leitm à» laMOam» de Haintenon, t. U ; 88 janvier 1SB
8 LO(JIS ÂIV. tlMMMe]
dans ce mélange d*ambitîon salisfaile et de dédain moitié philosopliiquc, moitié chrétien, pour cette même ambition: ramour de
la grandeur et Tennui de la çrrandeur ne cessèrent jamais de se parlafîer celte âme, inquiète uu iuuii,àuus rapi)arence d*un calme inallt'i'ablo.
Lr ^prr/arU que vantait madame de Maintrnon coûta malheurousemeiit plus que de l'or; il coûta des lutuimes. Des maladies, que les contemporains attribuèrent aux remuemmU de terres opérés dans les lieux marécageux, enlevèrent beaucoup d'officiers et de soldats, oe qui fit voir Tentreprise d'assez mauvais œil, même à la cour. Pour la première fois , on n*admira plus sans réserve.
Quant aux frais, ils devaient être tels, malgré le bas prix des travaux exécutés par l'année , que le roi recula devant le plan primitif ; on résolut de réduire à cinq quarts de lieue environ les
quatre lieues de l'aqueduc projeté » en y suppléant par des levées de terre. Néanmoins, les dépenses des bàiiuunis, qui étaient de six niilli fis sous Golbert, en 1082, s'élevèrent, en 1686, jusqu'à quinze inillions.
(le fut au nouveau contrôleur général à couvrir ce supplément de dépense, ainsi que les frais des mouvements militaires et maritimes. Dès Tannée qui suivit la mort de Golbert, les taiUes remontèrent de trois millions. Des augmentations de gages furent vendues à tous les officiers royaux sur le pied du denier 18, et le renouvellement du droit annuel pour neuf ans , garantie de Thérëdité et de la vénalité des charges, fut également vendu à tous les titulaires d*oflices sans distinction. G*étaif revenir aux expédients de la grande ;.;uei rn, sinon en temps de paix, du n)()iusen temps de petites guerres sans j>érils et sans efl'orts. A la vérité, une disette qui, en 1684, obliiiea d'aelicter des blés à l'étranger et ([ni diminua le produit des nnpûls, excusa ces ressources extraorduiaires et obligea de rabaisser la taille dès IGtS.V Mais ce que rien ne pouvait excuser, ce fut l'étrange opération par laquelle Le Pelletier supprima la dette flottante : il contracta un emprunt à 5 et demi pour 100, afin de rembourser la dette flottante consistant principalement dans la caisse des emprunts, qui ne coûtait que 5 pour 100. C'était l'inverse des opérations de Golbert, qui
Il68t-1M8] FINANCES. COMMERCE. 9
avait emprunt*' à 5 et à 5 et demi j)()ur rcmljourscr des ompnmts contrnclés h 7 < ! à 8. La dette consolidée fut ainsi accrue de .3/200,000 Iraiics de rente dès 1G84.
11 serait pourtant rijronrenx de juger sans restriction Le Pelletier sur ce malencontreux début. Ce ministre tenta de revenir à une ntoilleure voie. Il améliora la comptabilité en obligeant les comp* tables à payer au trésor rintérftt des sommes qu'ils gardaient en caisse après Tépoque des versements. Il fonda des ateliers publics pour rextinction de la mendicité, grand dessein toujours tenté, toujours abandonné. Il su])prima ou réduisit laiig^cment les droits d'exportation des soieries françaises et diminua beaucoup les droits de sortie des vins et eaux-de-vie à la descente djtî la Loire ; il autorisn !a libre exporl.iliun des grains pendant deux ans, s.-ins droits ou .ivocdes droits réduits de moitié, pour écouler les récoltes aljori(l;HUes qui avaient suceétlé h la disette tle ir)8'(. En 1687, il lit expédier dans toutes les ^énéi alites des conseillers d'état et des maîtres des requêtes chargés d'examitiei la gestion des agents du fisc et des commis qu'employaient les lennicrs. Les inspecteurs des finances tirent de là leur origine.
