‹ Historie De FranceChapitre 102 sur 168 · V. Bau^t, Vie de htmiun, l. II, p. iiià · texte numérisé non relu

V. Bau^t, Vie de htmiun, l. II, p. iiià

(ie9M70() ' ASSEMBLÉE DE 1700. Stl

dques de France et j^arda désormais sur ces matières le plus profond silence.

Sa disgrâce politique ne cessa point; mais son influence morale ne fit désormais que s*accroltre. Le lieu de son exil devint pour

lui le Uicâlrc d'une gloire qu'il ue clierchait pas; il y duDiia le plus parfait et le plus illustre luotiele do la charité évungcliquc et de luulc's les vertus d'un pasteur chrétien. Sur ces entrefaites , la publication du Tèlèjnaque, faite sans son aveu, d'après une copie qui lui avait été soustraite, lui gagna la France et TEurope» mais lui rendit Louis XIV à jamais irréconciliable (juin 1699) K

Bossuet fut par là rassuré sur la crainte de voir Fénelon et ses nouveautés reparaître à la cour tant que \ i \ rait le roi ; mais, après, dans quelles mains passerait le pouvoir et quelles idées régneraient sur la France ? L'avenir était trop rempli d'obscurités pour que fiossuet trouvât le repos dans sa victoire. Il continua de veilûr sous les armes. Plusieurs des polémiques que nous avons mentioimées sont postérieures à la lutte contre Fénelon. Après le qmUismey Bossuet frappa encore le jansénisme et le jésuitisme. Le probabUime relevait sa tôle écrasée par Pascal. Les jésuites avaient eu jadis le crédit de faire séparer la fameuse assemblée de 1682, au moment où Bossuet y préparait la condamnation de la morale des casuistes. fiossuet répara cet échec dans l'assemblée de 1700 ; ii Ût condamner à Funanimité par les évéques ïeprobabUisme et les autres principes de la morale relAchée, ainsi que le semi-pélagianisme de quelques jésuites, en même temps que les tentatives des jansénistes pour renouveler la doctrine des cinq propositions, 11 régna en mai tic .iltsulu sur cette assemblée.

De combats en combats, l'âge avançait, le corps s'usait; le . terme de la carrière ne pouvait être loin. Bossuet se recueillit poorune dernière œuvre, non jdus de discussion, mais de foi et de méditation pure, qui devait être son testament à la postérité. De cette méditation sortirent les ÉUvatUms à Dieu sur les mf/stires de la religion clirètienne, œuvre digne de son titre, car il n'est rien

1. Cttait raj^lication du- quatrième det «iticlet de 1682 : que le jugement du ffàaX-pèin ]i*Mi irrévocable qa'apcès te oonaentement de rEglise.

2. Sur la vie et les œuvres de Pénelon, wyex. son Éloje par H. VlUenudSt et on Me-bon article de M. Jeguei, dans V^qfd«^iiii NauetlU,

WV. W

319 10 U 15 XIV. (m€.1704]

cfui s'élève plus Imiit parmi les iiiniin humiîs (h? IVsprit chrt'tien. En combattant les rnyslifjucs, les tioinines du pur soiiliincnt, Bossuel avait développé chez lui-nième le principe qui dominait chez ses adversaires; le génie s'enrichit toujours aux dépens de ce qu'il combat; mais il y a bien autre cfiose dans ce livre qtic des etSvLsions pieuses et des actes de foi ; il y a une explication du dogme fondamental de la religion chrétienne, qui le relie aux principes essentiels de la métaphysique et qui donne à la théologie un fondement philosophique inébranlable. Nous parlons de son explication de la Sainte Trinité. Il ne s'agit point ici de faire tout simplement correspondre le ternaire psycholo^^ique : pxiissancey inteUi{jmce et amuTt au P6rc, au Fils et au Saint-Esprit. L'I^^glise n'accepte pas cette interprétation qui change les pmontK^ divines en simples aUribuls. Celle interprétation est, en eflct , insuriisante : le ternaire psychnloLiicpic est en Dieu connne toute vérité ; il tient de heaiicoiip plus prés que toute autre vérité au mystère de la Trinifé; mais il n'est pas ce mystère même, hn méflil.ition tle ce que doit être la pensée en Dieu conduit Uu:?âuet plus avant dans les abiines divins.

