T. IV
l'esprit religieux, qu'ils qualifient de fanatisme. Le 19 ventôse, Fouché et Ferry, agents militaires du gouvernement dans les 40° et 11e divisions, écrivent de Toulouse qu'ils ont visité les départements du Gers, des Hautes-Pyrénées et de l'Ariège, et se plaignent beaucoup du fanatisme, de l'influence des prêtres et de la tiédeur des populations. Dans le seul département de l'Ariège, on compte trois mille déserteurs rebelles : ils ont formé des attroupements et fait feu contre la gendarmerie.
Les ecclésiastiques reclus étaient traités avec une grande rigueur. L'administration des Landes avait fait emprisonner beaucoup de prêtres, en exécution de l'arrêté ministériel du 22 ventôse, sur la loi dû 3 brumaire. Le 5 prairial, elle fit un règlement très dur pour la maison où ils étaient détenus. L'article 3 est ainsi conçu :
« L'entrée de la maison, de la réunion^ sera interdite aux parents des reclus, tous les jours des ci-devant fêtes et dimanches, et les autres jours ils ne pourront y entrer que V après-midi, cette faculté leur étant entièrement interdite dans la matinée. Sont exceptés des dispositions ci-dessous, les parents non domiciliés dans la commune de Mont-de-Marsan, porteurs d'une permission de l'agent municipal de ladite commune, qui ne la délivrera que sur des motifs légitimes. » (Archives, F, VII, 7275.)
Pourquoi ces restrictions au détriment des parents des reclus qui habitent Mont-de-Marsan? pourquoi les excluton les dimanches, et les autres jours pendant la matinée? Pour un motif bien simple de persécution religieuse. On a peur que les jours de fêtes et de dimanches, ils ne viennent converser religion avec les prêtres, et surtout que, pendant leurs visites, ils ne s'associent de cœur à la messe qu'un des détenus, malgré la surveillance des geôliers, célèbre peut-être, sans ornements, sur une table quelconque, dans un coin de la prison. On les exclut toujours le matin, de peur qu'ils ne réussissent à entendre une semblable messe, et à recevoir la communion en cachette. La liberté religieuse n'est pas pour eux ! En fait de christianisme, la république n'admet que le culte constitutionnel, et encore elle ne le tolère qu'à demi !
Coffinhal, commissaire du Cantal, écrit d'Aurillac, le 21 ventôse, que l'esprit public y est très mauvais, mais qu'il
est encore pire dans les départements voisins, où les prêtres exercent publiquement, et « sont soutenus par des citoyens qui ont promis et juré de les défendre, même par la voie des armes ». Les habitants du Cantal réclament la même liberté.
Dans l'Ouest, la persécution était par moments aussi violente que pendant la Terreur. Lorsqu'on 'espérait faire la paix avec les Chouans, on usait parfois envers les prêtres de ménagements exceptionnels, mais le plus souvent on se vengeait sur eux et sur des catholiques pnoffensifs des ravages causés par les insurgés. Le 22 brumaire, l'administration de la Mayenne déclarait dans son compte rendu : 1° que la famine désolait partout le département; 2° que les Chouans étaient maîtres absolus des campagnes ; 3° que les soldats de la république s'adonnaient à tous les excès, et même pillaient et violentaient les patriotes ; 4° que personne ne voulait plus des assignats, tant ils étaient avilis. [Le 29 pluviôse, le commissaire de la Mayenne se plaint d'un excès de persécution. A Château-Gontier, on a arrêté et conduit à Laval des prêtres sexagénaires qui avaient prêté les serments de prairial et de vendémiaire. L'administration mit ces prêtres en liberté ; mais Merlin, strict observateur de la légalité persécutrice, maintint le principe que le serment du 7 vendémiaire ne pouvait être utilement prêté par les réfractaires, et les fit remettre en prison.
Merlin chargeait des agents secrets d'espionner les prêtres et de les faire arrêter. Nous avons retrouvé aux archives une instruction adressée par ce ministre, le 7 ventôse, à un nommé Martin, qui espionnait pour lui dans les départements de l'Orne et de la Mayenne :
u Je recommande \k votre sollicitude la retraite des prêtres réfractaires... Tâchez de saisir leurs correspondances, épiez et faites surveiller les démarches de ceux avec lesquels ils avaient le plus de liaisons. Que les personnes dont les opinions religieuses bien prononcées ont fait et font encore des prosélytes de ces pieux scélérats, n'échappent pas surtout à votre surveillance... » (Archives, F, VII, 7187.)
La chasse aux prêtres fut assez fructueuse. Le l ventôse, le commissaire du département se plaignait de l'encombrement des prisons. À Château-Gontier, trente-sept prêtres
étaient détenus. A Laval, on en comptait un bien plus grand nombre.
Dans la Sarthe, la persécution était aussi violente. Le 1er germinal, l'administration départementale ordonna à chaque président d'une administration cantonale de la convoquer dans les vingt-quatre heures, et de déclarer immédiatement au département s'il existait dans son canton des prêtres déportables, ayant fait des restrictions ou des rétractations, et de fournir des renseignements sur tous les autres. Ces administrateurs étaient pourtant accusés de s'être montrés trop tolérants à l'égard des prêtres. Pour se disculper, ils firent valoir que leur tolérance avait simplement consisté à permettre à. huit prêtres accablés d'infirmités et presque moribonds, de rester chez eux sous la surveillance des autorités, sans pouvoir exercer leur imnistère (l). De nombreux ecclésiastiques, âgés pour la plupart, furent détenus au Mans, dans des prisons où ils manquaient de tout.
Pendant la première moitié de Tan IV, plusieurs prêtres, furent mis à mort dans l'Ouest. Ainsi, le 9 ventôse, Paul- Gédéon Babec, ancien curé d'Évron, dans la Mayenne, qui, après avoir été reclus pour ses infirmités à Saint-Brieuc et à Guingamp, avait obtenu de rentrer à Val-Martel près Broons, voit sa maison envahie par une colonne mobile de cinquante hommes. Us lui demandent d'abord du vin, il leur en sert sans broncher. Puis ils dévastent sa maison, l'entraînent dehors et s'amusent à le piquer de leurs baïonnettes en lui disant ironiquement : « Offre ceci à ton bon Dieu. » Enfin, le chef ordonne à quatre soldats de le fusiller; le martyr demande à Dieu de pardonner à ses meurtriers et à lui-même, et dit aux soldats : « Vous qui devez me délivrer de la vie, procurez-moi auparavant la satisfaction de vous embrasser. Venez, je vous pardonne ma mort. » L'un des soldats fut tellement ému, qu'il refusa de tirer. Les trois autres n'eurent pas les mêmes scrupules et firent feu sur lui (2).
Le 3 pluviôse, un ecclésiastique breton, le père Tournais, capucin, missionnaire dans les campagnes, est arrêté avec
(i) Dom Piolin, t. III, p. 300. — (2) Ibidem, p. 307.
ses deux guides par une colonne mobile ; les soldats les fouillent, les dévalisent et leur disent ensuite qu'ils peuvent s'en aller; à peine ont-ils fait quelques pas, qu'ils sont tués tous les trois par une décharge générale. Le même mois, deux autres prêtres, MM. Goiron, vieillard octogénaire, et Hasard, de Saint-Malo, furent assassinés par les colonnes mobiles ; elles égorgèrent aussi des laïques accusés de recevoir les fugitifs.
