H] GRANDS ARMEMENTS
qu'à tâcher de rendre décisive la camrvagne qui allait s'ouvrir. Des levées gigantesques avaient épuisé toutes nos provinc es. Les armées françaises comptèrent ou furent censées compter, au coramenoement de 1602, près de quatre cent cincpiaute mille hommes sur terre et cent mille sur mer La marine royale, marchande et corsaire avait quatorze mille six cent soiumte-dix canons : les armées de terre en avaient six cent trente en campagne et dix mille soit en réserve, soit employés & Tarmement des places. On n*avait jamais rien vu de semblable : toute la France, pour ainsi dure, fondait en soldats.
Les alliés avaient fait des efforts pi oiiurtionnés. La presse générale des matelots avait été ordonnée en Angleterre. Guillaume, qui avait encore obtenu du [larloment près (h; tiois luillions et demi storlinpr, voulait attaquer a .^nn tour !e nord de la Fraiire parlci re et jiar mer, tandis que le duc de Savoie, puissamment renlVircé, attaquerait le Oauphiné et déterminerait enfin le soulèvement toujours espéré des protestants du Midi. Louis n'avait pas un plan moins énergique : il avait résolu, du moins au début, de se tenir sur \& défensive en Allemagne, en Piémont et en Catalogne, et de porter tout le poids de ses forces par terre, contre les Pays-Bas catholiques, par mer, contre la Grande-Bretagne. La diversion d'Irlande ayant échoué, Louis voulait essayer de frapper l'Angleterre en face et au cœur. Jacques II, qui avait si mal usé des premiers secours accordés par le roi de France, vit donc se préparer une assistance bien autrement puissante et obtint ce qui lui avait été refusé après les journées de La Boyne et de Beachyflead, une armée pour descendre en Angleterre. Les nouvelles qu'on recevait de ce pays expliquaient ce eliarigemeiit dans la conduite de Louis. On n'avait point à Versailles meilleure opmiou de Jacques que |»ar le passé, niais on eroyait l'Angleterre à la veille d'une contre-révolution, qu'il suflirail d'aider par un vigoureux coup de main. Un de ces revirements d'opinion, plus bruyants que sérieux, qui suivent toujours les souffrances matérielles cau-
1. Y comprU environ 10,000 {^'aliTicn* pour la fhiourmp. — Sur terre, rnrn 'c actire comptait 307,000 hommes : la réserve, dans les places, prés de 140,ouo. J..^ cavalftrie attergiwit !• ditffiw d« 100,000 chevaux. ~ V. le Tableau inséré daus 1« %, !« des lUm, d« Catlnat, p. 401,
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m LOUIS XIV. am]
sCés par les rèvolulions se manifestait chez les Anglais; Guillaume lui -môme, mécontent des exigences des wliigs et ne voulant pas se réduire au rôle de chef de parti, qu'ils prétendaient lui imposer,
avait dissous la chambre des communes, s'était rapproché des tories et les usait aiih-s à obtenir la majorilé dans le nouveau parlement qu'il convoqua en 1 GOO ; les jacobiles espéi-aieut (|ue les tories leur reviendraient par la force du pi iucipe couunuu, les jacobiles n'étant que des tories fidèles à la iogicpic : les \vlii;^^s, de leur cùté, irrités de ce qu'ils nommaient l'ingratitude de Guillaume, criaient contre son système de bascule et de corruption, et se plaignaient de n'avoir pas gagjné grand'chose à ( hangcr de roi. Beaucoup de personnages éminents, parmi les whigs comme parmi les tories, entre autres le comte de Marlborough (Gbûrcfatll), s'étaient mis en correspondance secrète avec le royal exilé de Saint- Germain. Jacques avait des intelligences dans la flotte anglaise, qu*il avait si longtemps commandée arant de régner, et il croyait pouvoir compter sur le contre -amiral Carter et même sur l'amiral Russel. Louis se laissa aller à une conliance excessive dans le n'-siiKat de ces incuéis et arrêta le plan d'opérations navales eu ("oiisi'ijOi iioc. Une ariiuV' de Irenlf niill»' I.OMiincs, avec cin(| cents bâtimenls de transport, l'ut réiuiic sur les cotes do Normandie, la meilleure partie à La iiouguc et à Cherbourg, le reste au Havre : elle se composait de toutes les troupes irlandaises, d'un certain nombre d'émigrés anglo-écossais et d'un corps de troupes françaises. Le maréchal de Bellefonds commandait sous le roi Jacques. Tourville devait partir de Brest au milieu d'avril avec cinquante vdsseaux de ligne, entrer dans la Manche, attaquer la flotte anglaise avant qu*elle eût pu être renforcée par les Hollandais et assurer ainsi la descente. L'ordre exprès lui fut envoyé de cornbattre les ennemis « en quelque nombre qu'ils fussent ». On était persuadé que la moitié de la flotte anglaise passerait du côté des alliés de son roi. La descente opérée, Tourville devait revenir à Brest, y rallier l'escadre de Toulon, forte de seize vaisseaux, et le reste de nos navires de haut bord, puis tenir la Manche pendant toute la campagne.
