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en passant il dit au commissaire qu'il n'était pas plus chargé de famille que lui, enfin tout ce qu il a voulu bieji dire. On le rappela. Ce bon monsieur, le directeur de rhospice, fit tous ses efforts pour lui, il n'y eut pas lieu de s'en parer. 11 lui dit : « Mon ami, il faut partir, vous êtes dénoncé. » 11 lui donna une lettre à porter à un capitaine de frégate qui était un de ses amis, pour lui donner une protection, et lui dit : « Je ne puis rien faire pour toi à présent, il faut que tout marin fasse son service. ■■ Étant à Cherbourg, il fit connaissance d'un capitaine de corvette qui était marié à la cousine de sa femme, qui le protégeait beaucoup. 11 venait au quartier le voir, notre fils allait chez lui; il lui apprenait à écrire. Un jour, ce brave cousin, ne le voyant pas venir, fut au quartier voir où il était. On lui dit qu'il était à l'hôpital, bien malade. I! y fut et dit à la sœur qui le conduisit à son lit : « Ayez bien soin de cet homme-là. » En effet, elle fit tout son possible pour le ramener à la vie; à peine reconnut-il le bon cousin. On nous écrivit que notre fils était à l'hôpital, mais qu'il allait mieux, .le m'impatientais, j'aurais voulu avoir des nouvelles tous les jours. Il nous demanda un certificat comme quoi son père était dans l'impossibilité de conduire son bateau; nous lui fîmes parvenir, et il obtint un congé de convalescence. Sitôt qu'il put marcher, il vint se rétablir au pays. Le père n'était pas encore rétabli de sa jambe, il marcha six mois avec des béiiuillcs; les autres bateaux étaient armés pour la pêche du maquereau. Pendant qu'il se rétablissait, nous trouvâmes un homme par charité, qui commandait notre bateau pour un moment. Le père allait à la pèche dans sa petite barque; pour remonter le galet, il marchait sur les genou\ et reprenait ses béquilles quand il était à terre. Il fallait avoir autant besoin de gagner pour qu'il aille à la mer dans sa position. Le fils, se sentant à peu près de force, se mil à conduire notre bateau; plus il allait en mer, plus la
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force lui revenait. Étant bien aise de lui \oir reprend ru sa mine et sa force, je le visitais tous les jours en arrivant.
Un jour, le père avait pris le commandement du deuxième bateau; ils étaient tous deux dans cbacun le leur; il survint un orage très-fort sur mer, et, comme j"ai toujours eu bien peur de Torage, lorsque j'en vois appai-ence, je vais toujours cbercher mes enfants et je les conduis chez nous. Voyant cet orage aussi fort, je vais chercher jusqu'à ceux de l'école; je courais dans les rues en demaudant si on ne les avait pas vus; je trouvai ceux de terre, nais ceux qui étaient en nier, je ne pouvais pas en disposer. Je me lamentais, mou llieu! Nos pauvres marins, l'orage était sur eux; au bout de quelques heures, on vil deux bateaux en escorter un autre; tout le monde regardait ce que cela voulait dire, ces trois bateaux ensemble. Hélasl c'était ce pauvre père qui traînait son propre liis : le tonnerre était tombé à bord du bateau, avait coupé les cordages et tué notre pauvre lils. (le pauvre père, qui avait le quatrième fils avec lui, lui disait en pleurant : (( Nous allons porter le mort à ta pauvre mère, qui a tant fait de route pour le débarrasser du service; si par bonheur nous l'avions quitté, il n'en serait pas ainsi. »
An ant d'arriver à bord, j'entends des cris de douleur; je demandai ce qu'il y avait, on ne me répond pas : tout \v monde se met à pleurer: je dis : « Ahl c'est à moi le malheur! » Je devinai le reste. Douée du vrai sentiment maternel, pensez quelle fut ma douleur, car j'aime les enfants autant qu'une mère doit les aimer. Le troisième fils était en canipagne, en journée avec son oncle; on fut lui apprendre ce malheur : il vint mêler ses larmes avec les nôtres. Il me disait : « Ma pauvre mère, que vous êtes malheureuse! il faut que vous en voyiez de toutes les manières. On dit que Dieu afflige ceux qu'il aime : il vous aime beaucoup, car il vous afflige souvent. (^)ue la mer est