Le 27 ventôse an IV, Alexandre Girardot, prieur curé de la Rouardière près Craon, qui était resté toujours dans le pays en exerçant son ministère, fut exécuté à Laval comme réfractaire. Le 2 germinal, un autre prêtre, nommé Baptiste Julienne, fut saisi à Bazouges près de Laval par une colonne mobile et tué sans autre forme de procès. Il était âgé de trente-trois ans. Le 10 suivant, M. Héraux, curé de Préaux, déporté d'abord à Jersey puis en Espagne et rentré en France depuis un an, fut arrêté près de Château-Gontier; on l'envoya à Laval avec un jeune homme de dix-sept ails qui l'accompagnait dans ses pieux voyages. A une demilieue de Ghâteau-Gontier, l'escorte fait halte, les fusille tous deux et laisse sur le chemin leurs cadavres, qui ne furent relevés que le lendemain (1).
Les colonnes mobiles tuèrent ainsi les prêtres jusqu'au concordat 1 Le directoire savait que l'exécution judiciaire et publique des réfractaires ne servait qu'à exciter les esprits contre lui; elle rappelait aux plus indifférents l'horrible période de la Terreur, et éveillait chez eux des sympathies pour une religion si atrocement persécutée. D'ailleurs, l'opinion s'accréditait de plus en plus, que cette législation sanguinaire était abrogée par la constitution de l'an III. Les prêtrophobes trouvaient plus prudent d'assouvir leur rage en laissant leurs sbires égorger les prêtres aussitôt après leur arrestation ; on trouvait le réfractaire dans une grange, dans un bois, on le fusillait ou on le lardait de coups de baïonnettes, et on en était débarrassé tout de suite! Cette méthode expéditive présentait une foule d'avantages. D'abord les soldats n'avaient pas la peine de faire, avec lëùfr prisonnier, un trajet plus ou moins long, pendant lecfàèïflfc
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(1) Dom Piolin, t. III, p. 413. iU> •Ul,'','lt:
pouvaient être attaqués par les paysans. Ensuite, bien que la procédure se réduisît à peu près à une constatation d'identité, il aurait fallu garder le prisonnier au moins deux ou trois jours dans la ville ; la nouvelle de son arrivée et sa comparution devant les juges auraient produit une grande émotion. On n'osait plus guère refuser au prêtre un défenseur; celui-ci aurait protesté contre les lois de sang qui le proscrivaient; demandé devant toute la ville ce que signifiait la liberté de conscience inscrite dans la constitution, et soutenu hautement que ces lois de persécution étaient abrogées, et que le tribunal, en les appliquant, commettrait un assassinat politique. Les juges inspiraient aussi des inquiétudes ; très souvent ils se montraient embarrassés et honteux de leur rôle, et leur attitude contrastait singulièrement avec le calme et la fermeté du condamné. L'exécution du prêtre indignait les citoyens, sans les terrifier : catholiques et indifférents se disaient qu'ils assistaient aux derniers excès de la Terreur et que la honte deiait en retomber sur le directoire. Il était donc bien plus simple de faire assassiner les prêtres par les colonnes mobiles. Toutes les catégories de révolutionnaires y trouvaient leur avantage. Les gouvernants. assouvissaient ainsi leur prêtrophobie avec moins de risques, et les assassins subalternes pouvaient se donner le plaisir de faire subir à leurs victimes des tortures et des raffinements de cruauté, qu'il n'était pas possible de leur infliger dans une exécution judiciaire.
Mais les attentats des colonnes mobiles entraînaient des représailles terribles de la part des Chouans. Traqués comme des bêtes fauves, ils répondaient au meurtre par le meurtre. Les procédés chevaleresques des La Rochejacquelein et des Lescure n'étaient plus de mise; la guerre civile, en se prolongeant, en devenant une guerre d'escarmouches et d'embuscades, avait pris un caractère atroce. La devise des. Chouans était : « Œil pour œil et dent pour dent.» Si quelque personne suspecte de leur donner asile ou de leur fournir des renseignements était assassinée par les colonnes mobiles, elle était bien vite vengée [par le meurtre d'un patriote ! Un prêtre était-il égorgé ou conduit en prison, on apprenait bientôt qu'un curé constitutionnel
avait payé pour lui! Ainsi, le département des Gôtes-du- Nord écrivait, en germinal, que depuis ventôse trois curés constitutionnels et plusieurs patriotes étaient tombés victimes des Chouans. La persécution religieuse avait été la véritable cause de la guerre civile ; aussi, les insurgés de l'Ouest étaient-ils animés contre les constitutionnels d'une haine dTautant plus terrible, que de nombreux intrus avaient pris une part très active à la persécution. Beaucoup de réfractaires n'avaient été saisis et exécutés, que parce qu'ils étaient tombés dans des pièges préparés soigneusement par les schisraatiques ; aussi les Chouans et les intrus étaient-ils des ennemis absolument irréconciliables.
Les troupes républicaines éternisaient la guerre civile par leurs cruautés et faisaient 4e désespoir des patriotes et des autorités. Ainsi, lé 4 ventôse, Dénouai, commissaire du directoire près là municipalité de Dinan, écrivait que les Chouans gagnaient du terrain : après avoir rendu justice à, la discipline et au courage de certains corps, il se déclarait obligé de signaler les excès des autres troupes :
« Mais aussi d'autres s'avilissent par des actes abominables ; parmi ceux-ci on remarque une colonne mobile du 2e bataillon de l'Aisne commandée par le citoyen B.... Cette colonne est un torrent de dévastation ; elle pille et massacre indistinctement, elle sert les vengeances particulières. Un grand nombre de dénonciations existent à [l'état-major, on tarde trop à y faire droit Les ,
jours derniers une de nos concitoyennes ramenait de la campagne, sa mère dans cette ville; elle fut rencontrée par le citoyen B... et sa colonne ; on lui prit le cheval qu'elle montait, et qui lui avait été prêté par le quartier-maître du 32e, deux autres chevaux, tous les bagages, on commit envers elle (la citoyenne H...) des indignités dont V honnêteté défend le récit. Le citoyen B... croit se justiûer en disant qu'on est Chouan (souligné dans l'original). B... est signalé comme ^n homme profondément immoral, s'enrichissant ou s'étant déjà enrichi par une continuité de pillages affreux. B..., par sa conduite, a fait et fera plus de Chouans dans ce pays que les proclamations de Puisaye et de la Vieuvilk. » (Archives, F, VII, 7H4.)
Et le 29 ventôse, un autre fonctionnaire, Beaugeard, commissaire près l'administration centrale, se plaignait vivement au ministre de l'intérieur de l'indiscipline et des excès des soldats, qui « comprennent indistinctement dans leurs dévastations les patriotes et les citoyens paisibles ». L'auto-
rite des chefs est trop faible pour empocher ces désordres. Peut-être même en est-il qui les fomentent. Cette conduite « si atroce, si indigne d'un Français et d'un républicain, exaspère les esprits».
