UNI
Une histoire de revenant
Je suivis la rue à pic qui montait de la gare. Je n'étais pas arrivé au tiers que mes yeux qui cherchaient, à droite et à gauche, aperçurent, se balançant au vent, un écriteau où une belle main avait tracé en bâtarde : Maison à louer.
Je connaissais assez peu Boisât, cette bourgade où j'arrivais par un clair matin de mai. Je l'avais choisie presque au hasard, sur la carte, en plein pays nor-
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mand, toutefois ; et j'avais résolu de passer là trois mois au moins, peut-être six, dans un isolement absolu, en dépit du vœ soli de l'Ecritui e ; trois mois à mélancoliser à mon aise, par les chemins creux et les routes blanches. Je n'avais pas, exprès, emporté un seul livre, et j'espérais que le « buraliste » de la localité n'aurait que des journaux du pays à m'offrir.
Je préfère presque, suivant les circonstances, le « vin de pays » aux « grands crus ». Et, pour les feuilles, c'est la même chose. Les commérages du Bonhomme normand me ravissent. Cela change des chroniques étiiicelantes de Scholl et des causettes fumistes de Caliban.
Je soulevai, au long de la montée, un vif émoi. Le maréchal du bas de la rue s'arrêta de ferrer un gris pommelé qui se mit à hennir bruyamment en tournant vers moi les deux cornets de ses courtes oreilles, Le « gniaff » releva sur §on front,
pour mieux me voir, ses besicles rondes, à monture d'acier; et le bourrelier qui cirait un harnais resta une seconde la brosse en l'air à me dévisager.
Sur les portes, les ménagères étaient accourues, les bras nus, rouges, luisants d'eau de vaisselle, la jupe relevée et attachée, en un gros paquet, par derrière, les pattes de la « gouline » flottant sur les épaules.
La maison qui avait attiré mon attention ne présentait rien que de très ordinaire. Je m'étais arrêté devant elle, parce que c'était la première qui s'annonçait comme à louer, et que, pour moi, celle-ci valait celle-là.
Au moment où j'allais sonner, afin de savoir à qui m'adresser, le voisin, un petit ferblantier à la mine matoise qui tapait sur un chaudron, se leva de son escabeau et vint à moi, un peu courbé, en serrant son
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chaudron, un petit chaudron en cuivre rouge, dans sa serpillère.
— Vous voudriez voir la maison, monsieur } dit-il.
— En effet.
Le petit ferblantier appela :
— Hé ! Florine !
— La Florine va venir, monsieur. C'est elle qui a la clef. C'était /e«r bonne. Ils lui ont laissé une petite rente que lui sert M. André, le légataire universel. Il n'habite pas ici, alors il a chargé Florine de louer la maison.
La Florine arriva, un grosse commère fraîche encore, malgré ses quarante-cinq ans bien sonnés.
— C'est-y que vous voulez louer? me demanda-t-elle de suite.
— Dame, ripostai-je en souriant, approuvé par un petit rire clair du ferblantier, attendez au moins que j'aie visité la maison.
La bonne me précéda, tout en cherchant la clef dans sa poche.
Dès mon premier pas dans le corridor, un corridor étroit tendu d'un papier à raies dont le bleu vous restait aux coudes quand on le frôlait, je fus saisi, suffoqué presque, par l'humidité moisie de sépulcre qu'on respirait là.
Le corridor ne recevait de jour qu'à l'autre bout, de côté, par une petite imposte cintrée, vitrée de carreaux glauques, guère plus grands que ceux d'un échiquier.
— Voici d'abord le salon, me dit la Florine, en ouvrant une porte au milieu du corridor.
— Parfait, les~ meubles y sont encore !
— Ah ! rien n'a été changé depuis leur mort. Monsieur avait si peur qu'on vendît ses pauvres affaires. C'est pour ça que Madame, qui s'en est allée la dernière, a laissé, par testament, sa maison avec tout ce qu'il y a dedans à M. André, un neveu de son mari qui habite Paris, et qui ne
fera jamais ça, lui... 11 est ben trop gentil pour ça.
