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nommerait Tenfanlque je portais; je lui dis, comme l'enfant lui avait dit, que Ton ne priait jamais personne d'avance. Elle me dit : « Quel drôle de pays ! on ne peut pas faire d'apprêts pour la toilette. » Et je lui dis : « Chez nous on y va tout bonnement tel que Ton est. — Eh bien, si vous voulez, je le nommerai. » Je lui dis que c'était bien de l'honneur pour nous, qui étions de pauvres gens; que je ne savais pas avec qui la mettre : que je ne trouverais pas quelqu'un convenable chez nous. Elle me dit : « Priez le mé(!anicien du bord de votre mari, il ne vous refusera pas. »
Prier un homme que je ne connaissais que pour l'avoir vu un peu à bord de mon mari, j'étais bien inquiète; comment m'y prendre pour déplacer un homme de six lieues? Je fusa bord, je me priai bien avant que de parler, et tout d'un coup je pris la hardiesse de lui demander; il me promit en me disant qu'il n'aimait pas bien cette fète-là; mais que, connaissant mon mari, il ne le refuserait pas. Je revins chez nous; en chemin faisant, je ruminais comment m'y prendre pour recevoir des gens de la ville chez nous; j'appréhendais presque autant le baptême que l'accouchement. Mon mari part pour faire un voyage à Paris; il n'y avait pas deux jours qu'il était parti du Havre que j'accouchai. Comme le parrain était embarqué avec lui, ce fut déjà un grand embarras pour moi : c'étaient des voyages de quinze jours ou trois semaines. J'écrivis au Havre à la marraine que j'étais accouchée d'un garçon, et qu'elle envoie la lettre à la suite de la vapeur, pour le faire savoir à mon mari et au parrain. Quand ils reçurent la lettre, qu'ils lurent de suite, qu'elle leur apprenait que c'était un garçon, ils furent bien contents, le père et le fils. Comme nous avions déjà eu huit filles, c'était une fête pour mon mari que d'avoir des garçons. La fête ne dura pas longtemps; comme c'était au moment du choléra, il mourait beaucoup de monde. Quand ils furent
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à Paris, c'était le plus fort du mal; mon mari fut pris de peur; il s'affectait beaucoup; ils ne se nourrissaient que de vin et de thé pour se soutenir; ils avaient bien hâte d'être revenus. H m'écrivit qu'il avait reçu ma lettre, qu'il était bien content, mais que le mal était si grand, qu'il avait bien peur de rester en route, lui et son fils. D'un autre côté, la servante du curé vint chez nous me dire qu'il fallait, pour attendre le parrain, faire ondoyer l'enfant et payer la dispense, qui me coûta sept francs, et que j'empruntai en disant : « Je vous payerai avec le mois de mon mari quand il sera de retour. )>
Le samedi de Pâques, mon mari arriva avec son fils, bien embarrassé, croyant avoir le choléra; il me dit : « Je ne croyais pas vous revoir. » Je le remis du mieux que je pus en lui disant : « Ce n'est que la peur qui te tient; à présent que tu es chez nous, ça va mieux faire. » Quand il fut question du parrain et de la marraine, il me dit : « Ils viendront dimanche. Et avec quoi vas-tu faire le l)aptème? nous n'apportons pas d'argent; nous avons dépensé tout pour nous soigner en route, sans cela nous serions morts. » 11 fallait voir l'embariasl .Notre pain pas payé, comment en retourner chercher? quand dirai-je que je le payerai à présent? Je réfléchis un peu, et je vais trouver le boulanger; je lui dis l'affaire, et il me donna quelques ])ains. Mon mari retourna bien vite dans sa petite barque avec trois de ses garçons. iNous avions bien du mal à nous fournir de lih^s, car, quand on n'a pas d'argent, on ne se fournit pas si vite le besoin. Le samedi, le parrain et la marraine arrivèrent en char à bancs; on aurait dit qu'ils venaient chez des millionnaires. On mène le cheval à l'auberge, et puis on les amène chez nous; je les appréhendais et admirais tout ensemble. J'aurais voulu que tout fût fait dès le soir. L'on fit cuire un peu de poisson pour leur souper, et puis on conduisit la marraine coucher chez une voisine dont le mari était à bord de la
