‹ Histoires normandesChapitre 24 sur 38 · DE ROSE ET DE JEAN DUCHEMIN · texte numérisé non relu

DE ROSE ET DE JEAN DUCHEMIN

reau, et puis tu iras dans ta petite barque depuis la saison du maquereau jusqu'à la saison de Dieppe. Voilà tes garçons qui grandissent. » Nous apprîmes à l'aîné à tisser; il travaillait bien assez ; il pouvait à peu près gagner le temps que le père perdait à lui montrer. Tout cela ne faisait que la môme gagne; pensez combien de choses manquent au besoin quand on n'a pas d'argent. Il y avait toujours du pain et pas de vêtements : à force de prendre à la huche on en trouve bientôt le fond. 11 me restait une jupe de drap, de Reims, je Tavais épargnée malgré moi, vu qu elle ne pouvait pas aller avec mes autres habillements; mon mari me la demande pour lui faire un pantalon et un gilet de dessous, je la lui donnai pour le contenter. Il me dit : « Je t'en donnerai une autre quand j'en gagnerai à quelque bonne saison. » Je lui dis: « Oui, comme les autres : à présent on peut bien écrire sur l'armoire : Maison à vendre ou à louer. »

La saison de Dieppe suivante ne fut pas ti-ès-bonne, et, \ oyant la maison pleine d'enfants, mon mari était hors de lui de chagrin, disant : « Cette fois, comment allonsnous faire? » Dans moi j'étais aussi inquiète que lui : comment passer Thiver? Je ne voulais pas lui dire. Je lui disais: « Va, nous allons travailler. » L'aîné, qui entendait son père s'injuiéter, lui dit : « Papa, je vais vous aider, nos petits frères vont nous aider à faire des trames ; vous allez voir que nous gagnerons le pain à nous deux.>» Le père dit : « Ah', oui, la moitié, tout au plus, nous voilà dix personnes. » Je me mis à rire en lui disant : « Eh bien, quand tu es en mer, que tu rencontres la marée contraire,

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lu liles Ion ancre pour ne pas aller tant en airière; eh Lien, il faut faire de même chez nous. S'il faut ne gagner que la moitié, le boulanger nous avancera Tau Ire, nous lui payerons comme à l'usage à la saison du maquereau. — Cette fois-là c'est manqué, nous ne pourrons jamais gagner assez à notre saison du maquereau ; la petite barque est usée, il nous en faut une autre, nous ne pourrons pas ravoir. Je vais aller au Havre chercher une place dans un vapeur pour passer Thiver; je t'enverrai cinquante francs par mois et moi nourri ; ça nous fera du bien. » 11 fut au Havre, il trouva une place, il revint chercher quelques effets pour lui servir à le couvrir pour l'année, et puis il retourna de suite. Je restai avec mes enfants ; j'étais bien triste; laîné, qui était si raisonnable pour son âge, me dit : u Ma mère, je vais vous tenir compagnie, je vais travailler avec vous. » Mais c'était encore un ouvrage de plus pour moi : il fallait que je lui pare ses trames pour tisser; quand j'étais à la fontaine, il ne pouvait travailler que je r.e fusse revenue pour lui gréer son métier; j'avais déjà bien assez d'ouvrage sans cela. Aussitôt que mon mari fut sorti du Havre pour aller à Paris, il fit une grande gelée qui dura sept semaines, la terre était couverte de neige, de sorte que mon mari resta en rivière sans pouvoir revenir, il fallait voir les froids que j'ai endurés; pendant ce temps-là, il fallait que j'aille à la fontaine tous les jouis; comme je n'avais pas beaucoup de linge, il fallait que je sèche au feu journellement les draps et les couches des petits. Je n'étais pas sitôt quitte de faire sécher qu'il fallait raccommoder; plus d'une fois 1 horloge a^ait sonné minuit que j'étais encore à travailler. Quand je me couchais, les enfants ciiaient, aussitôt je me relevais : je donnais le sein à l'un ; je remettais du linge à un autre, enlin, bien des nuits je ne chauffais pas mon lit. H y avait une bonne dame, madame Morin, qui dcmeuiait auprès de nous, qui m'ap].orla un p.en de linge pour leur faire quel*