« Veuillez, citoyen ministre, fixer les regards du directoire sur ces actes licencieux et criminels. En compromettant la dignité du gouvernement, ils produisent dans les campagnes les effets les plus nuisibles, et décuplent le nombre des Chouans. » (Arch., F, VII, 7H4.)
On voit que les colonnes mobiles continuaient soigneusement l'ancienne tradition des armées de l'Ouest. Du reste, les soldats se montraient partout indisciplinés et pillards. Le 2 germinal, le commissaire près l'administration de la Meurthé écrivait au ministre de l'intérieur qu'un vol à main armée venait d'être commis près de Lunéville, par treize brigands armés de sabres, revêtus d'uniformes de cavaliers et de volontaires, et que très probablement ces hommes étaient de véritables soldats. Il attribue la démoralisation des militaires à l'indiscipline qui règne dans les dépôts, à la négligence et à la mollesse des officiers, et à l'insuffisance de la solde, qui est payée irrégulièrement :
« Le libertinage surtout parmi les militaires, résultant de l'inaction des dépôts, de l'affluence des filles publiques, du défaut de lois répressives de ce fléau destructeur des mœurs, de la santé, de la fortune, continue singulièrement aussi à faire multiplier les délits. Ce dernier objet mérite aussi votre sollicitude. »
Le ministre Bénezech lui adresse, 'le 27 germinal, cette curieuse réponse.
« L'immoralité chez les hommes est encore une suite de leur ancien esclavage : les institutions républicaines, en les rapprochant de la nature, rappelleront le régne des mœurs. Nous opérerons cette régénération désirable, si nous réunissons nte efforts pour le maintien de la liberté et de la république. » (Archives,?, VII, 7117.)
Ainsi la république, pourvu, bien entendu, qu'elle soit gouvernée par le directoire et sa séquelle, ramènera à la vertu ceux qui en sont si éloignés ! Les bonnes mœurs doivent remonter nécessairement, à l'inverse des assignats! Sans doute, le ministre ne se prenait pas lui-même au sérieux quand il écrivait ces sottises ; mais il n'en est pas moins évident que ces déclamations puritaines sur la vertu,
bien qu'on en eût singulièrement abusé, étaient restées à la mode dans le style officiel : il est vrai que tout cela n'engageait absolument à rien !
Dans l'Est, le culte se réorganisait malgré les efforts du directoire. Le l germinal, le commissaire du département de la Meuse écrit au ministre de l'intérieur que certains prêtres s'agitent dans ce département. Ainsi, un curé reçoit ses paroissiens et les confesse : ce fonctionnaire voit là un crime épouvantable. Le ministre le félicite de son zèle et l'invite à faire la chasse aux prêtres.
Dans le département de l'Aisne, beaucoup de constitutionnels s'étaient rétractés et les prêtrophobes étaient fort en colère. Le commissaire près la municipalité de Laon, qui était un ex-prêtre, ordonna des visites domiciliaires comme au temps de la Terreur, et fit tout son possible pour vexer les catholiques. Cent vingt prêtres étaient reclus à Laon, et l'administration ne savait où les loger. Le 29 ventôse, elle prit un arrêté pour les interner à Château- Thierry. La persécution était très active dans ce département. L'abbé Dantheny, rentré depuis quelques mois, fut arrêté, le 3 nivôse, pendant qu'il disait sa messe, condamné et exécuté (1).
Partout les réfractaires reparaissaient, et parfois les populations des campagnes les soutenaient ouvertement. A chaque instant, dans les villes, des réunions de fidèles étaient dispersées par les agents des persécuteurs, et des prêtres arrêtés. Les moindres démarches des catholiques des villes administrées par des autorités prêtrophobes étaient espionnées, et les sbires, ne redoutant point une résistance ouverte, étaient beaucoup plus hardis que dans les campagnes : aussi l'exercice du culte y était-il extrêmement précaire. Pour éluder la persécution, on fit exercer dans certaines villes les actes les plus publics du culte par
(1) On lui refusa un avocat au moment de comparaître devant les juges, on lui refusa aussi un confesseur au dernier moment. Le matin de l'exécution, on lui prit sa montre, on lui enleva ses habits et ses souliers , et on lui mit à la place des guenilles et des sabots. Les fidèles trempèrent pieusement des linges dans le sang du martyr; des religieuses exhumèrent sa tête, qu'elles conservèrent comme une relique, et mirent plus tard dans une chapelle. Fleury, Le Clergé de l'Aisne pendant la Révolution, p. |351.
des prêtres rétractés dont la rétractation n'avait pas en beaucoup de notoriété. Les administrateurs, qui n'étaient pas foncièrement persécuteurs, les laissaient tranquilles, et les prôtrophobes se trouvaient assez embarrassés, parce qu'il ne leur était pas facile de prouver ces rétractations.
En général, la persécution, sous le directoire, resta purement administrative : cependant, on vit à Marseille des troupes de bandits renouveler les scènes de 1791 et 1792, et les autorités, comme à cette- époque, sanctionner les violences commises au milieu d'un mouvement prétendu populaire. Le culte était depuis quelque temps exercé très tranquillement à Marseille ; on allait célébrer les fêtes de Pâques. Le mercredi saint, des bandes de furieux envahissent les églises; les catholiques ne se laissent'pas intimider; à la fin, l'autorité militaire disperse les perturbateurs. Mais se sentant appuyés par les autorités civiles, ils reviennent à la charge. Le samedi saint, les mêmes bandits envahirent les églises, y trouvèrent les prêtres occupés à confesser pour la fête du lendemain, et les saisirent. Aussitôt la municipalité se fit livrer les prêtres par ses complices, les interrogea et leur demanda le serment. Quelques-uns furent élargis après plusieurs jours de captivité, les autres expédiés à Aix et emprisonnés avec les malfaiteurs. Les catholiques, privés de prêtres, se rendirent dans les églises vides pour y prier, mais elles furent encore envahies par des brigands armés de bâtons et de sabres, qui se jetèrent sur eux. Dans certaines églises, on se défendit vigoureusement et les assaillants furent repoussés. Les autorités déclarèrent alors que l'exercice du culte était une causé de troubles, et fermèrent les églises : le tour était joué 1
A Lyon et aux environs, les prêtres catholiques étaient accueillis avec bonheur par les populations. Le 29 ventôse, l'administration départementale ordonna aux administrations cantonales, au nom de la loi du 3 brumaire, de faire la chasse aux réfractaires et aux rétractés de toute catégorie, et de les expédier au chef-lieu. Mais il résulte de la correspondance des autorités, que les populations protégeaient les réfractaires. Ainsi, le 14 germinal, à SaintrBonnet de Tromy, le maire, qui veut arrêter un prêtre, en est empêché par la foule. Le 28, les habitants de la commune d'Aveize disant
« que le culte avait été déclaré libre, qu'ils ne voulaient pas être esclaves dans leur religion», ont demandé avec violence les clefs de l'église à l'agent municipal , qui n'a pas osé les leur refuser. Le A floréal, les habitants de Mardore, canton de Thisy, malgré la résistance de l'agent municipal, s'emparent de l'église, la font rebénir par un prêtre, et y célèbrent l'office. Le même jour, à Saint-Symphorien, le commissaire du directoire envahit une maison , y trouve un prêtre qui officie, et l'arrête ; mais un rassemblement se forme à l'instant, et le prêtre est arraché aux gendarmes, qui ne réussissent pas à le reprendre. Ces persécutions exaspéraient les paysans; dans certaines communes, on abattait les arbres de la liberté (1). Le 7 prairial, le commissaire près le dépasr tement annonce que des colonnes ont parcouru le pays et arrêté trois prêtres ; l'un des prisonniers est fort aimé', et deux communes se sont soulevées pour essayer de le délivrer : il constate que les montagnards du Beaujolais sont tout dévoués aux prêtres, et que les agents municipaux, dans beaucoup de communes, font semblant d'avoir la main forcée, mais les protègent en secret.