Penser, c'est concevoir. — Oiiidjnque pense à lui-même, se conçoit lui-même. — Dieu ne peut penser qu'à lui-même, et, en pensant, se conçoit donc. —Concevoir et engendrer sont une même chose en Dieu, parce que, Dieu étant tout substance et n'ayant en lui rien d'accidentel, sa pensée est nécessairement substantielle et nécessairement efficace. — Dieu, se concevant, se reproduit donc substantiellement par sa pensée unique et éternelle. — Dieu conçu, ou le Fils , est donc distinct de Dieu conce- . vaut, ou du Père, et pourtant un et consubstantiel avec lui. — Dieu, se connaissant lui-même dans sa Pensée substantielle et en étant connu,, s'aime en elle et en est aimé. — L'Amour de Dieu est substantiel connue sa Pensée. Le Saint-Esprit est l'amour mutuel et le t.ipport éternel du Pére et du Fils. — L Auiour de Dieu, étant substantiel comme la IN'risée de Dieu, est, commt* dl*', Dieu tout entier et forme la troisième ix-rsoiinilicatioii diNine. Tel est, autant que l'homme peut le coiKevuir, le mystère de l'unité et de la triplicité suprêmes, les trois personnes agissant, à un certain point de vue, ia première comme puissance, la seconde comme intelli-

{m».m4) ÉLÉVATIONS SUR LES MYSTÈRES. 313

geute, la troisième connue amour, mais diacuDe réunissant toutelbis en clic la puissance, l'intelU^ce et l'amour, ainsi que tous les atlributs divins connus et inoonnus.

Bossuet retrouve ensuite la Trinité dans Fhomnie et explique ainsi la parole de FÊcriture : c Dieu fit Thomme à son image et à sa ressemblance» ; seulement, dans la formule psychologique par la<]ucllc il exprime cette ressemblance : être, connaître H dowloiV, il confond la volonté avec l'amour, tandis que la volonté, quoique ayant lamour pour mobile, se rapporte au premier des trois principes» à la puissance» Urù étant la même chose que poti» voir et la volonté étant la puissance se déterminant

Quoi qu'il en soit de cette psychologie, l'explication de la TVînité par Bossuet, résumé des vues les plus profondes des Pères, est le plus g:rand pas qu'ail fa il la iJiéologie cl reste le plus grand lilre de Bossuet comme peiiiicur.

Bossuet clait ce|KMKlant trop homme d'action et de rè ilité pour pouvoir s'ahsorher dans cette sphère de l'esprit pur où il s'élevait si haut et perdre de vue les intérêts de sa foi sur la terre* Les an* goisses le ressaisissaient devant les forces ennemies Incessamment grandissantes. Avec Fénclon, c'était une guerre civile. La guerre exlti icure s'étend de plus en pins. Sur les marches du trône mémo, l'avenir est disputé entre l'élôvc dévoué de Fénclon et les libcrUns^ les esprits-forts, à la tète des<piels sont le duc de Chartres cl les Veadémes» et qui entourent le dauphin» l'élève indifférent et oublieux de Bossuet : les libertins ont chance d'arriver les premiers* Locke» récemment traduit, pénètre en France (1700); enfin, du fond de la Hollande, s'élève un dernier ennenii plus dangereux encore et plus diflicile à saisir que le sensualisme ; c'est le sceiilicisiue, qui n'opju^si' pliLs liuctriue à doctrine, mais qui hapi* toutes les doctrines. Au sciu delà colonie rèfwjite, le doute et le pai-adoxe se sont incarnés dans un nouviSBU ilontaigne, plus redoutable que^ celui qui a fait le tourment de Pascal» un Montaigne aggressif, polémiste, systématique et méthodique.

Pierre Bayle, né en 1647, à Cariât, d'un ministre protestant du pa)s de Foix, u'avait uioalré, dès l entance, de passion que pour

L CBwrwitoBomMt. t. IV. édit. Didoi, 1041; ÈUtaiiviu à Dim wr Us MfaHre»; 2* MiMfiM^ Êiétation» iur la Trinité,

m LOUIS XIV. 11609-16871

apprendre et raisonner euf ce qtt*il apprenait : la dialectique de« -fait donner la trempe & son glaive, forgé par Téradition. A vingtdeux ans, fmppé des arguments catholiques sur la tradition et rautorité de FËglîse, il abjura le protestantisme; mais, bientôt après, choqué du culte des saints et des imagées, et jugeant, d'après les principes cartésiens, la transsubstantiation impossible, il revint à la réforme. Il se retira à Genève pour édiapper aux lofs contre les relaps, puis rentra en déguisant son nom et fut nommé • jirofesscur à l'acatléiiiie protestante de Sedan, où il rencontra Juriou, d'abord son ami, puis son irréconciliable adversaire. Kn 1G81 , 1( s mesures hostiles au prolestanlisme se multipliant, l'académie de Sedan fut fei-mée : l'hospitalière Hollande olVril des chaires de philosophie et de tiieologie à Bayle et à Jurieu. Le joumalisme littéraire venait d'éclore. Le Journal ((rs Savants, fondé à Paris, en 1665, par un conseiller au parlement, Denis de Salo, avait suscité en Italie, en Allemagne, en Angleterre, diverses revues critiques auxquelles il devait survifrc jusqu'à nos jours. Bayle se lança dans cette voie avec éclat par ses NouMUes dt la Bépvhliqite des Lettres (1684-1687) Mais, avant d'entreprendre cette publication purement critique, il était déjà entré dans sa véritable carrière par une œuvre originale, les Pensées sur la Comèu de 1680 (I682J. La forme qu'il donne à son attaque contre les préjugés vulgaires le conduit à des propositions de nature à exciter mi grand scandale. Après avoir comparé les athées anx idolâtres, puis aux chrétiens, il conclut que les croyances religieuses, qu'il ne conteste point en elles-mêmes, ont peu d'influence sur la conduite de la plupart des hommes, qui se jLiouvernent selon leur teuîpérament et les impressions du moment qu'un atiiee peut être honnête homme; qu'une société d'athées |jourrait exister et vaudrait mieux qu'une société d'idolâtres. On aperçoit, à travers des assertions, les unes paradoxales, les autres hasardeuses, une idée di^ne d'un sérieux examen, à savoir : qu'il y a une morale Innée dans la conscience de l'homme, indépendamment du dogme religieux K