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vapeur aussi. Le parrain dépose sur la tahle un morceau (le sucre; il ne dil pas pour qui; je n'osais y toucher. Le lendenjain, il fallut faire le café, je n en avais jamais fait; je demandai à une voisine, qui \ int me le faire. Le moment d'aller à l'église arriva; je fus porter l'enfant; comme il avait dix-huit jours, je relevai aussi le mènie jour, et puis on vint à la maison pour dîner, ce que j'appréhendais beaucoup. Je puisais tous les sous des poches de nos enfants pour pouvoir fournir tout ce qu'il fallait au dîner, -l'avais hien peur qu'ils ne s'aperçoivent de mon embarras. Le dîner passé, je croyais qu'ils allaient repartir de suite. Hélas! ils sont restés quatre jours! il fallait voir mon embarras! il fallait emprunter tous les jours, de peur de leur manquer de quelque chose. Si c'avait duré, je serais tombée malade. Quand on est pauvre, il ne faut pas sortir de son pays pour avoir des parrains et des marraines; que l'on prie de pau^res gens comme soi, on n'est pas si embarrassé; on sert un repas à l'usage, pois ou grosse viande; ça semble bien bon quand on est accoutumé à ne manger que du pain et des pommes de terre. Le parrain étant resté au Havre et la marraine aussi, je fus les voir avec le filleul quand il marcha seul. Quand je fus arrivée chez la marraine, elle fut dire au parrain que j'étais venue avec le filleul. Celait à qui ne ine donnerait pas à dîner; il était grand temps que la voiture parte pour revenir cbez nous; je crois qu'ils étaient encore plus embarrassés que moi de nie nourrir un repas, moi et l'enfant. Je disais dans moimême : « Ce n'était pas la peine de me donner tant d'embarras; eux qui en ont, ils me sont ingrats, et moi qui aurais voulu en avoir à leur donner! » Le parrain avait dit au baptême qu'il l'habillerait en garde national quand il serait en culotte; je ne l'ai jamais revu ni entendu parler.
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Mon mari alla toujours jusqu'alors dans sa petite barque; un jour il avait beaucoup de poisson, et, ne voyant pas de mareyeurs, il dit au troisième, qui n'avait pas du tout de goût pour la mer: « Tu vas aller porter notre poisson à Yport avec ces deux marins dans leur canot; pendant ce temps-là nous allons pécher des chatrouilles pour remettre des cordes à la mer ce soir. » I/enfant, si obligeant, y fut pour ne pas désobéir à son père; étant à Yport, le poisson se vendit bien; les deux marins qui étaient avec lui aimaient beaucoup à boire, et se mirent en ribotte. Le vent venait de plus fort en plus fort, Tenfant ne savait que faire, s'il devait revenir par terre ou par mer, en disant: « Si je reviens par terre, mes frères vont me railler et me dire: « .Mauvais matelot, tu as eu « peur d'aller avec deux ivrognes; » peut-être que j'aurais une mauvaise marée. » Si l'argent n'eût pas été dans le canot, il fût revenu à pied. Quand il fut en mer, le vent forcissait toujours; quand il fut entravers de notre pays, il reçut une lame de mer qui emplit presque le canot; les deux iiommes ivres étaient couchés dans l'eau au fond du canot; ce pauvre enfant ne savait de quel coté courir, il se disait: « Si la deuxième lame vient, nous sommes par le fond. » Il n'avait pas de gamelle pour jeter l'eau, il se servait d'un vieux panier qui se trouvait dans le canot : quand le panier arrivait sur le bord du canot, il était presque vide. Il largue l'écoute du borset pour venir debout à la lame, le tape-cul le remet en travers, il s'élance pour passer derrière les mauvais marins, qui, ne sachant ce qui arrivait, lui disaient : « Si tu touches à quelque chose, nous t'allons trancher à coups de couteau. » Il
