‹ Historie De FranceChapitre 90 sur 168 · SPINOZA ET LOCKE · texte numérisé non relu

SPINOZA ET LOCKE

bornes que sa puissance et, d'une autre part, on n*esl tenu d'observer les conventions que tant que l'on est intéressé à le faire. On se croirait revenu à Ifohbesen enlendant ces étranges paroles; mais l'idéal qui est au iund de la pensée de Spinoza le conduit à des conclusions tout opposées à celles de Hobbes : la raison, dit-il, qui a conseillé le pacte social» le maintient en détournant le ma» gîstrat d*opprinier, le citoyen de troubler Tétat. Spinoza n*est pas progressif et ne peut l'être. Son pantliéisme est aussi éloigné du principe de perfectibilité que le catliolicisme de Bossuet. Vdi plus que Bossuel, il ne veut que l'on ciuuige le gouvernement établi, mais il a i)our la dénioiratie la niôuie préférence que liossuct a poui* la monarchie. < Là démocratie, où nul ne transfère son droit naturel à un autre, mais seulement à. la majorité, et où tous par conséquent demeurent égaux comme auparavant dans Tétat naturel , est la forme de gouvernement la plus naturelle, la plus rapprochée de la liberté, que la nature donne à tous les lioniaies'. » Cette définition dépasse de beaucoup les tliéuriciens républicains des seizième et dix-seplième siècles, depuis buchanan et Hotman jusqu'à Siduey, presque tous plus ou moins imbus d'aristocratie; Spinoza pose nettement la république du vote uni- . Tersel et ne Toudrait priver du droit politique que les femmes, lesenfimts, les repris de justice et les esclaves.

Ceci n'est pour lui que le préférable, puisqu'il admet les diverses formes de guuvcnu ment ^; le nécessaire, (|uel que soit le gouvernement, consiste dans les princîiK ^ buivants : 1» que l'état règle la religion, qui ne doit se mêler que des mœurs, et nullement de la philosophie ni de la science ; 2*> que chaque citoyen puisse penser ce qu*il veut et dire ce qu'il pense. La vraie fin de Tétat, c'est la liberté. Le magistrat doit réprimer les actes, mais laisser la liberté aux paroles. On ne doit jamais agir en opposition aux décrets du inagibtral ; vwi'is on peut penser, parler et juger avec une liberté entière, eu ne laibaut appel qu à la raison et en mou-

1. Tratié Ihèologico-Pulitiqftêf p. 276, ap. Otuvré* de Spiuo^a, t. I*', traducliou de M. E. SiiÉMt.

S. n ne les admet pas de trèt-bonne grlod : » Le grand itcret dn régime monarchique, et son intérêt principal, c'est tic tromper les hommes et de colorer du beau nom (le r«UgiuQ la crainte o4 U iaut lea tenir aiservis. Préface du Traité Théohaict^' PoitUq^e, p. 59.

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trant que toile on toile loî r^pnq:ne à la raison. La lil)orlé de parlor ne doit avoir pour hni nos que le pacte social et la foi (c esl-à-dire les croyaiK Cs 7?îorû/^s qui rt'glent la vie). Jamais la raison n'a été peut-être plus éloquente que dans les pages où le solitaire hollandais proteste contre ces gouvernements et ces sectes qui, prétendant régler par des lois les choses de la spéculation, punissent les opinions comme des attentats, ne peuvent supporter la liberté de Tesprit et veulent porter le despotisme jusque dans le inonde intelligible. Or, ces gouvernements, à Tépoque où écrivait Spinoza, c'était toute TEurope, moins la Hollande ; quant aux sectes, quelques fractions seulement du protestantisme admettaient la liberté des croyances

Entre Spinoza et Locke, la liberté à fait une éclatante conquête : elle 8*est étendue de Hollande en Anfrletcrre : la parole et la presse sont affrauchies sur la tene briluiuiique. Locke systématise la victoire à laquelle il a contrilnié.