1. Bayle eat pour rival, comme Joaraaliste, Ledere, de Genève, anninicii è teo>

d.iiices sociaienncs, établi comme lui eu Ilollande et auteur de plusioars rectieils tr»'s connus : la Btbitotliique universelle (1 686-1693 1 : la BibltotfUqus clitmie (1703,] etc.

2. Le scus moral, uu la cuiiticiuncc, ue dépend pas dcb tlicories iuétapliy»iques ou tibèotogiquesi cela est vrai ; il «siate par toi ; mai* quel est pourtant roljet éa sens

Celte idée n'exprime pourtant pas encore le mi mobile de Bayle. C'est la révocation de TÉdit de Nantes qui le détermine à

révéler le fond de sa pensée. Avec ce malheur public avait coïnckli* pour lui un ffrand nialheur privé. Son frt^re, niiriistrc protestant comme leur père, avait été cnfcrniè dans les hideux cachots (lu (.h.\tcau- Trompette et y avait péri de langueur et de misère. Ba)le éclata par des lettres od il dépeignait en traits lugubres Ce 900 c'tfsl que la France sou$ le règne de Louis le Grand ( 1686). Après EToir flagellé les persécuteurs, il prêcha directement la tolérance. Lb Cemmmtaire philosophique sttr le Compelle inirare (1687) est une large et hahilc réfutation de tous les théologiens qui ont .idinis le principe de la contrainte en niatii-re de religion , et spécialement de SaïQt -Augustin *. La tolkhance, tel est le vrai principe de fiayle et Texcuse de son scepticisme : il n*est pas sceptique en fait d1iuinan|té. Il attaque Tintoltence au point de vue de la théologie positive, en réfutant les interprétations du texte sacré sur les- «luelles s'appuient les persécuteurs : il Tattaque au point de vue politique, en faisant le tableau d'une société où le pouvoir, au lieu de « livrer le bras séculier aux de.sirs furieux et tumultueux d'une populace de moines et de clercs, b protégerait également toutes les religions, c Chaque religion se piquerait de prouver, par ses bonnes œuvres, qu*eUe est la plus amie de Dieu, et aussi ia plus amie de la patrie; et cette Mie émulation produirait un concert et une harmonie de plusieurs voix, aussi agréable pour le moins que runifurmité d'une seule voix.» Sa pensée irilniie apparaît enfm dans une troisième espèce d'arguments, moins dés veloppée et plus radicale , à savoir ; que la plupart des matières débattues sont indémontrables et que « n'étant pas sûrs de grandchose» nous n'avons pas droit d'opprimer autrui pouir des choses incertaines. Spipoia , le dogmatique , avait affirmé le droit de la libre pensée; Bayle, le douleur, nie le droit de la compression : procédé inverse et conclusion pareille Bayle veut tuer la persé-

mora.1, «■! <,(• u'iyst lo bien en géDéral, l'idée du l)ien; et qu'v?^t-cf -jne ridée du Impu, si ce n'est I id< e do Dieu considéré •ons uu certiûn attribut? Si le senj» moral perd ridée du bien, il s'atropliie.

1. Bftjl« précMt LoclM «t Ldbnk dans la came de la tolérance, comme Jorîea précède Lodce dan» fa «anse de la amveralneté du peuple.

2. Pe«r la Klierlé de penser, da moins; «ar Spînoia n'admet pas la liberté de eoltc.

396 LOtlS MV. ( 1687-1 C9(]

cution on «^branlant les croyances pour lesqunîles on persécute et en les forçant à douter d'elles-mêmes. Témoin et victime des maax affreux qa*engendre l'intolérance, il lui préfère Tindiflércnciï. L*esprit humain procède toujours par eicès el par contra* dîctoires» et arrive à la tolérance, non par une croyance supé rieure aux croyances persécutrices, maïs par une négation.