On peut apprécier diversement Faugmentation des droits sur les draps, les lainages, les toiles de la Hollande, augmentation par laquelle Le Pelletier revint au tarif de 1667 et aux plans de Golbert, dans un moment où le roi, peut-être bien à tort, ne croyait plus avoir h ménager les Hollandais ; mais on ne saurait jastlHer en aucun cas la ri, mieur excessive que niuiiUii ee caulrùleur-géni'ral dans l'appliculion des règlements imposés par (lollicrt aux manufactures. Le Pelletier exagéra la pensée de Colberl sur ce point où il eût fallu la leiupéier et l'abandonna , au contraire, dans d'autres questions où il eut fallu s'y attacher avec une fermeté inébranlable. Golbert n'avait rien négligé pour laire de la France;, conforménient à sa position géographique, la grande route et l'entrepôt du commerce européen. Le Pelletier entrava le transit par des droits sur les marcbandises étrangères qui traversaient la France; puis il supprlnui le transit et les entrepôts mêmes, sous prétexte des facilités que la circulation des produits étrangers procurait à la contrebande ! Les clameurs des fermiers oblinreiil ainsi la destruction d'un des j)lus beaux établissements
de Colbert (mars 1688 . ('ctto faute désaslreiise , à elle seule, compensait pour le moins tous les services qu'avait pu rendre Le rdletier.
Les f«^rinici*s des cing grosses fermes^ en même temps qu'ils enlevaient à la France le bénéfice des entrepôts , paralysaient les progrès du commerce français en Amérique. Les droits cédés au roi par la compagnie des Indes Occidentales en 1674 avaient été joints au bail des fermes-unies. En 1687, le commerce des castors fut soumis à de nouvelles restrictions au profit des fermiers, qui obtinrent également (1rs {triviléges onéreux dans les Antilles. Ce mallieureu V syslcjne contiibua à ruiner la chapeUerie française au bénéfice des Anglais'.
En somme , Le Pellclicr, avec du bon sens dans les détails, un caractère faihie et peu de vues, était un de ces ministres qui , en temps ordinaire, peuvent se laisser conduire par les affaires, sinon conduire les afifoires, mais dont la première crise balaie rinsufBsance.
La seule crise qui pût ébranler la France et nécessiter de grandes combinaisons (inancières,cV i ait le renouvellement de la coalition contre Louis XIV; la siluulion de l'Europe en reculait le moment, lorsque Le Pelletier enira aux finances. L'année où mourut Colbert fut signalée par de grands événements, que la politique française avait contribué à préparer, mais auxquels les armes françaises ne prirent point de part directe. La France cessa pour un moment d'être le principal objet de l'attention des peuples.
Le gojvemement français, cependant, déployait beaucoup d'ac* tivité diplomatique et militaire. Avant Tété de 1683, quatre camps, formés en l'ianchc-Conité, en Alsace et en Lorraine, semblèrent annoncer une nouvelle campagne; mais ce ne fut là qu'um^ démonstration politique ; raclion, la guerre, était ailleurs, en lion* gric, en Aulricbe.
Les tentatives de l'empereur Léopold pour imposer à la Hongrie Impériale le despotisme politique et religieux qui pesait sur la Bohème et sur l'Autriche proprement dite, avaient abouti, comme on Ta vu, à une terrible insurrection , aidée par le sabre des vo-
1. Fory>onnai<i, t. II. p. I -10. • Bailli, U II, p. 2-6. — P. Clément i U Gouvtmmenf d« Louis XIV de 1(;83 à 16B9*
[lesi-tm LA BpNGRfE. TEKELL 14
lontaires polonais que soldait la France, et des Transylvains et des Vainques qu'encourageait la Porte olhoinane. L'emiiercur, effrayé des succès de rinsurreclion ma;j:yare, que coïnpliqu.ut une révolte des paysans silésicns, avait essayé de transiger avec les Hongrois et de renouveler avec les Turcs In (n^ve de 1CG4, qui devait expirer en 1684. 11 avait mieux aimé négocier à Constanticopie que d'accepter les oCTres de la Pologne et de la Russie» qui le pressaient de s*unîr à elles contre le Turc.
