UNE QUESTION DE BORNAGE. 24I
propriétaires, des contestations sans fin, des discussions interminables, cent fois reprises, à propos du dernier sillon qui faisait le ventre, tantôt à droite, tantôt à gauche de la ligne lictive de démarcation ; tantôt empiétant sur le bien de Madame Rabot, tantôt sur le champ du curé.
Longtemps , par estime réciproque et déférence, ils n'avaient ni l'un ni l'autre rien dit, reprenant sournoisement, d'une charrue têtue, le lambeau de sillon mordu par le soc du voisin. Toutefois, les plus robustes patiences s'amenuisent, à la fin ; des explications devinrent nécessaires ; mais, chacun s'entètantdansce qu'il appelait son « bon droit », elles n'aboutirent pas.
— Pourtant, ma chère dame Rabot, observait judicieusement le curé, nous ne pouvons pas avoir raison tous les deux.
— C'est justement ce que je me dis, répondait la dame.
— Mais, je suis bien sûr...
— Et moi aussi ! interrompait la directrice des postes.
Un jour, pour en finir, le curé, conciliant, proposa de planter une haie.
— Une haie! répondit vivement Madame Rabot. Voyons, monsieur le curé, vous voulez encore donner du terrain à manger à des arbres! Vous n'en avez pourtant pas de trop, puisque vous m'en volez.
— Oh! oh! voler, le mot est peut-être un peu gros, reprenait le curé.
— Enfin, pour la planter, c'te haie, nous ne nous entendrons jamais sur la limite!...
— C'est pourtant bien simple, insinuait doucement le curé, on n'a qu'à tirer une ligne au cordeau, d'une borne à l'autre !...
— Ha! ricanait Madame Rabot, je vous y attendais; une ligne au cordeau d'une borne à l'autre... Pas du tout, faut suivre le « raiage ».
Et, sans se lasser, elle expliquait encore qu'elle avait acheté la moitié du champ, et
que, les deux haies de limites extrêmes décrivant une courbe, il fallait que la haie de milieu,égalemcnt cintrée, leur lut parallèle, faisant le ventre; suivît le raiage, quoi.
Naturellement, le curé n'entendait pas de cette oreille-là.
Et ils se disputaient à coup de détails et de mots techniques, penchés surle cadastre, fiévreux, de plus en plus agressifs, exaspérés réciproquement de la mauvaise foi ,et de l'entêtement de la partie adverse.
Une après-midi d'octobre, comme, relevé à peine d'un gros rhume qui l'avait tenu presque une semaine à la chambre, l'abbé Ogier s'en allait après son déjeuner, profitant d'un joli rayon de soleil qui mordorait les dernières feuilles de l'automne, déguster son bréviaire sur la route, dans le calme béat d'une digestion placide, il s'arrêta tout à coup, sulToqué, et de colcrj ferma son livre.
— Ah ! cette fois, c'est trop fort I Mettant à profit, par traîtrise, la bronchite du curé, Madame Rabot avait fait son blé. Le champ, à l'heure actuelle, était hersé presque dans son entier. Et jamais, en vérité, la courbe du sillon-frontière n'avait bombé aussi outrageusement dans le lopin du curé ; jamais le vol n'avait été aussi flagrant.
L'abbé Ogier, couvant sa rancune, resta longtemps, appuyé au fût gris, couturé de crevasses noires, d'un acacia de la route, à se repaître les yeux de ce douloureux spectacle.
— Allons, fit-il, décidé et s'arrachant à sa contemplation irritante, j'emplbierai, puisqu'il le faut, puisqu'elle m'y oblige, les grands moyens!
Madame Rabot, Virginie Rabot, avait l'habitude, — vieille habitude qui datait d'une trentaine d'années déjà, — de communier le jour de sa fête.