En effet, un grand nombre d'administrations cantonales et d'agents municipaux exécutaient les lois de persécution avec une mollesse calculée. Le directoire destituait souvent des fonctionnaires pour ce motif. Ainsi, le 5 ventôse, il confirmait un arrêté de l'administration du Haut-Rhin, du 19 pluviôse, suspendant les citoyens Riéfel, Bertrand, M eyer et Thomas , membres de l'administration du canton de Saar-Union, à cause de « la négligence de ces quatre fonctionnaires à poursuivre les prêtres sujets à la déportation». Le ministre de la police était chargé, en outre, de présenter un rapport sur les poursuites criminelles qu'il pouvait y avoir lieu d'exercer contre « ces magistrats insouciants et infidèles ». Un arrêté du directoire, du 1er ventôse, destitue les citoyens Claude, président du canton de Bruyères
(1) C'était, pour les paysans, une manière de montrer leur mécontentement. A cette époque, les autorités déclarent, dans les départements les plus éloignés les uns des autres, que ce délit est commis très souvent. Presque toujours ces sacrilèges contre la république sont signalés dans des pays désolés par un redoublement de persécution. Le 22 germinal, le directoire prit un arrêté ordonnant de punir ces délits comme crimes contre-révolutionnaires.
(Vosges), et Batremey, agent municipal, pour n'avoir pas appliqué l'article 10 de la loi du 3 brumaire , « au point de laisser le frère du premier d'entre eux, prêtre réfractaire, dans l'hôpital de Bruyères, où il reçoit librement les visites de tous ceux qui se présentent pour lui parler (1). »
Les administrations départementales qui ne forçaient pas les agents inférieurs à bien persécuter, étaient également frappées par le directoire. Le 1er ventôse, il destituait cinq administrateurs de la Somme, considérant, « que la loi sur la police des cultes est violée dans beaucoup de communes où les prêtres occupent les presbytères, baptisent, marient, et se vantent même de ne tenir leurs pouvoirs que de V ancien évêque d'Amiens, actuellement émigré » : impossible de dire plus franchement, plus naïvement, que c'est le culte catholique lui-même qui est proscrit 1 II accuse aussi ces administrateurs d'avoir éludé, par un arrêté, l'application de la loi du 3 brumaire contre les prêtres sujets à la déportation et à la réclusion (2). Le mois suivant, le directoire destituait encore les administrateurs de l'Yonne, en leur reprochant d'être trop peu révolutionnaires, et d'avoir laissé sonner les cloches à Auxerre (3).
A Paris, le culte était exercé avec une certaine liberté. Le clergé catholique et le clergé constitutionnel célébraient leurs offices, chacun de son côté. Il y avait eu beaucoup de rétractations, et comme les rétractés étaient extérieurement en règle avec tous les serments, la police, malgré toute sa bonne volonté, n'avait pas de prétexte pour les persécuter. Elle poursuivait rigoureusement ceux qu'elle connaissait bien pour rétractés ; elle surveillait de près et les constitutionnels, et ceux qu'elle croyait rétractés sans en avoir la preuve. Son embarras était d'autant plus grand, qu'à Paris, beaucoup de prêtres déportables avaient considéré comme licite le serment du 7 vendémiaire et l'avaient prêté, les uns
(1) Archiva, F, VII, 7187.
(2) Débats et Décrets, ventôse an IV, p. 255.
(3) Ibid., germinal, p. 344.
grâce à la négligence des autorités, les autres, avec de fausses attestations ; elle était donc obligée de les tolérer, jusqu'à ce qu'elle eût établi qu'ils étaient frappés par les lois de persécution, ce qui ne lui était pas toujours facile. En outre, quelques prêtres récemment ordonnés exerçaient le ministère à Paris. Ils n'étaient point frappés par les anciennes lois, ils avaient prêté le serment de vendémiaire : on était désarmé contre eux. Ainsi le gouvernement se trouvait, bien malgré lui, obligé de tolérer, au moins provisoirement, l'existence à Paris d'un certain nombre de prêtres catholiques.
Le directoire, peu de temps après son installation, demanda à la police un rapport sur la situation religieuse de Paris. Le 28 germinal, Cochon, qui avait été nommé, le 15, ministre de la police, à la place de Merlin passé à la justice, écrivait au bureau central :
« D m'est nécessaire citoyens, d'avoir un tableau du nombre d'édifices publics ou particuliers destinés à l'exercice des cultes, auquel soient annexés les noms, âges, signalements des ministres desdits cultes, qui ont rempli les formalités exigées pour exercer parla loi du 7 vendémiaire an IV, ainsi que leur demeure ; je vous invite à me faire passer ce tableau le plus promptement, et, s'il est possible, pour le 1er floréal. » (Archives, F, VII, 4269.)
Ce tableau fut envoyé le 8 floréal, il mentionne surtout les prêtres qui se sont conformés à la loi de vendémiaire. La police ne savait pas bien au juste si certains prêtres étaient restés constitutionnels, ou s'étaient rétractés; ce tableau ne donne donc point la statistique exacte des deux clergés rivaux, mais il indique approximativement le nombre des ecclésiastiques qui habitaient alors Paris, et fournit une liste des églises et oratoires où le culte avait été rétabli avec une certaine publicité depuis la Terreur. Mais cette liste a été évidemment dressée, dans chaque arrondissement, par des agents locaux, qui ne paraissent pas avoir tous compris de la même façon la lettre du ministre :
Dans le premier arrondissement, la police signale l'oratoire des ci-devant capucins , rue Croix-Chaussée-d'Antin, desservi par dix-neuf prêtres. Douze ecclésiastiques desservent la chapelle de la Conception, deux celle de la Ville- . l'Évêque ; l'abbé Marduel, curé de Saint-Roch, et quatre au-
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très ecclésiastiques qu'on dit à la campagne (mais qui sans doute se tiennent cachés), n'ont point prêté le dernier serment (1). Dans la section du Roule, quatre prêtres dessers vent Saint-Philippe; deux sont à Sainte-Périne. Il n'y a ni prêtre, ni église dans la section des Champs-Elysées.