Dans une diète hongroise convoquée à Sopron ou CEdenbourg, Léopold accorda le rétablissement de Tancienne constitution nationale ; le vice-roi étrang^er fit place k un palatin élu par la diète ; la liberté du culte fut rendue aux protestants; Tempereur promit (jue les ferres conllsqiiées sur les ninu:nals misa in<trl seraient restituées aux licriticrs ou conipcnséi s pur des indeniniles; que les imp(Ms arbitraires et les tribiuiaiix d'exceplion seiuient abolis ; que les troupes étranj^èrcs seraient rappelées ( 1681 ). Ces concessions étaient trop étendues pour être sincères. Le grand . chef des insurirés, Éinerik Tekcli , ne s*y fia pas, et détourna ses compatriotes de s'y fier. Une tentative récente d'assassinat contre sa personne lui avait appris que la politique autrichienne était toujours la même. Il accepta seulement une trêve. Cependant sa position était difficile : ses coni[)alriotes étaient en partie ébranlés parles ofT^ de Tempereur; un secours important,, qu'il attendait de Pologne, lui échappait par suite d'un refroidissement survenu enlre Louis XIV et Sobieski. C i tait jiar complaisance pour Louis, que Sobieski laissait le niar<piis de Betlnine, anibas!;adeur de France en Pologne, lever des milliers de volontaires polonais destinés à la guerre de Hongrie. Sobieski , avant d'arriver au tiV»ne, avait épousé une Française , lille du marquis d'Arquien, capitaine des gardes de Monsieur, frère du roi. La reine de Pologne souhaitait fort que Louis créât M. d*Arquien duc et pair. On eut la maladressede s'arrêter à des vétilles et de ne pas lui accorder cette faveur sans conséquence. U semblait que la France n*eût plus besoin d'avoir des amis ni de ménager personne, à voir comme on menait parfois sa diplomatie! L'Autriche, au contraire, laissa espérer h la reine de Pologne la main d'une archiduchesse pour son fils. La reine de l^oloj^ne fit partager à sou époux son ressenliment
<i LOUIS XIV. nm)
coulro !a rourdc Franrr. Sobieski, héroïque guerrier, mais politique sans portée, lit dissoiidi c les rassenil)îeiiients de volontaires, sans coiïiprenilreà quel point la Pologne était intéressée à favoriser raffranchissemenl de la Hongrie. Tckeli, abandonné des Polonais, ne vit plus d'autre paiii à prendre que de rcssciTer étroitement ses liens avec le Turc et de précipiter Tempire otboman sur l'Autriche.
n y réussit, non sans y être aidé, au moins indirectement, par la France. Léopold, en ce moment, proposait au sultan une nouvelle trêve. La Porte othomane , par les conseils de la France et de
Tekeli, exigea des conditions impossibles: Léolpold eût payé un tribut aiiiiui'l, démantelé Gratz et la nouvelN^ forteresse de LéopiDldstadt, bâtie sur le Wag pour couvrir Presbourg et Vienne ; il etlt cédé à Tekeli Neytra , Esseg, Murnn , l'île de Sehiltt, les positions militaires les plus iiuportiintes de laDravc ct'du Danube. Autant eût valu signer sa propre déchéance. Léopold accepta la guerre.
Le grand-visir Kara-Mustapha commença d*immcnses préparatifs. La Porte otliomane avait la libre disposition de toutes ses forces. Elle avait conclu, en 1679, avec la Pologne, par Tinfluencc française, une paix honorable pour les Polonais, mais qui laissait
cependant Kaminiek entre les mains des Turcs avec une parlie de leurs cofuiuèleî». La MoscoviCjà son tour, venait de traiter avec la Porte. L'empire othouian lut done en mesure de jeter sur le Danube la plus grande expédition qu'il eût mise en mouvement de tout le siècle. Dans le courant de 1682, Tekeli, proclamé prince de la Haute-llongric sous la suzeraineté othomane , enleva aux Impériaux, avec Taide des Turcs, qui rompirent la trêve , presque tout ce qu'avait conservé Léopold dans la Haute-Hongrie. La population, moitié haine des Autrichiens , moitié peur des Turcs, suivit Tekeli en masse. Au printemps suivant, la grande armée othomane se forma autour de Belgrade, sous les ordres du vlsir, pi incipal auteur de la guerre. Cette armée était double de celle qui avait été ballueà Saint-Gollicud dix-neuf ans au|Kiravant. Ce n'était pas la Hongrie, c'était l'Autricbe, c'était r \îlenjagne, (jui était en question. On pouvait prévoir que, comme en 1529, la tempête de l'islam viendrait fondre sur Yienae. L'empereur, dès
|im-46gS) AUTRICHE, TURQUIE ET POLOGNE. 13
l'anmV précédent* , avait dcinandé secours à la diète de Ratisbonne, aux électeurs, aux princes, aux cercles de l'Empire. L'assistante réclaiiiée avait été accordée ; mais quoique la diète eût réceuiuiciil amélioré l'organisation militaire des cercles, il fallait s'attendre encore à bien des lenteurs et à des secours insuriisants devant un tel péril. L'Autriche Tavatt compris et avait adressé en même temps son appel à une force militaire plus irrégulière, mais plus active que le corps germanique , à la Pologne, n y eut à Varsovie une lutte diplomatique très-vive, où l'ambassadeur d'Autriche eut pour auxiliaire le nonce du pape et pour adversaire l'ambassadeur de France. Si la Poloj^ne eût refusé ou seulement différé de promettre son concours à Léopold, l'Empire eût clé réduit à imnloi er l'épéc de la France, et le réve de Louis XIV, Téloction du dauphin à la couronne des Homaim, eût été bien prés de se réaliser. L'ambassadeur français n'épargna rien pour rassurer Sobicski sur les projets et sur la puissance réelle des Turcs, et pour lui prouver que la Pologne n'avait rien à perdre à la ruine de la maison d'Autriche. La haine des infidèles, l'esprit religieux et chevaleresque, l'emportèrent. Le 31 mars 1683, un traité d'alliance fut signé & Varsovie entre l'empereur et le roi de Pologne : Sobieski promit contre les Otfaomans un contingent de 40,000 honmies.
