LES ALIÉNÉS DE B0I3-GENS0N. I
Le père Launay partit, très satisfait de l'explication.
Le dimanche suivant, il se posta à la porte de l'église, un crayon à la main, et inscrivit tant bien que mal le nom de tous ceux qui sortaient du saint lieu., Puis, conformément au désir du préfet, il en envoya la liste, avec son nom en tête, à son supérieur, qui en fit un rapport spécial, étonné qu'il se trouvât tant d'aliénés dans une si petite commune.
IVIadame, une dépêche, cria la bonne, en ouvrant brusquement la porte de la salle à manger.
Une inquiétude vague assombrit toutes les physionomies. Depuis tantôt trois ans qu'elle s'était installée à Paris, avec le fils qui était venu faire ses études médicales, la famille Meslou ne s'était point dépouillée complètement de ses préjugés de province ; une dépêche lui causait toujours unç vive fraveur,
Celle-ci portait comme suscription :
« A M. Louis Meslou, 136, rue Rousselet. »
— Faut-il la décacheter, interrogea la mère qui redoutait un malheur?
— Tu sais, mama4i, fit remarquer la sœur, que Louis ne rentrera pas déjeuner ce matin, c'est le jour de la consultation, et ce jour là tu te rappelles qu'il reste toujours à déjeuner avec ses amis.
— Nous ne pouvons pourtant pas rester ainsi dans l'indécision, intervint la tante, nous serions trop tourmentées d'ici ce soir. Et puis une dépèche cela se décacheté toujours, c'est trop grave.
Madame Meslou rompit le cachet fiévreusement.
La dépèche ne contenait que six mots :
« Mort! Viens vite pour enterrement.
« Charles. »
— Ah ! je sentais ça, larmoya la digne femme ; mort ! Mais qui mort ? Est-il permis
de ne pas être plus clair que ça!... C'est signé Charles... Evidemment Charles Hulère, l'ami de Louis et le médecin de la famille. Tenez, vous voyez, cela vient de Montué. C'est bien sûr ce pauvre cousin... Oh ! mon Dieu ! si vite que cela !... Je sais bien qu'il y avait longtemps qu'il traînait. Sa dernière attaque de paralysie faisait prévoir ce résultat. On s'y attendait de jour en jour, et pourtant, quand ça arrive, cela vous donne un coup...
Et tout le monde de se lamenter.
— C'est égal, remarqua tout à coup la tante, c'est drôle tout de même que la dépêche soit adressée à Louis qui n'est jamais là... Puis comment se fait-il que M. Hulère n'ait mis que ce mot : Mort !... Si c'était une plaisanterie, par hasard ; une farce d'étudiant?
— Oh! par exemple, on ne plaisante pas avec ces choses là! Ce n'est pas possible. Quel ennui que Louis ne soit pas là, il nous aurait éclairé quelque peu. Où le
trouver? Si j'allais à l'hôpital, il est midi ; il est sans doute encore là.
— Tu as raison ; cours-y vite, nous saurons peut-être à quoi nous en tenir.
Madame Meslou mit son châle à la hâte et sortit.
Restées seules, la sœur et la tante, naturellement, se montèrent la tête.
« Il fallait partir au plus vite et aller là-bas. Cette pauvre Juliette devait être dans un tel état d'affolement qu'elle aurait grand besoin d'amis et de parents autour d'elle. Pensez donc! Etre seule pour s'occuper de tous les détails de l'enterrement ! Elle aurait bien la tête à ça. Elle qui était déjàsibizarredans les conditionsordinaires de la vie, elle pour qui le moindre changement dans ses habitudes, le moindre incident venant troubler son tête-à-tête avec son chat Zizi est une alïaire d'état. Puis elle aurait certainement maille à partir avec le curé vieux jeu qui ne voulait pas hisser s'introdviirç à Montué l'habitude du
corbillard. Etait-ce assez affreux ce mode d'enterrement quisubsiste encore danscertaines parties de la Normandie : cette confrériequi s'appelle laCharité, chargée d'enlever le corps et de le conduire au cimetière, composée, en presque totalité, de bonshommes dépenaillés, des gens tarés pour la plupart, aflublésburlesquementd'oripaux défraîchis et bariolés qui les faisaient vaguement ressembler à des baladins de foire exécutant une lugubre parade. Ah!
ce n'était pas pour dire, mais on les avait vus assez souvent, quand ils allaient à la campagne /aj're un enterrement, revenir à travers champs absolument ivres, sans compter les fois où on les avait trouvés dans les fossés, cuvant leur cidre, la croix d'un côté et la bannière de l'autre. »
Madame Meslou rentrait à ce moment, un peu essoufflée. Elle avait marché vite.
Louis n'était nulle part. Nia l'hôpital, ni au cours, ni à Clamart. On ne pouvait pourtant pas attendre ainsi jusqu'au soir,
puisque la dépêche disait « Viens vite ». D'autant plus qu'il pouvait bien ne pas rentrer.
