‹ Historie de la constitution civile du clergéChapitre 12 sur 42 · CHAPITRE XI · texte numérisé non relu

CHAPITRE XI

§ I. Établissement du gouvernement directorial. — Il est dominé par le fanatisme antireligieux. — Il prescrit l'exécution impitoyable des lois de persécution. — Situation des catholiques en Tan IV.

S II. Persécution en province. — Prêtres mis à mort. — Excès des colonnes mobiles dans l'Ouest. — Violences commises à Marseille.

8 III. État du culte catholique à Paris. —Le directoire impose le décadi et le calendrier républicain.

§ IV. Nouvelle encyclique des constitutionnels. — Réfutation de l'abbé de Boulogne. — Clément veut se faire nommer évéque constitutionnel de Versailles. — Le directoire défend de procéder à l'élection. — Il torture les textes de la constitution pour blesser la liberté religieuse.

Le 5 brumaire an IV (27 octobre 1795), les conseils des anciens et des cinq cents se constituèrent, et la constitution de Tan III fut mise en pratique. Les deux tiers conventionnels (1) qui s'étaient imposés au pays choisirent systématiquement cinq régicides pour directeurs : c'étaient Laréveillère-Lépeaux, Letourneur, Rewbell, Sieyès et Barras. Sieyès refusa, et fut remplacé par un autre régicide, Carnot.

Les deux tiers conventionnels accueillirent avec beau-

(1) Les assemblées électorales, malgré les décrets des 5 et 13 fructi' dor, ne nommèrent que 379 conventionnels , au lieu de 500. Le 4 brumaire, ces 379 députés se formèrent en assemblée électorale , et choisirent les 104 conventionnels qui, avec les députés des colonies , devaient compléter les deux tiers. Ainsi donc, le corps législatif de l'an IV comprenait 104 députés qui avaient été formellement repoussés par les électeurs. Bien qu'on eût fait voter les armées, une petite fraction du corps électoral prit part au plébisciste. Sur cinq millions au moins de citoyens, il n'y eut que 958,126 votants, dont 914,853 pour la constitution, et 41,892 contre. Il y eut seulement 263,131 suffrages exprimés sur l'acceptation des décrets, 167,758 pour : 95,373 contre.

coup de méfiance, et môme de malveillance, le nouveau tiers élu. Ces révolutionnaires traitaient tous les nouveaux députés de royalistes et de conspirateurs. La crainte d'ôtFe condamnés à expier leurs crimes, ou d'être tout au moins chassés du pouvoir, leur avait fait prendre les décrets de fructidor, qui leur assuraient encore, pour dix-huit mois, la prédominance dans les deux conseils; mais le danger n'était que différé , et la seule présence de ces députés du nouveau tiers les irritait profondément. «Les conventionnels, dit Barbé-Marbôis dans ses Lettres d'un déporté non jugé, ne voyaient en nous que des hommes appelés à les livrer un jour à la justice. » Et cependant ce tiers, composé, en presque totalité, de partisans de la monarchie constitutionnelle, observa la constitution de Tan in, que les républicains violèrent sans aucun scrupule (1) ; et ces hommes si violemment accusés de réaction, furent victimes de leur respect pour cette môme constitution qui leur avait été imposée.

La France était affamée d'ordre et de tranquillité ; elle aspirait à ôtre débarrassée complètement du joug odieux des révolutionnaires grands et petits. Mais les conventionnels et ces innombrables petits tyrans locaux que la Terreur avait fait surgir, savaient très bien que, sous un gouvernement modéré le mieux qui pût leur arriver, serait de vivre dans la misère et le mépris; aussi faisaient-ils des efforts désespérés pour prolonger la tyrannie révolutionnaire. Il n'y avait ni ordre, ni sécurité nulle part; les routes, défoncées par les transports militaires, et jamais entretenues, faute d'argent, étaient infestées de malfaiteurs armés. Des fonctionnaires et des fournisseurs s'enrichissaient scandaleusement aux dépens de l'État. On manquait de pain dans une foule de localités : il n'y avait plus de finances (2).

