‹ Histoires normandesChapitre 14 sur 19 · GUÉRI · texte numérisé non relu

GUÉRI

— Mais c'est de la folie pure, cria violemment LucQuibaud, en jetant son cigare d'un air rageur.

— Oui, je sais bien, cela a l'air d'une abominable charge. Et pourtant je vous donne ma parole d'honneur que c'est ainsi que cela se passe, non pas exceptionnellement, remarquez-le bien, mais dans la grande majorité des cas. Règle générale, les paysans débutent par ces pratiques-là, et ce n'est que lorsque tout est resté inefficace, qu'on va chercher le médecin, toujours trop tard, comme vous pouvez penser.

Le jeune docteur regarda le père Raguènes. Il semblait exaspéré. Ses yeux flambaient. Il dit;

— Vous êtes étonnant, ma parole d'honneur! Vous me débitez tout ça avec une placidité !...

Le vieil officier de santé gloussa un petit rire sarcastique.

— Parbleu ! moi aussi j'ai commencé par me mettre en colère... dans le temps. Ah ! il y a belle lurette. Aujourd'hui je regarde faire et je laisse dire. Je n'ai pas la prétention de changer les gens... Vous agirez comme moi.

— Eh bien, déclara d'un ton brusque Luc Quibaud, ceci me décide. Cette malade, il faut l'opérer, il le faut absolument... Nous n'aurions pas dû laisser passer ces huit jours sans aller prendre de ses nouvelles... Heureusement qu'elle semblait, la dernière fois, parfaitement décidée...

— Oui, mais, tout de même, ça m'étonne un peu je l'avoue, qu'elle ne nous ait rien fait dire de toute la semaine... Je sais bien que la ferme est à près de quatre

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lieues de Saint-Agil... Malgré tout, je ne comprends pas que le mari ne soit pas venu , dans l'intervalle , nous allirmer à nouveau qu'ils étaient bien décidés. Ce serait embêtant d'aller là-bas pour rien... Heureusement qu'il fait un véritable temps pour se promener.

— Nous n'irons certainement pas làbas pour rien... L'opération, je le répète, a été bien décidée il y a huit jours. Oh! ce qui a levé les derniers scrupules, parbleu! je m'en doute, c'est ma promesse de ne pas leur prendre un sou.

— Hé ! hé ! pas bête ça ! 11 laut savoir faire des sacritices pour commencer. Cette opération-là vous sera une excellente réclame ; elle va bien vous poser dans le pays. Du coup, les guérisseux sont enfoncés... Mais, dites donc, vous êtes certain, au moins de réussir! Vous êtes sûr de votre diagnostic ? Nous sommes bien en présence d'un kyste de l'ovaire?...

— Ben , voyons ! nous l'avons assez

palpée, auscultée, touchée, tournée et retournée... Ah? je mettrais bien ma tête à couper que les guérisseux, avec tous leurs baumes, ne feront jamais passer cette « grosseur » là. C'est mon « baume d'acier » qui la dissoudra... Nous avons là dans le coffre de la voiture tout ce qu'il nous faut ; ma boîte est au complet. . . Avezvous pensé au chloroforme?...

— Oui, oui, il est là... Ce n'est pas ça qui me préoccupe... Quelqu'un m'a dit avant-hier qu'on avait vu sortir le gars Launé de chez notre malade.

— Eh bien ! qu'est-ce que ça peut nous faire ? Et puis qu'est-ce que c'est que ça, le gars Launé ?

— Le gars Launé est le plus célèbre rebouteux du pays... Il y a plus de vingt ans qu'il reboute, et ma fois, je dois reconnaître qu'il n'est pas trop maladroit de ses pattes, l'animal!

— Tant mieux ! son habileté ne prévaudra pas contre un kyste de l'ovaire*..

LA TUMEU. 21 I

Tout le monde saura que le gars Launé a trouvé plus malin que lui, et que notre bistouri a fait ce que n'ont pu faire ses onguents. Notre succès n'en sera que plus retentissant.

— Ma foi, vous avez raison.