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;ilïreiise à notre égarrll — Oui, c'est heureux pour toi de l'en être relire. » le médecin arriva pour nous soigner tous; je lui dis : « \'ous ne m'aurez pas une goutte de sang. » 11 médit en s'asseyanl àcôté.demoi : « Je le pense (le même; mais vous en avez encore d'autres qui ont besoin de vous. » Dans ce moment, le prêtre arrive pour m'en dire autant; je lui dis : « Monsieur, vous connaissiez mes enfants, je perds les meilleurs enfants du monde; de toute leur vie, ils ne m'ont jamais désobéi, jamais uu mot de mauvaise humeur à mon égard. Ce fils qui commandait notre bateau, ce malheureux bateau est son tomlicau, je ne pourrai jamais le revoir. Ce fils qui était tous les huit jours à la caudraie au haut de notre table avec ses rmiriiis, à présent je ne pou.rrai en voir un autre à sa place. »
Uuaiid le Iroisiéuie fils eut lait ^es deux ans d'apprentissage, il se trouva à deux lieues de cliez nous un bourre- 11 rr qui vendait son fonds de boutique; ce fils, qui n'avait rien gagné depuis deux ans, n'avait pas d'argent pour Tacheter. C'était bien la place qu il lui fallait pour ne pas être éloigné de nous; il trouva un voisin près de nous qui lui prêta ce qu'il lui fallait pour faire cet achat. La place lui devint avantageuse : la commune est grande; comme il avait une bonne conduite el la confiance des cultivateurs, il se mit chantre à l'église, ami du curé, il demeurait seul sans servante. J'allais souvent lui rendre visite, faire un peu son ménage. Comme il y avait près de quatre ans que nous avions eu le quinzième, le 10 mars suivant
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jaccuucliai du seizième, qui était une lille ; comme nous avions les deux derniers deux garçons, les grandes filles étaient encore bien contentes; elles lui ont donné le nom de Marie, et tout le monde de l'endroit l'appelle Marie. Klle est d'une bonne liumeur, elle m'entoure de ses caresses chaque jour. Au bout de deux ans, le fils, se voyant seul, ses sœurs, n'aimant pas la campagne, ne voulaient pas aller avec lui pour lui tenir sa porte ouverte; comme on est marchand, il faut du monde à la maison, il prit le parti de se marier, et épousa la fille d'un riche cultivateur, qui lui apporta la valeur de dix-huit mille francs : avec son état il fut assez heureux. 11 ne nous restait qu'un fils de grand chez nous qui fréquentait déjà une particulière, je lui dis ; « Malheureux! tu as déjà une particulière, lu sais que tu as trois ans de service à faire avant de te marier: si le malheur arrive avant, je t'assure que nous jie te marierons pas, nous n'avons que toi pour nous aider à nos bateaux, tu sais que tu dois nous être nécessaire. » L'hiver suivant, on l'appela pour le service, il alla au bureau trouver M. le commissaire. H lui dit : « .Monsieur, ayez pitié de mon père, il n'a que moi, vous savez que mon frère n'est plus. » Il lui répond : « En effet, ton frère est ctMisé faire son service, comme je n'en prends pas deux de la même maison, va aider ton père. » Il nous est resté un au. L'hiver sui\ant, on l'appela derechef, il fut pris; il arrive à la nuiison bien triste: il me dit : « Ma mère, ce n'est pas ça, ma particulière est enceinte; il faut nous nuiriei'. » Je lui^dis : « Voilà qui est plaisant 1 tu sais ce ({ue nous t'avons prédit, ça va t'arriver, nous ne pouvons pas te marier, il faut faire ton sac, tu te marieras quand tu seras de retour du service. »
Il ne voulait pas entendre cela ; il employa jusqu'au curé de la paroisse, qui vint nous dire : « 11 faut les marier, je les marierai pour rien; nous ferons venir deux bans de Uouen, je prends tout sur mon compte. » Nous ne pûmes
