DE ROSE ET DE JEAN DUCHEMLN
Le chef de douanes, étant à jauger le bateau, lui demanda quel nom il lui donnerait pour faire le certilieat de jauge; il lui dit : « Le Lisd Boisgontier. » Je me dis en moi même : « Il nous en conte bien long. » 11 s'en va sans rien dire au cbarpenlier, qui dit : « 11 ne connaît pas Lusage, il faut lui dire. » Un d'entre eux lui dit : « Comment, monsieur, cette cheville ne mérite-t-elle pas qu on la régale ? — Venez, je vais régaler; » et il leur fit verser une bouteille de vin. Ils dirent : « 11 n'y a pas gras, mais nous verrons au moment du baptême. » Il fit, en effet, un grand baplême, tout l'équipage y fut, ainsi que moi, comme femme de l'armateur; je n'y restai pas longtemps.
Une fois quil eut bien soupe, il commença à clianter des cbansons affreuses; le ciel en rougissait. Je revins ben vite chez nous, il y eut des marins qui partirent de table aussi. Il leur conta que le nom qu'il avait donné au bateau était le nom d'une femme qui prenait dix mille francs à la soirée, à force qu'elle était belle. Nous nous regardâmes tous en disant : « Voilà un joli nom pour notre bateau, nous qui ne donnons que des noms de saints ou saintes, nous n'aurons pas de chance pour la pêche pendant que nous trouverons ce nom en mer. » Aussitôt appareillés, nous offrons nos vœux à la sainte Vierge que nous voyons au bout de la pointe : oserons-nous lui demander sa bénédiction avec ce nom que nous avons à l'arrière? Si nous n'avions pas été si malheureux, nous aurions fait faire un autre acte et changer le nom; mais le moment de partir pour la saison du hareng à Dieppe était venu. Au bout de quelques semaines qu'ils étaient partis, la pêche n'allait pas; il y avait quelque cent francs au bateau là, et il nous faut au moins quatre mille francs pour nous retirer de nos dépenses. Ce Maxime fut à Dieppe voir nos marins, il y resta huit jours. Les marins, quand ils ne gagnent pas, ne récrivent pas leur pèche. Quand
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Maxime fut de retour, lout le monde fut le voir pour savoir le peu de gain que nos marins avaient. Je mapproche de lui, je lui demande en termes de matelot : u Nos gens, combien ont-ils? — Vos gens? qui donc est-ce vos gens? Ah 1 oui, mon bateau. » Je dis en me retournant : « Oui, son bateau, pas seulement la girouette, qui n'est (jue de dix sous » 11 me dit en me retournant : « Nos gens ont onze cents francs, o Je lui laissai faire son embarras, et je revins chez nous en grognant contre lui; je me disais: « iMon bateau, qu'il dit; je voudrais qu'il ne fut jamais venu au pays. >< Xos bateaux: revinrent avec le même gain qu'ils avaient eu la première année du bateau. :\ous n'étions pas heureux.
L'année suivante, la barque qui fait la pèche des raies et des turbots étant usée, c'est la pèche qui nous est la plus avantageuse, nous fûmes trouver le charpentier ; je lui dis : «Qu'allons-nous faire? nous n'avons payé l'autre qu'à moitié, pourrons-nous en avoir un autre?» Il nous dit: « Nous allons en faire un, car je sais que ça t'aidera à payer l'autre. » En effet, la pêche lit très-bien; nous avions l'espoir que si la saison de Dieppe se trouvait bonne, nous nous retirerions un peu d'affaire. Notre espérance fut vaine ; on ne gagna rien. Au bout de deux mois, nous avons marié notre fille aînée ; le carême suivant notre quatrième fils arriva de son service. Étant marié avant de partir, nous l'avons mis en ménage; dix-huit mois api'ès, nous avons marié notre deuxième fille. Si peu qu'on leur donne, ça fait toujours du mal quand on n'est pas riche.
Après trois années de mauvaise pêche, et avoir élevé seize enfants avec la fortune de ses bras, il n'est pas malaisé de ne pas être riche. Mon mari fait la pêche depuis l'âge de dix ans : âgé de cinquante-trois ans, il est en es- ])érant sa demi-solde; comme il n'a pas fait de service, sa demi-solde n'est que de quatre-vingt-seize francs. Nous
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aurions besoin que le roi ait ^ilié de nous; qu'il nous donne une paye plus forte, comme ayant eu sept garçons et neuf filles qui ne sont ni religieuses ni prêtres. Tous travaillent au compte du roi. Comme nous avons à présent un pays bien triste pour la pêche, nos côtes sont stéiiU's
« Je, maire lie la villed'Étretat, sous^iuné, certiti»M]u"il est à ma connaissance que les faits énoncés au présent manuscrit et qui ont rapport à la vie de Jean Ducbemin et de son épouse sont exacts et véritables.
« ÉlreLil, le 4 octolire 1844.
<( Gfntu.. »
« Monsieur,
(( Suivant les renseignements que vous me demandez sur la famille Duchemin, je m'empresse de vous informer que ce brave marin a commandé pour moi un bateau de pêche pendant dix ans, et que la plus grande probité n'a cessé d'exister dans toutes les relations que j"ai entretenues avec lui.
« J'aurai aussi Thonnenr de vous assurer qu'après avoir pris connaissance du petit manuscrit, dans lequel la femme
504 HISTOIRE DE ROSE ET DE JEAN UUCIIEMIN Dncliemin rapporte toutes les circonstances de sa vie, j'ai reconnu qu'il était de sa main, et Yéritable dans tout son contenu. J'éprouve le besoin de vous exprimer ma satisfaction en vous voyant porler intérêt à ces braves gens. « .rai l'bonneur, etc.
« l.cx-niaire (l'Etivl:\i, M Fal'vkî. ))
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