Le soleil de midi tapait d'aplomb sur la route. Pandore, la langue pendante, suivait maintenant la voiture, pas à pas, ne quittant l'ombre que la capote plaquait sur le chemin, et dans laquelle il marchait en chien avisé, que pour aller barboter dans les mares qu'il rencontrait.

Les deux médecins, un peu alanguis de chaleur, se taisaient. Le père Raguènes, qu'une arrière-pensée semblait hanter, dit tout à coup, après un long temps de silence :

— On aurait peut-être dû faire une ponction exploratrice...

— Oh ! cà quoi bon? Le diagnostic ne fait aucun doute. N'est-ce pas votre avis ?

— Assurément... D'ailleurs, à la campagne, ces choses-là épouvantent toujours... Ce qu'il y a de certain, en tout cas, — je connais la famille depuis si longtemps — c'est que nous n'avons contre nous aucune diathèse, ni cancéreuse, ni tuberculeuse, ni syphilitique. La malade a trente ans ; c'est le bon âge pour être opérée. Elle n'est nullement affaiblie. Si même je l'avais écoutée, elle ne serait pas malade. C'est à grand peine que j'ai obtenu qu'elle s'alitât quelques jours avant votre arrivée.

— Ce que nous avons surtout pour nous, lit Luc Quibaud songeur, c'est l'air, cet air vivifiant de la campagne. Ah ! les belles audaces chirurgicales qu'on pourrait avoir ici, où aucune infection purulente n'est à craindre...

— Voici la Borderie, interrompit le père Raguènes, la ferme de notre « ovariotoniable. »

LA TUMEtl. 213

Surplombant des haies touffues, qui les ceinturaient de verdure, un pâté de bâtiments écrasés faisait une masse isolée à droite de la route, dont le lacet blanc grimpait à pic le versant raide d'un coteau, disparaissant brusquement, à un coude, sous les arbres.

Comme le tilbury entrait dans la cour de la ferme, ellarant quelques poules qui voletèrent en gloussant sur un tas de fumier, un paysan parut, en manches de chemise, encadré par la baie sombre d'une porte d'écurie. Les deux coudes appuyés au battant inférieur, il regarda sans mot dire les deux hommes descendre de voiture, et, quand il les vit le pied par terre, il leur demanda d'une voix narquoise, sans bouger de sa place :

— C'est pour la p'.tite opération qu' vous v'nez, sourment?

— Dame, mon brave, répondit le père Raguènes, puisque c'est convenu,

2i4 HISTOIRES NORMANDES. ■

— Pour la grosseù, interrogea encore le paysan, en soulignant malicieusement du ton le mot grosscû.

— Eh bien oui, pour l'ovariotomie, répondit Luc Quibaud, un peu agacé de ces lenteurs.

Mais lepaysan ne bougeait toujours pas.

Il riait d'un rire muet qui amincissait sa bouche matoise, piquée d'une barbe rare et courte.

Les deux médecins le regardaient, étonnés, et même un peu inquiets.

— C'est point la peine, dit-il enfin.

— Comment! c'est pas la oeine^fitle père Raguènes, qui tenait déjà la boîte à instruments. Qu'est-ce que ça veut dire ?

— Quiais ! ça veut dire que l'gas Launé a fait vout'e ouvrage, parguié !

Luc Quibaud rugit :

— Vous dites ?

Mais, sans répondre à l'apostrophe du jeune docteur, le paysan cria :

— Hé! Méliel'

LA TUMEU. 21 ^

A l'autre bout de la cour, une gro>se fille de ferme, rougeaude- et dépeignée, se montra, un marmot en bonnet noir accroché à sa jupe.

— Hé ! Mélie ! viens- mon icite !

La fille s'approcha. Elle tenait dans ses bras un nourrisson emmailloté et piaillant, et souriait, elle aussi, d'un air finaud.

— Dis-mon, Mélie, v'ia l'docteù d'Paris qui v'nant pou la grosseû d'ia maîtresse. Y disant comme ça qu'y sont v'nus à deux pour y' ôtai !...

La fille eut un éclat de gaîté sournoise, vite réprimé.

Elle mit son nourrisson sur le ventre pour calmer ses cris, et dit, en le dandinant doucement :

— Ah ! ben ! fallait pas vous pressai ! Le docteur Quibaud éclata à la fin.