bE ROSE ET DE JEAN DUCHEMK^ • 'i'j7 nous y opposer; la saison du hareng n'avait pas été très- Ijonne, je ne pouvais pas lui faire son sac. Comme c'est d'usage quand on doit de ne pas garder d'argent chez soi, sitôt compté, sitôt parti aux créanciers, je n'avais pas un sou; je recommençai à retourner à crédit, j'achetai pour quarante francs de bas de laine, chemises et autres habiilements; et puis ce bon monsieur, ancien notaire, me prêta cinquante francs, que je lui donnai pour emporter avec lui en cas de besoin. (Jn le maria à cinq heures du matin, et à sept heures il partait. Sa femme resta chez son père avec son enfant. Nous voilà à présent restés avec nos fdles, petite ressource ; il faut voir l'embarras : si elles gagnent cinq sous, elles vous en demandent dix. L'une veut un morceau, l'autre en veut un autre; quand l'on est fille, on voudrait bien ce que l'on voit aux autres. Le dimanche est bien à appréhender pour moi. Une, il lui faut un bonnet blanc; l'autre, un mouchoir; les autres, autre chose. Quand elles reviennent de la paroisse, elles voient tout ce que les autres étrennent : « Celle-là étrenne ça, nous ]i*en avons pas, nous autres. » Je leur dis : « Vous savez bien qu'il y a bien des pauvres; eh bien, nous sommes du nombre; nous sommes bien malheureux, nous tissons toute la semaine, et nous ne pouvons pas avoir un morceau; enfin, on vous a élevées, il faut aider à élever les autres. » Ce n'était pas assez de nos enfants à élever, nous avions la mère et la sœur de mon mari, qui devenaient toujours de pire en pire; la mère, qui avait tombé, avait gagné une infirmité, et restait au lit, sale qu'il était; nous fournissions linge et nourriture; faisant mauvais usage de. nourriture, nous fûmes obligés de leur donner leur pain journellement. La première fois que l'on porta ce pain, ce pain de trois livres porté par un de nos enfants, la fille, qui avait toute sa vie été bien difficile, le prend de la main de l'enfant, vient chez nous courroucée au dernier degré, me le jette sur le dos d'une force que je croyais
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(|\iVUe allait briser le ménage, s'en fut chez elle en grondant tout le long de la route, à faire sortir tous les habitants le long du L'hemin. Tout le monde, qui connaissait leur manière, nous plaignait beaucoup en nous disant: « Je ne lui en donnerais pas, moi. » Je n'osais lui en reporter, crainte de sa fureur; elle vint le chercher le soir, on lui donna sans parler du passé. Chaque jour nous portions le pain et autres choses.
Deux ans se passent ainsi; mon mari, toujours chagrin de voir sa mère si mal soignée, me dit un jour: « Je passe une triste vie devoir ma mère dans Télat où elle est; ma sceur ne la soigne pas, quoique tous les jours je l'aidais à la nettoyer. Eh bien, veux-tu la prendre chez nous, tu la verras soigner. Suis mon penchant, nous enverrons jiotie fille aînée chercher une brouetle pour Tenlevor. » >'ons dîmes à la fille : « >'ous venons chercher notre mère, elle \a rentrer chez nous. » ILlle nous dit d'un ton brutal : « Prends-la. » Pendant que nous cherchions une brouette, la lille consulta quelqu'un, qui lui dit : c Tu abandonnes ta mère: pendant que tu es là avec, ton frère te nourrit, et quand elle sera partie lu n'auras plus de pain. » La fille revient en furie, nous avions sorti la mère dehors sur une chaise, prend sa mère de son bras, Tenlève dans SI- maison, ferme la porte, met un verrou, de sorte que nous ne pouvions pas entrer Je dis à mon mari : « Résiste; il faut lui faire ouvrir, puisque nous sommes décidés à la prendre; frappe plusieurs coups. » Elle ouvre la porte, demande pardon à son frère, que de toute sa vie elle ne lui avait demandé, en lui disant : « baisse-moi ma mère, je te promets de la mieux soigner à l'avenir. » 11 en eul pitié, il lui laissa.