Dans le deuxième arrondissement, on signale seulement l'existence de cinquante et un prêtres , sans indiquer s'ils ont prêté serment, et sans donner la liste demandée des églises où ils exercent.
Dans le troisième arrondissement, sur la section du Contrat-Social, l'église Saint-Eustache est desservie par treize prêtres qui paraissent assermentés. Cinq ont un oratoire dans la maison dite Royaumont, rue du Jour. Dans la section Brutus il existe huit prêtres, qui exercent aussi rue du Jour. Dans la section Poissonnière, on signale un assermenté et une chapelle. On ne connaît aucun prêtre ni aucune chapelle dans la section du Mail.
La police annonce que cinquante-cinq prêtres habitent le quatrième arrondissement. Cinq sont mariés 1 Sept ont quitté l'état ecclésiastique et sont commis dans différentes administrations. Neuf exercent à Saint-Germain l'Auxerrois, qui parait être la seule église ouverte dans l'arrondissement ; un autre est attaché à l'oratoire de la rue du Jour. Le reste n'exerce pas. Il est à croire qu'il se trouvait parmi eux plusieurs réfractaires qui, n'ayant pas voulu prêter le serment du 7 vendémiaire, se faisaient passer pour des prêtres retirés, et exerçaient le culte très secrètement.
Dans le cinquième arrondissement, il y a huit prêtres sur la section Bonne-Nouvelle : trois n'ont pas prêté les derniers serments: on ne dit pas s'ils ont prêté les anciens. La section Bon-Conseil n'a pas d'église; elle est habitée par six prêtres. Cinq n'exercent pas, l'un d'eux est marié ; le sixième, ordonné depuis la révolution, est diacre, « à Médard » . Les sections du faubourg du Nord et de Bondy ont Saint-Lau-
(1) Archives, F, VII, 4269. L'abbé Marduel fut arrêté comme réfractaire, mais le juge de paix de la section des Tuileries interpréta libéralement la législation et le mit en liberté, comme ayant fait sa soumission d'après la loi de prairial. Mais le directoire bien résolu à ne pas laisser s'implanter une pareille jurisprudence, improuva sa mise en liberté, par arrêté du 22 ventôse*an IV, et ordonna de le traduire au tribunal criminel. (Archives, F, VII, 7320.)
rent pour église. Dans la première, on compte dix-huit prêtres, dont cinq mariés, et plusieurs qui ne doivent pas exercer. Dans la seconde, on signale quinze prêtres, dont un marié, deux qui ont tout à fait abandonné leur état : on croit que plusieurs autres n'exercent pas; il y a des octogénaires parmi eux. Une religieuse, Félicité Melon, du couvent des Filles de Dieu de Paris, a loué cette maison et ses dépendances, et y a fondé une école que la police surveille de très près, car les réfractaires doivent y venir. D'après un rapport supplémentaire du 6 prairial, sur quatre instituteurs de l'école, trois sont de jeunes prêtres. Le dimanche précédent, vingt-huit à trente jeunes personnes y ont fait leur première communion.
Dans le sixième arrondissement, vingt prêtres, âgés pour la plupart, desservent Saint-Nicolas ; on donne leurs noms et leurs âges, mais on ne dit point s'ils ont prêté un ou plusieurs serments.
Dans le septième arrondissement, sur la section des Droitsde-1'Homme, on signale deux églises , Saint-François et les Blancs-Manteaux, avec vingt-deux prêtres. L'un d'eux est marié. Les églises de la section de la Réunion sont Saint- Merry, Saint-Nicolas des Champs, et un oratoire, 30 rue du Jour. On y compte vingt-cinq prêtres, dont quatre n'exercent plus, l'un d'eux est marié ; on signale onze prêtres dans la section de l'Homme-Armé : trois d'entre eux n'exercent pas ; on ne sait rien de précis sur un autre ; les fidèles vont à Saint-François et aux Blancs-Manteaux. Il y a, rue Grenier- Saint-Lazare, n° 194, une chapelle particulière desservie par deux prêtres. Dans la section des Arcis, il n'y a qu'un oratoire, rue de la Poterie, n° 20. Douze ecclésiastiques habitent ce quartier, trois n'exercent pas; l'un d'eux est un ex-frère laïque des Minimes, marié et bon patriote.
Le huitième arrondissement possède vingt-trois prêtres, ils exercent aux Filles Bleues, rue Gulture-Sainte-Catherine, à Sainte-Marguerite et dans des oratoires, rue de Reuilly et rue de Picpus.
On donne plus de détails sur le neuvième. Dans la section de l'Arsenal, l'oratoire Sainte-Marie est desservi par dix-huit prêtres ; deux autres sont aux Annonciades. Dans la section de la Fidélité, dix prêtres exercent à Saint-Gervais ; on
leur donne, ainsi qu'au curé Chevalier, un certificat de républicanisme. On signale encore quatre prêtres qui ne paraissent pas exercer, l'un d'eux est dénoncé comme suspect. La section de la Fraternité a un oratoire; elle est habitée par dix prêtres, cinq sont soupçonnés d'éluder les dispositions de la loi. L'église ci-devant Notre-Dame, dans la section de la Cité, est desservie par dix-neuf prêtres. Six exercent encore dans l'oratoire, enclos de la Cité, n° 21, un autre à l'ancien presbytère Saint-Landry. Il n'y a aucun ecclésiastique au grand hospice de l'Humanité.
D'après une lettre adressée, le 8 floréal, au bureau par les administrateurs du dixième arrondissement, et signée Limodin, Saint-Thomas d'Aquin est la seule église ouverte dans cette partie de Paris, en vertu de la loi du 11 prairial :
« Indépendamment de cet édifice assigné par la république, il existe d'autres édifices particuliers, dans lesquels les prêtres exercent publiquement leur cnlte, et où une affluence considérable de citoyens de tout sexe se porte les jours de cérémonies. Parmi ces édifices particuliers, nous citerons le ci-devant bâtiment des Missions étrangères, la ci -devant abbaye Saint-Germain ; déjà nous avons soumis au ministre de la police nos réflexions sur ces rassemblements... >> {Archives, F,VII, 4269.)
Ces réflexions tendent tout simplement à les supprimer, parce qu'ils prouvent la force du sentiment catholique , et à interdire toute cérémonie en dehors des bâtiments trop peu nombreux, et trop étroits, qui ont été accordés au culte par la loi du 11 prairial.
On signale vingt prêtres dans la section de l'Ouest, quatorze dans celle de l'Unité, dix dans celle de la Fontaine- Grenelle. Pour la section du Gros-Caillou, on ne peut rien préciser ; le comité qui a dû recevoir les déclarations n'en a pas tenu registre.
On annonce, sans aucune autre indication , que dans le onzième arrondissement, cent trente et un prêtres ont fait leur déclaration.