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craignait qu'ils ne le fassent tomber dans l'eau avec eux ; quand il vit cela, il se déshabilla nu prêt à se jeter à la nage: si le canot fonçait, il se serait mis sur un morceau de bois, et puisa la grâce; il savait très-bien nager; mais, comme la marée était forte, il n'aurait pas pu douter que je regardais la mer. Je vois cet enfant dans sa malheureuse position ; la mer était bien rude; je disais à des marins qui étaient là : « Mais dites-moi un peu comment font- ils donc? leur borset est en bannière; mais courez lancer un canot pour les secourir bien vite. » Mon frère qui était là me dit : « Il n'y a pas de danger. » Effectivement, ils pouvaient se sauver s'il avaient eu de bons marins; mais la Providence tombe toujours sur ceux «jui s'y réclament. 11 parvint à venir à terre, j'étais au bord de la mer à le regarder arriver ; quand il fui à terre, il sauta bien vite du canot et vint se jeter à mon cou, tout nu. (' Ma pauvre mère, je ne croyais pas vous revoir. » Et moi je ne le croyais pas si exposé qu'il était, car j'aurais forcé les marins d'aller le secourir. 11 me lit donc le récit de ce que je viens de vous dire, il me dit : « Je croyais bien mourir comme mon pauvre frère, mais aussi je n'y retournerai pas; je vais travailler de mon mieux jusqu'à vingt ans, et puis mon oncle m'apprendra son métier de bourrelier; il na pas de garçon, il veut bien me l'apprendre pour deux ans de mon temps, il m'épargnera les cent cinquante francs qu'il faut encore que d'autres donnent avec. » Son père lui dit: « Je veux bien, car je voudrais n'en avoir aucun de matelot, il y aurait bien assez de moi à être malheureux. »
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Le deuxième tils avait toujours envie d'avoir uii baleau eu couiuiaudenieut: le père dit: « Si je trouve quelqu'un <iui veuille faire part avec moi, je t'en ferai faire un. » Mon frère, qui avait un capestran, dit: « Nous en ferons un ensemble, cherche qui nous avancera de l'argent : c'est un marché de trois mille francs; il faut toujours que nous en payions un peu comptant. » Nous le demandâmes à plusieurs; il se trouva un vieux cultivateur, homme d'affaires de M. Gerville, qui nous offrit mille francs et en avoir le sou pour, comme font les autres chez nous. Mon mari me dit: « Vois cet homme, il nous offre mille francs si tu veux prendre compte des marées toute la semaine, recevoir l'argent des mareyeurs ; il viendra tous les samedis régler avec toi. » Je lui dis: « C'est bien de l'embarras pour moi avec tous mes enfants; mais c'est égal, il ne tiendra pas à moi. » Nous commandâmes un bateau au charpentier pour la saison du hareng; nous partageâmes les mille francs au cordier, au maréchal et au charpentier. Nos marins gagnèrent deux cents francs au lot à la saison de Dieppe; comme nos bateaux levaient deux lots, ce furent quatre cents francs que nous donnâmes aux créanciers et au bon cultivateur, qui prenait un lot en acquit. Quand la saison était finie, nous lui portions son lot ; il nous faisait faire bonne chère, un repas de Lisieux ; c'était une fête pour nous deux fois par an La fêle ne dura pas longtemps pour moi: comme il y avait trois ans que nous n'avions eu d'enfants, je croyais ne plus en avoir; je devins enceinte du quinzième, dont j'accouchai le iojuin.danâ le milieu de la saison du maquereau, ce qui nous fit grand tort, car jusqu'aloi> je n'avais pas eu
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lie couclie bien dure; mais, cette fois-là. il m'en souvient, on m'accoucha de force.