(1) « Hormis cinq ou six hommes qu'on pouvait regarder comme suspects de royalisme, les plus animés n'étaient réellement irrités que contre la conduite despotique et les déprédations des directeurs, et non contre le régime républicain. » Barbk-Marbois.

(2) M. Thiers, qui d'ordinaire voit en beau et les hommes et les choses de la révolution, a reconnu qu'alors les assignats, « ne conservaient pas même le cent cinquantième de leur valeur-primitive. L'Etat, ne percevant que du papier pour l'impôt, était ruiné pour les particuliers. Il percevait, il est vrai, une moitié de la contribution foncière en nature, ce qui

Le directoire représentait ce parti révolutionnaire qui s'était imposé à la France, par les décrets des 5 et 43 fructidor, et avait, grâce à Bonaparte, écrasé les modérés le 13 vendémiaire. Il fut exclusivement le gouvernement de ce parti. Dans toutes les fonctions, qui étaient à son choix, il eut soin de placer des révolutionnaires , qui, de l'aveu de M. Thiers, étaient « trop signalés pour être impartiaux et sages ». De nombreux terroristes, qui avaient été précédemment disgraciés par la convention, occupèrent des places importantes, et en profitèrent pour persécuter de nouveau les royalistes, les girondins, les modérés de toute espèce. Ce gouvernement, comme les thermidoriens dont il émanait, était obligé de combattre à la fois les modérés et certains révolutionnaires^ardents. Suivant la tradition du parti thermidorien , il ne cessa de déclamer et contre le royalisme et contre l'anarchie, contre les émigrés unis aux réfractaires, et contre les terroristes. A l'exemple de Robespierre, pérorant également contre les indulgents et les hébertistes, le directoire cherchait à se présenter aux [badauds comme une sorte de tiers parti révolutionnaire, tandis qu'en réalité il représentait la queue d'une coterie terroriste, et n'était séparé de ces anarchistes tant maudits que par des animosités personnelles, et surtout par la possession du pouvoir.

Au point de vue de la persécution religieuse, le directoire était parfaitement d'accord avec les pires terroristes ; comme eux, il maintenait, contre les catholiques, la législation révolutionnaire dans toute sa rigueur. Les directeurs, leurs ministres, leurs agents inférieurs, appartenaient tous à ce parti, qui avait poussé la convention, dans les derniers temps de son existence, à raviver la persécution. La majorité leur appartenait dans les conseils : la législation persécutrice devait donc rester intacte jusqu'à l'arrivée du second tiers. Le

lui procurait quelques denrées pour nourrir les armées , mais souvent les moyens de transport lui manquaient et ces denrées pourrissaient dans les magasins. Pour surcroît de dépense, il était obligé, comme on sait, de nourrir Paris. Il livrait la ration pour un prix en assignats qui couvrait à peine le centième des frais. Ce moyen, du reste, était le seul possible pour fournir au moins du pain aux rentiers et aux fonctionnaires publics payés en assignats. Cinq francs de rente étaient reçus pour dix francs de capital... » Révolution française, t. VIII, p. 13.

directoire ordonna aussitôt à ses agents de l'exécuter dans toute sa rigueur et de faire aux prêtres la chasse la plus active. Heureusement, l'attitude des populations et le dégoût d'un grand nombre d'administrations élues pour les lois révolutionnaires, rendirent souvent inutiles les efforts des prêtrophobes. Mais le directoire n'en était pas moins décidé à persécuter. Dans sa proclamation du 14 brumaire, il déclama contre « les fanatiques » . Le 22, le nouveau ministre de l'intérieur, Bénézech, disait dans sa circulaire aux administrations départementales : « Vous contiendrez le fanatisme qui, sous prétexte de religion, voudrait s'emparer de la politique et renverser le gouvernement. » 11 leur recommandait, en même temps, de ne pas faire grâce aux anarchistes : « Ces hommes, n'en doutons pas, sont les vrais fauteurs du royalisme. » Ce même système reparaît encore dans une longue instruction envoyée par le directoire aux commissaires nationaux. Après avoir déclamé contre Robespierre, il ordonne à ses agents de donner la chasse aux fanatiques, c'est-à-dire aux chrétiens : »

a Ils cherchent à renouer leurs trames... Déjouez leurs perfides projets. Par une surveillance active, continuelle, infatigable, rompez leurs mesures, entravez leurs mouvements, désolez leur patience; enveloppez-les de votre surveillance ; qu'elle les inquiète le jour, qu'elle les trouble la nuit ; ne leur donnez pas un moment de relâche ; que sans vous voir ils vous sentent à chaque instant. » (Débats et Décrets, frimaire an IV, p. 158.)

