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haut, nos enfants tissaient dans le bas; nous n'eûmes pas assez des mille francs, cela nous coûta dix-huit cents francs. Nous fûmes obligés de demander crédit pour le reste ; les couvreurs ne furent pas payés, ils nous dirent, marché faisant, quils ne nous gêneraient pas; mais nous trouvâmes bien le contraire : les échelles étaient encore debout qu'ils nous demandèrent de l'argent. Nous n'en avions pas, nous fûmes obligés de faire pour trois cents francs de billets à ordre, la moitié à payer au bout de six mois, et l'autre moitié au bout d'un an. Le premier étan-t échu nous n'en avions pas tout à' fait assez, on nous prêta le restant, nous fûmes encore dégagés à peu près sans frais. La saison du maquereau fut à peu près bonne, nous rendîmes ce que nous avions emprunté pour payer; l'autre payement revint bien vite, il ne nous restait pas un sou quand nous eûmes rendu l'emprunt que nous avions fait : la Saint-Micchel vient toujours trop vite quand on doit y payer. Nous avions un an de rente des mille francs, et cent cinquante francs de billets, ce qui nous lit deux cents francs. Notre onzième enfant était bien malade au moment du payement, il fallait que je marche pour faire des emprunts; je n'avais personne pour soigner mon enfant, je n'avais qu une sœur qui jamais n'était venue chez nous quand j'avais des malades; je fus forcée un soir de lui dire de m'obliger, seulement un moment, de rester un petit moment chez nous, qu'il fallait que je sorte malgré moi, sans lui dire où j'allais, car je ne disais jamais mes affaires à personne. Je la pose auprès du berceau de l'enfant précipitamment seulement; je cours bien vite de maison en maison, là où je croyais en trouver. J'entrais en disant : « Prètez-moi cinquante francs; » à un autre j'en demandais cent en disant d'un air un peu embarrassé : « Je vous rendrai après la saison de Dieppe. » On m'en donna de suite, et je revins bien vite chez nous; ma sœur criait après moi : « D'où viens-tu? lu me laisses
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)à, tu sais que je ue ^eux pas rester avec des malades. « J'étais bien soulagée pour le payement, mais pas pour mon enfant; le lendemain les billets arrivent, mon enfant à la niort, je ne pouvais pas seulement descendre pour les payer pour ne pas quitter mon enfant ; seule, je courais d'un côté et de l'autre, bien triste. Vous devez penser l'ondjien un enfant est cber à une mère; la pauvre enfant mourut le soir J'oubliai bien vite les embarras des payements et pas les peines de l'enfant, et elle n'a^ ait cepen dant que dix mois.
La saison du liareng à Dieppe approcba il ; l'on part souvent quinze jours après la Saint->licbel ; il fallait se mettre à gréer les effets du père et des enfants pour se disposer à partir. Comme mon mari était rarement à terre, quelquefois il quittait la petite barque de suite et retournait dans une autre; j'aAais bien des fatigues à la maison, l't lui en avait bien plus que moi en mer et au roclier. lîien des fois, en arrivant de faire la pècbe des cbatrouilles, quelquefois de trois lieues loin dans les rocbers, aniorcer ses cordes en arrivant sans ^enir à la maison, lui porter à manger sur le perrey à lui et à ses enfants, de suite repartir pour la mer, tendre ses cordes, revenir à neuf ou dix lieures du soir, ne pas avoir le courage démanger par la fatigue; sa cbemise mouillée par la sueur, d'auties fois par la pluie et la mer: se relever à deux lieures pour recueillir ses cordes, et tous les jours à recomn^.encer le projet. Mais aussi, quand j'avais quelque embarras plus fort que d'usage, je lui disais : « Aide-moi un peu, » il me répondait : « Fais ton métier et moi le mien. » IVous en avions assez tous deux que de cbacun le notre; le mien était bien dur, et le sien était dur et exposant; car, durant l'iiiver, il n'y avait aucui.e pèche à faire dans nos côtes, quelquefois un peu de merlan, mais rarement. Mon mari était obligé d'aller dans la roche sous falaise pour tailler du caillou que nous vendions