C'est dans le salon qu'elle me disait cela, un vieux salon bien bourgeois, bien province, trop long pour la largeur, tendu de papier sombre à reflets de velours et d'or, et meublé d'un canapé en reps grenat, de trois ou quatre fauteuils inamovibles au pied desquels une roulette manquait, et de deux douzaines de chaises qui s'alignaient, symétriques et compassées, le long du mur où appendaient quelques portraits photographiques, éclaboussés des macules blanches de la vétusté. Au milieu, un petit guéridon laqué étalait un tohu-bohu de bibelots insignifiants. Dans le fond, une glace immense, tenantpresque la moitié du panneau, reflétait le profil d'une cheminée en marbre blanc où, entre deux chandeliers d'argent, sous globe, une haute pendule empire indiquait une heure immobile.
Au bout du corridor, on montait deux marches. Sur le palier, juste en face, don-
nait la salle à manger ; à gauche, sous le cintre de l'imposte, une petite porte s'ouvrait sur la basse-cour ; à droite, l'escalier grimpait aux chambres, un escalier aux marches hautes, cirées à l'encaustique jaune, incurvées et usées au milieu par le passage de combien de pieds ?
La Florine me précéda dans la salle à manger dont elle alla pousser les volets.
C'était une pièce grande, très claire, assez gaie, tapissée d'un papier cuir, jaune safran. A droite, le panneau était occupé d'un bout à l'autre par un placard qui tenait lieu de buffet et par une alcôve.
— C'était là où ils couchaient, me ditelle, en ouvrant les deux vastes portes.
Son mouvement avait, en effet, mis à découvert un lit, très haut, comme on les affectionne en province.
— Monsieur pourra en faire aussi sa chambre à coucher, c'est plus commode.
Détail singulier, sous la porte fermée passaitla musique ronronnante et mélanco-
lique du vent qui gémissait, avec des rin- Ibrzando absolument imprévus par ce mois de mai, particulièrement calme. Comme j'avais entrouvert le battant et le rapprochais du chambranle, tout près, le vent éleva la voix, montant et descendant la gamme de sa plainte suivant que j'ouvrais ou fermais la porte.
— Ça « jonfle » toujours comme ça, me dit la Florine, même quand il ne fait pas de vent dehors. C'est drôle. Mais ça ne fait ça qu'ici, ajouta-t-elle, comme pour me rassurer.
En me retournant, j'aperçus tout à coup, assis sous la table, un chien que je n'avais pas vu entrer avec Florine, un chien de chasse, assurément, de cette variété de braque particulièrement fine, svelte et intelligente qu'on appelle le pointer. Ce que je vis tout d'abord — et je ne vis même que ça, — ce fut ses yeux qui ne me quittaient pas. Des yeux bruns très grands, très profonds, d'une fixité de regard, d'une
expression de douleur si vive, si frappante, si extra humaine qu'elle me troubla. Toute la tête d'ailleurs, et je dirai même tout le visage, portait l'empreinte d'un accablement morne, avec ses sourcils froncés, ses lèvres pendantes, son museau bas et ses oreilles qui tombaient, ses longues oreilles de velours noir qui le coiffaient si bien. 11 n'avait pas fait un mouvement. Il avait attaché sur moi son regard, voilà tout.
— C'est leur chien, expliqua la Florine. Ah ! c'est ben lui qu'a eu le plus de peine, la pauvre bête. Il aimait tant son maître! Il n'y a pas eu moyen de le faire sortir d'ici, depuis leur mort. Madame me l'a donné, en mourant, pour que j'en prenne soin, le pauvre vieux, mais il s'entête à ne pas venir chez moi. Je suis forcée de lui apporter sa soupe ici. Encore il ne la mange que du bout des dents. On dirait que le pauvre animal veut se laisser périr. Il a tant eu chagrin! Tenez, monsieur, on ne croirait peut-être pas à ça, à Paris, mais
le jour de l'enterrement de Monsieur (tout le monde ici vous le dira), on avait enfermé le chien dans le bûcher, par mesure de précaution. Et voilà qu'au moment où on enlevait la bière, Tom, qui avait réussi à ouvrir la porte du bûcher, je ne sais comment, se précipite comme un fou au travers des gens qui étaient là, en aboyant avec fureur après les croque-morts, après M. le curé, après tous ceux qui approchaient du cercueil. Certainement, si je n'avais pas réussi à le calmer et à l'emmener par son collier, il serait devenu enragé à force de fureur. Ah! les bêtes, allez, ça oublie moins vite que le monde. Tenez, voilà quelques jours, dans un lot de vieux vêtements que Madame m'avait donné, j'ai retrouvé un pantalon à Monsieur. Eh bien, Tom l'a bien reconnu, allez. 11 l'a flairé dans le tas, et s'est mis tout à coup à hurler, si tristement que ça m'a fait pleurer. Car voyez-vous, monsieur, dit FloriiiQ en s'essuyant les yeux du dos de la
ma!n,je les aimais bien, moi aussi. C'étaient de si braves gens!... Ah! c'est-y triste, tout de même, de s'en aller comme ça, les uns après les autres.
