CLOU LUE
MalheiireiiseiJieiit le médecin de la couiiiiuiie partageait
les idées de .M. de Sommery; c'était lui qui envoyait au
journal du département les abus de pouvoir du garde
champêtre, suspect de tendre à Vabsolutisme.
Il applaudit ^1, de Sommery d"un mouvement de tète. Dès ce moment M. de Sommery se vit des spectateurs, se sentit sur un théâtre, et rentra dans son rôle philosophique.
L'abbé parla, menaça, prit tous les moyens. M. de Sommery refusa de rien écouter; le pauvre abbé se retira triste et confus auprès de madame de Sommery et d'Alida Meunier. « Eh Ijien, dit madame de Sommer\ , Tabbé, qu'avez-vous obtenu? — lléhisl madame, rien, absolument rien. — Huoil mon fils ne sera pas porté à l'église? — >'on, niadame. — Mais c'est affreuxl c'est impossible! — 31. de Sommery, n"a rien voulu entendre, madame. — Ahl monsieur Vorlèze, je vous en prie, ne vous découragez pas. — Je reviendrai ce soir, madame; la triste cérémonie n'est que pour demain matin. — Ahl oui, l'abbé, je vous en prie, venez. — Et vous, madame, ne tenterez- vous aucun effort? — Si vous échouez encore, l'abbé, je crois... je sen^ que j'aurai un courage que je n'ai pas eu une seule fois dans toute ma vie. Je parlerai à M. de Sommery: mais je n'espère rien de moi; jamais je n'ai exercé sur lui la moindre influence, même pour les choses sans importance. — Je reviendrai ce soir, quoique j'aie déjà employé toutes les ressources que me donnent mon expérience et ma connaissance des hommes. »
Pauvre abbéi
Le soir, l'abbé crut inventer quelque chose de miraculeux en amenant trois ou quatre personnes pour lesquel-
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les M. de Soiniuer) avait quelque délereiice. Il ne s'apercevait pas que c'était encore im public qu'il amenait, et que le colonel ne pourrait quitter le rôle commencé. Il échoua complètement, et s'attira même quelques paroles dures de M. de Sommery.
11 rentra auprès de madame de Sommery et lui rendit compte du mauvais succès de sa nouvelle démarche. « Quoil dit madame de Sommery, il a encore refusé? Oh! celte fois, j'aurai de la force et du courage; je ne laisserai pas mon enfant sans les secours de la religion; je vais lui dire que je le v... »
A ce moment entra M. de Sommery; il avait congédié les personnes amenées par Tabhé. Madame de Sommery fut atterrée et ne trouva plus de voix pour achever le mot commencé; seulement, elle joignit les mains et tomba à genoux devant son mari. Le colonel se sentit ému, et il s'irrita de son émotion. « Monsieur Vorlèze, s'écria-t-il, voulez-vous donc mettre le trouble et la désunion dans ma maison? Les prêtres n'ont-ils donc de respect pour rien? et ne se mèlent-ils à nos infortunes les plus ci-uelles (jue pour nous dominer? » L'abbé voulut recommencer un discours. « Monsieur Vorlèze, dit M. de Sommery en Tinterrompant, vous me permettrez de ne pas faire aujourd'hui de controverse avec vous, n'est-ce pas? et vous comprenez que nous avons besoin de silence et de solitude. »
L'abbé se retira.
M. de Sommery ne voulut pas rester avec sa femme, et alla s'enfermer dans sa chambre, où il resta dans une grande agitation, se promenant à grands pas en long et en large, s" asseyant, se relevant et recommençant à marcher.
Il sortit de sa chambre vers dix heures dîi soir, et descendit en bas. Il trouva les gens qui veillaient le corps; ils avaient mis près de lui de Teau bénite et une branche de buis. 11 fronça le sourcil, il ouvrit la bouche et ne parla pas, puis remonta. En passant devant la chambre de sa femme, il Tentendit qui pleurait, et retourna dans sa chambre, où il resta une demi-heure dans la même agitation; après quoi il sortit tout à coup et alla chez l'abbé Vorlèze.