Je fus deux jours bien malade, on m'entendait crier de loin; tous nos enfants tournaient autour de la maison, espérant toujours que cela finirait pour venir à la maison tous bien tristes. J'accouchai à deux heures après minuit; on appelait les marins pour partir pour aller au maquereau. Avant de partir pour embarquer, ils vinrent tous trois me voir à mon lit en me disant : « Nous voulons voir notre matelot avant que de partir pour la mer. » Quand je vis mes enfants si sensibles pour moi, je pleurai de joie. Le père resta à la maison ce jour-là pour faire la déclaration de Tenfant et pour chercher un parrain et une marraine, quoiqu'il lut bien fatigué. Quand il lit jour, il vint auprès de mon lit et me dit : «( Je vais aller chez le curé lui dire que nous avons un enfant de né. » Je lui dis: " Tu vas chez le curé lui dire que tu as un enfant; eh bien, demande-lui s'il veut en être le parrain. » Il me dit: i' A quoi penses-tu ? Un homme aussi riche que lui être parrain chez des pauvres gens comme nous ! — Eh bien, pauvreté n'est pas honte ; nous sommes pauvres sans tache. » Il me dit: « Je lui demanderai bien ; s'il ne veut pas de bon cœur, rien de force. »
Nous le connaissions un peu; nous lui fournissions du poisson et de la rocaille quand il lui en fallait. 11 lui denianda; ce brave homme lui dit: «Ça ne me convient pas bien, mais je ne vous refuserai pas: donnez-moi une marraine bien vieille, c'est mon désir. »
Il revint chez nous me dire comment cela s'était passé. 11 me dit: « Une marraine à présent? » Je lui dis: « Cette bonne dame, la belle-mère de l'ancien notaire qui est âgée de soixante-dix-neuf ans. qui nous est si bonne, demandelui si elle voudrait bien nous rendre ce service. »
Il fut la voir en tremblant, car l'homme n'est pas bien hardi; il lui dit son affaire. Elle lui dit : « J ai refusé plu-
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sieurs fois; j'ai payé des personnes pour le faire à ma
place; mais je ne vous refuserai pas; comptez sur moi. »
Il revint bien content tVètre débarrassé de cet embarras 5 comme c'est Tusage chez nous quî? toutes les femmes demandent qui est-ce qui nomme chez un tel, on demandait comme de coutume : « Qui est-ce? » La garde leur disait: u r/est iM. le curé. — Enlin, dites-nous qui. — Je vous le dis, vous ne voulez pas le croire. » Souvent, qiunid on ne veut pas dire chez qui Ton va, on dit : « Chez M. le curé, » ou : « C'est M." le curé. » Ils croyaient que c'était pour ne pas vouloir leur dire; beaucoup n"ont pas voulu le croire qu ils ne Talent vu avec la marraine.
Le baptême se lit le mènje jour de la naissance: ils se disaient en marchant: « Nous nommons précisément un quinzième au \o. » Les femmes avec leurs enfants leur demandaient des dragées ; le parrain leur disait: « Vous vous trouverez demain à la classe, jirai en porter. » Par derrière était la domestique du curé et la bonne de la marraine, qui en donnaient à volonté. Ils revinrent à la maison vers le soir; on fit le repas du baptême; nos enfants étaient de retour do la mer, et se mirent tous à table pour accompagner le parrain et la marraine, et les parenls.
La fêle se passa très-bien ; toutes les curieuses étaient bien dans l'embarras comment nous allions nous y prendre pour recevoir des gens comme ça chez nous. « Si elle en a encore, qui priera-t-elle? Ce sera donc Louis-Philippe? » Comme vous savez que Ton a toujours des jaloux, contre soi, nous n'avions cependant pas un sort heureux; mais, comme nos enfants n'ont jamais été mendier de pain à leur porte, ils s'inquiétaient toujours comment nous pouvions faire ça. « Mais elle ne se plaint pas; elle fait tout ce qu'elle veut bien, au contraire. » iNous avons bien du mal, nous faisons ce que nous pouvons ; des gens qui élèvent une grande famille sans bien ni revenu, n"ont jamais que bien du mal à espérer.