La section du Jardin-des-Plantes, dans le douzième, renferme quarante prêtres, presque tous soumissionnaires. On signale, en outre,un prêtre qui n'exerce pas ; plusieurs autres sont surveillés comme suspects. Beaucoup de prêtres, bien qu'ayant prêté le serment de vendémiaire, ont cette note :
« Soumissionnaire, mais bon à surveiller. » Les églises sont Saint-Nicolas du Ghardonnet et Saint-Médard. Dans la section du Finistère, on signale treize prêtres avec des observations semblables : elle en contient, en outre , huit qui n'exercent pas. Il y a trente-trois prêtres dans la section du Panthéon. Celle de l'Observatoire a trois églises ou chapelles, savoir : Saint-Jacques avec quatre prêtres, les Eudistes, rue des Postes, avec cinq prêtres, le Saint-Esprit avec dix prêtres.
Il résulte de cet essai de statistique, qu'en floréal an IV, trois cents prêtres au moins exerçaient le culte à Paris, dans un assez grand nombre d'églises et d'oratoires bien connus des autorités. Mais en outre, beaucoup de prêtres catholiques déportables vivaient à Paris sous des déguisements divers, et disaient la messe secrètement, tantôt dans nne maison, tantôt dans une autre. Des vicaires généraux de M** de Juigné gouvernaient régulièrement le diocèse.
Les révolutionnaires du directoire entendaient bien, comme leurs devanciers , faire jouir les pays annexés des bienfaits de la philosophie antichrétienne, et leur infliger la persécution religieuse. Les catholiques de Belgique subissaient les plus odieuses vexations de la part des Français et des jacobins locaux. Les temples avaient été spoliés, les biens du clergé et des couvents confisqués, les ecclésiastiques insultés et vexés. Mais, heureusement, la guerre n'avait pas permis aux révolutionnaires d'établir en Belgique la constitution civile, et les catholiques de ce pays se trouvaient dans une situation bien préférable à celle des -Français (1). Cependant les prêtrophobes avaient voulu imposer à ce pays si religieux, si attaché à ses anciens usages, les odieuses dispositions des lois de ventôse, de prairial et de vendémiaire. Tout culte extérieur fut interdit comme en France. Le directoire ne cessait d'encourager les jacobins, d'étendre et aggraver dans la pratique des lois qui apportaient déjà de si graves restrictions à la liberté religieuse. Le clergé
(i) Les prêtres réfractaires de l'ancienne France qui se trouvaient en Belgique étaient proscrits impitoyablement. Le 19 nivôse, Merlin écrivait à l'administration des Deux-Nèthes , que de nombreux prêtres étaient sur son territoire, et lui ordonnait de les poursuivre et de les livrer « à la vindicte nationale ». Débats et Décrets, pluviôse an IV, p. 46. t. rv, 30
belge n'était pas, comme le clergé français, frappé en masse par les lois du 26 août 1792 et de vendémiaire an II; les révolutionnaires ne pouvaient prendre leur parti d'une pareille anomalie, et cherchaient par tous les moyens possibles à la réparer. Aussi profiterontrils du coup d'État de fructidor pour rendre le clergé belge déportable à volonté.
Le gouvernement établi par la constitution de Tan III conserva pieusement le nouveau calendrier et les cérémonies de la décade. Les fonctionnaires publics et les ouvriers avaient le décadi pour jour de repos, comme pendant la Terreur; les autorités républicaines vexaient indifféremment les catholiques et les constitutionnels, qui s'obstinaient à célébrer le dimanche. Cependant, le sentiment religieux se réveillait partout : dans un grand nombre de localités, les autorités municipales n'étaient plus disposées à persécuter, et laissaient dormir la loi, à la grande indignation des purs. Néanmoins, le gouvernement directorial chercha constamment à contraindre les consciences chrétiennes, et ses instructions, qui heureusement n'étaient pas exécutées partout, tendirent toujours à imposer le repos du décadi et le travail du dimanche. Mais les révolutionnaires devenaient de plus en plus inquiets, les élections semblaient devoir amener aux conseils des députés disposés à abroger les lois de persécution, et les fanatiques antireligieux n'osaient plus maltraiter trop ouvertement ceux qui observaient les dimanches. Jusqu'au coup d'État de fructidor, l'application des lois décadaires, sauf quelques vexations locales, fut en somme plus gênante, plus tracassière que persécutrice, pour ceux qui ne dépendaient point de l'État.
Les autorités révolutionnaires ne savaient qu'imaginer pour rendre les fêtes décadaires attrayantes. Ainsi, le 2 ventôse an IV, l'administration de la Nièvre prenait un arrêté curieux sur la célébration du décadi. Dès la pointe du jour, il devait être annoncé à son de caisse; l'après-midi, on organiserait une nouvelle réunion de citoyens « dans le lieu le plus commode pour s'y livrer aux jeux innocents qui conviennent à des républicains ». On devait aussi faire delà musique autant que possible; il était formellement interdit de troubler les républicains qui chômeraient le décadi. Par contre, on invitait les citoyens (avec un ton beaucoup moins
impératif), à laisser tranquilles ceux qui chômeraient conformément à leur culte. La tolérance avait donc fait dans ce département un progrès véritable !
Néanmoins, l'article 13 portait :
« Défenses expresses aux instituteurs et institutrices de fermer leurs écoles dans les jours consacrés aux cultes particuliers ; seulement ils auront soin de donner des congés aux jours de quintidi, et de décadi, après avoir conduit leurs élèves à rassemblée générale réunie pour entendre la lecture des lois. » (Archives, F,VII,7H4.)
Ainsi la conscience des parents était blessée dans celle de leurs enfants. L'autorité faisait tout son possible pour les empêcher d'aller à la messe, et les contraignait d'assister au culte officiel des décades, qu'elle s'efforçait de rendre pompeux et amusant, pour faire oublier les anciens dimanches, car on n'osait plus les proscrire aussi brutalement, la loi des suspects n'étant plus en vigueur.
Il était également interdit de rappeler l'ancien calendrier et les fêtes qu'il mentionnait. On ne pouvait le réimprimer et le publier sans être poursuivi. La surveillance du directoire s'étendait sur les almanachs, qui devaient être absolument conformes au calendrier nouveau (1).