Le vieux protestantisme , tout aussi intolérant que \c papisme» ne s'y trompa point et se sentit frappé tout autant que le cathpli^ cisme. Jorleu se décliatna contre Timpiété de son ancien ami. Bayle, harcelé par des attaques d'une violence outrée, se retourna contre le calvinisme et, dans un oiivrafre anonyme {Avis aux nfanih. 1690], il traita 1rs ralvinis((\'; aussi mal qu'il avait fait «ii^ière les catholiques. Ce livre semble éerit dans l'espoir mal fondé d'un prochain retour des exilés en France : Bayle y fait au vcrnement de Louis XJV des avances qui lui ont été sévèrement reprochées. Il condamne radicalement la résistance armée aux princes et la souveraineté du peuple, qui n'est pour lui qu'un prétendu droit de chaque citoyen à n'obéir à personne. Le plus grand tort de la souveraineté du peuple était peut-être, à ses yeux, d*étre prèchée par Jurieu. VAvis avx réfugiés, qui réprouvait la révolution d'Angleterre, fit destituer Bayie. Les réfugiés le soupçonnaient de vouloir suivre Texeinple de Y apostat PeUIsson. Ils se trompaient : VAvis aux réfugiés ne fut qu'une boutade ; Duyle ne se réconcilia pas plus avec le catholicisme qu'avec le calvinisme et se plongea tout entier dans un immense ouvra*re qui . remplit le reste de sa vie, le Dictionnaire historique ei cniiqiie (169'i)'; savant chaos, sillonné de mille éclairs qui rendent les ténèbres plus iioir. s, ai senal du doute, où se mêlent toutes les vérités et toutes les erreurs qui ont eu cours parmi b's hommes, le Dirtionnairr de Bayle ue laisse dans l'esprit qu'une incertitude presque universelle. La métaphysique s'obscurcit comme la tliéologie. La philosophie dogmatique avait semblé à Bayle moins propre que le scepticisme à enfanter la tolérance, et puis, son esprit avait pris ce plt et se complaisait, comme il le dit lui-même, au rôle de Jnpiter assmbU^nuages, Il voyait d'ailleurs, plus ou

1. Kn j ajoutant touteluiA le recueil de dùaerlatiotu» iuUtulc : R^^nte» auj (fues-

(169M706) BAYLË. ^ 327

moins nettement, les défectuosités des diverses philosopbies et se sentait plus apte à les critiquer qu*à les perfectionner. Entre les dogmes religieux, il s'acharne surtout contre la prédestination, et rfcn n'est plus naturel , puisque c'est dans ce dogme , combiné avec ceUii des peines éterneik's, rju'L'sl le [jriiicipo du rariatisiiie : il s'en va cxliiiiDcr le vieux iiianicliéisme , tout en le déclarant COiilraii'e à toute raison, jiour ro|)|io>t'i' à la j)réilesliiialion, cl en fait ressortir implicitement la conclusion que, s'il est impossible de conjprendre qu'il y ait deux dieux , l'un autour du bien et l'autre auteur du mal, il est également impossible de comprendre que le Dieu unique et parfait soit directement ou indirectement auteur damai, et crée des êtres d in< la prévision qu'ils seront damnés; après quoi il conclut qu'on doit faire taire la raison de?ant la foi et croire la prédestination comme les aulres mystères, sans les comprendre *.

Cette conclusion, évidemment, n*est pas sérieuse, et personne ne peut s*y tromper. Néanmoins on reste en doute sur Topinion réelle de Bayle quant au principe religieux en général, et spécialement quant à Jésus -Christ. Cette incertitude n'existe pas pour

la morale : Raylc semble se rati uher à la morale, louhhc a un dernier point d'a^ipai dans le naufiage des autres croyances. De là, son hostilité contre Spinoza, dont il ne comprend pas la doctrine transcendante et chez qui il ne voit qu'un destructeur du droit et du devoir. Mais cette morale qu'il détend avec une énergie désespérée, on peut lui demander, à son tour, qui l'en assure. — Au tond, c'est la conscience, le sentiment; mais il n'en a pas Ja théorie, et puis, on ne peut faire cette théorie sans commencer par assurer la pensée d'elle-même et par rentrer dans la métaphysique dogmatique. Il ne le fait pas et, après lui, d*autres viendront qtû nieront la morale et la conscience avec tout le reste.

Voilà donc le fruit des persécutions religieuses et de Tunité de croyance imposée par la force matérielle ! On a brisé matériellement le protestantisme en France, et ce n'est pas Jurieu qtii le relèvera; mais voici le vengeur qui s'est levé et qui appelle de

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