— Voyons, nous n'allons pas coucher là, n'est-ce pas? Finissons-en. Votre femme veut-elle, oui ou non, qu'on l'opère !

Le père Raguènes appuya :

2l6 HISTOIRES NORMANDES.

— La maîtresse n'a pourtant pas l'intention de garder sa tumeur?

Le paysan fut secoué d'un rire indéfinissable qui gagna la grosse Mélie. Il lui prit le nourrisson des bras, et, le présentant aux médecins ahuris, il articula en ricanant de plus belle :

— Tenez, la v'ià, vout'e tiimeù.

Le retour ne fut guère loquace. Quelques minutes avant d'arriver à Saint-Agil, le père Raguènes dit simplement :

— Nous avons tout de même eu rudement de nez de ne pas faire de ponction exploratrice.

LA SOLOGNOTTE

LA SOLOGNOTTE

Our l'unique place du marché de Moutiers-au-Perche, la « louée » s'agitait, tumultueuse et grouillante, la louée de la Saint-Jean, la louée des domestiques.

Tranchant sur le bleu luisant des blouses tassées les unes contre les autres, avec à peine des inlerstices oi^i se glissaient d'effrontés gamins narguant les bourrades, les « mouchoué- de-cou » des paysannes papillotaient, clairs ; le piétinement sur la terre

sèche des sabols, des gros souliers cloutés, couvrait le glapissement des colloques et le débat des âpres marchandages, comme d'un roulement de tambour assourdi.

A la longue, des groupes se formaient çà et là autour desquels rôdaient les fermiers, s'entêtant dans les prix offerts, hésitant à toper, finauds, retors et lents.

Peu à peu, cependant, la place se vidait ; j et le café du Perron, où refluait la foule, s'emplissait d'éclats de voix. Attablés devant des « demis », sirotés à petites lampées, et dégustés lentement, avec des J clappements de langue sonores, les pay- ] sans discutaient, échauffés, plus loquaces à mesure que se vidaient les topettes de fil en quatre.

Tout à coup, les carreaux de la porte d'entrée vibrèrent dans leurs cadres et une voix cria par dessus le brouhaha des conversations.

— Eh bien ! la Solognotte est louée !

LA SOLOGNOTTE. 221

— Qui ça donc ! qui ça qui l'a louée ?

— Le maître Kigaut du grand Retz !

Depuis le matin, on ne parlait que de la Solognotte, une belle brune de vingtquatre ans, très fraîche, appétissante en diable dans sa pelisse brune, un fin bonnet de dentelle perché sur son petit chignon aux cheveux de jais lisses, bien peignés. Elle venait des environs de Romorantin et s'offrait comme servante. Et plus d'un fermier qui hochait la tète à voir ses mains trop blanches, se grattait soudain les tempes, indécis, singulièrement troublé par le regard malicieux de ses beaux yeux noirs et le sourire étrange de sa bouche humide où luisaient de petites dents courtes.

Très farces, enluminés, l'air matois, les paysans se montraient les uns aux autres cette belle fleur de Sologne, à grand renfort de coups de coudes dans les côtes, avec des clignements d'yeux qui en disaient long.

222 HISTOIRES NOIUIVNJLS.

La nouvelle, colportée de café en calé, avait fait le tour du bour^. On en glosait fort, mais on enviait secrètement le nouveau maître de la Solognolte.

"- Sacré gas Rigaut, va, y en a que pjour li !

— Quicns ! Pargué, y peut ben ! Ren n'y dira ren. Y n'a pas d'femmes à la maison pour eul'faire aller à hue quand y veut tirer à dia. Sacré gas Rigaut. Il est encore pus fuméyier (*) à cinquante ans, que défunt son père, l'guiable me pète !

Le maître Rigaut faisait valoir la ferme du Grand-Retz, dont les herbages bordent la route, à deux kilomètres de Moutiersau-Perche, jouxtant ceux du Petit-Retz qu'à la mort du vieux avait hérités Elisa Cormier. Un partage équitable des biens n'avait point altéré les bons rapports du frère et de la sœur. Ils s'aidaient volon-

(',1 Feumellicr, coureur de femmes.

