SPINOZA
fl établit le Vrai, Entré dans la métaphysique par la même route que Malebranche, là où le philosophe français s^arréte, il marche jusqu*att bout Pour lui comme pour Malebranche, Thommc, Vàir^ particulier, n*a point de force propre, point d*id<^cs innées ; mai; il déduit nrunix que >îalebranclie les conscMjucnces de ce priiiei])e. Si i'ètre parlicuiicr ii a poiut de force propre, il n'a point de volontés pas plus de liberté pour le mal que pour le bien; il n*a point de substance à lui ; il n*cst point un être» dans le vrai sens 4u mot; il est im mode de Têtre unique , un mode fini et relatif de Tèlre absolu et înfînî. L*âme humaine est un mode de la pensée de Dieu, destiné à tomber dans le temjis et à devenir la funne d'un corps. Dieu esi tout ce qui est; c'est-à-dire tout ce qui est réellement et posilivcmcnt, tout ce qui subsiste après qu'on a retranché les accidents et les phénomènes. Les deux substances déOnics par Oescartes, la pensée ctrétendue, ne sont que les deux attributs fondamentaux de la substance imique, ou du moins les seuls attributs essentiels de Dieu que nous puissions connaître Ce ;oîit les deux seuls universaux ou idées générales qui existent réellement; tous les autres, tous les prétendus êtres collectifs ou eniités, le gem*e humain lui-mcnic, sont de vaincs abstractions.
Là est le sens de cette négation du droit naturel , exprimée dans le Traité ThéohgkO'PolUique, et qui contraste si singulièrement avec le précepte de rËcriture sur Tamour mutuel. Il n*y a point de règle naturelle d'équité entre les hommes, puisqu'il n'y a que des indiMii ub sans type commun, sans ordre naturel de relalions, et, pour ces individus, il n'existe vis-à-vis de Dieu ni mérite ni ' démérite , puisque leur Individualilé n'est qu'apparente cl n'a ni liberté ni force propre.
La conséquence de ce principe semblerait être la négation ab* solue du bien et du mal» rentière indifférence» l'entier abandon à la fatalité, pendant l'illusion que nous nommons la vie, et, après la mort, la iésor))tion de l'individu dans l'unité. Il n'en est rien. 11 n'existe, à la vérité, ni bien ni mal, ni récompense ni punition, dans le sens positil'ct direct qu'entendent les religions; mais il y
1. CeUe étendue divine, cticz lui comme chez Malebrauche, n'est poiut l'éteudue iaité^ tfllb qa^etle apparall d«i» )m pMnomtoM, mtb rétmdoe intelligible, «m* tiomcliBflnie.
a chez l'individu plus ou moins de joir de bonheur), de perfection ot iVëtrc, selon qu'il se rapjii tahe [)lus ou uioius de la raison pure et uUinif, rVs(-;'i-dire de sa vraie nature. Il n'y a point de coupables, de ju clicui s ; mais il y a des malheureux, des in<:ens<^s : ce sont eeux qui vivent i)lonjr^s dans les sens, dans les apparences, dans la séparation d'avec leur être véritable, dans un quasinéant. L'homme retrouve la seule vraie liberté, quand il se déta- CÏÈQ des phénomènes pour s'attacher à ce qui est réellement et qui ne passe point. Avec la liberté, il retrouve i'iinmortalité. Uàme raisonnable et phihsapkique meurt dans la nature extérieure , mais pour revivre en Dieu. EUe perd, k la mort, les sens, la mémoire, rimaginatioD, tout ce qui tient aux phénomènes, et garde la raison étemelle, ne concevant plus que la pensée infinie et Tétendue infinie ; elle vit , non comme un être réel , mais comme une idée éternelle en Dieu; telle elle était avant sa vie terrestre, telle elle sulifiiste a 1 très : ce n*est qu'un mode de la pensée divine; mais ce mode est impérissable. C'est là le souverain bien. Ce bien, le philosophe le désire pour les autres connne poui- lui-même, d'autant plus forlenieul qu'il couuail Dieu davantage, e'est-.i-due qu'il connaît mieux l'unité de tous les èties apjwrenls dans l'être réel.