Louis XIV, à ce qu'il semble, espéra encore que ce traité ne serait pas n)is à exécution et (pie rKmpire serait obligé de recourir à la France. De grands mouvements de troupes eurent lieu sur la frontière française. A la tin de mai 1G8.), la cour partit de Versailles pour les provinces de l'est : Louis passa le mois de juin à inspecter les garnisons de Test et les quatre camps ét;ibiis à Bellegarde en Bourgogne, à Moisheim, à Bouquenon et à Sarre- Louis. L'Allemagne regardait avec anxiété cet ai inement, ne sachant trop si elle n'allait pas être prise entre les Turcs et les Français. Telle n'était pas l'intention de Louis XIV : il voulait bien exciter indirectement les Turcs, mais non pas compromettre la couronne très-chrétienne par une alliance publique avec le turban. Il fit au contraire h l'empereur des offres de secours. Plus fier ou plus aigri qu'eu IGG i, Leopoid refusa '. Louis retourna do
1. Vrm. miiiiairtê de Fraqulèm, t. I,p. 97. — Mim, de Sl-H... (Satni-Bllaire), 1. 1, p. 335,
l.oi iuine à Versailles dans le courant de juillet, mais il laissa ses troupes rassemblées et prêtes à marcher.
Pendant ce temps les Turcs étaient devant Vienne.
Au commencement de juin, le duc Charles de Lorraine, généralissime de l'empereur, avait essayé de prendre Toffensive par une diversion contre la Hante-Hongrie ; mais la marche des Turcs & travers la Basse-Hongrie Favait bien vite rappelé au sud du Danube. Le passage du Raab, victorieusement <!^endu en 1664, ftit forcé cette fois et le duc Charles n'eut que le temps d'opérer sa retraite sur Vienne, pour ne pas ùlrc englouti par la niasse énorme des assaillants. On prétend que le grand-vizir comptait sous s«^s (iidivs {irès de deux cent mille combattants, outre la multitude de gens inutiles que les armées asiatiques trament à leur suite. Des nuées, de Tatares, de Serbes, de Transylvains, de Vaiaques, avaient grossi l'armée othomane, sans compter les Magyars de Tekeli, qui opéraient sur l'autre rive du Danube. Il semblait qu*on fût revenu au temps des invasions barbares. A la première nouyclle de rapproche des Turcs, Fempercur s*enfuit avec toute sa fiunlUe, parmi les imprécations et les cris de désespoir du peuple, n ne s*arréta qa*à Passau. La moitié de la population de Vienne suivit Texemple de Tjéopold. Le brave duc de Lorraine accourut rassurer la capitale abandonnée de son souverain, qui n'avait rien prévu, rien pri^paré pour l.i défense. Le duc Charles renforça la garnison, enrôla les bourgeois et les étudiants, fit brûleries beaux et vastes faubourgs, retranclia du mieux qu'il put les dehors de la ville, puis mit le Danube entre sa petite armée et les Turcs, qui, le 14 juillet, plantèrent leurs tentes sous les murs de Vienne.
La petite armée impériale ne put que repousser TelieU et empêcher Tennemi de s'étendre sur la rive septentrionale du Danube ; elle était hors d*état de troid)ler les opérations du siège. Les secours allemands tardaient; la Pologne n'avait encore envoyé que quelques troupes légères; l'ombrageux Léopold n'avait voulu appeler Sobieskiqu'à la dernière extrémité. On y toucbail, à celte extrémité, et l'empereur tendit des mains sui)pliantes vers le roi de Pologne. Sobieski, blessé des pt ucédc» de Léoi)old, avait pani Irès-refroidi; à l'appel désespéré qui lui fut adressé^ la générosité
[168S) SIÈGE 0E VIEJfNE. SOBfESKI. 15
polonaise l'emporta. « Si Varsovie, Cracovie et Vienne étaient « assiégées à la fois, » sY-cria-t-il , a je quitterais les deux ])rec mières pour courir à la troisième ' 1 j» 11 partit à la tùiQ de quinze mille lances.