On avait compte sans les éléments, qui, jusque-là hostiles aux ennemis de la France, tournèrent celte fois contre elle. Tourville
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[t«9|I TOURVILLE ET L£S BUREAUX* 467
fut retenu près d*un mois pur les vents contraires dans les eaux de Brest et n'y gagna même pas de se voir renforcé par ks escadres de Toulon et de Roclielorl. Victor- Marie d'Kslrées, qui anicnail l'escadre de Toulon , iic quitta ce port qu'au commencement de mai, essuya le 18, dans le détruit de Gibraltar, une tempête qui lui brisa deux vaisseaux cl <jui uiallraila le reste, et ne parut siu' nos eûtes du Ponant qu'après que le sort de la campagne lut décidé. Quant à Tescadrc de Aocbefort, son armement, encore incomplet par la négligence de radministrations la retenait bien autant que les vents : Tourvilie, jugeànt que ces ' mêmes vents qui arrêtaient les Français devaient avoir fàcilitê la jonction des alliés, demanda au ministre de changer ses dispositions et de le laisser à Brest jusqu'à ce que la flotte fût au complet. € Ce n*e8t point à vous», répondit Pontchartrain, à discu- « ter les ordres du roi, c*est & vous de les exécuter et d'entrer « dans la Hanche; mandez-moi si vous voulez le faire, sinon le « roi commettra à votre place quelqu'un plus obéissant et moins « circonspect que vous. » Le bureau de la marine renchéi it encore sur le ministre : Tourville s'étant plaint que la poudre était mauvaise et ne portait pas le boulet, un commis répondit à Tamiral « que, s*il trouvDit (|ue la poudre ne porlujt pas assez loin, il « n'avoit qu'à s'a(q)roclier plus près des ennemis'. » Le commis se ( rut sans doute un héros après avoir trouvé cette belle saillie. On n'avait malheureusement point organisé chez nous de conseil d'amii auté. Les grands ministres disparus, le règne des bureaux restait; d'obscurs remueursde paperasses, sous les ordres d*un secrétaire d*état aussi ignorant qu'eux, dictaient la loi aux plus illustres capitaines. Le mal n'apparut pas si vite dans la guerre continentale, parce que, là, le roi savait, si le ministre ignorait; le roi avait les connaissances spéciales d'un bon chef d'état-niajor; mais, dans les choses de la mer, Louis n'en savait pas plus que Pontchartrain*; cependant il laissait au nouveau secrétaire d'état la même autorité bur les amiraux qu'avaient eiie les deux CoLberts.
1. VaUnconrt, Mémoire tw la manne, en tète de» JHétn. de Villettc, p. LVii. — Safnle^roix, Pnfawncmwwato <fe rAngUt9m, t. II. p. 40.
2. V. la ëugiAièn anecdote rftcoutéepar VaUocourt, p, ltiii, Hu>>i yen Hv.mta» (COM à riat«lUg«9ice da due de fiesuTillien qa*«n Mtnix nautique de Loois IV.
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Tourvillc obéit. Le vent s*éUmt radouci sans changer de direction, il mit à la voile avec trente-sept vaisseaux seulement sur soixante- dix-huit qu'on devait avoir à la mer, d'après les états ^ Le vent reprit une nouvelle violence et l'arrêta encore prèi de quinze Jours entre la pointe du Gotentin et celle du Devonsbire. Pendant ce temps, Louis XIV eut avis que le complot jaoobite était éventé, que Marlborough et d'autres persomies considérables étaient aiTùtccs et que les flottes aiiiil iix' rl hollandaise avaient opéré leur jonction. 11 manda au uiarcchal de Bellefonds de dé[>ê- *cher à la liàte des cornettes dans toutes les directions poui* prévenir Tour\ille qu'il cûl à se rabattre sur Oucssoat et à attendre les autres escadres.
Il était trop tard. Les corvettes ne rencontrèrent [>as Tourville, qui s'avançait en ce moment sur le cap deBarfleur (ou de GatteviUe). Le 29 mai, au point du jour, entre les caps de la Hâgue et de Barflcur, Tourville se trouva en présence de la flotte alliée, la plus puissante qui eût jamais paru sur les mers. Il avait été rejoint par sept navires de l'escadre de Rochefort et comptait quarantequatre vaisseaux contre quatre-vingt-dix-neuf, dont soixantedix* huit au-dessus de cinquante canons et, pour la plupart, d'im échantillon supérieur à la majorité des français Les Anglais avaient soixante -trois \ aisseaux et quatu^ mille canons; les Hollandais, trente-six vaisseaux et deux inille six cents quatorze canons; en tout sept mille cent cinfpuinte-quatre canons; les Fran(;ais n'en c(jniplaient que trois inille cent quatorze. La flotte alliée était montée par près de quarante - deux mille hommes; la flotte française par moins de vingt mille.
Tourville assenibla le conseil de guerre à son bord. Tous les ofticiers généraux furent d'avis d'éviter la bataille. Tourville exhiba l'ordre du roi. Chacun se tut et, peu de moments après, la flotte û^nçaisc se laissait porter à V>utes voiles sur l'inunense