L'abbé Vorlèze lisait auprès d'une fenêtre ouverte. Sur sa petite table de bois blanc, il avait établi un échafaudage de livres pour empêcher Fair de trop hâter la combustion de sa lumière. 11 lisait pour se calmer, car il avait ressenti le premier mouvement de colère de sa vie lorsque M. de Sommery Tavaii à peu de chose près mis à la porte. Ses yeux parcouraient les pages, ses lèvres murmuraient les paroles sans qu'aucun son arrivât à son esprit, ni pan'înt à le distraire de ce qu'il se plaisait à intitule]' chagrin, quoique ce fût un bon gros ressentiment.
Il fut très-étonné quand sa servante lui annonça M. de Sommery.
Il se leva et alla au-devant du colonel : c'était la première fois que M. de Sommery venait dans sa maison.
L'abbé murmura les paroles du publicain : Domine, non >^um clignus ut intres in doniinn meam.
Puis il avança une chaise à M. de Sommery. Quand le colonel fut assis, l'abbé se remit sur sa chaise. M. de Sommery se leva dans une grande agitation et dit en marchant dans la chambre : « Monsieur Vorlèze. ma femme pleure beaucoup; c'est vous qui lui aurez fait quelques contes. Puisque vous le voulez absolument... »
Ici M. Je Somiilery fit deux longueurs de chambre avant de continuer. 11 était évidemment embarrassé. Il y avait des mots qu'il ne disait que lorsque sa promenade l'amenait à ce point où il tournait le dos à Tabbé. « Puisque vous le voulez absolument... et puisqu'on pleure à la maison... on portera mon fils à l'église. — Ohl mon bon monsieur de Sommery, dit l'abbé, la grâce de Dieu vous a donc touché? — 11 n'est pas question de cela, monsieur Vorlèze. On portera mon fils à l'église. Mais daignez m'écouter : j'ai mes convictions comme vous avez peut être les vôtres; je n'en ai pas changé; j'ai en horreur les inutiles mômeries de l'Église. Dieu est donc bien méchant, puisque, sans vos prières, il condamnerait ce brave et digne garçon à un supplice éternel? 11 est donc bien faible, puisque, après vos prières, il est forcé de faire grâce au chenapan quelconque qu'il vous plaît de lui recommander? — Monsieur!.,, dit l'abbé. — jNe m'interrompez pas, monsieur Vorlèze, continua M. de Sommery. Je vous disais que mes convictions n'ont pas changé; mais, puisque ma femme... et vous... et Alida... etaussi sa femme... puisque tout le monde veut qu'il soit porté à l'église, il sera porté à l'église... j'y consens, mais à une condition- — Et quelle condition? dit l'abbé d'un ton un peu ironique. — Je ne veux pas, continua M. de Sommery, par une faiblesse particulière et amenée par certaines bizarreries de situation, je ne veux pas donner aux cagots et aux tartufes des armes contre la philosophie et les idées libérales. — Que voulez-vous faire alors? — Ce que je veux faire, le voilà. Cette nuit, à une heure, on apportera le corps à l'église, sans pompe, sans bruit, sans témoins: vous direz la messe des morts ; le corps sera reporté chez moi ; vous ne parlerez à personne de ce qui se sera passé.» M. de Sommery s'assit alors; il paraissait fatigué et ému. « Monsieur, répondit le curé, je ne pense pas qu'un ministre de l'Église puisse être complice d'un pareil scan-
dale. Comment 1 vous voulez venir à Téglise clandestinement I vous voulez vous cacher pour sauver là me de votre fils, comme de la chose la plus honteuse qui se puisse faire! Non! monsieur. Vous ne voulez pas, dites-vous, donner un triomphe à TÉglise. Je n'en dois pas donner un, moi, au philosophisme, à l'irréligion et à Tathéisme. Vous amènerez le corps de votre fils à Téglise en plein jour. Je vous en prie, monsieur de Sommery. — Impossihle, monsieur. J'avais cédé aux pleurs de madame de Sommery, à vos propres instances; mais je ne puis aller, de concession en concession, jusqu'au ridicule. — Ni moi, monsieur, dit l'ahhé, jusqu'à la lâcheté. — 3Iais, monsieur, vous parlez d'un ton... auquel je ne suis pas accoutumé. — C'est que jusqu'ici j'ai toujours été envers vous respectueux et soumis, parce que je vous croyais