Je songeais — moi qui al le culte pieux dupasse et la religion des souvenirs — que je n'aurais jamais pensé à louer ou à vendre cette maison de paix où aurait gambadé mon enfance. J'aurais laissé ces choses en l'état, les meubles en leur place, tels qu'ils étaient aujourd'hui. Je n'aurais surtout jamais permis qu'un étranger vint troubler le silence de ce mausolée des souvenirs, oi-i, parfois, à certaines heures de mélancolie, — alors que la vie semble lourde et quel'inconnude la mort, le mystère de l'audelà , vous attire dans une espèce de vertige — mon cœur serait venu en pèlerinage et pleurer à* son aise, et s'avouer à lui-même ses rancœurs, ses faiblesses, ses amertumes et ses douleurs.
Tout comme si elle avait répondu à ma pensée secrète, Florine me dit tout à coup :
— M. André ne peut pas habiter la maison. Il est retenu à Paris pour ses études. Et comme il n'est pas riche, le pauvre garçon, il a bien été obligé de louer. Mais comme il loue en garni et qu'il tient à tout ce qu'il y a ici, il m'a bien recommandé de ne louer qu'à des personnes « convenables » ... Si monsieur veut voir le jardin.
— Et le chien ? n'est-ce pas Tom que vous l'avez appelé <?
— Parfaitement. Tom, viens ici, mon vieux chien.
Et elle lui fit un appel de la main sur le genou.
Mais Tom, conservant son attitude figée, se contenta de battre le parquet de deux ou trois coups discrets de sa queue, cependant qu'une lueur s'allumait dans son regard morne.
— Il me fait peur avec son œil fixe, me dit Florine, et je ne coucherais pas ici maintenant pour un empire. Entre nous, monsieur — je ne devrais pas vous dire ça, parce que c'est dans le cas d'vous empêcher de louer — mais, voyez-vous, y a des moments où je m'imagine qu'il revient ici... Vous voyez ben c' lauteuil, là, au coin de la cheminée, c'était le lauteuil de Monsieur. Ah! on n'y a pas touché. Il est resté là, d'ia veille de sa mort. Il aimait à tisonner, Monsieur, c'était sa grande occupation. Eh ben, un soir... Allons dans le jardin, je ne pourrais pas vous raconter ça ici... Ça m'a tellement tourné les sangs que j'en ai été malade pendant quinze jours.
Le jardin, un parterre minuscule aux carrés enfantinement dessinés, séparés par des allées microscopiques, oii deux enfants de trois ans n'auraient pu se promener de front, était prolongé du
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côté de la maison par une petite cour où, du temps des vieux, quatre ou cinq poules s'engraissaient, très familières, accroupies, à journée entière, sur l'appui de la fenêtre de la salle à manger, s'y faufilant même parfois, sans façon, pour y picorer les miettes de pain tombées de la table. A l'autre extrémité, il était borné par une petite terrasse plantée de quatre grands sapins mélancoliques, laquelle s'appuyait à une petite colline abrupte touchant brusquement l'horizon.
La frondaison noire des sapins et leurs rameaux dégringolés étendaient sur tout le jardin une ombre épaisse et qui, le soir, quand s'était caché le soleil, derrière les futaies de la colline, deven:iit lugubre et frissonnante.
— Mais votre histoire? fis-je à Florine.