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dix francs le mille; il ne faisait pas gi-and gain, mais ça lui convenait mieux que de tisser. Ainsi, quand il est en mer, il est exposé au mauvais temps : quelque vague de mer pourrait Fengloutir; .^ous falaise, il peut lui tomber quelque pierre qui peut le tuer. Quand il est parti d'un côté ou de Tautre, je suis toujours inquiète quand je le vois un peu en retard, et c"est toujours vivre ini{uiète et toujours dans la misère. On dit que Ton s"habitue à tout : c'est bien vrai, mais(|uelquefûis, quand on a un petit moment de réflexion, que l'on a le moment de penser, je dis quelquefois : « Mon Dieu ! quelle vie! que je suis malheureuse! » Quelquefois tout à coup, je dis: -.< On dit qu'il faut faire pénitence : si je la fais dans ce monde, je ne la ferai pas dans l'autre. » On dit que faire son ouvrage avec patience, élever ses enfants dans la crainte de Dieu, que c'est faire son salut: mais le pire est que je ne pouvais pas seulement leur faire prier Dieu le soir. Quand je les faisais prier à un, l'un criait maman, les autres leur discutaient; j étais obligée de faire relever celui qui était à genoux, sans pouvoir lui faire faire une prière entière: je fus obligée de les faire mettre à genoux tous ensemble, et moi dans le milieu et prier tous ensemble. Quand les plus petits étaient au lit. je mettais les plus grands auprès de moi pendant que je réparais leurs habillements pour le lendemain ; je leur donnais un livre avec une croix de liieu, selon comme ils savaient, et puis je les faisais lire; qiiand ils devenaient plus grands, je les envoyais à l'école. lis épargnaient le peu d'argent que je leur donnais le dinjanche pour payer leur école ; quand les plus grands venaient à être plus savants que moi, ils apprenaient aux plus petits, ils me tiraient de cet embarras; les voisins qui venaient chez nous, voyant ces enfants faire l'école ensemble, s'admiraient de les voir; ils étaient plus paisibles avec leurs frères qu'avec moi : ils les prenaient si doucement, qu'ils leur faisaient faire tout ce qu'ils voulaient ; je
ne les ai cependant jamais frappés pour dire, mais quelquefois la patience m'échappait à crier un peu fort pour les faire obéir; ils venaient à se faire à mes emportements, ils n'y pensaient pFus. Il ne faut pas crier après des enfants pour se faire craindre, on est plutôt servi à les prendre par la douceur ; quand on crie après eux, ils vous haïssent; prenez-les doucement, il vous font des caresses journellement, et vous obéissent de suite. Quand ils sont grands, ils n'ont pas à vous dire : « Vous m'avez élevé durement, vous m'avez battu. » J'en ai fait une fois frapper un par le père, il ne l'a jamais oublié en me disant ; « o'ai été battu une fois par votre faute. »
VÏI
Comme la pèche du hareng ne fut pas forte cette année, et que nous avions besoin d'argent pour payer bien des choses, la saison du maquereau et celle-de la petite barque ne furent pas bien avantageuses non plus. Le père et les enfants tinrent conseil de ce quils devaient faire pour le plus avantageux. Le fils aîné dit: «Moi, papa, j'irai dans les grands bateaux, ça fera que nous en aurons des deux côtés; si un côté manque, peut-être que l'on rappellera. » Je voulus m'y opposer en disant que dans les grands bateaux on endurait toutes les rigueurs du temps, que l'on couchait pendant six semaines à la mer; que, s'il venait mauvais temps, pendant ce temps-là j'aurais bien de l'inquiétude et bien de la peine, que depuis la paix il y avait beaucoup de monde resté là perdu. Le père me répond : « Tiens, si on regardait à sa personne, personne n'irait; il est d'aussi vieux marins comme de vieux ber-
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gers. )) Le fils, qui avait envie d'y aller, dit: « Je n'irai pas pire que les autres. » Le samedi suivant il va à Fécampavecun camarade s'accommoder pour la pèche; il revint à la maison et dit à son père: « Je suis accommodé avec Charles Monnier. w.Son père lui dit. c Ce n'est pas un grand pêcheur, mais cestun homme bien prudent à la mer; lu auras plus d'aiseté qu'avec tous les autres.» Le lils, qui n'avait jamais été qu'avec son père dans nos petits bateaux, n'avait pas beaucoup d'effets à lui seul.