Puis il accuse les prêtres de vouloir détourner les jeunes soldats de leur devoir :

« En arrachant ces séides égarés à la corruption, faites exécuter les lois sévères, mais nécessaires, qui compriment leurs corrupteurs, les mauvais prêtres. ^Le mauvais prêtre instruit, accoutumé à publier effrontément ce qu'il ne pense pas, vit de mensonges, d'intrigues et de conspirations. Il est, selon l'occasion, souple, fier, insinuant, audacieux, toujours calme, toujours maître de sa physionomie, de ses mouvements. Les mauvais prêtres sont les ennemis nécessaires, éternels, irréconciliables, les ennemis les plus dangereux de la révolution. Méprisés par les hommes forts, ils dominent les faibles... Que vos regards n'abandonnent pas un seul instant ces instruments de meurtre, de royalisme et d'anarchie, et que la loi qui comprime, qui frappe ou qui déporte les rôfractaires reçoive une prompte et entière exécution. »

Viennent ensuite des déclamations sanguinaires et tout à fait dignes de Marat, contre les émigrés, avec l'éloge de l'atroce loi du 3 brumaire, et une tirade hypocrite sur la morale publique :

<c Les mœurs détruiront l'infâme agiotage ; elles détruiront cette fièvre chaude, cette peste horrible qui n'avait point encore désolé la terre, qui ravale, qui avilit, qui menace de mort tous les Français.»

Personne ne spéculait ni n'agiotait plus effrontément que les partisans du directoire : aussi avait-il soin de faire le puritain dans ses actes officiels! Cette fois, il engage ses agents à prêcher les mœurs républicaines : « Soyez les prêtres de la morale publique. » Mais, en même temps, il leur ordonne d'être les prêtres d'une sorte de culte officiel. Ennemis et de l'église catholique et de l'église constitutionnelle, les vainqueurs du 13 vendémiaire veulent les remplacer toutes deux par un culte de leur fabrique : « Célébrez les fêtes nationales , que les détails conviennent au génie,, au climat, aux habitudes innocentes de vos administrés. » 11 faut qu'elles supplantent les fêtes religieuses, et « qu'elles ne rappellent point les cohues processionnelles d'Hébert et la stupide idolâtrie de Chaumette ». Ainsi, guerre au christianisme : la révolution est bien décidée à lui opposer un nouveau culte : les constitutions changent, le fanatisme antireligieux est toujours aussi violent et aussi sot! Le ministre de l'intérieur fit aussi une circulaire aux administrations départementales, pour leur prescrire d'exécuter les lois contre les prêtres.

Le mois suivant, Merlin, devenu ministre de la police générale, adressait aux commissaires près les administrations municipales un certain nombre de questions sur ce qui se passait dans leur territoire. Les émigrés, les prêtres condamnés à la déportation , osent-ils y reparaître , ou tentent-ils d'y rentrer? Quelles opinions religieuses y régnent, et quel empire, quelles influences elles exercent? Elles devaient adresser régulièrement des rapports aux commissaires des départements chargés de les transmettre au ministre. Nous avons trouvé dans ces rapports des renseignements précieux sur la renaissance religieuse et sur la persécution directoriale. En outre, par une instruction du

LES CÀTHOLIOUfeS ET LE DIRECTOIRE. 443

23 nivôse (13 janvier 1796), le directoire ordonna solennellement aux autorités d'exécuter sans merci les lois de persécution : après avoir proclamé que la loi du 3 brumaire an IV prescrit l'exécution de celles de 1792 et 1793 :