— Je vous ai dit, monsieur, que j'apporte deux fois par jour ici la soupe à mon chien, puisqu'il ne veut pas abandonner
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son ancienne maison. Un soir, j'avais été retardée plus que d'habitude, il était entre neuf et dix heures, j'ouvre la porte de la salle à manger. Ah ! Monsieur, je jure sur ma part de paradis que c'est vrai... Le chien était assis à côté du fauteuil de son maître, le cou étendu et le museau allongé comme quand Monsieur vivait et que Tom posait sa tète sur le genou de monsieur pour se faire caresser. Sa queue battait le parquet à petits coups et il couchait les oreilles comme quand Monsieurlui passait la main sur la tête. Prise d'une peur folle je m'enfuis. Quand j'arrivai chez moi,j'étais en nage... J'ai été quinze jours à me remettre de cette émotion là. Maintenant on ne me ferait plus entrer ici, ni pour or, ni pour argent, quand la nuit est venue.
— Eh bien, mademoiselle Florine, c'est entendu, je loue. 11 me semble que je me plairai ici. Mais à une condition. C'est que les habitudes de Tom ne seront pas changées,
— Oh! monsieur, je n'aurais jamais osé vous le demander. Et pourtant le pauvre chien aurait été si malheureux que vous le mettiez à la porte.
— Je compte sur vous, n'est-ce pas, pour faire mon ménage ? Ce ne sera pas grand'chose, du reste. Je serai toujours seul et n'occuperai que la salle à manger.
— Comment? Monsieur, vous allez coucher... dans la salle à manger.
— Mais Florine, vous me le conseilliez vous-même, tout à l'heure... Cela me serait plus commode, disiez-vous.
— Oui, mais... après ce que je vous ai dit...
— Hélas, Florine, je ne crains plus les revenants...
Je rentrai le soir d'assez bonne heure, après dîner. J'avoue que j'étais curieux de voir le /?/z^/zo77iè/2e. Non pas que je doutasse un seul instant du fait affirmé si positivement par la brave fille — en principe , je
crois à la possibilité de tout — mais il pouvait avoir été mal vu par elle.
Lorsque je pénétrai dans la salle à manger, Tom était accroupi sous la table, à sa place habituelle, le museau allongé sur les deux pattes de devant. Il m'accueillit par un grognement sourd qui s'éteignit presque aussitôt, mais son regard, un regard coulant qui remontait le long de ses sourcils froncés, s'attacha sur moi avec une expression singulière d'inquiétude et d'interrogation. Je me penchai vers lui et le caressai doucement, mais malgré mes caresses et mes appels, il persista à rester dans son coin.
De mon lit, l'alcôve toute grande ouverte, le chien et le fauteuil se trouvant dans le rayon éclairé par ma lampe, j'attendis paisiblement la scène mystérieuse, l'oreille amusée des vououou... que le vent gémissait sous la porte. Vers neuf heures, ma lampe se mit à pétiller tout à coup> éclaboussant le verre de petites taches
rousses, qui finirent par faire comme un tam.is au travers duquel filtrait une lumière tremblotante et incertaine. Le chien, jusqu'alors silencieux, se dressa soudain sur ses pattes, le museau haut, et se mita jeter, les reins cambrés et les pattes raidies dans une attitude crispée, un ululement étrange, assez semblable à cette plainte chromatique, aiguë, et prolongée, que poussent les chiens qui, suivant l'expression populaire, hurlent à la mort. Brusquement, son hurlement se cassa en petits jappements attendris, sourds, étranglés, glousses en quelque sorte. Et il marcha doucement dans la direction du fauteuil. Puis, il s'assit, le cou tendu, le museau comme posé sur un genou imaginaire, ses yeux de flamme levés vers Vêtre qui était là pour lui. Car, évidemment, le chien voyait. Son regard l'attestait, comme les battements de sa queue, comme aussi les frissonnements de son poil, chaque fois que t apparition pas-
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sait la main sur le velours lin de tra tôle. J'appelai, à plusieurs reprises :
— Tom ! Tom ! Tom, viens ici !
Mais rien ne put Tarracher à sa contemplation hypnotisée.
Je restai à Boisât près de six mois. Je vis Tautomne jaunir et détacher une à une les feuilles des poiriers tordus et des pêchers rabougris du petit jardin ; je vis l'hiver habiller de blanc les futaies dénudées de la Butte, et je goûtai une joie amère à ouïr les rafales nocturnes pincer la harpe des grands pins qui secouaient lamentablement leurs rameaux échevelés couverts de neige. Et pendant ces six mois, tous les soirs, à la même heure, la même scène se renouvela, incompréhensible et troublante.