supérieur à moi. Mais, quand je vous vois trahir et tourner en dérision à la fois la religion de nos pères et votre prétendue philosophie, je sens mon âme se remplir d'un sentiment que je ne puis définir. Quoi 1 il y a encore dans votre cœur lutte entre la vanité et l'inquiétude pour ce iils qui n'est plusl Non, monsieur, non, TtgUse de Dieu n'est pas un mauvais lieu où Ton entre la nuit en se cachant. — Monsieur Vorlèze, dit M. de Sommery, c'est pour madame de Sommery, à laquelle une première résolution, conforme à d'immuables opinions, a causé une douleur qui m'inquiète. — Monsieur de Sommery, j'en suis désespéré, mais je ne crois pas le pouvoir, je ne le peux pas. — Je croyais, monsieur, que votre religion enseignait la charité. — Je croyais, monsieur, que votre philosophie défendait l'hypocrisie. »
Ici M. de Sommery se promena longtemps dans la chambre sans parler; puis tout à coup il vint à M. Vorlèze, lui prit la main et lui dit : « Eh bien, monsieur, je n'en aurai pas; je vais vous ouvrir mon cœur. Monsieur, il y a bien des misères dans le cœur humain. Monsieur, pour moi, je
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vous aurais repoussé. Je ne sais pas si c'est de lorgueil ou Je la fore e, mais je défendrais qu'on me portât à 1 église. J'y ai souvent pensé, et ma résolution est depuis longtemps écrite dans mon testament. Mais, monsieur, depuis que mon fils est mort, dit M. de Sommery en criant, TÉglise, le ciel, l'enfer, les flammes éternelles, je crois à tout, j'ai peur de tout ! Je veux des prières pour mon fils; je veux les prières de l'Église; et dans l'église, monsieur Vorlèze. je les veux. Écoutez; si vous l'exigez, ce sera le jour devant tout le monde; s'il le faut, je dirai tout haut ce que je vous dis là. — Voyons, monsieur de Sommery, dit Tabbé Vorlèze, calmez-vous. Nous ferons tout ce que vous voudrez, et moi je demande pardon à vous et à Dieu de vous avoir mis dans cet état. J'ai exagéré la sévérité de mes devoirs; c'est au bénéfice de mon propre orgueil que je vous ai reproché le vôtre avec tant d'amertume. J'ai osé mettre des conditions aux prières que vous demandiez pour votre fils; j'ai été un méchant homme. Écoutez, pour apporter le corps dans l'église, il faudrait mettre dans notre confidence au moins des domestiques. Rentrons chez vous. Attendez que je prenne tout ce quil me faut. »
L'abbé fit un paquet assez volumineux et suivit M. de Sommery. Il n'y avait qu'un domestique qui veillait le mort. « Mon ami, dit le curé, allez vous coucher, je finirai la veillée. »
Quand ils furent seuls, l'abbé disposa tout lui-même pour pouvoir dire la messe. Madame de Sommery baisa la main de son mari en pleurant. « Oh ! mon Dieu, dit l'abbé, comment faire.' Je n'ai pas d'enfant de chœur pour répondre et servir la messe. Aller en éveiller un, c'est tout trahir..Dites-moi. ..monsieur de Sommery, il ne s'agit quede lire quelques réponses... — Volontiers, » dit M. de Sommery
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Voila tout ce que je savais de cette histoire, et j'ai, à cause de cela, fort hésité à la raconter. J'ajouterai cependant quelques mots que le hasard m'a fait entendre dans une des maisons où j'avais autrefois rencontré Clotilde, Tony V^atinel et Robert Dimeux.
A la fin de Thiver qui suivit la mort d'Aithur de Sonimery, dans un salon où on avait donné une matinée musicale, on remarquait beaucoup madame Clotilde de Sommery, que Ton n'avait pas vue dans le monde de Tannée. Elle était encore en deuil. « Comme le noir va bien aux blondes! disait un homme. — En effet, répondait un autre, les femmes blondes ne sauraient trop perdre leurs maris. » Robert Dimeux, que Ton n'avait pas vu depuis longtemps, et que l'on trouvait triste et amaigri, s'approcha de madame de Sommery et lui dit : « Madame, le noir vous va à ravir; tout le monde en fait la remarque. Vous devriez ne porter que successivement le deuil des deux hommes que vous avez tués. »
H.V J)K LLOULDL,