Comme étant à Tàge de seize ans^et demi aussi fort que son père, ils mettaient les effets l'un de l'autre. Pour se séparer, je fus obligée d'aller, comme àTusage, à crédit lui faire faire une quantité d effets pour lui faire sa pouche; nous achetâmes six filets; nous fîmes deux cents francs de frais en filets et effets. On gagnait depuis six à huit cents francs au lot dans les grands bateaux dans ce temps-là. Nous disions : <c Nous gagnerons nos frais au moment du départ. » Je lui disais: « Mon Dieu! que j'appréhende ton départ ; quand je verrai de grands coups de vent, je saurai bien que tu seras en mer ; où me mettraije pour ne pas entendre le vent souffler? Combien j'ai hâte que tu sois de retour pour savoir comment tu seras, loi {[ui n'as jamais enduré de grands coups de vent avec ton père. — Aussi, me dit-il, vous verrez que je n'aurai pas peur; aussitôt rentré dans le port, vous verrez que je reviendrai vous voir de suite, jour ou nuit. Je n'ai jamais marché de nuit seul, mais je viendrai vous annoncer mon arrivée dans le port. »
Comme nous avions un prêtre depuis quelques années qui était un peu difficile pour la communion, il exigeait que l'on sût le gros catéchisme; beaucoup ne pouvaient pas l'apprendre, el bien des garçons surtout étaient restés sans faire leur première communion. Nous en avions trois chez nous en âge de la faire qui étaient restés ainsi. Ce prêtre vint à mourir; il nous en vint un autre. Dès son
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arrivée, il lit faire la première communion aux plus grands, surtout à noire fils aîné et à un camarade qui partait avec lui; ils communièrent quatre jours avant de partir; nous assistâmes à la messe toute la famille. Ce filsélait si joyeux, qu'au retour de la messe il va se jeter au cou du prêtre poulie remercier; il lui donna un baiser de joie qui valait une couronne. Je pleurai de joie de voir un enfant aussi satisfait qu'il était. En arrivant à la maison, il me dit; « Mère, à présent je peux partir et aller à la mer, je possède celui que je désirais depuis longtemps. )>
Quatre jours api'ès, il partit pour Fécamp armer son bateau : le premier soir, ça m'était à charge d'en voir un autre manger la suupe dans son plat. Je dis ; « Grand Dieu! quel effet ça me fait de voir cet enfant partir! » Il était Taîné de douze dans linstant; la douzième avait trois mois au moment de son départ. Je fus à Fécamp le lendemain pour rapprovisionner de vivres et de tout ce ([u"il lui fallait.
Comme nous n'étions qu'à dix-neuf années l'un de lautie, on lui demandait sur le quai quelle parenté nous avions; il leur répondit ; « C'est ma sœur, m riant comme d'usage. Il me dit, quand nous fûmes écartés des marins : « Us croient que vous êtes ma sœur, ne me vendez pas avant de partir; je leur dirai en mer. »
Quand nous eûmes fait ses provisions, je revins bien vite à la maison; car depuis longtemps je n'avais pas quitté la maison dun moment. Dans le moment, nous apprêtions les filets du père pour partir pour la saison de Dieppe.