« ... Le directoire exécutif rappelle à tous les fonctionnaires publics que l'article 1er de la loi du 20 fructidor n'est plus applicable aux prêtres sujets à la déportation, ou à la réclusion, ainsi que voudraient le faire entendre les corrupteurs de l'esprit public. Les seules lois qui doivent être provoquées contre eux, sont celles de 1792 et 1793, et notamment celle des 29 et 30 vendémiaire de Tan II de la république. Le législateur a rejeté tous les ménagements pusillanimes qui pouvaient laisser quelque espérance aux déportés : l'indulgence n'eût fait qu'entretenir la contagion du mal, et il a voulu l'extirper jusqu'à la racine. » (Débats et Décrets , pluviôse an IV, p. 122.)

Il faut remercier le directoire d'avoir fait lui-même- une profession de foi si catégorique sur la liberté religieuse qu'il lui plaisait d'accorder, et enlevé à ces libéraux, qui cherchent toujours à nier ou pallier les crimes de la révolution, toute possibilité d'équivoquer sur la condition des catholiques sous le règne glorieux de Laréveillère et Rewbelli L'article 1" de la loi du 20 fructidor bannissait, dans la quinzaine, tous les prêtres trouvés en France, et les condamnait à mort s'ils rentraient ou restaient. C'était un « ménagement pusillanime », et d'ailleurs le délai est passé. Ainsi, en vertu des lois de f792 et 1793, tout prêtre déporté rentré, ou qui s'est caché, tout prêtre passible de la réclusion et qui ne s'est pas livré, sera condamné à mort sur la constatation de son identité. La loi du 22 germinal punit de mort les receleurs des prêtres : le directoire a bien soin de déclarer qu'elle est toujours en vigueur, et il veut que les autorités ne la laissent point dormir; les menaces, tout à fait dans le style de la Terreur, qu'il leur adresse à la fin, montrent clairement qu'il ne rappelle point ces lois de sang pour la forme, mais qu'il tient à ce qu'elles soient exécutées impitoyablement. Cette odieuse instruction est rédigée, du reste, sans déclamation ni pathos : on reconnaît l'œuvre de Merlin de Douai !

N'oublions jamais que cette atroce législation, sauf la peine de mort prononcée contre les receleurs, est tout

entière antérieure au 31 mai, et par conséquent à la plus terrible période de la Terreur. Elle lui a survécu et bien qu'une nouvelle constitution, assez modérée, vienne d'être mise en vigueur, la révolution s'empresse de revenir à ses premiers errements, de proclamer hautement qu'elle ne veut pas s'en passer ni môme l'adoucir, et que la persécution religieuse est inséparable de la république !

Les lois contre les prêtres et les catholiques étant toujours en vigueur, il fallait assurer aux chasseurs de prêtres le paiement de leurs primes : aussi, le 8 ventôse, le directoire prenait l'arrêté suivant:

« Le directoire exécutif : Considérant que la loi du 14 février 1793 accorde une somme de cent livres à ceux qui arrêtent un émigré, ou un prêtre sujet à. la déportation, et qu'il importe de ne pas rendre illusoire la récompense ou l'indemnité qu'elle a voulu ainsi leur assurer,

« Arrête que les cent livres seront payées en rescriptions.

« Le ministre de la police générale est chargé de l'exécution du présent arrêté. »

Pour bien affirmer que, dans l'ordre politique, ils étaient également décidés à continuer la convention, les conseils, qui avaient mis systématiquement des régicides à la tête du gouvernement, décrétèrent qu'une fête aurait lieu le 1er pluviôse (21 janvier) (1), « pour célébrer l'anniversaire de la juste punition du dernier roi des Français », et, pour infliger une vexation à la minorité, la majorité conventionnelle ajouta que chaque député « individuellement, et à la tribune », prêterait le serment do haine à la royauté. Mais quelques députés, irrités de cet abus de pouvoir de la majorité, suscitèrent de vives clameurs, en ajoutant au serment: « et à toutes les tyrannies ».

