DE ROSE ET DE JEAN DUCIIEMIN
à la fois, son équipage devint bien bon, ils aimaient tous l'état (le marin, excepté le troisième, qui avait toujours peur. 11 disait: « Moi, j'aime tisser! » Nous avions déjà bien des filles (car les cinq derniers enfants étaient cinq filles). «Je leur apprendrai à tisser. » C'était un enfant si doux, que jamais je ne lui ai vu de colère; il avait la patience de leur montrer bien plus que le père, car il est un bomme vif et turbulent par instants; il faut le connaître pour pouvoir le pratiquer; il ne m'effaroucbait jamais de ses raisons, vu que je le connais. Ce troisième fils n'alla pas à la pèche comme les autres, il resta à la maison.
Mon mari, dans sa petite barque, cette année-là, gagna bien, depuis la saison du maquereau jusqu'à la saison du bareng, la valeur de trois cents francs; nous payâmes un peu de nos dettes, et puis on se gréa pour la saison du hareng; c'était toutes les années à recommencer à faire des filets et gréer la pouche.
Le moment d'armer pour Dieppe étant venu, on fit donc la caudraie chez nous; on apporta le pot-au-feu et la grillade au cuisinier: comme c'était moi qui étais le cuisinier, je mangeai ma paît de la grillade, qui me semblait bien bonne, car je n'en mangeais pas souvent. La caudraie cuite, les matelots arrivaient, prenaient leur part de la caudraie avec leurs enfants, trois, quatre, six, s'ils les avaient, car c'est une fête que la caudraie pour les enfants. On leur donne une grande gamelle dé soupe tous ensemble, et puis on leur donne de la viande sur leur pain, et on les envoie chez eux pour que leurs pères puissent deviser, car quand ils sont là on ne s'entend pas parler ; quand ils sont partis, on entend les matelots ; on les entend dire : (' Il faut espérer que nous en prendrons cette année s" il fait beau temps, nous en avons besoin. » L'un dit : « Mais il y a un an, nous en avons manqué; » l'autre dit : « T'en souviens-tu, quand nous avons été voir à la raie de ce grand bateau? il y en avait plus dun cent à la raie, si
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nous avions mis anprès de lui, nous en aurions pris de bons.» L'autre dit: « Nous mîmes trop à terre, cest ce qui nous fit du mal ; » Faulre dit : <' >ous avions trop d'afalage, les harengs étaient à tleur d'eau, celte année nous y prendrons garde. » On dirait, à les entendre, qu'ils les tiennent dans leurs filets. Après tous ces discours, ils vont se coucher, prêts à partir le lendemains'illait beau temps. Étant de retour de la pèche, s'ils ont gagné quelque cbose, on les entend, dès en mer, crier leur mousse : « Es-tu ])aré ; les tours sont- ils prêts? « Le mousse dit oui ou non. On les entend de bateaux en bateaux gazouiller; on dit : « La pêche est bonne; » et qu'au contraire, s'ils n'ont rien pris, ils échouent sans rien dire, et puis ils crient : « Vire donc vite ! » en grognant. Kt puis, quand le bateau est viré, chacun prend sa pouche, que le mousse met îi terre, et puis on s'en va chacun chez soi ; on ne parle pas trop de lacaudraiedu lendemain; car, quand ils gagnent quelque chose, ils font une caudraie pour séparer leur argent; on envoie le mousse payer partout où l'on doit, et puis on sépare le reste. 11 faut \oir le lendemain toutes les femmes des matelots aller avec leur bourse payer le boulanger et autres, et puis se rhabiller un peu poui* l'hiver! Cette saison-là fut bien avantageuse pour le gain et bien malheureuse d'un autre côté; car il se perdit un de nos bateaux en arrivant chez nous, chose que nous n'avions pas vue de notre connaissance ni de celle de nos pères : il rapportait sept mille francs avec lui; tout fnl perdu, corps et bien. Quand ce malheur arri\a, j'étais enceinte du dixième enfant ; je gagnai uneénutlion (piemoji enfant porte avec lui, qui nous fit bien du mal. L'enfant, à V^g;e de dix mois, fut prise de mal, elle en a eu pour deux ans, et puis elle revint bonne, grâce aux soins. Il nous vint un autre enfant au bout de quatorze mois.