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Au iiioiiienl où mon mari allait partir pour aller à Dieppe, il avait fait deux grands coups de vent; nous étions bien inquiets comment ça s'était passé au sujet de notre fils aîné, i'iusieurs grands bateaux de Fécamp étaient de retour de leur démarrage; nous nous informions à tous les gens de ces bateaux s'ils ne les avaient pas vus; aucun d'eux ne les avait vus. Mon beau-frère entra dans le moment; il nous dit qu'il les avait vus après le premier coup de vent, mais que le deuxième était plus dur que le premier.
Ça ne nous rassurait pas. 3Ion mari, prêt à pousser au large, me dit : « Tu iras à Fécamp voir si on les a vus; tu m'écriras de suite, car je suis bien inquiet de savoir où il est. » Je différai encore quelques jours; je demandais à tous les pays qui arrivaient : aucun ne les avait vus. Mon mari, de son côté, demandait aux marins de Dieppe à mesure qu'ils arrivaient; ils ne l'avaient pas vu non plus. 11 m'écrivit une lettre et me disait : « 11 m'ennuie beaucoup de ne pas avoir de nouvelles; demande aux gens de Fécamp s'ils ne Font pas vu. » Je ne voulais pas le décou^ rager, et je lui dis : « J"ai encore espoir; on les a vuSj à ce que l'on croit. Si ce sont eux, ils ne vont pas tarder. »
Je m'en fus à Fécamp. Quand je fus sur la côte, je vois une quantité de bateaux qui espéraient de l'eau pour rentrer. Je disais cette fois-là : « Il faut espérer qu'ils sont du nombre. » Je fus sur le quai; je demandai à un vieux marin qui était entré la nuit, qui livrait son poisson,
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n'avait pas vu un tel; il nie dit en faisant un soupir : (' Non, Dion Dieul nous ne les avons pas vus 1 » Je lui dis: « Vous m'avez Tair bien triste; avez-vous quelqu'un à bord? » Il me dit: « Oui, mon Dieu! j'y ai mon fils! » Je lui dis : « Les croyez-vous perdus? » 11 me dit : « Je n"en pense rien de bon; nous voilà de retour de noire deuxième démarrage, et on ne les voil pas encore. »
Je revins chez nous bien triste: les jambes ne pouvaient [)lus me porter; je pleurais tout le long de la route; on me regardait descendre la cote pour savoir quelle nouvelle j'apportais. Une grande quantité de personnes m'arrêtaient au pied de la côte pour savoir quelque chose; je n'avais pas le courage de leur parler.
Je gagnai notre maison; je n'avais pas mangé depuis mon départ. En arrivant, je me jette à pleurer au lien de manger; j'espérais encore un peu que mon mari découvrirait quelque chose. Je reçus une deuxième lettre qui me disait : « Tu m'annonces que l'on a vu notre lils : assure-t'en bien, car on a vu des débris en mer à leur égard.» Il me donna un coup qui était plus fort qu'un coup de lance. Je disais : « Mon mari, qui me connaît à Tégard de notre fils, comment me fait-il savoir une chose aussi affreuse que celle-là? » Le malheureux! ce n'est pas lui qui m'écrivait. Je gémissais de mon côté et lui du sien; on avait bien du mal à le faire rentrer à la maison où il logeait; il se couchait à plat-ventre contre terre sur le perrey sans pouvoir le faire relever. Tous les marins de chez nous étaient autour de lui pour ranimer son courage, et moi, de mon côté, je disais : a Si mon mari était seulement chez nous pour nous raconter nos peines! »
Enlin, je ne reposais pas seulement une heure la nuit. J'étais au désespoir; je voyais tous les autres enfants pleurer autour de moi; je n'avais pas le courage de leur parler. Je disais : « Pourquoi élever des enfants, et puis,
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(juaud ils sont grands, il faut les voir mourir. » Il ine semblait que je n'avais que celui-là d'enfant et que les autres ne m'étaient rien; je regrettais cet enfant autant ([uil le méritait, car c'était un second père chez nous. Je me disais : « Je sentais cela, car je mettais toute ma consolation dans cet enfant. » Tous les paroissiens le regrettaient et me disaient : « C'est dommage, un enfant si doux et si beaul » Bien des personnes m'avaient dit dès son enfance : « C'est bien dommage que cet enfant n'appartienne pas à des personnes riches; ça ferait un beau personnage s'il avait l'esprit cultivé, car il annonce ce qu'il fera, » Je ne lui ai vu jamais d'emportement, jamais il n'a juré une fois.