Le repos forcé du décadi était tellement contraire aux habitudes, et occasionnait tant de vexations, que les fonctionnaires eux-mêmes s'y résignaient difficilement. Les juges du Haut-Rhin eurent la hardiesse de demander à prendre leur repos le dimanche et à siéger le décadi. Cette proposition fit bondir de colère le ministre de la justice, Génissieux : le 3 pluviôse, il écrivit une lettre indignée au commissaire du pouvoir exécutif près les tribunaux du dé-
(1) Ainsi les jacobins de Wissembourg signalèrent au ministre de la police un almanach qui mentionnait les fêtes de Noël, de Pâques, les noms de l'ancien calendrier (en supprimant toutefois la qualification de saint), les deux ères, ancienne et républicaine, les poids et mesures anciens. Ils le dénoncèrent violemment comme fanatique et antirépublicain, et se plaignirent de l'accusateur public de Strasbourg, qu'ils trouvaient trop mou. Le ministre lui communiqua cette dénonciation, qu'il avait prise très au sérieux. L'accusateur public et le juge de paix du lieu lui répondirent (30 germinal an IV), que ce serait s'engager dans une voie très difficile , qu'il faudrait alors poursuivre bien du monde, et l'affaire en resta là, grâce à l'inertie calculée de certains fonctionnaires, mais ce ne fut pas la faute du gouvernement. (Archives, F, VII, 7117.)
partement. Il a vu cette demande « avec surprise, surtout avec douleur », et elle lui a été présentée comme « une déférence que les juges ont eue pour V opinion bien prononcée du peupie en faveur du dimanche ». L'indignation le transporte, il déclame sur « les deux monstres du royalisme et du fanatisme... L'intolérance est là, elle n'attend qu'un signal pour persécuter et fanatiser ». Il exige que le tribunal se repose le décadi, et siège « les prétendus dimanches et fêtes », et prononce défaut « irrémissiblement contre les parties ou les défenseurs qui affecteraieut de ne pas s'y présenter ». Ainsi plaideurs et avocats devront opter le dimanche entre la messe et l'audience I Raison de plus pour que Génissieux fasse bien vite la protestation de tolérance à laquelle tout bon révolutionnaire qui vient de violer la liberté de conscience se croit obligé : « Cette exécution de la loi n'a rien de commun avec la liberté indéfinie de tous les cultes. » Oh ! certainement ! et il ne croit pas si bien dire ! « Elle n'empêche pas le juif de célébrer son sabbat, l'Asiatique son vendredi, un autre sa férié (1). » .Comme cette dernière expression est bien trouvée 1 La plume de ce grossier prôtrophobe se refuse à tracer les mots de chrétien et de dimanche !
Le directoire suscitait beaucoup de tracasseries à l'église constitutionnelle, mais la détestait moins que l'église catholique. 11 voyait avec plaisir les dissensions religieuses, et l'animosité des constitutionnels contre les réfractaires ; il utilisait parfois les schismatiques, comme dénonciateurs et comme espions, mais, cependant, il ne leur pardonnait pas de former une église chrétienne, qui prétendait continuer l'ancienne, au point de vue spirituel, et, en cette qualité, bénir les mariages et solenniser les dimanches et les anciennes fêtes. Les révolutionnaires, à l'exception de quelques jansénistes, perdus dans leurs rangs, regrettaient tous que la religion chrétienne eût survécu à la Terreur. Les philosophes, comme les jacobins, s'étaient crus débarrassés à
(1) Débats et Décrets, ventôse an IV, p. 47.
tout jamais des dimanches et des fêtes, des baptêmes, des mariages à l'église, des mandements épiscopaux, etc., etc. et leur déception était grande. Les plus modérés commençaient à s'y résigner, mais la majorité des révolutionnaires se flattait toujours de venir à bout du christianisme par la violence et la ruse.
L'article 354 de la constitution de l'an III défendait de salarier aucun culte : cette disposition avait été faite contre les constitutionnels, si bien salariés par la constitution de 91 ; à la différence des catholiques, ils ne récoltaient que fort peu d'argent, et leur situation était extrêmement difficile. Néanmoins, les évêques réunis poursuivirent leurs projets de réorganisation, et répandirent en France une seconde lettre, du 13 décembre 1795, qu'ils appelèrent encore encyclique, afin de tracer à leurs adhérents certaines règles à suivre en attendant un concile. Gomme dans Ja première lettre, ils se déclarent les seuls représentants de l'église de France.
« On ne sera pas peu surpris de voir en la disgrâce du père commun des fidèles, une église qui a souffert une des plus horribles persécutions dont les annales saintes aient conservé mémoire.»
Ils avouent la disgrâce : c'est encore un progrès ! Il est difficile de pousser l'audace aussi loin. Sans doute, ils ont été maltraités vers la fin de la Terreur; mais ce qu'ils ont subi est bien peu de chose, à côté de la persécution endurée depuis si longtemps par le clergé catholique !
« Depuis les martyrs de Lyon, jusqu'aux victimes de septembre et de la Loire, quelle nuée de témoins de la foi de Jésus-Christ dans les Gaules! »
On a beau être habitué à l'impudeftce révolutionnaire, devant de pareilles choses, on ne peut s'empêcher, au premier moment, de se demander si on a bien lu! L'église constitutionnelle revendique pour elle les martyrs de septembre, qu'elle a longtemps dénoncés comme des conspirateurs, dans toutes ses chaires, et qui ont été emprisonnés, égorgés, pour lui avoir refusé leur adhésion, tandis qu'elle palpait ses traitements, et que ses dignitaires briguaient les suffrages des électeurs pour se faire nommer à la convention!
Les évêques réunis se montrent un peu plus réservés que d'habitude sur les brefs du pape : ils parlent du trouble que causent des « bulles vraies ou prétendues », puis s'adressant au pape lui-même :
« Faut-il que l'église soit tourmentée en votre nom par des prédicateurs de la révolte et de l'anarchie, par des menaces et des écrits qu'on vous attribue, tandis qu'un mot, un seul mot de votre part eût pu réunir les esprits dans un môme sentiment? »
Ce mot ou plutôt cette petite phrase : « Tenez les brefs pour faux », qu'ils demandaient avec tant d'instance, n'arrivait jamais : et les indifférents se disaient que si les brefs étaient réellement supposés, le pape l'aurait déclaré depuis longtemps, dans son propre intérêt; et les constitutionnels voyaient avec rage que leur déloyal stratagème était percé à jour.
Après avoir proclamé, comme dans la première lettre, la primauté d'honneur et de juridiction du pape, les évêques réunis font des déclarations de principes et tracent quelques règles à leur église :
« Regardent et condamnent comme une astuce employée par tous les hérésiarques, le langage et la conduite de ceux qui, sans égard & la différence des temps et des lieux, et sans respect pour la décision des pères, des papes, et des conciles, affectent de ne reconnaître comme sage et légitime que ce qui a eu lieu dans les premiers âges. » (Règle 13.)
Et voilà les hommes qui, en 1791 et 1792, étaient si prodigues de dissertations sur la nécessité de reprendre les usages des premiers temps, et d'invocations ampoulées i la primitive église ! Mais maintenant, certains prêtres constitutionnels prétendent que dans la primitive église, le rôle des évoques était tout à fait insignifiant; et les évêques intrus ne veulent plus qu'on reparle des anciens usages. Aussi condamnent-ils énergiquement le presbytérianisme ! Us font en outre, contre le divorce et le mariage des prêtres, des protestations qui les honorent.
Ils se mettent à réformer la constitution civile au profit des évêques : il ne doit plus y avoir de vicaires épiscopaux ; ils trouvent que c'est « une institution mal assortie ». Ils tracent aussi des règles pour l'élection des évêques. Dans
toutes les paroisses, le curé, ainsi que tout citoyen âgé de vingt et un ans, connu comme catholique, aura droit de vote. Le métropolitain est juge canonique, le concile juge d'appel. Le nouvel élu écrira au pape comme il était prescrit par la constitution civile.