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ques chemises : c'était la belle- mère d"im ancien notaire; elle m'était bien bonne en me voyant ménager tous nos enfants. Elle me disait : « Je vous compare à votre mère, qui en a eu treize, je la voyais souvent ménager ses enfants. » Aussi, heureusement que j"ai appris à coudre par jnoi-mème, je faisais bien tout ce qui était utile à mes enfants, (^ette bonne dame, voyant que je mettais en pratique ce qu'elle me donnait, m'apporta souvent quelque chose utile à leurs besoins. Au bout de cette semaine je reçus une lettre de mon mari, qui me dit quil s'ennuyait beaucoup de la mer S et pour savoir comment le grand froid s'était passé. Et il me dit qu'aussitôt arrivé au Havre il va revenir à la maison en permission, et que si je voulais qu'il débarque, que je lui fasse dire. Je ne demandais pas mieux que de le voir revenir; je me trouvai au Uavre à son arrivée et je le ramenai avec moi à la maison. Il nous app.trta soixante francs, que je donnai de suite au boulanger. Mon mari fut bien content en entendant dire que l'on allait travailler à faire un canal chez nous; il parla à notre propriétaire : dans ce moment nous demeurions dans la maison d'un ancien capitaine des gardes-côtes; il s'empressa de parler pour lui à liiigénieur, et il travailla. Comme les marins n'aiment pas à être enfermés, prix pour prix, il aima mieux le dehors, il travailla jusqu'à la saison du maquereau. Depuis plusieurs saisons, mon mari allait sous maître, vu que les bateaux de mon père étaient usés, il n'en avait pas d'au 1res à commander.

Pendant qu'il travaillait au canal, un monsieur qui demeure au château (.M. Fauvel) vint chez nous, avec notre propriétaire, me dire d'aller chercher mon mari pour lui parler; qu'il voulait faire un bateau de pêche pour le hareng, et, comme il le connaissait pour bon marin, il vou-

* De ne pas voir la mer.

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lail lui doiijier un commandement. Je lus le chercher, il vint de suite, et lui promit de le commander. Cette nouvelle encouragea un peu mon mari, et il médit: «A présent nous nous ferons deux lots : notre aîné va venir avec moi. » Nous mîmes le deuxième mousse de terre pour appeler les femmes pour virer*; comme chaque homme fournit sa vireuse, il fallut que j'en loue une pour virer pour le fils, et moi, je virais pour le père.

J'étais enceinte du neuvième enfant; j'en accouchai pendant la saison; mais heureusement que, le lendemain de ma couche, je retravaillai de suite à la hesogne de la maison, et ne tardai pas à faire celle du dehors. Comme il fallait être relevé de l'église au bout de neuf jours, j'ai relevé, car je n'osais y aller plus tôt; Dieu me faisait cette gràce-là. M. Fauvel ne voulant pas la caudiaie - chez lui, comme c'est l'usage de le faire chez le bourgeois, on la fit chez nous; ce monsieur nous apporta du bois pour la faire cuire, mais il me manquait encore bien autre chose : pas de vaisselle assez, pas assez de chaises, pas de verres; je courais à chaque caudraiechez les voisins, et petit à petit je me fournissais un peu à la fois.

J'avais bien du tourment, je craignais que les enfants ne crient trop fort; je courais vile à l'un et à l'autre pour les faire taire et leur donner ce qu"il leur fallait. La saison du maquereau finie, il fallut faire faire une petite barque; nous n'avions, comme d'usage, pas le sou; nous avions donné tout aux créanciers; mais, comme nous avions usage de payer aussitôt que nous en gagnions, on ne nous refusait jamais le crédit.

Le charpentier (Coquin) nous dit : « Je t'en ferai une tout de mèmer» et, comme nos garçons grandissaient tous

' Tirer ses baleaux sur la plago au moyen d'un cabeslan. * La cliauiiière. Repas que l'onl les marins ensemble le samedi soir. On ne pèclie pas le dimanche.

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