Il est bien vrai de dire qu"il ne faut pas s'enorgueillir de ce que l'on a de beau, car on a bientôt perdu ce que l'on aime. Pendant plus de six mois je ne pouvais pas prendre le manger; au bout de six mois, je hs une petite maladie : je n'avais pas peur de mourir; je ne comptais pas du tout la vie; je n'avais pas le courage de sortir de notre maison. Le médecin vint; il me mit à la diète huit jours à ne boire que de l'eau de sureau. Au bout de huit jours, je recommençai à prendre un peu de nourriture; le monsieur qui était notre armateur me fit passer deux bouteilles de vin, que je buvais avec de l'eau et un peu de bouillon au poulet. Je me revins un peu; le curé de la paroisse vint me voir quelquefois pour me donner des consolations : c'était un bon pasteur; il était l'ami des pauvres et leur soutien. Il me dit : « Ma chère, il faut vous consoler; ces malheureuses femmes qui sont chargées d'enfants, qui ont perdu leur mari avec votre fils, sont plus malheureuses que vous. » Je lui répondis : « J'avoue que c'est bien malheureux d"avoir perdu son mari; mais vous savez que bien des femmes, un temps passé, aspirent quelquefois pour retrouver un homme; quand elles sont mariées, elles ont un homme, et moi, quand
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je parcomrais le iiioiide entier, je ne retrouverais pas mon fils. Je sais bien qu'elles sont malheureuses d'avoir perdu leur homme, chacun prend sa peine telle qu'elle est. » Depuis le départ de monlils, je le pleure moi't, et je l'attends tous les jours par terre ou par nier; quand on n'a pas vu mourir, on ne peut se figurer qu'ils ne reviendront pas. Si je vois un navire en mer qui soit plus près que d'usage, je crois qu il vient nous l'apporter; si je vois une personne dévaler la côte, je regarde si ce n'est pas lui : on est toujours inquiet; je n'ai jamais eu un moment de repos. Depuis mon mariage, que de tourments I et je n'étais pas encore quitte, car la seizième année je fus enceinte du treizième enfant. Si j'avais été malade à les porter longtemps dans mes couches, je n'aurais pas eu le lemp de me rétablir qu'un autre serait venu.