LA SULOGNOTTE. 223

tiers au moment des récoltes, se prêtant leurs domestiques, même leurs chevaux.

Chaque mois, le premier dimanche, Pierre Rit^aut allait faire la partie et passer la veillée chez sa sœur. Femme de bon conseil, elle le détournait du mariage, désireuse de réunir un jour les deux Retz dans la main de son lils, Petit-Louis, un gars de quinz2 ans, doux, robuste et silencieux.

Elisa goûta peu l'entrée de cette « quériàture » chez Pierre Rigaut.

— Mais qu'ai qu't'as besoin de c'te fumelle-là, dit-elle le lendemain à son frère, d'un air soupçonneux. A ton âge, qu'ai qu'on va dire ? Pis d'où qu'ai sort? Pourquoi qu'ai s'est point placée dans son pays? C'est pas ben catholique tout ça!

— Tais ta goule, c'est pas ton affaire. La maîtresse Cormier n'ajouta rien,

sachant qu'il ne fallait pas buter son frère, mais elle dit le soir à son mari :

— Vois-tu ben' c'tcquériàture-làn'nous vaudra ren d'bon.

— Ben quoi, riposta le fermier avec indifférence, Rigaut s'amusera avec la Solognotte,ben sûr; et pis après?

— Et pis après? Eh ben si yi fait un éfant ?

— Eh ben, y s'en apercevra à temps, y sont pas mariés... ça fera un éfant d'hirondelle de pus... v'ià-t-y pas d'quoi crier!

Elisa branlait la tête, soucieuse, le regard dur.

Une année s'écoula. La Solognotte gardait sa taille ronde, sa fraîcheur de brugnon, son inquiétant sourire.

— Eh ben? demandait parfois Elisa à son frère, avec une amertume contenue, et ta Solognotte ?

Pierre avait un peu perdu de sa belle et joviale humeur de jadis ; il secouait doucement la tète et, les yeux vagues :

LA SOLOGNOTTE. 22 S

— Eh ben, mais... eh ben, mais... j'ai pas à m'en plaindre, non... je mentirais si j'disais que j'ai à m'en plaindre.

Non, il n'avait pas à se plaindre de Marie la Solognotte. Elle ne donnait aucune prise à la médisance et travaillait comme deux hommes. Quand il se levait à quatre heures pour aller faire une attelée à la fraîche, il trouvait toujours la soupe fumante sur la table de chêne ; les vaches, tirées à l'heure, engraissaient; le linge sans un trou , d'une blancheur éblouissante, remplissait de ses piles bien alignées les armoires, dont les ferrures et les charnières étincelaient.

— Tu vois, disait le maître Cormier à sa femme, tu vois... t'as toujours des idées...

— Des idées ! répliquait aigrement la fermière, elle est encore p'us fine mouche que j'craiyais... v'ià tout.

Un dimanche, à la grand'messe, le

maîlre et la maîtresse Cormier tressautèrent sur leurs bancs et se regardèrent, blêmes d'angoisse, en entendant le curé :

« II y a promesse de mariage entre le maître Rigaut du Grand-Retz, fils de, etc., d'une part, et Mademoiselle Marie, etc.»

Un remuement se fit dans l'église ; un chuchotement courut. Les Cormier se comprenaient le point de mire de tous les regards ; et si Elisa n'avait pas senti ses jambes llageoler sous elle, ils seraient sortis, pour cacher leur honte.

— Eh ben ? glapit Elisa, la messe terminée, eh ben ? la fine mouche, hein ! le cré-tu, asteure?... Ah! Elle a ben mené sa barque ! Elle l'a allumé, l'vieux saligaud ! et il a ben fallu qu'il passe par la mairie pour entrer dans la chambre à coucher de la mâtine !

A la longue, les colères s'apaisèrent.

LA SOLOGNOTTE. 2 2^

Les années s'écoulaient et la taille de la maîtresse Rigaut, au grand désespoir de son mari, restait inaltérablement svelte. Le maître Rigaut avait beaucoup vieilli ; les tempes toutes blanches, sa haute taille courbée, la face ridée par de cruels soucis, on racontait qu'il demeurait maintenant des heures au coin de la cheminée, morne, silencieux, le regard voilé, comme celui d'un homme que guette la congestion cérébrale.

