot. »
Le pauvre abbé avait tort quand il prétendait connaître M. de Sommery; il prenait le meilleur moyen, en parlant ainsi, pour ne pas réussir dans ce qu'il désirait.
S'il avait parlé à part, > ou s'il avait dit au colonel : « Vous avez vos idées, gardez-les; mais, pour ne pas scandaliser Jes gens plus faibles que vous, pour flatter la douleur maternelle de madame de Sommery, ne vous mêlez de rien, laissez faire; « certes, le colonel se fût rendu à ce qui était peut-être son désir secret à lui-même.
Mais, attaqué aussi maladroilement, il répondit : «Mon Uls, victime d'un lâche attentat, peut paraître devant Dieu, comme j'y paraîtrai moi-même; croyez-vous, monsieur Vorlèze, (jue Dieu attende votre messe de demain pour savoir ce qu'il a à faire? »