Peu à peu, je m'étais fait, à force de diplomatie, l'ami de Tom, qui me rendait mes caresses et m'accueillait, le soir, presque avec joie. Mais jamais, malgré tout, je ne pus le distraire, le moment
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venu, de lapréoccupation de ce qu'il voyait.
Je suis repassé quelques années plus tard à Boisât. Je voulais revoir ma maison et son mystère.
Hélas ! c'est à peine si je la reconnus.
M. André, le neveu, revenu de Paris, marié et médecin, a mis les maçons, les menuisiers, les serruriers dans la vieille demeure.
Ils ont tout transformé.
Le corridor, élargi, pavé de mosaïque parisienne, n'est plus humide. Un large vitrage laisse entrer à flots le soleil audessus de la porte d'entrée, une massive porte en chêne ciré, agrémentée de moulures, d'un goût très moderne. André a acheté la maison du petit ferblantier et de la boutique a fait son salon, un grand salon clair qui ouvre une fenêtre sur la rue et une porte-fenêtre sur le jardin.
Disparue, la basse-cour ; mangées, les poules; ravagé, le petit parterre; boule-
versée, la terrasse. A leur place, des pelouses, des corbeilles de rosiers, des fusains, des arbustes de toute sorte.
Une allée contourne en pente douce la Butte, transformée, elle aussi, en parc anglais, et va dégringoler, bifurquée, sur le versant de la colline, anglaisée comme le reste.
Disparus aussi, les deux « pas » du corridor qui va de plein pied dans la salle à manger, meublée à neul, — (qu'est devenu le fauteuil de Monsieur?) — et dont la vieille cheminée en marbre noir, où tictaquait l'antique pendule de famille, a été remplacé parun classiquepoële en faïence, vert japonais, qui fait l'ébaubissement de tout le pays...
La joie bruit, là où régnait le silence. Des enlants courent et gambadent, là où les deux vieux devisaient placidement au soleil, assis sur leur vieux banc moisi par les années. i.
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Dérangé par les maçons, désorienté par cette implantation des nouveaux venus à la place des anciens, Tom, dont les souvenirs ont été émiettés un à un par le pic des démolisseurs, Tom, qui connaissait les « êtres » de la maison, et qui a vu comme une rafale les emporter dans son tourbillon, Tom, qui n'a pu empêcher qu'on reléguât au grenier le vieux fauteuil où l'apparition venait s'asseoir, Tom a senti que le passé était mort, et qu'on lui avait enlevé jusqu'à la possibilité de se souvenir, Tom a compris que l'apparition ne viendrait plus, Tom s'est exilé chez la Florine.
LA TUMEU
a M. Emile t^'rKA.i:sS
Très sympathiquemen:
LA TUMEU
Dans le tape-cul du père Raguènes, le vieil oflicier de santé qui, depuis plus de trente ans, distribue des potions inoffensives à Saint-Agil et à dix lieues à la ronde, deux hommes causent joyeusement, avec des éclats de voix qui s'entendent au loin, par-dessus le roulement sec de la voiture sur la route poudreuse.
A la gauche du père Raguènes qui tient les guides de sa main ferme encore,
un jeune homme d'une trentaine d'années environ, le docteur Luc Quibaud, le nouveau médecin de Saint-Agil, se rencogne dans le fond de la capote, aspirant avec béatitude la fumée de son cigare.
Arrivé depuis quinze jours à peine de Paris, par un superbe temps de mai, le jeune docteur, piloté chez ses futurs clients par le père Raguènes, décidé maintenant à lui passer la main, se complaît à s'imaginer l'exercice de la médecine, à la campagne, sous forme de promenades délicieuses, tantôt le long des belles routes normandes ombragées et pittoresques, tantôt sous le couvert, empli de bavardages d'oiseaux, des petits chemins de « traverse » tapissés de mousse douce aux pieds du flâneur.
Le cheval, un petit bidet breton, trapu et pataud, trotte menu, l'air las, la tète basse et sa crinière rousse dégringolée dans les yeux. Sur la berge galope un grand chien braque, au poil blanc sale
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tacheté de feu sur les reins et entre les deux oreilles.
— Tiens ! Pandore qui aune épine dans la patte, observa tout à coup le docteur Luc Quibaud.
Le braque, en effet, s'approchait du marche-pied, sautillant sur trois pattes ; et, la quatrième en l'air, repliée, il sollicitait son maître d'un œil suppliant.