Si les Turcs eussent été commandés par un Solii^an le Grand ou même par un Rlouprougli, le secours fût arrivé trop tard; tout le courage des Viennois et de leur garnison n*eût jamais pu prolonger la résistance durant près de deux mois ; mais Kara- Mustapha, plein d*orgiieil et d'ineptie, abîmé dans le luxe et les Toluptés, ressemblait davantage aux Xerxès et aux Darius qu'aux redoutables conquérants osmanlis dont 11 prétendait suivre la trace. Il se croyait si sûr de sa conquête, qu'il ménageait la \illc et ne voulait pas la prendre d'assaut, de peur d'<?trc obligé de livrer à ses soldats les trésors qu'il s'imaginait ti uuvcr dans le palais impérial. Les d(^'fenscurs de Vienne, étaient épuisés, leurs fortitications à demi ruinées; mais le mécontentement, le désordre régnaient dans le camp des assiégeants, qui ne se sentaient pas dirigés. Le 12 septembre, l'armée germano^polonaise descendit enûn des hauteurs de Kalenberg, qui commandent Vienne au nord-ouest et dont le grand-vizir n'avait pas même songé à occuper les déClés. Soixante-dix mille combattants» que conduisaient Sobieski, Charles de Lorraine, les électeurs de Bavière et de Saxe et une foule de princes allemands, marchèrent droit au camp des Turcs. Les Otboniaus étaient encore plus que doubles en nnMil)rn de leurs adversaires; mais le grand-vizir ne sut pas mieux se défendre qu'il n'avait su attaquer. Après avoir vu ses avants-postes emportés, il battit en retraite sur le soir avec tant de précipitation, qu'il oublia dans sa tente l'étendard du prophète. Sobieski envoya au pape cette oriflamme des intidèles. La nuit et la hiasitude des vainqueurs sauvèrent Tannée fugitive; mais toutes les richesses accumulées dans ce camp de barbares fastueux restèrent entre les mains des libérateurs de Vienne, avec une inn mense artillerie et des provisions innombrables ^
1. U Cour dê grme$ tuUMt, Cologoe, 1686, p. 83. Cttt un pamptil«l tepiritlifte aatci entieu, — L'ftoecdote malveillante racontée par Choisi mn !• déptfft de
Sobieski c^t tMdpn mpiit fausse et ridicuîe. 1/em. de Choisi, p. 666.
Le peuple de Vienne reçut Sobfeski comme le Messie, ou comme
noire Orléans avait aiitrt'fois reçu Jeanne Darc. Quant à l'empcrciir, porlaiil avec riinpaliencc des petites i\mes le fardeau de la rprofuiaissance, il n'eut d'anlro souci que le maintien de réti(pR'tle ÏMilK'riaie dans son entrevue obligée avee Sobieski. Ou d(''!»allit dans son conseil la question de savoir comment un empereur devait recevoir un roi électif. « A bras ouverts, s'il a sauvé l'emc pirel 9 s'écria le généreux duc de Lorraine. Le duc Charles ne fut pas même compris. Léopold et Sobieski ne se virent qu'à cheval et en rase campagne. Léopold ne trouva pas un mot, pas un geste pour remercier Thomme auquel il devait son empire. L'impression de son étrange accueil fUt telle sur les Polonais, qu'ils regrettèrent d'avoir « sauvé cette otpieilleuse race : ils tt auraient voulu qu'elle eût péri pour ne plus se relever. » Ils semblèrent prcsseulir ee que leur patrie devait altendi'e un jour de la reconnaissauce autrichienne'.
Leur mécoul iiteuient ne diuiiuua pourtant pas leur vaillance ; ils ne retournèrent chez eux qu'après avoir aidé les Allemands à poursuivre les Turcs en Hongrie et à tailler en pièces une partie de Farinée othomane auprès de Slrigonie ( ou Gran) , dans une bataille beaucoup plus sanglante que n'avait été celle de Vienne : Slrigonie, métropole ecclésiastique de la Hongrie, qui était au pouvoir des Infidèles depuis trois quarts de siècle, retomba dans les mains des chrétiens (8 octobre 1683) ; beaucoup de places, des deux cAtés du Danube, se soumirent à l'empereur.
A peine la campagne fut-elle terminée sur le Danube, que l'attentiun de l'Knropc lut rappelée sur un autre théâtre, et que les Français reuln imt vn lire à leur tour.
Louis XIV, au pi iuteuips de 1082, avait suspendu la reveuilication à main armée de ses prétentions contre l'Espagne, pour ne pas diviser, disait-il, les forces de la chrétienté menacée. H ne soutint pas celle générosité jusqu'au bout. L'Espagne s'opini&trait
an Musée d'nrtillcrie de Paris, où Napoléon les a fait transporter après la prise Uo Vienne en 1805.