Mon mari de retour de Dieppe, je fusa l'arrivée du bateau comme d'usage, de peur que mon mari ne croie que je fusse malade en ne me voyant pas à virer. De retour à la maison, le cœur nous creva à tous deux ensemble en disant : « Que nous sommes malheureux! Nous commencions à en avoir un poumons aider à élever les autres, le voilà perdu! Que la mer est affreuse! je ne crois pas qu'elle nous en prenne d'autres; je ne les mettrai pas en mer. » Le troisiènie, qui n'avait pas du tout du goût pour la mer, dit : « Je n'irai pas non plus, moi; je resterai à tisser jusqu'à ce que je sois grand. » Le deuxième partit pour aller au Havre chercher une place de vapeur; il s'engagea pour mousse. Au retour de la saison du hareng, le père fut s'y engager aussi; il remit le commande-
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ment du bateau. L'armateur lui dit: « Je ne te tiens pas d\y aller; fais pour le bien. » Aussitôt que le père y fut, le deuxième revint, il ne s'y plaisait pas; le troisième y fut à sa place: il nous envoyait quatre-vingts francs par mois. Nous avions toujours la mère et la sœur de mon mari à nourrir, et le pain était cher. Nous mangions pour soixante francs de pain par mois, et puis les entretenir d'habillement et les nettoyer. Nous étions bien bornés : il ne fallait pas aller trop vite, .raccouchai du treizième enfant, ra coûte toujours quelque chose; quoique nous ne fassions pas de baptême, ça paraît toujours dans les petites bourses. J'écrivis à mon mari que j'étais accouchée d'une lille; comme c'était la huitième, il répondit : « Tu ne risques rien à présent; tu peux bien établir un couvent pour les mettre toutes, il nous en faudra bien comme ça pour faire fortune. » Au retour de son voyage de Paris, il trouva une place au quatrième; il y fut aussi, mais il n'y resta pas longtemps; il se trouvait avec des matelots qui étaient beaucoup dépenseurs; nous fûmes obligés de le faire revenir à la maison, de peur qu'il ne prenne une mauvaise habitude. Le troisième avec son père savait un peu tisser; il faisait des commissions à l'un et à l'autre, toujours prêt à partir; il s'épargna de quoi s'avoir un habillement et une montre outre son mois. Quand j'allais au Ilavre pour recevoir leur mois, il me donnait son argent à porter chez nous en me disant : « Si vous en avez besoin, servez-vous-en, vous me le remettrez quand je serai de retour à la maison. « Retournant à Paris de suite, comme c'était au moment que les Suisses passaient par bandes pour aller à l'étranger, en dévalant 1?. rivière, une femme lavait son linge; elle ne réfléchit pas combien la vapeur va vite; il en fallait une seye pour puiser de l'eau; la seye pleine enleva la femme à la rivière; on crie: « Sauve la vie! » Mon mari, nerveux comme Hercule, se jette à l'eau bien vite, car la vapeur avait déjà fait de la route, se pré-
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cipite bien vite, plonge dans l'eau, la laltrape par les cheveux, la ramène à la vie. Tous les passagers du bord le lelicitèrenl de ^on dévouement, lui donnèrent quelques petites pièces d'argent; les marins et le capitaine firenl une pétition au ministre pour lui; il reçut une médaille en argent, dont il est porteur, et quatre-vingts francs. Il fut lui-même au ministère; ils lui demandèrent s'il était content comme ça, qu ils lui donnaient pour lui et pour sa nombreuse famille. 11 les remercia bien en leur disant bien des choses, en leur observant qu'il avait fait bien d'autres sauvetages que celui-là, qu'il n'avait pas été écoulé, qu'il avait conduit bien des navires dans un port et dans l'autre, qu'il demandait une pratique devant notre rade; il s'est exposé bien des fois à perdre la vie pour sauver son semblable.
11 a une fois perdu son canot derrière un navire par le mauvais temps qu'il faisait ; dans l'instant, il fut obligé de conduirele navire dansSaint-Valerv, ^u qu'il ne marchait pas; le capitaine, fatigué de la mer, lui dit: « C'est la terre qu'il faut, nous n'avons plus de vivres, nos marins n'en peuvent plus, il faut nous mettre dans le premier port que nous pourrons rentrer. >> Et il les mit dans Saint- Valery. Il en a entré lui-même dans Fécamp et dans le Havre; les pilotes ne pouvant pas sortir par le mauvais temps, il les a tous bien conduits dans le port, et il était payé comme pratique et bien \u de tous les commissaires ([ui le voyaient paraître devant en\. Mon mari restaitlonjoursdans la vapeur: nous ne fûmes pas toujours gagnant, car la saison du iiareng à Dieppe fut bien peu avantageuse cette année-là. >'ous avions toujours du pain, mais nous ne pouvions pas payer l'arriérage que nous avions. Je devins enceinte du quatorzième enfant, la famille croissait toujours, le mal venait toujours de mal en pire : c'était toujours de grands embarras pour moi de soigner tout euï^emble le père et les enfants. Le père m'enlevait lou-
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jours les plus grands et me laissait tou^ les petits; je leur ■portais tous mes soins possibles, je n'aimais à les entendre pleurer que le moins possible; c'était pour moi une grande fatigue, je ne savais quelquefois où j'allais. Notre boulanger et notre épicier demeuraient dans la même rue: il m'est arrivé bien des fois d'être à la porte de l'un pour aller cbez l'autre ; je relevais la lete, et puis je médisais : " Tiens, ça n'est pas celui-là où je vais. » Je regardais si personne ne s'en apercevait pas, et puis jp repienais ma route en riant dans moi.