Ainsi donc, le clergé est proscrit en masse, le culte catholique est interdit par des lois atroces ; les chefs du gouverne-

(1) Le président de chacun des conseils dut, conformément au décret, prononcer un discours « relatif à cette époque mémorable ». Aux cinq cents, Treilhard célébra le crime du 21 janvier, et fit de furieuses déclamations contre les rois. Aux anciens, Vernier, qui n'était pas régicide, fit un discours très modéré, et eut soin de déclarer qu'en jurant haine à la royauté « nous n'étendons pas nos serments au delà des bornes de la France ».

ment et la plupart de leurs agents sont animés d'une rage vraiment infernale contre les catholiques, et cependant, grâce à l'attitude des populations, grâcejà l'horreur qu'inspirent, et les lois de persécution, et ceux qui veulent les appliquer, la méchanceté des gouvernants est bien souvent réduite à l'impuissance, et le culte se rétablit presque partout. Le serment du 7 vendémiaire ne peut guère concerner que les constitutionnels. Les catholiques, déjà frappés par les lois antérieures, ne sont pas admis à le prêter, et s'ils l'ont prêté, ils n'en sont par moins déportables ; et cependant, les autorités ont l'impudence de les représenter aux populations comme des rebelles aux lois, parce qu'ils ne veulent pas prêter un serment qui leur serait refusé, et qui ne servirait qu'à les faire guillotiner. Mais les populations s'indignent, et, parfois, les municipalités rurales, qui veulent absolument conserver certains prêtres, leur délivrent de faux certificats, à l'aide desquels ils se mettent en règle (1). Dans certains endroits, les catholiques exercent leur culte avec le même mystère que pendant la Terreur ; l'autorité les guette ; des prêtres sont fréquemment arrêtés et jetés en prison, mais on ose rarement appliquer jusqu'au bout la législation. Le peuple a trop vu de supplices, on n'exécute plus que de loin en loin, et les persécuteurs cherchent une manière de se débarrasser des prêtres qui cause moins d'émotion : ils la mettront en pratique après fructidor. Cependant, on compte encore en France, pendant la première moitié de 1796, dix-huit prêtres mis à mort, en vertu des lois révolutionnaires, ou assassinés par les agents du directoire.

Au contraire, dans un grand nombre de communes ru-

(1) Le 29 ventôse, Danjou, commissaire du directoire près le département de l'Oise, annonce que des municipalités ont donné des attestations de serment pur et simple, à des prêtres qui avaient juré avec restriction, et qu'on arrait toujours considérés comme insermentés. Ces prêtres, munis de ces certificats de complaisance, veulent prêter le serment du 7 vendémiaire et exercer le culte catholique à\ l'abri des lois , malgré l'intention connue des législateurs. Faut-il refuser ces serments? Le ministre, assez embarrassé, répondit, le 14 germinal, qu'on était bien forcé de regarder cette pièce comme Vacte légal de leur serment. Mais, par compensation, il lui enjoignit de poursuivre rigoureusement ces municipaux. (Archive*, F, VII, 7414.)

raies, on a repris l'exercice du culte ouvertement, publiquement : on rebénit des églises, des cimetières, on replante même des croix devant des centaines, des milliers de fidèles; et les jacobins, malgré leur fureur, se tiennent prudemment à l'écart. Des administrations participent à cette renaissance religieuse. Ici, on jouit, en fait, de la liberté du culte, et les agents du directoire se déclarent impuissants ; là, on est opprimé absolument comme sous la Terreur! Les catholiques zélés sont souvent vexés, persécutés, mais les autorités sont obligées, à la fin, de les traduire devant les tribu* naux, qui les acquittent presque toujours, au grand scandale des révolutionnaires. Beaucoup de gens déclarent inconstitutionnelle la loi du 3 brumaire, qui ordonne d'exécuter les lois de persécution, et soutiennent que, d'ailleurs, ces lois sont abrogées par la constitution, et cette opinion est partagée par beaucoup de juges et d'administrateurs. Malgré la fureur de plusieurs milliers de grands et petits tyrans, de^ prêtres dévoués travaillent à réparer les ruines faites parla Terreur, et bien qu'il leur faille lutter à la fois contre les jacobins, les philosophes et les schismatiques, ils obtiennent des succès qui font pousser des cris de rage aux persécuteurs.