Arrivé à celle hauteur, Spinoza retrouve donc dans l'unité le droit, la charité, la morale. .Mais a-t-il retrouvé réeliemeut la liberté? Qu'est-ce qu'une liberté dont le principe n'est point en nous-mêmes? Nous ne pouvons rien sur notre destinée : ce sont les décreis éternels qui nous font âmes phitosaphiques ou âmes inU^ires. Or ces dernières, c'est-^-dire la grande majorité des hommes, étant composées presque uniquement d'images et de . passions et presque étrangères à la raison, périssent presque entières à la mort, puisqu'elles y perdent tous les accidents de la vie et ne comprennent pas en échange le vrai absolu dont elles n'avaient pas Tidée sur la terre. Ainsi, non-seulement les hommes qui ont vécu sans règle, mais ceux qui ont suivi la religion, la règle des mœurs, par obéissance aveugle et non par raison, n*ont pas la vie étemelle. La religion , nécessaire à la société , ne sert que pour la vie terrestre.
Mais ceux qui ont senti [)ar le cœur les vérités éternelles qu'ils ue concevaient point par l'esprit, ceux qui ont aimé Dieu bdxi^ le
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connaître? — Tls mn\ exclus aussi : leur amour n'était pasV^» ^ intelleiHiel. Ainsi los liuiiibles, les simples de cœur, n'aiiroul pas le royaume des cieux que Jésus-Christ leur promettait de préférence ! L'orgueil de la raison pure est inflexible.
Ce système est grand : sa logique d'airain attire et fascine comme rabtmc ; mais la fatalité qu'il fait planer sur l'univers y répand une mélancolie indicible. Le Dieu nécessité de Spinoza ne révolte pas comme le Dieu volontaire et libre de Calvin , qui pr6> destine ses créatures à la damnation ; mais il accable Tâme : il a» suivant la belle eipression d'un philosophe, les maûUmatiques à la place d» cœur*.
Ce fut ainsi qu'une fois le sentiment exclu de la méthode, où il eût maintenu invinciblement la personnalité humaine, la raison pure alla, de déduction en déduction, jusqu'au panthéisme. L*idée des contradictoires eût pu seule arrôter Spinoza et lui faire concilier la nécessité et la lil)erlé, l'unité divine et l'individualité des êtres; mais cette idée ne j)eut s'imposer sans le concours du sentiment : Spinuza passa outre, et le Grand Tout ne fut pour lui qu'une déduction continue sur une seuie lif:ne.
Une rumeur terrible s'éleva : on cria de tout«'s parts à T/d /'k, 0 l'athée, contre cet houime, dont la seule erreur avait été de no croire qu'en Dieu et de tout anéantir en Dieu On prétendit qu'il n'avait reconnu d'autre divinité que la collection des créatures. Les cartésiens, Malebranche en tète, crièrent plus fort que les autres , pour écarter tout soupçon de connivence, n était plus facile de maudire que de répondre. Beaucoup cherchèrent une réponse. Un seul homme la trouva. Ce fut Leibniz. Il répondit, comme foit le génie, non pas en niant l'erreur, mais en afOrmant des vérités nouvelles. Il comprit comment Descartes avait donné quelque ouverture au panthéisme en identifiant l'âme à la pensée, qui pourrait être impersonnelle, et en n'assurant ainsi compléle-
1. Benowrlar, JfbMKl 4$ nuotophtêmodimey p. 251. -*Siir Splnon, Toyei 1« iradtteHoii de H. E.S^lMt«fcia savant* Intradnctioii. M.SaiMet a rendu à la philosophie un grand senrice, en menant hc-urcnscment à terme une bien difficile euireprUc. V. aassi l'article SnsozA de VEncydoitédie nouvtlle, pnr M. J. Reyuaud.