Le plus souvent je courais au galop quand je montais en baut pour chercher quelque chose que j'avais besoin ; quand j'étais montée, je ne savais plus ce que je venais df^ chercher; je revenais à mon ouvrage, et puis je m'aperce^ais de ce qu'il me fallait, et je recourais de suite. Quand il faisait froid et qu'il fallait coucher tous les enfants l'un après l'autre, les réchauffer, les emmailloter, je n'étais pas quitte d'un côté qu'il fallait recommencer par l'autre qui pleurait ; je parvenais par aller me coucher avec le dernier dans mes bras jusqu'au lendemain. Je ne pouvais pas seulement prier le bon Dieu, je lui offrais mon cœur, et puis c'était tout ce que je pouvais lui dire. La nuit je me levais pour faire le tour à tous les lits, voir s'ils n'avaient pas froid, mettre du linge sec à ceu\ qui étaient mouillés, car je n'aurais pas été ta mon aise si je les avais négligés de leurs besoins. Le matin, je me levais bien vite, voyant que plusieurs étaient éveillés; je m'habillais en marchant; la prière du matin était de dire, en dévalant l'escalier: « Mon bien, je vous offre la journée que je vais faire aujourd'hui; faites que je ne fasse rien qui soit contraire à votre sainte volonté. » Et puis je me mettais à ma besogne.
Nous demeurions sur le passage de cette dame, bellemère de l'ancien notaire; elle venait souvent me voir en passant, s'asseyait un moment pour contempler tous ces
petits enfants, et me disait quelquefois : «Vous êtes encore bien heureux que le bon Dieu vous donne tous ces enfants sans infirmités; ils sont tous bien portants, c'est encore quelque chose de bien joyeux pour vous. » Elle m'apportait quelquefois du linge pour leur faire de petites chemises, et de ses restes de fricots; il fallait voir tous les enfants la chérir quand ils la voyaient. Je fis rencontre un jour du curé; comme il était bien parlant, nous causâmes un peu ensemble, il me dit: « Mais, ma chère, je ne vous vois pas souvent au confessionnal. » Je lui dis: « Mon cher pasteur, croyez-vous pouvoir m'imposer une pénitence plus dure que celle que je fais journellement? On dit qu'il faut souffrir avec patience ; eh bien, me voyez- A^ous me plaindre à quelqu'un? A me voir le cœur gai, on dirait qu'il ne me manque rien. » Il me dit : « C'est vrai que je ne vous vois jamais vous plaindre. »
Mon mari, toujours encore dans la \apeur avec le troisième fils : ce fils était donc mousse, il faisait la cuisine chez la femme d'un mécanicien ; elle eut connaissance que j'étais enceinte, elle lui dit un jour: « Ta mère est enceinte? » Il lui répondit: « Je crois que oui. » Elle lui demanda qui serait marraine pour le nommer ;il lui dil : « Je ne sais pas, on ne prie jamais chez nous d'avance, on dit que ce n'est pas de chance. » Elle lui dit : « Si ta mère veut, je serai la marraine. — Vous lui demanderez quand elle viendra chercher notre mois.» Quand Je fus au Havre, mon fils me dit cela en arrivant, et je fus chez elle avec lui pour faire la cuisine ; elle me demanda de suite qui