— Allons, songeait Elisa, les choses ont mieux tourné que je ne craiyais, le Grand- Retz sera pour Petit-Louis; il est madré, le petit mâtin, et ne quitte plus son oncle, asteure.

Petit- Louis, en effet, qui avait flairé la situation, comblait sa tante d'amabilités, sûr d'empaumer ainsi le bonhomme en « béraudant » la Solognotte.

— Il l'épousera, pensait Elisa. L'oncle est vieux, pas mal vèri... Quiens, mais,

c'est pas core tant si bète, c'qui manigance... y s'rait sur d'avoir la ferme, de c'te manière-là ..

— Mais y n' s'en vante point, quiens ? disait Cormier avec un gros rire content,y fait ses coups en d'sous, le matin !

— Tu sais ben qu'il a toujours été comme ya. Il est un brin « haut (')» comme défunt mon père. Y n' dit jamais ren, y garde tout pour li.

— D'ailleurs, y a pas à dire, la Solognotte. est ben avec li, y cordent comme deux amoureux... •

Ils cordaient, effectivement. Pourtant cet avantageux accord se rompit tout à coup, au grand ennui d'Elisa.

— Dis-mon, la maîtresse, fit Cormier un matin, la voix hésitante, comme inquiète, dis-mon, m'est avis que Petit- Louis n'fait pus tantl'faraud d'pis queuque

(•) Fier,

temps. V'ià Rigaut qui passe au bout du pré, si on tâchait d'eul confesser... Y n'en sait ben sur p'us long qui veut n'en dire...

— Vois donc s'il a l'air crâne ! remarqua la fermière sans répondre. Il est quasi dret comme un piquet, asteure, li qu'était si hottu, li qu'avait 1' dos comme eune faucille, y a seulement six mois... Ah! ben, justement y vient par icite !

— I nous dira p't-ètre pourquoi 1' p'tit gas n'va quasiment p'us au Grand-Retz. . .Je ne le vois pu caneter avec la Solognotte, quand ai tire ses vaches... Y aurait-y d'ia brouille }

— Quiens ! fit tout à coup la maîtresse Cormier, mais Rigaut est endimanché ! Un jour ouvrier ! Ben sur qu'y a du nouveau !

Le vieux Rigaut traversait la cour d'un pas alerte de jeune homme. Par dessus sa redingote de gros drap noir qui passait un peu, sa blouse des dimanches, luisante, empesée, violette, ballonnait et bruissaità

chacun de ses mouvemenls. Le teint haut en couleur, la couenne rasée de frais, la mine réjouie, il avait les ) eux clairs d'un faraud tout à fait à la hauteur de ses affaires.

Il entra d'un pas décidé et cria d'une voix haute :

— Ben r bonjou, la compagnie.

— T'es ben biau! mon frère, fit d'un ton aigre-doux la fermière, tu vas donc aux noces?

Rigaut se mit à rire.

— Je parie une pipe de cidre sans ïau que vous ne devinez pas pourquoué que je viens icite !

— Parguié, non, fit Cormier.

— Eh ben, mon gas, va nous cri une bouteille de boubique (') que j'causions un brin.

Cormier sortit.

O Cidre mousseux lait avec un mélange de poiré et de pommé.

LA SOLOGNOTTE, 23 I

— Dis-mon, Elisa, sais-tu ben l'âge que j'ai ?

— Dame, je l'sais aussi ben qu'tai.

— Eh ben, comben, voyons ?

Il riait. Et comme Elisa haussait les épaules, sans répondre, inquiète.

— J'vas su soixante, ma fille, oui, su soixante, et,vois-tu ben, j'en crains pas un d'trente... Pour ren, entends-tu ben, ma fille, pour ren !

Cormier rentrait avec deux bouteilles.

Il remplit les trois verres d'une mousse jaune qui débordait, coulant sur la table.

— Où donc qu'est l'gas Louis ? demanda Rigaut.

— Je n'en sais ren... il est à vau-leschamps. Pourquoi ça ?