1. V. Lttires de J. Sobieski, publit^cs par M. de Salvandi ; Fkria, 18^6. — .Vém. di Choisi, p, rt-12, po'ir le- 1 '•(ail'» de ringratitude des Autrii-hiens. — lifém. do M. do ap. CoUect. Michaud, 3* sér., t. VII, p. 633. — Hufoire de J. Sobieski^ par M. dO bai> V«n<U. — Coxe, Uitloin d$ fa maiaan d'Aulrkhi, t. IV, c. Lxvi.
iMN) GOBRRE CONTRE L*£SPA6NB. t7
à m rieu céder da!l^ It ^ l'ays-Bas en sus du comté de Chini : la médiation anglaise rrahuatissait pas plus que les néj^'ociatioiisavoc reiiipereur et l'Ktnpire, transférées de Francfort à RalisboiuK'. Le délai ûxé par Louis à l'Espagne étant expiré à la lin d'août 1683, Louis, ipii venait de lever 40,000 hommes, procéda, selon sa coutun^, par voie d'exécution militaire, sans entendre pour cela rompre la paix. Les troupes firançaises entrèrent en Flandre et en firabant et mirent le plat pays à contribution. Le cabinet de Madrid lança une déclaration de guerre, qu'il était bors d*état de soup tenir <28 octobre). Le maréchal d*Humières marcha sur Courirai : la ▼ille, assiégée le 2 novembre, se rendit le 4 ; la citadelle capitula le 6. Lie la, le iiiareciiai se porta sur Dixdiuyde, qui ouvrit ses portes sans résistance ( 10 novembre). Ces deu.v places fonnaient lY^juivalent demandé par Louis pour Luxembour^^ qu'il prétendait lui appartenir. Après cette prise de possession, l'année s'arrêta et k roi assigna aux Espagnijls un nouveau délai jusqu'à la fio de janvier. Passé ce terme, il ne s'obligeait plus à maintenir les conditions ofifertes. Le gouverneur des Pays-Bas répondit par un noient manifeste contre la France. L'armée française contraignit toute k campagne , par la terreur de Tincendie, à payer des contributions jusqu'aux portes de Bruxelles. Les Espagnols tâchèrent d'user de représailles ' : la garnison de Luxembourg^ fit des courses sur le territoire français; le maréchal de Crequi écrasa de bombes la ville de Luxembourg, sans l assié^jier (lOdécembrei, cruel genre de guerre qui vengeait sur des populations inoiïensives des actes auxquels elles étaient étrangères , et que Lou\ois devait appliquer avec nrie violence toujours croissante. Le Grand Électeur, Frédéric de Brandebourg, en avait le premier donné l'exemple dans sa guerre contre la Suède.
L'Espagne poussa en vain des cris de détresse Ters tous ses alliés. L'empereur et la Siiède n'étaient pas en mesure d'intervenir. Le roi d'Angleterre avait fait mine de rompre les engagements secrets qui le compromettaient vis-à-vis de son peu])Ie ; mais Louis Xiy lui avait aisément fermé la bouche en lui promettant
l* Lenif «fait donné ordre do brûler cinqiunte villages delà domination espagnols t,, pour un vinr.tre frani..i:s (jue renncmi aurait bi-ûli^. (V^uvrrs de I oiiis XIV, L IV, p. 269. — Sur les afiiiircs dci» l'uys-Bas, V. Mim. du comte d'Avaux, t. I-Il-ILL \iv. s
« LOUIS XIV. i\m]
un million de plus. Charles II donna aux Espagnols le conseil de céder. Quant à la Hollande» le prince d*Orange, sans consulter les Étals-Généraux, avait envoyé au gouTcmeur de Belgi(]ue 14^000 soldats, au lieu de 8,000 que les Provinces-Unies, par le traité de
garantie, étaient obligées de fournir aux Espagnols en cas d'invasion ; mais il ne put obtenir une luvcc de 1G,000 hommes qu'il rédanmit pour soutenir ce premier secours. Les commerçants, ét surtout la Ixnirgeoisie d'Amsterdam, s\)j)i)Osèrenl énergi({uement à la guerre, et les troupes hollandaises eurent ordre de ne pas sortir des places espagnoles et de ne pas entrer en campagne contre les Français. Pendant que les Hollandais disputaient, Louis XIY agit. Janvier et février 1684 s'élant écoulés sans que l'Espagne cédât, le maréchal d*Humiéres traita Oudenarde comme Créqui avait traité Luxembourg : il fit pleuvoir sur Oudenarde, pendant trois jours , une grêle de bombes et de boulets rouges (2d-25 mars). Un mois après, les troupes françaises se mirent de toutes parts en mouvement. Le roi en personne vint prendre le couuuandement de près de lO.OOO homnïes réunis dans le llain.iut. L'nc seconde année de 32,000 comballauls s'était formée sur la Meuse et la Moselle : le maréchal de Créqui la mena investir Luxembourg (28 avril). Le roi, en menaçant Mons et Bruxelles, empêcha l'ennemi de rien tenter pour secourir Luxembourg. Le siège fut conduit par Vauban. Malgré la force naturelle de la place, protégée par la petite rivière d'Alsitz et par de nombreux ouvrages taillés dans le roc, le gouverneur demanda à capituler après trois semaines de batterie. L'artillêrie de Vauban avait déjà ouvert de larges brèches dans ces bastions de rochers, et la garnison, qui s*était trouvée trop peu nombreuse pour discuter sérieusement les dehors, n*élait pas en état d'attendre l'assaut. Luxembourj,' se reîidit le 4 juin. Vauban se mit aussitôt à l'œuvre pour en laii'i' une place rivate de Metz et de SlrasliourL^, une puissante ;;ar(iienn(! de la fi'ontière française entre Meuse et Moselle, formant ligne avec Sedan, Sarrelouis et Landau.