— Je ne vois qu'une chose à faire, conclut tante Lucile : partir. Restez toutes les deux, si vous voulez ; moi je vais prendre l'express de cinq heures. Juliette aura certainement besoin de nous, on ne peut la laisser seule en un pareil moment ; je pars.
Elle mit dans un petit sac ce qui lui était absolument indispensable pour une nuit, et partit à pied pour économiser une voiture. Du reste, la gare était à deux pas. Il avait été convenu qu'elle enverrait de làbas un télégramme, s'il était nécessaire qu'ils vinssent tous.
Tante Lucile arriva de nuit — c'était en plein hiver — et fut un peu surprise de ne trouver personne à l'attendre. Après tout,
ce n'était pas plus étonnant que cela, il pleuvait et la gare était loin du bourg.
Elle s'orienta assez difficilement, à cause de l'obscurité, et pataugea de ci de là dans les flaques d'eau, un peu embarrassée, avec son sac d'une main, son parapluie de l'autre, pour relever sa robe qui traînait en faisant flic flac sur ses talons. Elle reconnut la gendarmerie qui massait un gros pâté sombre sur la gauche, et aperçut, un peu obscurci par la pluie, le réverbère qui tremblottait à l'extrémité de sa haute potence, à l'entrée du pont.
Toutes les maisons étaient fermées déjà. Il n'était que huit heures pourtant, mais à Montué on se couche tôt. Puis il faisait un temps de chien, un temps comme disait ce mauvais gars de Louis, à mettre sa bellemère dehors.
Elle était arrivée tant bien que mal à la porte du cousin. Elle souleva le lourd
l6o HISTOIRES NORMANDES.
marteau de fer qui retomba bru3'amment, éveillant Técho endormi du long corridor. Quelques instants s'écoulèrent, puis un bruit de savates traînantes l'avertit qu'on allait ouvrir et la porte s'entrebâilla, prudemment.
— Ah bah ! c'est vous ! Mademoiselle, cria la vieille bonne, ah ! bien ! Mademoiselle va être bénaise de vous voir ; si vous voyiez dans quel état elle est, cette pauvre demoiselle... Ah! mon Dieu, comme vous êtes mouillée ... Venir de Paris tout exprès... Ahîben! que Mademoiselle va donc être contente de vous voir ! Elle est là dans le salon... Toute seule maintenant, la pauvre mademoiselle... C'est ça, donnezmoi votre parapluie ; entrez donc, je vas vous préparer à manger... Ah ben!...
Entrez donc.
Mademoiselle Juliette s'était levée en entendant parler dans le corridor.
— Comment ! c'est toi, machère Lucile, tu saisdonc.Ettu viensde Paris. ..Comme
LA DÉPÈCHE. l6l
tu es gentille... Mais comment as-tu appris... Ce pauvre chéri... ça n'a pas été long, va!... Ce matin encore, il était là, dans ce fauteuil, avec moi... Au fond, tu sais, je m'y attendais, voilà longtemps qu'il traînait... il vomissait partout, c'était dégoûtant... Mais il m'aimait tant, je lui pardonnais tout. C'est bien gentil à toi d'êtr-e venue exprès de Paris... Et là-bas, comment va-t-on ? Louis travaille, hein ? Il ne fait pas trop de folies. Mais j'oublie que tu dois avoir faim... Eugénie!...
Eugénie.. ! Tu ne saurais croire quel vide ça me fait. Je n'avais que lui. Une pauvre vieille fille comme moi ça s'attache à tout ; C'est pas pour mon pauvre frère que je dis cela, mais tu comprends bien que, dans sa position, ce n'est pas une société pour moi... Toujours la même chose tu sais, il ne dit plus un mot maintenant. Ah ! me voilà bien seule. Et ce pauvre chéri qui m'a quittée... Mais que la sainte volonté de Dieu soit faite!
l62 HISTOIRES NORMANDES.
— Mais enfin, interrompit brusquement Mademoiselle Lucile, de qui donc parlestu ! Qui donc est mort, ici ?
— Gomment ! qui ? mais tu ne sais donc pas... C'est mon chat, ce pauvre Zizi...
Quand Louis Meslou rentra, vers six heures, sa mère lui apprit la mort du cousin et lui donna la dépêche.
— Mais c'est de Charles, fit-il en éclatant de rire tout à coup. Où diable avezvous vu qu'il était question du cousin làdedans ?
— Enfin comment expliques-tu ?...
— Mon Dieu, c'est bien simple, j'avais écrit à Charles deux ou trois lettres restées sans réponse. Hier, je lui envoie une dépêche ainsi conçue :
« Es-tu mort? réponds vite. »
Urne répond sur le même ton :
« Mort, viens vite pour enterrement. »
— On n'envoie pas des dépèches comme
ça, nous en avons été malades toute la journée. C'est une farce absurde!
— Mais, sacrebleu ! ce n'est pas une farce, Charles répondà ma dépèche, sachant que je comprendrai ce que ça veut dire. Vous autres vous l'ouvrez, vos imaginations travaillent, et vous bâtissez toute une histoire...
— Et ta tante qui est là-bas ?...
— Elle est bien bonne!... Bah! ça la promènera