— Parce que j'ai quéque chose à y demander... Ben sûr qu'y voudra ben. Ça s'refuse pas, ça... Et pis faut-y pas toujoux mieux mett'e des jeunes, dites...

Le vieux frottait bruyamment l'une contre l'autre ses deux vieilles paumes

calleuses, et riait, de son rire narquois, qu'il accompagnait de grandes claques dans le dos de Cormier.

Les Cormier se regardaient, le regardaient, bouche bée, sans comprendre.

Les bouteilles bues, les verres vides, Rigaut se leva, et, s'essuyant la bouche d'un revers de main :

— Eh ben, v'ià, quand Petit-Louis rentrera des champs faudra lui dire de v'ni me voua, j'ai quèque chose à y demander, quèque chose qui se refuse pas...

Il se dirigea vers la porte, puis s'arrêta, les yeux sur le pavé jaune qu'il tapotait du bout de son pied de frêne, etprononça lentement :

— C'est pour eul prier d'êt' compère (*), quoi.

— Mais pour qui donc qu'vous faites c'te commission-là? demanda Cormier, ahuri.

(*) Parrain.

LA SOLOGNOTTE. 233

Le vieux demeura un instant silencieux, •puis il releva la tète, et, regardant son beau-frère de coin, par la fente de ses petits yeux obliques :

— Pour moue.

— Pour tai ! intervint la fermière, pour tai ! D'pis quand donc que t'as un éfant, tai ?

Rigaut ouvrit ses yeux tout grands, cette fois, et, dardant sur sa sœur un regard triomphant :

— Y n'est pas core là, j'I'ai c'mandé pour dans trois mois...

— La Solognotte est donc... enceinte !

— Mais v'ià eune heure que j'te l'dis !

— Enceinte !

— Parguié, oui, enceinte ! Tel que tu m'vois!

Et le vieux Percheron, ses vieilles épaules secouées par une joie narquoise, traversa lentement la cour et ouvrit la barrière. Puis, avant de la refermer, il

tourna la tête et cria, dans le pépiement des volailles et le fracas des étalons de l'écurie :

— Faura tout d'même que vous m'disiez, à ce souai, si l'p'tit gas veut ben...

Quand Petit-Louis rentra, quelques heures après, sa mère lui cria :

— Eh ben, mon gas, y n'en arrive de belles ! Devine qui qui sort d'ici.

— J'sais-t-y, moue, répondit le jeune homme, avec un geste d'insouciance.

— Ton oncle ! qui vient t'prier d'êt'e compère. C'te mâtine de Solognotte a trouvé l'moyen de s'faire faire un éfant ! Ah ! j'sais pas par qui, par exemple. C'est toujours pas par le père Rigaut ! Mais tu n'dis ren ?

Petit-Louis, en effet, restait coi, tout pâle.

— Eh ben ! c'est tout c'que tu trouves à dire ! Ça te regarde pourtant plus

LA SOLOGNOTTE. 2})

qu'nous... Asteure, faut en faire ton deuil du Grand-Retz, mon pauv'e gas. Ça sera pour l'éfant à la Solognotte î! Mais qui qu'c'est qu'a pu y faire ça, qui qu'c'est-y ? Ai n'bouge tant s'ment pas de la ferme ; ety n'vient personne. Qui qu'c'est qu'a pu faire c'coup-là ?

Petit-Louis éclata tout à coup.

— Ah! non de d'ia de nom de d'ia!' J'm'attendais-t-y à ça. Faut-y êt'e bourri ! tout d'même ! Non ! mais faut-y êt'e bourri ! Ah ! ben, ai s'est ben foutue de moi, la sarchée mâtine ! Ah ! vingt-cinq bonsoirs ! Non ! mais faut-y êt'e bourri !

La maîtresse Cormier crut comprendre.

Elle demanda, suffoquant, la voix étranglée :

— Mais voyons, grand boban, c'est pourtant pas tai qu'a fait c'te belle ouvragelà !

Et déplorable, les bras battants, la tête

basse et la bouche crispée en une grimace navrée, Petit-Louis murmura, avec accablement :

— Parguié, si, c'est moue !

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