Trêves se trouvait désormais serrée entr e [Aixembourg, Thionville et Sarrelouis, d'un côté, et, de l'autre, le poste avancé de Mont-Royal, qui séparait Trêves de Goblentz. Ce n'était pointasses: rélecteur de Trêves avait fortifié sa capitale depuis la paix; Créqui
[iWi] PRISE DE LDXEMBOCRGw 49
marcha sur la ville et obligea rélecteur à raser ses ouvrages cxtérieiii-s et à combler ses fossés 20 juin). Si Trêves n*eût été le siège d'un (les huit élcclcurs et si Louis XIV n'eût hésit<'* h porter un coup si violent au Saint-£mpire Romain, il eût réuni cette fameuse cité à sa couronne , comme ayant relevé de Metz au temps da royaume d'Austrasie, ou comme ayant été la métropole romaine des Gaules.
Malgré les efforts désespérés du prince d*Orange, les Hollandais avaient été contenus par la diplomatie fhuiçaise, fort habilement conduite sur ce point. En ouvrant le siège de Luxembouig, Louis XIV avait prévenu les États-Généraux qu*il seoontenterait de
cette place, qui ne coiiiiiroiDett.iil en rien leur l>arrièrc, en y joignant seulejuent Bcauniont en Ilaiuaut, lîouvignes et Chiniai, déjà ocLUprs par ses troupes ; qu'il rendrait Dixnmyde et Courlrai <léin;)nlelés ; qu'il consentirait, ]iour i'K-^pagne connue pour l'empereur et l'Empire, à une Irôve de vingt ans, si la paix était trop difficile à régler. La prise de Luxembourg ne cliangea rien à ces conditions et, le 17 juin , les Etats-Généraux s'engagèrent à proposer à l'Bspagne, à l'empereur et à l'Empire un projet d'accommodement sur les bases offertes par le roi de France ; ils promirent d'abandonner l'Espagne si elle n'y accédait pas.
Le 29 juin, Louis XIV signa, avec les Provinces-Unies, un traité par lequel il s'obligeait à cesser les liostilités dans les Pays-Bas, en se réservant de porter ses armes dans les autres états du Roi Catholique., C'était, de la part de Loui>, une sorte de modération relative; »
il eût pu, selon tonte apparence, enlever la Belgique en nne campagne, sauf à la. défendre après conlre la Hollande et l'Angletcn*c soulevées. La politique de Louis XIV en Belgique, tout agressive qu'elle fût, n'était pas dépourvue de prudence et eût pu mémo aller plus loin sans que la France eût lieu de s'en plaindre. Ce qui * était excessif, ce n'était pas le but, c'étaient les moyens , dont la dureté irritait les populations contre la France.