Le père Raguènes sourit dans sa vieille barbe blanche et répondit :
— Pandore ! Ah ! vous ne le connaissez pas ; c'est le roi des fumistes, il la fait à l'épine, mais je la connais.
— Comment, il la « fait à l'épine? »
— Parfaitement, c'est pour que je le monte dans mon cabriolet, il n'a pas plus
.d'épine que dans mon œil... vous allez voir.
Et se penchant vers son chien.
— Pandore ! animal ! allez! allez, fumiste. Sans plus insister, le chien se remit à
courir comme avant, sur la berge, dans la
bande d'ombre que profilait la haie le long de la route.
— C'est son truc quand il fait chaud, continua le médecin, mais surtout quand j'ai quelqu'un dans ma voiture ; il espère qu'on va « couper ». La première fois qu'il me l'a faite, j'y ai été pris, j'ai cherché répine au moins un quart d'heure. « C'est toujours ça de gagné, ruminait Pandore», l'œil en coulisse, en léchant sa patte avec componction, pendant que mon cheval montait la côte au pas, les rênes flottantes. La seconde fois, j'ai encore coupé, mais il a reçu des calottes ; et maintenant, je ne coupe plus du tout.
Le bidet avait repris le pas.
— Eh bien, voyons — fit tout à coup le jeune docteur en secouant l'exquise torpeur de bien-être qui l'envahissait dans ce calme des champs où passait par instants, par bouffées capiteuses, le parfum aigu des jeunes verdures — voyons^ notre kyste de
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l'ovaire, l'opère-t-on aujourd'hui on ne Fopère-t-on pas ?
— Avouez que vous en avez une furieuse envie.
— Cela se fait si facilement aujourd'hui... par une petite boutonnière de quatre centimètres au plus...
— Je vous l'ai déjà dit, mon cher ami, répondit le vieux médecin, si vous êtes sûr de réussir, allez-y. Mais mettez-vous dans la tôte que votre insuccès sera âprement commenté, et que les « guérisseux » du pays s'en feront une arme terrible contre vous.
— Vous me surprenez vraiment avec vos guérisseux. Comment! ici, à trois heures d'express de Paris, il y a encore des rebouteux î
— Et des rebouteux qui, la plupart du temps, sont encore plus écoutés que nous, allez, par les paysans.
— Allons donc!
— Allons donc ? mais nous sommes
pourris de superstitions ici. Mais cet excellent Perche, mon cher ami, est presque aussi arriéré, à ce point de vue, que la Bretagne!.
— Oh!...
— Laissons de côté les légendes de revenants ; ne parlons pas des sorciers jeteux de sorts qui clavellent les troupeaux de la Beauce ; ni du Follet, cet esprit farceur, sinon frappeur, qui vient la nuit tresser la crinière des chevaux. Omettons même, si vous voulez, ce cercueil qu'on rencontre parfois , sur les routes normandes, vous barrant le chemin, et qu'il faut prendre à bras-le-corps et retourner, bout pour bout, sous peine de mourir dans l'année. Oh ! vous avez le droit de rire ; pourtant, j'ai vu des gens qui l'avaient fait. Et, ma foi, ce n'était pas absolument des imbéciles.
— Ah bah!
— • Eh ! oui. Mais ne sortons pas de notre sujet; ne nous préoccupons que des
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guérisseux. Eh bien, les guérisseux, savezvous qu'ils sont légion ! Charlatans qui confinent aux sorciers, guérissant les uns par des rites étranges, coupés de prières, les autres par des topiques à eux, mélange d'ingrédients immondes et de simples cueillis dans la campagne, à de certaines nuits, à de certaines heures et à de certains endroits bien délimités. Parbleu! il en est de fumistes, mais il s'en trouve, parole d'honneur ! de bonne foi, absolument convaincus, même, de notre impuissance radicale, à nous autres médecins.
— Ah! par exemple, vous m'ouvrez des horizons nouveaux, mon cher maître.
Voyons, la côte est longue, vos cigares sont exquis, octroyez-moi donc quelques détails sur ces « confrères » là, pour ma gouverne future.
— Je vous les dois, en effet, répondit le père Raguènes. Il faut bien que vous connaissiez un peu le pays où vous allez manœuvrer,
— Je vous écoute.