La plupart des administrations départementales exécutent les ordres du directoire, et font la chasse aux prêtres. La moindre manifestation de la foi religieuse irrite toujours les révolutionnaires. La vue de ce qu'ils appellent un signe extérieur du culte les met en rage. Si le son d'une cloche vient frapper leur oreille, ils sont pris d'un accès de frénésie antireligieuse : de même, l'aspect d'une croix de pierre, ou de bois, oubliée dans la campagne, surexcite au dernier point leur fanatisme brutal. Les fonctionnaires du directoire entassent réquisitions sur réquisitions, arrêtés sur arrêtés, pour mettre fin à <J,ç pareils scandales, qu'ils viennent des catholiques ou des constitutionnels, et partout les populations leur résistent.

Dans le département de l'Indre, la renaissance catholique alarmait les révolutionnaires. Boery, commissaire du direc-

toire près l'administration du département, écrivit, en fort peu de temps, quatre lettres au ministre de la police, pour lui dénoncer les progrès des catholiques. Le 14 nivôse, il le prévient qu'il existe depuis longtemps dans le district de Ghâtillon, « de prétendus prêtres étrangers, qui disent nocturnement la messe , et fanatisent environ cinquante communes ». Il y a eu, dans ce département, un certain nombre de votes contre l'acceptation de la constitution, et on prétend qu'ils y ont contribué. Le représentant en mission, Cherrier, leur a déjà donné la chasse, inutilement, «parce qu'ils sont cachés, nourris, et vivement soutenus par la plus grande partie des habitants de ces communes » . Boery n'a pas été plus heureux ; les prêtres ont trop de crédit dans ce pays. Ces ecclésiastiques n'ont pas prêté serment : il y a eu à Noël des messes et des rassemblements considérables. Les administrateurs, pour rendre impossible le culte catholique, ont pris des arrêtés ordonnant de remettre les clefs des églises aux agents des communes, qui ne pourront les donner qu'aux prêtres soumis, mais ces arrêtés ne peuvent empêcher les réfractaires de dire la messe dans les granges et dans les champs. 11 déclare, à plusieurs reprises, que la majorité des habitants est pour ces prêtres,'et il demande des troupes pour organiser des détachements destinés à les traquer. Le 5 pluviôse, l'administration de l'Indre, sur ses réquisitions, prend contre eux un arrêté :

«< Informée que la loi du 7 vendémiaire dernier, sur l'exercice et la police extérieure des cultes, est violée dans quelques communes de son arrondissement ; que là les signes extérieurs des cultes y sont replantés ; qu'ici on sonne les cloches, soit pour appeler les citoyens aux offices, soit pour les avertir de faire quelques prières ; qu'ailleurs des propriétaires, fermiers, ou colons, souffrent que de prétendus prêtres, qui, sous des déguisements, trompent la surveillance des autorités constituées, fassent des rassemblements, disent nocturnement des messes, et prêchent une morale subversive des lois. » (Archives, F, VII, 7203.)

En outre, dans certaines localités, la majorité des citoyens ne porte pas la cocarde. L'administration tonne contre tous ces délits, et signifie aux fonctionnaires que tous ceux qui protègent les prêtres doivent être traités comme leurs complices. Les articles 1, 2 et 3 de l'arrêté prescrivent de

faire disparaître tout signe extérieur, et d'interdire toute sonnerie. L'article 4 prescrit de poursuivre les citoyens qui font dire la messe chez eux, « pour être punis suivant la gravité des circonstances, et notamment conformément à l'article 48 de la loi du 7 vendémiaire ». En outre, injonction est faite aux citoyens de porter la cocarde.