Le démantellemcnt de Trêves, aussi offensant pour le Saint* Empira Romain qu'utile à la frontière française, dénotait moins de ménagements envers l'Allemagne que Louis n'en montrait envers la Hollande. Une autre intervention des Français sur le tcri iluirc de l'Empire fut beaucoup plus blûmable au puim de
vue de la justice et de rhumanité. Depuis que Louis XIV avait fait démolir la citadelle de Liège , instrument de tyrannie pour les
priuccs-évéques contre la ville, les Liégeois s'étaient remis en possession do toutes leurs anciennes libertés et se pouvcrnnient à peu près en république, L*élcc'eur de Cologne, évoque de Lit-g^e, voulut les reinellre sous le jouj; : ils résistèrent. L'électeur, depuis que la paix de Ximèprue lui avait rendu son mitiistrr Fiu'steuiberg , sorti des prisoos d'Autricbe , avait renoué ses liens avec Louis XIV. Il invoqua le secours du Grand Roi. Une partie de l'armée qui avait pris Luxembourg fut détacbée sur Liège i)our y réinstaller les officiers du prince-évôque (juillet-août). La ville n'était pas en état de se défendre. Les deux bourgmestres ou consuls furent pendus comme rebella; les libertés liégeoises furent aboHes par le princeévéque, qui vendit à une corporation oligarchique de 600 citoyens le droit exclusif de partager avec lui la nomination des bourgmestres et des conseillers nuuiieipaux. La brave pu^julation liégeoise, si sym|)aliiiijue à la France, n'a\ail pas été accoutumée à voir le gouvci ricuicnt français complice de ses oppresseurs: elle en garda un long ft amer ressenliiiKMit
La guerre, sur ces eiili craites, suspendue en Belgique depuis le mois de juin, continuait sur d'autres points entre la France et VEspagne. Le maréchal de^eUefonds était entré en Catalogne au commencement de mai, avait battu les Espagnols au iiassage du Ter, attaqué Girone sans succès, puis, avec le concours de la Qotte, pris quelques petites places maritimes. Ces avantages étaient de peu d'importance; mais, pendant ce temps, des auxiliaires qui me coûtaient rien à Louis XIV portaient des coups bien plus terribles à riispagne dans ses colonies d'Amérique. Les flibustiers de SaintiJoiningue n'avaient pas cessé leurs courses depuis la p ii\ de -\i- • nn^^gue ; ils tenaient peu de comi>te des dércn>es du roi à cet égard, et le roi ne tenait pas beaucoup h ce que ses delenses fussent respectées. La paix rompue, ils redoublèrent de furie. Leurs descentes se succédaient coninje des coups de foudre. Après avoir emporté et saccagé ia Vera-^^ruz elCampéche, ils passèrent dans la mer du Sud et ravagèrent quinze des riches cités de la côte péruvienne et
1. Mem. «le (i'Avaux, t. MI. — Limiers, Hhloire de Louis À7K, t. iV, p — Moniteur du 15 février 1791, «dit. in-4*, t. Vil, p. S77.
ri«S4] TRÊVE DE RATISBONNE. »
cliilit'nne. Si ces hommes indoini)labîes , qui rappelaient, au xvii* siècle, le farouche héroisuic des .Normands du ix«, eussent été, comme ceux-ci , capables de devenir de pirates conquérante , ils eussent renversé l'empire colonial de TEspagne presque aussi aisément que les Espagnols avaient autrefois renversé les empires du Mexique et du Pérou. Plus sauvages que les anciens pirates Scandinaves, la fureur des aventures, la pafision de la vie errante, les empêchèrent de prendre pied en aucun lieu ; mais ils firent expier cruellement les crimes des conquérants de TAmérique à leurs descendants amollis. Les II ispano -Américains fuyaient devant eux comme des U uupcaux devant le lion. Les Espagnols d'Europe, au moins, gardaient Thonncur intact dans leur décadence ; ils restaient toujours braves !
L'Espagne n'avait de secours à attendre de personne. Également irritée contre les Hollandais et contre le roi d'Angleterre, cl le avait remis la n^ociatlon entre les mains de l'empereur ; elle n'y gagna rien* Quoique le pape eût entraîné Venise à s*unir k l'empereur et à la Pologne contre la Porte othomane, Léopold avait besoin de toutes ses ressources pour la guerre de Hongrie, les Turcs îmant des efforts désespérés pour venger leur déroute de tienne. Les troupes françaises commençaient à se diriger sur le niiin. Louis XIV voulait a tout {)rix une solution de ses différends avec l'AUenia^^ne. Léopold céda pour rAllcuia^e et pour lui. Le 15 août, une double trêve de vinut ans fut signée àRatisbonne, la première entre rcmpereur,l Lrnpire et le roi de France, In second*" entre la France et l'Espagne. Louis XIV, pendant ces vingt ans, devait rester en possession de Strasbourg et de ses dépendances, ainsi que de tout ce que les chambres de réunion avaient adjugé à sa couronne avant le l*' août 1681. En 1681 , il avait offert, pour garder Strasbourg, de rendre tout le reste des réunions, et mémo Freybourg. Les délais de ses adversaires avaient donc été pour lui d*un immense proOt. Quant à TEspagne , les conditions étaient celles signiûées par Louis à Touvertiu^ du siège de Luxembourg*.
De la paix de Nimègue à la tiève de Ratisbonne,la France a\u;t