— En tête de ces médicastres clandestins; il faut placer, pour les détacher les uns des autres, comme ayant un vague semblant de bon sens, le rebouteux et le jugeux creau.
Le rebouteux rhabille les membres cassés. Sur cent accidents de ce genre, le médecin est appelé dix fois, le rebouteux quatre-vingt-dix.
Naturellement, le rebouteux n'a aucune science , se moque de l'anatomie et ignore l'existence de notre Sappey. Il y en a même encore beaucoup qui ne savent pas lire. Cependant, à force de rebouter, ils finissent par acquérir une certaine pratique, et réussissent parfois, — la nature faisant les trois quarts de la besogne — à remettre leurs clients sur pied, sauf, bien entendu, le cas oij le bras est racmodé à l'envers et la jambe raccourcie de quelques centimètres.
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— Heureusement que cette triste médaille a ce joyeux revers!
— Oui, car sans ça il n'y aurait plus, depuis longtemps, de médecins , de campagne. A côté du reJjOiiteiix, il y a le jiigeux (iiaux. Le jiigeux cliaiix, lui , porte son diagnostic au travers de la petite bouteille d'urine que lui apporte la paysanne qui vient faire son marché. Comme il se trouve pas mal de maladies qui ont une certaine influence sur les urines, les jugeux d'eau peuvent tomber juste de temps en temps ; comme , d'autre part, quatre-vingtdix-neuf maladies sur cent se guérissent toutes seules, et que les malins ne recommandent jamais que des tisanes anodines qui ne peuvent nullement enrayer le « travail de la nature », il suit de là que leurs clients recouvrent naturellement la santé, même malgré eux.
Le jeune docteur poussait sa fumée par petits jets bleuâtres, avec une moue ironique sur les lèvres et dans les yeux un
profond mépris pour la clientèle ignare qu'il allait falloir conquérir.
Le père Raguènes, après avoir d'un coup de fouet caressant remis son bidet au trot^ continua :
— Passe encore pour le rebouteux et le jugeux d'eaux qui sont presque du métier; mais les rêveuses?
— Qu"^est-ce que c'est que ces bestioles-là?
— Les rêveuses sont des façons de somnambules qui s'endorment sans le secours d'aucun médium. Vous allez les consulter, et sitôt qu'elles vous voient entrer, elles se précipitent sur leur lit, prises immédiatement du sommeil somnambulique, qu'elles provoquent, c'està-dire simulent, à volonté. Une fois endormies, elles donnent leurs consultations, avant même qu'on ait eu besoin de dire ce que l'on éprouve. Tenez, à quelques lieues d'ici, à Mondoubleau, dans le Loir-et-Cher, il y a une de ces rêveuses
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dont la réputation s'étend jusqu'à Paris. J'ai même vu, à sa porte, des coupés de maîtres! Eh bien, dernièrement, ses deux enfants étant malades, elle eut bien soin d'aller demander une consultation à son « confrère » le médecin, plus confiante, apparemment, en sa science qu'en la sienne propre.
— C'est idiot ! Et c'est avec toutes ces bêtises qu'il me faudra entrer en lutte !
— Eh ! ce n'est pas tout. Le rebouteux est de tout temps et de tous pays, mais il y a un groupe de guérisseux qu'on ne rencontre que dans le Perche. Je l'ai gardé pour la bonne bouche.
— Puisque vous avez tant fait, n'omettez rien, je vous prie, mon cher maître.
— 11 y a d'abord les guérisseux d'ejfo'ts. Et l'on comprend sous ce terme les luxations, entorses, tours-de-reins, ruptures musculaires, etc. Le procédé de guérison est très simple. Il faut que le malade fasse toucher, à nu, la partie lésée de son individu
à la partie saine correspondante du guérisseux. Avez-vous un elTo't dans la hanche, vous vous couchez tout nu dans le lit du bonhomme, nu également, et vous frottez énergiquement votre hanche contre la sienne. Une demi-heure après, vous vous levez guéri.
— Quelles brutes !
