‹ Histoires normandesChapitre 20 sur 38 · DE ROSE ET DE JEAN DUCHEMIN · texte numérisé non relu

DE ROSE ET DE JEAN DUCHEMIN

L'hiver est toujours long à appréhender pour la pauvre gent, aussi fut-il long à passer. Nous ne tardâmes pas à trouver le bout de ce que mon mari avait gagné. Comme il ne savait aucun autre état que la pèche, nous étions malheureux. Les harengs venant à quitter nos cotes, Ton en prit peu cette année-là chez nous. Sa mère, comme je vous ai dit, qui n'avait aucune intelligence, n'avait jamais travaillé de sa vie et avait élevé sa fille comme elle. Nous étions obligés de donner du pain toutes les semaines pour les nourrir. Le frère de mon mari en nourrissait une et nous l'autre. Nous leur donnions neuf livres de pain la semaine ; encore ils n'en avaient pas assez. Nous demeurions auprès d'eux; nous fûmes obligés de nous retirer plus loin. Ils devenaient si malaisés à mon égard, que je n'y pouvais plus tenir. Quand nous fûmes un peu écartés, nous fûmes plus tranquilles à leur égard. Pour l'instant, nous demeurions plus près de la mer, dans la maison d'un cordonnier. Nous avions quatre années de ménage, nous avions trois enfants, trois fils. Ma mère vint à mourir : je n'avais plus que mon père, qui ne tarda pas à manger le peu de bien qu'il pouvait posséder. Il en but plus qu'il n'en mangea. Ma mère lui laissait trois embarcations à l'usage de chez nous et trois logements. Heureusement nous lui achetâmes la maison à fonds perdu, car nous n'aurions rien retrouvé à son décès. 11 se maria à soixante-dix-huit ans à une vieille fille qui avait été élevée à l'hospice à Paris; ce qui fit qu'à deux du même accord, ils ne tardèrent pas à voir le bout.

La cinquième année de ménage, j'étais enceinte du quatrième enfant. La pèche du hareng fut tout à fait manquée.

Nous passâmes lui hiver bien malheureux : il taisait giautl vent tous les jours; il fut impossible de mettre aucun bateau à la mer, pour aucune pèche. Nous fûmes quatre mois sans pouvoir gagner un sou à la mer; mon mari, ne sachant aucun autre état, faisait le manger et soignait les enfants, je lilais tous les jours et une partie des nuits. Je ne pouvais gagner que douze sous par jour : le pain valait quarante-deux sous les douze livres. Nous avions usage de manger à crédit entre deux saisons; et puis, quand la saison était venue, nous payions nos dettes, quand non* en gagnions assez; et quelquefois il en restait un peu, cl on nous en redonnait tout de même. Mais cette fois-là, je n'osais pas en demander, voyant la pèche manquée; je ne pouvais pas dire : *( Je vous payerai à la saison. » Mais heureusement nous avions fait des pommes de terre dans la terre de la mère de mon mari ; elle n'avait pas pu la charger cette année-là; le bon Dieu pourvoit toujours au îualheureux. Nous en recueillîmes vingt-cinq boisseaux; nous en mangeâmes tingt-trois à cinq, que nous étions; aussi nous n'avions pas de beurre pour les accommoder : la faim fait trouver tout bon. Nous en mangions bouillies dans l'eau de mer; d'autres, cuites sans eau, ce que l'on appelle cuire au torchon. Nous en faisions de la soupe, bien plus de pommes de terre que de pain, sans beurre, salée à l'eau de mer*.

Cette mauvaise nourriture me rendit une irritation d'estomac, que je toussais jour et nuit sans discontinuer. Je ne nie plaignais jamais à personne; nous étions pauvres honteux, c'est souvent ceux qui souffrent le plus. J'avais bien peur qu'on le sache; mais l'enfant n'avait jamais jeûné une heure, ça me faisait de la peine quand il me demandait du pain. Quand je n'en avais pas à leur donner

* La douane navail pas encore défendu aux pauvres gens de puiser de l'eau à la mer.

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