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Cette fois-là, je restai trois semaines dans rnon lit sans pouvoir mettre le pied à terre; je m'étais trouvée blessée d'efforts au moment de i émettre des ûlets à bord de la petite barque; ils n'étaient pas réparés : mon mari, qui allait toujours en mer, ne pouvait pas les travailler; il commençait à voir un peu ce que je lui valais. Il vint auprès de mon lit bien embarrassé, il me dit : « Mon Dieu! je n'ai pas de filets de prêts, voilà demain le moment de la montée. » Je lui dis : « Prends courage je vais mieux, je tâcherai de me lever demain. » En effet, je me levai, je me mis à travailler un peu, et puis je me reposais un moment; je parvins à lui en donner la moitié, et le lendemain le reste, comme il les portait en deux fois et les retirait en deux fois, une pèche qui se fait tous les matins pour pêcher la raie et les turbots; et notre deuxième fils conduisait donc notre bateau qui fait la pêche du maquereau; il fallait aller virer l'un et Tautre pour les retirer de l'eau, tout incommodée que j'étais. Je m'en suis sentie .>i\ mois, je disais : « Est-il possible d'avoir eu un quinzième pour m'incommoder, sans cela je ne m'apercevrais pas du tout d'en avoir eu quatorze ! )>
Au bout de deux ans que nous avions le bateau, il se trouva un ancien marin qui avait une barque de pèche à raie et à turbot; ne s'acconlant pas bien avec ses enfants, il nous dit : « Tiens, si tu veux, je te vendi ai ma barque et le capestran. » Nous lui demandâmes deux jours pour lui rendre raison; il nous demandait sept cents francs. Je courus trouver le vieux cultivateur, et lui demandai s'il
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voulait encore nous avancer sept cents francs pour faire cet achat. Il me répond : u Achetez, je vous donnerai ce qu'il vous faut. » Je vais trouver le bon marin, je lui dis : « Je viens pour clore le marché » que nous closîines d»^ suite. Un moment après, quand les autres le surent, on nous offrait deux cents francs de profit, si nous avions voulu le donner. Comme ça nous en faisait trois grands et petits, nous étions bien aises d'avoir un capestran en cas de besoin. Effectivement, l'année suivante, nous ne nous arrangions pas très-bien avec la femme de mon frère : nous avons élé obligés de vendre le bateau, iic pouvant plus céder davantage.
Je fus retrouver le bon culliv.ileur, je lui dis laffaire. il me dit : « Je n'en suis pas surpris. »> Je lui demandai s'il voulait avoir affaire <à nous encore; il me dit : « Achetez en votre nom le tout. » Nous avons pris le marché par estimation faite par d'autres marins. Nous voilà propriétaires des trois bateaux à nous seuls ; nos enfants se disaient entre eux : « Nos parents achètent toujours; mais, à la fin de cela, comment fournir assez de filets, pour l'un et assez de gréement pour l'autre? j'ai bien hâte de voir comment ça ira pour la saison. »
Au moment de l'armement, tout ce qui était nécessaire se trouva fourni ; nos enfants nous dirent : « Nous avions bien peur que quelque chose ne manquât; pour ne pas faire une paix honteuse, les marins en disaient autant que nous, et beaucoup n'auraient pas été fâchés; ils s'inquiélaient beaucoup comment vous vous y prenez pour faire tout cela; )■< et je leur dis : « Certainement, je ne vais pas leur dire mon affaire par le menu ; mes fils, c'est pour vous que je fais cela, pour vous en donner chacun un à commander; tâchez de rester avec nous quelques années pour nous aider à payer un peu de nos dettes. » Us le promirent, mais, je crois, du bout des dents. I/année suivante, on me demanda le plus âgé pour le
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service: je fus au bureau avec lui faire mes réclamations: je Tobtins pour manque de dents; il en avait beaucoup de moins.
