‹ Histoires normandesChapitre 21 sur 38 · DE ROSE ET DE JEA> DUCHEMIN · texte numérisé non relu

DE ROSE ET DE JEA> DUCHEMIN

ni à leur père, je n'osais les regarder fixement, crainte d»^ leur voir un air triste. Le cordonnier, qui s'en doutait, ine disait : '< Quand tu n'auras pas de pain, tu rne le diras; je ne veux pa^ que lu jeûnes, vu que tu es enceinte. » Je ne lui en ai jamais demandé : je voyais les enfants de ses pratiques qui étaient riches; quand ils venaient pour chercher des souliers, on leur donnait des grandes dorées*. Je disais : « Ils en ont chez eux; et les miens, qui n'en ont point, on ne leur en donne pas. » Je les cachais pour qu'ils ne voient pas manger les autres, de peur de leur faire envie. L'hiver s'écoulait toujours peu à peu dans cette triste vie. Mon irritation ne se passait pas. L'un me disait : " 11 te faut du renforcement; » l'autre me disait : « Il faut parler au médecin. » Je parlais quelquefois à des personnes plus anciennes, voir si elles n'avaient pas été comme moi. L'une me disait : « Il faut mettre une chemise de laine sur la peau; » l'autre disait : « Il faut ne plus aller à la fontaine. » Je trouvai une vieille marchande qui me dit : « J'en ai guéri une comme vous, croyez-moi, achetez une bouteille de vin blanc, prenez-en une cuilleiée quand vous vous sentirez faible. » Je n'avais pas d'argent, mais la fête de Pâques s'approchait. Je pris la hardiesse de demander à un cultivateur de chez nous que je connaissais s'il n'avait pas un cent de blé à me vendre, que je lui payerais à la saison du maquereau. Il me dit : « Oui, mon enfant, apporte ta pouche, que je te la mette au moulin. » On nous a appoi té la farine au bout de deux jours.

Je ne puis vous estimer la joie de mes pauvres enfants quand ils aperçurent la pouche. Pendant que nous avons mangé cette farine, j'ai filé quelques livres de lin, et puis j'ai acheté une bouteille de vin qui m'a coûté trente-deux sous. J'en ai pris un peu à jeun le matin el un peu quand

* Tartines beurrées.

'.oi HISTOIRE

j'avais mangé; j'allais mieux de jour en jour. Après, j'ai acheté une iiouteille de poiré en bouteille avec une branche d'absinthe que je fis tremper vingt-quatre heures dedans, qui me guérit radicalement. La saison du maquereau arriva, et nous oubliâmes bientôt le mauvais temps que nous avions passé, quoique le pain restât toujours cher toute Tannée. Le 2 d'août, j'accouchai d'un fils, ce qui nous faisait quatre fils. Mon mari, content dans sa misère encore d'avoir des garçons, me disait : « Bon, voilà des matelots qui vont pousser avec le temps; nous viendrons peut-être plus heureux quand ils seront grands. » Il se trouva qu'un marin de chez nous avait une petite barque qu'il voulait vendre; il demanda à mon mari s'il voulait l'acheter. Mon mari lui répondit : « Je voudrais bien, mais je n'ai pas d'argent pour te payer. » Le marin lui répond : « Tu me le payeras quand tu pourras, j'ai besoin d'argent à la Saint-Michel, tu m'en donneras la moitié, et l'autre moitié à Pâques, si tu le peux. » La petite barque n'était pas chère : il nous l'a vendue soixante dix francs. Sitôt quitte du maquereau, il fit valoir la petite barque seul, car ses garçons étaient encore trop jeunes; nous faisions usage du varech* tous les ans; nous avions une place de roche tout près notre village. Quand il ne faisait pas beau temps pour naviguer dans la petite barque, nous allions arracher du varech (un métier bien dur). A l'heure de la marée, qui dure six heures chez nous, je me traînais sur les deux genoux dans l'eau pendant que mon mari emportait le varech sur le galet pour le faire sécher; j'avais bien du mal à rentretenir; c'était bien dur à arracher; j'en avais les ongles brisés, et même jusqu'au bout des doigts. Nous emportions nos enfants avec nous; aussi, ne pouvant pas les laisser seuls chez nous, les plus grands

' Recolle d'algues et d'Iieibes nuirines que l'on hrùlo pour en faire de la soude.

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