— Naturellement on trouve chez nous ce qu'on trouve partout, par exemple le septième garçon qui guérit les écrouelles, tout comme les rois — autrefois — par la seule imposition des mains, mais nous sommes avantagés d'une maladie bizarre, qu'on ne rencontre guère, je crois, que dans noire pays : le décrochement de l'estomac... Oh! n'attendez pas de moi une explication anatomique. De quelle façon ce viscère assez volumineux va-t-il se loger dans les bas-fonds intestinaux. Je l'ignore ; quoi qu'il en soit, il y a deux modes de guérison pour les décrochements de l'estomac. D'abord les voyages
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(ça se prononce voiyâge). Le voyage doit se faire à pied, soit directement, par la mère de l'enfant, car cette maladie n'affecte que les enfants en bas âge, — soit par l'intermédiaire de bonnes femmes qui en ont le monopole. Un voyage suffit quelquefois mais souvent il en faut plusieurs.
— Et oij va-t-on comme ça ?
— A une chapelle des environs de Longny, consacrée à un saint qui a la spécialité de guérir cette perturbation viscérale. Ces voyages n'ont rien que de très banal, mais le second mode de guérison est plus intéressant. La maman du bébé malade va trouver le guérisseux, qui se met la tète en bas, de façon à décrocher son propre estomiac. Aussitôt le sien décroché, celui de l'enfant est raccroché, par un assez singulier jeu de bascule. Le guérisseux se remet sur ses pieds et son estomac revient en place, sans que cette fois le jeu de bascule fonctionne à nouveau pour l'estomac de
l'enfant. Le guérisseux ne doit toucher que trente-six sous comme émoluments, sous peine de perdre son pouvoir, car il est bon de remarquer, entre parenthèse, que ce n'est pas du tout dans un but de lucre que tous ces guérisseux exercent leur petite profession.
— Voulez-vous donc me faire croire que c'est pour la gloire qu'ils travaillent!
— Parfaitement, et, je le répète, ces gens-là sont de bonne foi... mais je continue • A Paris, combien mettez-vous de temps à guérir une entorse ?
— Dame! trois semaines environ...
encore à la condition que la compression et le massage aient été bien faits...
— Eh bien, le rebouteux, lui, « remet » une entorse en dix minutes... Voici comment il opère. Il déchausse son pied gauche, frotte le pied gonflé pendant quelques minutes avec son gros orteil, tout en marmottant des paroles cabalistiques, et l'entorse est guérie.
LA TUMEU. 205
— Voyons! voyons! où sommes-nous?
En Normandie ou chez les Botocudos ?
Le père Raguènes semblait s'amuser énormément de l'indignation de son jeune confrère. Il continua :
— J'ai interrogé des gens de bonne foi, et d'une intelligence relative. Eh bien, ils m'ont affirmé avoir été guéris.
— Comment ! c'est vous qui...
— Pardon, je suis un simple constateur de faits, un historien de mœurs. Ce n'est pas mon opinion que je donne...
Autre chose : Une brave fermière, assez instruite, et en qui j'ai la plus entière confiance, me disait l'autre jour : « Moi aussi, monsieur, je ne voulais pas croire à tout ça. Pourtant il a bien fallu. Tenez, un jour, je m'étais très grièvement brûlée, en échaudant ; j'avais le bras et la main tout rouges. J'avais refusé de voir la femme qu'à un ségret pour guérir les brûlures ; je n'y croyais point. MafiUe l'a fait venir sans
me dire qui que c'était. Elle me prend le bras, souflie doucement dessus... et le lendemain je n'avais plus rien... »
Nous autres médecins, nous avons pour guérir les cors, un tas d'onguents plus impuissants les uns que les autres. Ici, il y a /e bonhomme qui achète les cors. — Parfaitement, il les achète — Il vous' donne trois sous de la main gauche, en vous recommandant d'en faire aumône au premier pauvre que vous rencontrerez, et de dire cinq Pater et cinq Ave pendant trois jours. Le troisième jour, le cor est pa-ti. C'est d'autant plus séduisant que, là, c'est le médecin qui paie le malade. On se débarrasse de ses verrues de la même façon.
Le carreau si rebelle au traitement des plus grandes illustrations médicales de Paris, trouve son maître chez nous. Voici de quelle façon on le guérit. L'enfant est étendu tout nu dans son lit. Le médicastre arrive. Il place très gravement deux petites
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I pailles en croix sur la poitrine, deux autres sur le ventre, deux sur chaque pied, puis d'un air recueilli,' tout en récit tant des Pater et des Ave, il embrasse le point de jonction de toutes les pailles, et, le lendemain matin, l'enfant se réveille