C/élait le mercredi. Le samedi suivant, viennent les inondations. Mon mari avait toujours usage, toutes les fois que l'eau coulait dans les rues, d'aller voir si l'eau n'entrait pas dans la petite cour de sa mère; comme l'eau
Dfc: ROSE ET IJE JEAN DLCHEMIN ^iK)
n"a\ait pas tombé sui' notre endroit, Ton ne savait pas qu'il en avait tombé dans les environs. Au moment (jiic nous vîmes cette malheureuse inondation, mon mari court cbez sa mère, trouve Teau au-dessus des croisées. Comme il demeurait au fond de la cour, il monte sur le fossé, crie: « Ma mère, êtes-YOus là? » Personne ne répond. >'e pouvant avancer plus loin à cauj^e des débris qui arrivaient dans la cour, les épines, les ronces, l'eau qui arrivait par torrent, il ne pouvait avoir la certitude si sa mère était sauvée ou non, ne pouvant parler à aucun voisin ; tous étaient sauvés. Il revient chez nous bien triste. rtMicontre quelqu'un qui lui dit qu'il avait cuteudu crier: (' Sauve qui peut ! ■
dette malheureuse jjiére et la lille étaient noyées couehéesdans leur lit; les cris que l'on avait entendus étaient ceux d'une de leurs voisines, qui était montée au greniei-, et que sa fille était noyée aussi. L'eau montant jusqu'au grenier est restée deux jours presque jusqu'au haut des fenêtres. On a été obligé de prendre une petite baïque pour aller les chercher par le toit des maisons; on les transportait au pied de la c(jte pour faire Finhumation, vu que presque toutes les maisons étaient pleines d'eau. Ces njalheureuses. que nous avions, sans reproche, nourries depuis longtemps, étaient logées dans une petite maison à elles, à coté de celle du frère, et ensuite une à nous, que nous avions fait réparer à nos frais, et payé leurs dettes en disant: « Un jour à vejiir, quand Dieu disposera d'elles, nous jouirons de cinquante francs de rente; ça nous dédommagera un peu de ce que ça nous a coûté. » Eh bien, elle ont passé en non-valeur, brisées, dévastées; nous avons tout perdu ensemble. 11 se trouva au même moment que notre plus grand bateau était usé; il fallait recommencer. Un autre embarras, nous étions aussi riches à la fin du bateau comme au commencement; nous trouvâmes le charpentier et nous lui dîmes : « Il nous
faut un bateau, comment allons nous-faire? » Il nous dit: « Comme à l'usage, un peu comptant et le reste quand tu pourras. » Nous avons eu recours à ce bon monsieur ancien notaire ; je lui dis: « Monsieur, vous nous avez prêté, nous vous avons rendu; nous avons besoin de votre secours. » Il nous en prêta un peu, et on nous lit un bateau ; nous avions toujours espoir que les saisons viendraient meilleures, et elles vinrent toujours de mal en pire.
Notre l)ateau était presque liiii, il y avait dans notre endroit un Parisien qui séjourna plusieurs mois et se disait fils de baron. Il disait: « Je vis encore sous la garde de mon tuteur, dans quelques mois je vais prendre possession de mes biens, je possède un grand revenu ; « eniin bien des eboses qu'il voulut bien dire. Il eut connaissance qu'il y avait un bateau sur le cbantier; il fait demander mon mari par l'aubergiste. Mon mari va bien vite voir ce qu'il voulait de lui. « C'est à vous le bateau que Ton construit? — Oui, monsieur. — Je voudrais bien en être le parrain. — Monsieur, je l'accepte avec plaisir. » Mon mari revint à la maison content et me dit : « Ce monsieur, qui est si riche, sans doute donnera quelque cbose à son filleul ; sachant que nous sommes pauvres, il nous donnera toujours bien une voile. » Comme les charpentiers ont usage de faire chasser la première cheville à l'armateur pour avoir la pièce, on fil rhonneur à M. Maxime de la chose; on lui mit le petit maillet garni de rubans en main et la cheville; en la chassant, il nous fit déjà voir son indécence.