Là chasse aux prêtres fut donc organisée ; le 7 ventôse suivant, le département annonça qu'il en avait fait enfermer successivement dix-sept. Sur une lettre assez vive du ministre, qui ne cessait de le pousser à la persécution, il fit encore, le 9 ventôse, contre les prêtres une proclamation violente : « La liberté des cultes, disait-il, est solènnement proclamée, la volonté nationale exige un acte de soumission. » Les prêtres réfractaires qui l'auraient faite n'en auraient pas moins été déportés ou guillotinés, et leur culte interdit en vertu d'autres lois ; mais partout les révolutionnaires représentaient, avec leur mauvaise foi habituelle, l'acte de soumission comme assurant aux catholiques la liberté de leur culte. Le 11 ventôse, l'administration de l'Indre écrivait au ministre de la police :

« Par votre lettre du 4 de ce mois, vous nous mandez que c'est peu pour des administrations républicaines, de prendre des arrêtés rigoureux contre les fauteurs du fanatisme, que c'est l'exécution des mesures prises qui sauve la chose publique... Depuis huit jours, une procédure très active s'instruit en exécution de l'article 4 de notre arrêté du 5 pluviôse ; déjà beaucoup de témoins ont été entendus, déjà dix personnes, désignées pour avoir recelé ces lâches imposteurs^ ont été arrêtées. » (Archives, F, VII, 7203.)

On voit que Merlin fait donner la chasse dans toute la France, et aux prêtres, et aux laïques qui leur sont attachés. L'administration annonce que les populations sont très irritées, car des arbres de la liberté ont été coupés. Ses efforts furent inutiles, car Tannée suivante (4 frimaire an V), son commissaire écrivait encore qu'on disait toujours la messe la nuit dans le district de Ghàtillon. Du reste, les témoins refusent de comparaître contre les prêtres et leurs adhérents, qui sont très soutenus dans ce pays.

Les chrétiens voisins d'une frontière étaient réduits, comme sous Robespierre, à la traverser secrètement pour assister de loin en loin à la messe. Le 29 ventôse an IV, le commis-

saire près le canton de Saint-Jean-de-Luz écrit au ministre de la police que les Basques réclament leurs prêtres, et que beaucoup vont se confesser en Espagne, près de la frontière, où sans doute des prêtres français les attendent. Le ministre répond qu'il s'entendra avec son collègue des relations extérieures pour faire éloigner ces prêtres dans l'intérieur de l'Espagne (1). Les habitants de la frontière suisse agissaient de même. Le 24 nivôse, un prêtre rentré, qui avait été arrêté aux environs de Vesoul, fut mis à mort en vertu des lois révolutionnaires : c'était le père Grégoire, capucin, missionnaire courageux, qui avait été déjà bien souvent traqué par les révolutionnaires. La loi était formelle, mais les juges la trouvaient tellement atroce, qu'ils recoururent à toutes sortes d'expédients pour éviter de le condamner, et de donner ainsi un sanglant démenti à cette constitution nouvelle qui proclamait la liberté des cultes (2).

Le 23 ventôse, le commissaire du canton de Martel, dans le Lot, rend compte au ministre de la police de trois expéditions qu'il a organisées, le 19, contre les prêtres insermentés : il a envoyé une colonne arrêter le curé de Murel, mais elle n'a pas réussi à le découvrir. Le curé de Mayrac, Galmels, a été arrêté, mais le détachement qui le conduisait à Souilhac a été, pendant la route, attaqué par une troupe nombreuse, et « après un combat assez long », l'escorte « ayant plusieurs blessés », l'a abandonné et n'a songé qu'à sa propre sûreté. Le curé de Floyrac, Pages, a été arrêté par une autre colonne ; elle a été également attaquée par une troupe de paysans ; après un combat opiniâtre, elle a réussi à emmener son prisonnier, mais elle a eu quatre blessés, dont un est atteint grièvement. Les têtes sont très montées et la situation est extrêmement grave (3).

Partout les agents du directoire constatent le réveil de

(1) Archives, F,VII, 7117.

(2) Les juges lui firent proposer secrètement, par son avocat, d'affirmer qu'il avait prêté le serment de liberté et d'égalité. Comme ce serment n'avait pas été condamné, il hésita un moment : des prêtres emprisonnés avec lui croyaient ce moyen permis; mais un missionnaire lui fit parvenir secrètement un billet, dans lequel il le suppliait de ne point se servir d'un pareil expédient ; et à l'audience, il déclara formellement n'avoir prêté aucun serment. Sauzay, t. VIII, p. 169.

(3) Archives, F, VII, 7114.

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