Son point de di p.ii i est Irt's-dirrrrent de celui de Spinoza. Il admet l** le droit nature!, sf-lon UniuoI riionime est indépendant de tout autre homme, m;ii> iiun pas de l'équité, et se fait immédinlenient justice h lui-niénie ; '2° \v droit civil, selon lequel les hommes entrent en communauté sous un pouvoir établi par le consentement de tous, et remelteut le soin de la justice à ce pouvoir. Il admet que les sociétés ont commencé de fait par le {louvoir patriarcal, qtii a pu, le plus souvent, à mesure que les sociétés s'étendaient, dégénérer en monarchies héréditaires; mais c*est là un pur fait ii ses yeux. La monarchie despotique, où Ton dépend d'un homme et non de la loi , n'est point pour lui ùn ^ntr vemment eivU, Le pacte social ne commence qu'avec l'instilution des pouvoirs légaux et réglés. Le gouvernement régulier commence par le consentement unanime des hommes qui acceptent le pacte et continue par la déférence nécessaire de la minorité envers la majorité. La majorité peut déléguer le pouvoir, mais ce pouvoir délégué n'est point absolu et a pour limite la justice naturelle, qui est la loi de Dieu : il n'est point irrévocable; s'il dévie, le peuple qui l'a fait, peut le défaire. Dans certains étals, il y a

1. V. Pr^fiice, p. 60. — Traité théol., p. 390. — Spinott, dani on dfiwin de n main, s'était r^réseuté ea MaaanleUo. K<* d» ^mom, p. 14.

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des rois réputés inviolables; cette inviolabilité disparait, si le roi renverse les lots fondamentales *.

La souveraine lé du peuple ne saur.ul être plus énerj^iquemeiU formulée. Nous voilà loin de tous ces écrivains qui conluiulenl le fait et le droit et voient autant de principes de souveraineté qu'il y a de formes de gouvernement. Les événements ont contribué k donner ici à Locke la supériorité sur Spinoza, n y a entre eux la Révolution de 1688.

Locke n*cst pas moins ferme ni moins hardi sur le droit des irens ijue sur la politique inléneurc. La conquête injuste, dit- il, ne constitue aucim droit. Ln victoire, dans une guerre jusle, ue donne droit qu'à la réparation de i'iz^jure. La i)ostérité du vaincu a toujours droit de secouer le joug du conquérant. — De Grotius à Locke, quel immense progrès}

Spinoza est resté dans sa sphère abstraite : Locke est entré avec éclat dans les foits; sa politique n'est point une uto[)ic , c*est la liulilique d'une grande révolution, cojninc la |Joliti(pie de Hossuet est celle d'un j;rand gouvernement; mais Locke, toutefois, et c'est là sa gloire , dépasse de beaucoup les faits de son temps. Par dessus la Révolution de 1688, il donne une main, dans le passé, à la Bépubliqpe anglaise de 1649, l'autre» dans l'avenir, à la République américaine de )i773, et ce n*est pas en Angleterre, mais dans un antre hémisphère, que sa pensée recevra son entier accomplissement

Si Locke a cessé d'être, à no^ yeux, le réformateur de la phiU^sophie, il ne cessera jamais d'être honoré comme un des pércs de la liberté ipoderne.

Nous venons de voir les successeurs de Descartes, pareils aux successeurs d'Alexandre, combattre autour de son tombeau, entre eux et avec l'ennemi du dehors. Nous voîcl revenus 'en présence de l'autre (li»miiiu.t iir du siècle, qui vit et qui lutte encore pour la défense de son empire, liossuet, méconnaissant réleriielie loi

1. La corruption exercée sur les élections, ou sur les élus du peuple, est un ét» «M qui, toirant Locke, déponDIait te roi de Mm invlAtabiUté. GultlaiuM III, âtasat bien que ses prédécesseurs et que les pi:^ niiers de tes snece8scnre« eût conni grânâ

râqtie si 0.1 lui eût appliqué cet artu le :i la riguenr!

2. Ce u eBtp.i-5 seulement comme Uiéurioien qu'il a at^i sur l'Amérique anglaise: il a rédigé les lois de la Caroline du Sud, à lu demuude de lord Sluiftesbnry.