8. Et, poortani, llnvUnei de la ffwile m la trompait pat «gMntietteinent ; car, ai roa anéantit ruâTers en Dtta, Dieu lui-même a*anéanttt dans rimpenoonalité; le Die* fUroM i^ablnM aprèa llioamM rM; la créatenr aprèi la création*
t7% LOOIS XIV. [lC70-lîi6J
ment que rimmatérialilé de l'Ame, mais Don pas son individualité et sa persistance * ; il vit très-bien comment Haieluranche avait élargi cette ouverture, de telle Ikçon que Spinoza y pût passer tout entier, et il entreprit la réforme du cartésianisme, en gardan pour point de départ la méthode de Descartes , modifiée par un retour direct à la grande source de Platon. Il aperçut la lacune de cette méthode : voyant toute la question dans U force ou activité propre des créatures et ne pouvant démontrer cette force propre •par la raison pure, il fit appel a ïexp<^rienre iiituiu\ à la conscience, contre les théoriciens qui refusaient u i amc haniaine cette personnalité dont elle a le sentiniLiil invincible. Par cette grande parole, il introduisit un second principe de certitude en face de la raison pure et fit rentrer le scntinieiil dans la niéta})liysiqiie, OÙ Pascnl n'-n nit pns su lui rendre sa plaee, les elïorts de Pascal n'ayant abouti qu'à la négation passionnée de la métaphysique elle-même. Il établit quMl y a autre chose dans le monde que la pensée et ïétendue; qu'il y a autre chose que l'étendue dans les êtres qui ne pensent pas; que tout être est une force; que tout être doué de raison, toute Ibrce qui pense, voit les idées en elle-même comme en Dieu, ainsi que l'avait posé Descartes. Par l'idée des forces, nous l'avons dit, il répandit partout la vie dans ce monde passif et inerte de VHenduet ot Descartes était obligé d'invoquer incessamment l'action immédiate et unique de Dieu. Enfin, par l'idée de la perfectibilité, qui ne lui appartenait i>as exclusive» ment, mais qu'il éleva à la plus sublime généralité en la concevant comme la loi universelle des créatures tendant vers le parfait, c'est-à-dire vers le créateur, il jeta un pont entre la sphère abstraite des philosophes et la sphère vivante de l'histoire , el inaugura le nouveau dogme des temps modernes, le dognie du l)rogrès^. Les services rendus, par Leibniz à la pliil()s(ij)lne sont inappréciables : il est le seul métaphysicien qui ait essentielle-
1. C'est peuV^tre pour cela que Dt<i>cttrU-s n'a pas affirmé plus oeUement que rimmorUlilé de l*ftme se pût prouver par la nlwo pure, quoiqu'il tftt ttte-bicn que le principe ])onâant ne peut périr.
2. Ln perfectibilité u'est pas seulement pour lui dans la société, dans la nature exu-rieurc, dans les êtres orgauisés : elle est dans les êtres simples et primordiaux, a»ii« les monadêst les immatfs* se perTecUonnenl p«r leur «ctkm oontimelle» <* c*esk «iiui que Tunivera, créé an plus bat degré àê fétro, ntoqjcmia a'améUorattt.
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ment ajoiifû ;\ Dcscarlescn rct tiliaiit Descaries, cl qui se soit élcvii à son niveau en CT«^ant comme lui.
On pourrait peut-être aflinncr sans témérité que Leibniz eût complété Ûescartes et fondé une théorie inébranlable, s'il cîlt davanCage approfondi ce principe du sentiment qu'il a?ait invoqué; si, en établissant que le sentiment implique nécessairement la |>ersonnaiité, il eût suffisamment établi que la personnalité consclMte d'elle^néme implique la liberté * ; si, enfin, il se fût incliné devant le mystère du qraxid contradictoire, la Providence et la Liberté, au lieu de tenter d'expliquer ce qui est pour nous inexplicable* Malheureusement, la prétention de tout définir l'égara : la négation de la réalité de Vètendue l'avait mené à rhypo(hèse de Yharmonie préétablie^, pour expliquer l'action réciproque des monades, qu'il jugeait inexplicable entre des êtres simples et immatériels. L7wrmonie prcitablic le mena au déterminisme : Dieu ayant réglé dés l'origine lu correspondance entre les pensées et les wiiés, d'une part, et les mouvements corporels, de l'autre, pensées, volontés et mouvements s'engendrent les uns des autres dans im ordre immuablement déterminé; la belle fonnnle : U présent, engendré du passé, est gros dô t'aomir, si vraie dans un sens générai et sauf réserve du libre arbitre, paraît prendre ainsi un caractère de n6> cessité absolue; il semble que l'homme concoure fatalement aux plans de la Providence, au progrès nécessaire du genre humain et de l'univers; il semble que la liberté lui échappe de nouveau, avec Leibniz, comme avec Malebranche et Spinoza Leibniz a solidement établi la force, l'activité propre dans rhoOime, mais pas
1. n s*6a Ikai bi«n que Leitmis ait nté le libre arbitre ; naît noua aUooa rtit comment il le compromit lavolamUiremeiit,