Au bout de quatre mois on l'appelle derechef; il était parti à Oivesavec son père chercher une batte de pommes: je fus au bureau à sa place; je trouve M. le commissaire et je lui dis : « Vous demandez notre fils, vous savez que vous l'avez renvoyé il y a quatre mois pour manque de dents. » Il me dit bien des choses : je lui en dis aussi : nous nous quittâmes en disant que quand il serait de retour il se rendrait au bureau. Étant de retour, il y fut, et il se dégagea Tannée suivante. II avait une particulière qu'il fréquentait depuis plusieurs années; il me prit à l'écart; il me dit : « Ma mère, c'est pas ça. il faut me marier; ma prétendue est enceinte. » Je lui dis : « Malheureux enfant! tu n'as pas encore vingt-deux ans: est-ce comme ça que tu vas nous aider à payer nos dettes? »
Nous l'avons marié, nous lui avons donné tout ce qui s'ensuit du ménage à usage d'homme, en disant que nous sommes malheureux : mais enfin il en a gagné comme un père, il ne faut pas qu'il soit tout à fait victime si nous sommes malheureux; nous lui en avons la valeur de six cents francs en filets et autres; il commandait toujours le plus grand bateau. Les années étaient à peu près bonnes pour la pèche; nous nous retirions à peu près du plus grand embarras.
Il vint que l'hiver suivant il fit un grand hiver: la terre fut couverte de neige longtemps. Comme mon mari avait l'usage de faire la pèche, il faisait aussi celle des cornailles à terre ; en allant porter du fumier à sa fourme, il glissa et se cassa la jambe. Ce fut pour moi un double embarras : le long des nuits aussi froides, debout, à arroser celte malheureuse jambe, les frais du médecin: et souvent, comme un malheur ne vient pas sans l'autre, mon fils, qui commandait notre bateau, arrive à la maison. Je crus
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qu'il venait voir son père ; je le vois paraître avec un air triste ; je lui demande : « Qu'as-tu donc? tu me parais inquiet. » 11 me dit : « M. le commissaire me rappelle, sans doute qu'il faudra cette fois-ci que je parte. — Ah! que c'est malheureux pour nous tous; tous nos bateaux vont rester sans navigateur! Ton père dans le lit, loi parli, il faut donc que nous en voyions de bien des sortes ! »
Il fut au bureau réclamer sur le malheur de son père; rien ne put les gagner. 11 revint près de son père et lui dit : « 11 faut que je vous quitte, et ma femme et mon enfant. » Il dit adieu à son père en pleurant son sort de le voir dans son lit. « Je plains plus votre sort que le mien; mais il faut espérer que dans trois ans le bon Dieu nous réunira. » Et puis il partit.
Le soir on vient frapper à notre porte : c'était son beaufrère, qui demeurait au Havre, qui était venu avec lui. Il nous dit : « Votre fils est chez lui au lieu de passer par Cherbourg. — Diles-nous comment cela se peut faire. ~ Je vais vous dire : votre fils, faisant route avec son sac sur le dos depuis Bleville jusqu'au llavre, a fait route avec un monsieur qui lui a demandé : « Où vas-tu, mon ami? « Est-ce que tu vas au service avec ton sac? » Il lui a dit: « Oui, monsieur. — Es-tu bien content d'y aller "^ — ■ Pas « trop, car je laisse mon père bien embarrassé. » Il lui dit comme il l'avait laissé; il lui répondit : « C'est bien « malheureux! Comment, tu n'as pas pu le dégager? Tu « vas venir chez moi; je demeure telle rue, tel numéro; « viens chez moi à deux heures, nous verrons. » 11 a été trouver ce brave monsieur, qui lui dit : « J'ai déjà été « au bureau pour toi, nous allons y retourner ensemble. » Ils furent au bureau, et il obtint de revenir chez nous : c'était comme un miracle de le voir revenir quand nous le croyions à Cherbourg. Mais notre joie ne dura pas longtemps : un mois après on lit une levée au bureau; un des marins qui partaient pour le service le dénonça au llavre;