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du changement cl du progrès, avait cru asseoir sur le roc vif le trône et l'autel et hûtir itour l'é terni lé ; à peine l'édifice achevé, tout s i liitiiile; tous les veiils du ciel soufflent la tempête. La sphère dt s idées, en France du moins, est seule jusqu'ici entamée par l'urage : la Poliii(nœ l' Écrit mr sainte règne encore dans les faits, mais Bossuet sait lvo[) bien que le pouvoir au(]uel échappent les idées ne gouvernera pas longtemps les faits. De la hauteur où il est placé, il voit de tous les poiots de rhorison venir des enoemis sans nombre. Il voit le vieux calvinisme se débattre avec fareur contre la persécution et invoquer la vengeance : il craint peu cet adversaire, vaincu dans le monde moral non moins que dans le monde matériel, ce contrefacteur de Taulorité catholique, que le catholicisme a dû logiquement abattre; mais U craint bien davantage le nouveau protestantisme, la puissante école du libre examen et du rationalisme chrétien , qui , avec les disciples d'Arrainius, vainqueurs du calvinisme en Angleterre plus encore qu*en Hollande, et avec les hommes de la philosophie expérimentale, avec Locke et Newton, tend à miner la théologie et à réduire tout le cliribtianisuie à la foi en la divinité du Christ, entée plus ou muins légilim« iueut sur la leligion naturelle 11 croit voir Tarminiauisme prêt à laire un [)H6 de plus, à franchir le fossé qui le sépare encore du sociuianisuie et à se jeter dans ce déisuit' biblique où Sucin est arrivé dès le premier siècle de la Réforme, et qui n'a entre lui et les juifs (pje la croyance, non plus h la divinité, mais seulement à la mission divine du Christ^. Bossuet croit voir toute la Réforme pencher et se précipiter vers le socinianisme, qui, à son tour, a derrière lui quelque chose de plus radical que luimâme, la négation de la révélation bibli<iue et le pur déisme philosophique. Tout est crainte, tout est péril. Bossuet a accepté le cartésianisme» non sans défiance, et voilà le panthéisme qui en son, sans s*avouer lui-même, avec Malebranche, puis, en s'avouant solennellement, avec Spinoza! Et, cependant, les ennemis qui

1. C'est là 1' «esprit du CkrMianiamê raùonnabU, publié par Locke en 16S5.

2. L'importence que Vespiii quasi judaii)ae des Sociaicns attnchait aa téaioigiuigie

des sens dans r»pi»récialion de rKrritiirc sattiU*, devait faciliti r lour rapprochement avec récole de Locke. — Lepasquo oous veuuiw d'iudi^aer, Newtou parait l'avoir fuiu

(im-tesD BossuET et juuiëu. m

naissent à Jkscartes sont encore plus à redouter que Descartes, car ils tendent à ruiner la théodicée et la spiritualité de TAme, si puissamment étayées par l'auteur de la Méthode. Mêmes dangers dans Tordre des traditions que dans l'ordre des idées pures! Spinoza a attaché l'esprit critique, tel qu'un mineur opini;\tre, au rempart de rEcnlui ». sainte, et ïcxègèse, cet art nouveau jui sonde les ui i-;un'S do toute chose, marche, par l'exaiiu ii IumIoi ique, à la dcconipubitioii des bases de la foi. La raison pure et l'histoire sont menaçantes : le sentiment religieux, à son tour, se jette hors de la rè^le dans ses élans mystiques. Uussuet craint l'enthousiasme ardent comme la froide critique; il craint l'esprit novateur qui se mamlestc sous mille formes, dans l'Église connue hors de l'Église, et qui s'efforce partout de franchir le cercle tracé par son inflexible main. Les angoisses l'assaillent de toutes parts.

La crainte, pour un Bossuet, ce n'est pas la fuite, c'est le combat : sa tie entière, et spécialement la dernière partie de sa vie, est quelque chose d'héroïque; toujours sur la brèche, faisant face partout jusqu'à son dernier jour; c'est un des grands spectacles de l'histoire. Ses fréquents yoyages à La Trappe étaient presque ses seuls moments de repos : il allait se retremper dans cette sombre piscine et y goûter quelques jours, par anticipation, la paix de la tombe.

Après la lutte avec l'ullramontanisme (1682), il s'était remis à lu polémique contre les piuleslants et poursuivait les réfugiés dans les asiles où Louis XiV ne pouvait les atteindre ; cette polémique lui avait déjà fait produire un chef-d'œu\ic dogmatique, l'ExposUimi de la Doctrine de l'Église; il la reprit pai uu chef-d'œuvre historique, VHisloire des Variations des Egli^a prok^ilaiiUs (1688j. Le titre seul dispense d'analyse et le livre tient ce que promet son titre. Le savant Basnagc essaya en vain de réjjondre : on n'y pouvait réussir qu'en refusant à Bossuet son point de départ, à ' saYoir, que variation est signe d'erreur ; c'est ce que fit hardiment le seul Jurieu, qui avoua les variations des protestants et affirma « que rien n'est plua oonunun dans le christianisme ; que la religion a été composée pièce à pièce , et la vérité de Dieu connue par parcelles * ». Ce n'était pas encore assez pour résister à Bos-

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