Les évêques réunis font en outre deux déclarations très importantes. Ils protestent contre la suppression de leurs traitements. La nation, disent-ils, a enlevé au clergé ses biens, en prenant à sa charge les frais du culte, et elle n*a pas tenu sa promesse 1 Ils déclarent que la bonne foi a été foulée aux pieds.
Us s'adressent ensuite aux catholiques, font les grands cœurs, les désintéressés, se déclarent très éloignés du schisme et tout disposés à céder leurs évêchés, « que les besoins extraordinaires de l'église nous ont forcés d'accepter ». C'est leur habitude, de faire les généreux, de se déclarer prêts à remettre leurs diocèses aux légitimes titulaires, s'ils reviennent, lorsqu'ils sont bien sûrs que le gouvernement ne les laissera pas revenir. D'ailleurs, ils supplient secrètement le directoire de ne pas les laisser rentrer ; puis, en public, ils disent hypocritement aux fidèles, pour justifier leur intrusion persistante : « Mais quand nous nous retirerions, nous ne ferions pas revenir les anciens titulaires! »
L'abbé de Boulogne réfuta leurs impudentes assertions avec beaucoup d'énergie :
« De quel front parlez-vous d'une persécution dont vous
avez été les premiers instruments, dont vous avez retiré les premiers avantages, qui n'a été commencée que par vous et pour vous; qui sans vous n'eût peut-être pas existé, sans laquelle certainement vous n'existeriez pas vous-mêmes, et que peut-être même il ne tient pas à vous de ressusciter encore ?
« Tant qu'il n'a été question que de dépouiller, massacrer,
emprisonner les anciens pasteurs, vous avez appelé cette violation de toutes ces lois, justice, châtiment mérité, mesure nécessaire; ce n'est donc que quand cette violence s'est étendue un moment jusqu'à vous, que vous l'appelez fureur, atrocité, intolérance : ainsi l'a voulu la justice du ciel ! Vous avez commencé par être persécuteurs, vous avez fini par être persécutés : installés par des soldats, des soldats vous ont chassés : vous aviez envahi la maison d'autrui : on a fini par vous mettre à la porte ; il fallait vous attendre
à cette triste et humiliante parodie ! On a d'abord persécuté les anciens évêques pour anéantir la religion catholique, et on vous a ensuite persécutés pour anéantir toute espèce de religion : on a chassé les anciens pasteurs pour envahir leurs biens, et on a chassé les nouveaux pour profiter de leur salaire. Tout cela n'est-il pas dans Tordre ? Qu'avez-vous à vous plaindre ?
« Il n'y a pas même jusqu'à votre machiavélisme religieux qui ne vous ait été parfaitement rendu. Vous aviez supposé, contre toute évidence, que les évêques légitimes s'étaient démis, et on a supposé ensuite que vous renonciez tous à votre ministère ! Vous aviez supposé que le peuple ne voulait plus de ses anciens pasteurs, et on a supposé ensuite que le peuple n'en voulait plus d'aucune espèce! Vous traitiez de fanatisme leur respect pour les anciennes règles, et l'intérêt que vous aviez d'être attachés aux nouvelles a été traité aussi de fanatisme ! Vous aviez concouru à la profanation des vœux religieux, et on a voulu vous forcer de vous marier ! Vous insultiez à la délicatesse de ceux qui refusaient de prêter le serment, et on a ri des vains scrupules de ceux qui, parmi vous, refusaient de se déprêtriser ! Je vous le demande, évêques citoyens, si les impies ont eu une logique si pressante et si rigoureuse, à qui la faute ? » (Annales religieuses, tome II, p. 350.)
L'écrivain catholique leur répondit aussi sur la prétendue inutilité de leur renonciation à l'épiscopat :
« Ce que je sais, c'est que si nous n'avons pas, par l'abandon de vos prétendus sièges, nos légitimes évêques, nous n'avons plus du moins les mauvais, et que privés de ceux que la violence nous a ravis, nous ne serons plus du moins affligés par la vue de ceux que la violence nous a donnés... Ainsi, partez toujours, nous aurons gagné quelque chose... »
Bientôt les constitutionnels montrèrent des velléités d'établir de nouveaux évêques et d'assurer l'existence de leur église : le directoire en fut très irrité, et résolut d'abord de les entraver dans l'exercice de ce droit si bien garanti par la constitution. 11 y avait à Versailles un vieil abbé janséniste nommé Clément : il était possesseur d'une assez belle fortune, et avait toujours convoité l'épiscopat. Il s'était fait constitutionnel, et en 1795 il était devenu président du presbytère constitutionnel de Seine-et-Oise, l'évêché étant vacant, depuis 1793, par la mort d'Avoine. Il se mit dans la tête de réaliser son rêve, et de se faire nommer évoque. L'entreprise était hardie : suivant toute apparence, le gouvernement devait s'y opposer; d'ailleurs, la constitution
civile étant abrogée, son système d'élection était devenu impraticable, et les constitutionnels ne l'avaient pas encore modifié officiellement. Mais ce vieillard presque octogénaire croyait le terrain suffisamment préparé, et voulait se faire élire par ses amis le plus vite possible. Le 15 décembre (24 frimaire), il convoqua une réunion de constitutionnels pour remplacer Avoine, et, le 18 janvier (28 nivôse), il en tint dans l'église Saint-Louis une seconde, qu'il qualifia de synode. Clément et ses adhérents, fort peu nombreux du reste, se réunirent plusieurs fois, singèrent toutes les cérémonies des synodes, et prirent plusieurs décisions, afin de relever l'église constitutionnelle de Seine-et-Oise et de lui donner un chef. Ils se montrèrent attachés à l'ancienne discipline, condamnèrent le mariage des prêtres, flétrirent la conduite des apostats, ordonnèrent des prières pour la république], et écrivirent au pape suivant la pratique de l'église constitutionnelle. Enfin, ils décidèrent qu'ils éliraient un évêque le 25 février. Les autorités locales en prévinrent le directoire, qui fut extrêmement irrité de leur audace. Il avait espéré que l'église constitutionnelle, abandonnée par l'État, s'éteindrait bientôt ; il crut que, par un coup d'autorité, il se débarrasserait de Glément, et intimiderait assez les constitutionnels pour n'avoir plus'à redouter dans l'avenir aucune tentative de ce genre. Sur son ordre, les autorités de Versailles arrêtèrent tous les prêtres catholiques et constitutionnels, et poursuivirent les organisateurs du prétendu synode. Les prêtres mariés furent arrêtés comme les autres, mais ils obtinrent bien vite leur liberté, en fournissant la preuve de leur mariage. Bien que les catholiques eussent été autant et plus maltraités qu'eux, les constitutionnels crièrent partout qu'ils étaient les auteurs de cette persécution. Le jour fixé pour l'élection, les scellés furent mis sur l'église Saint-Louis, et le directoire prit l'arrêté suivant :
« Le directoire exécutif, vu le rapport du. ministre de la police générale, sur un écrit imprimé, ayant pour titre: « Actes du synode tenu par les curés du diocèse de Seine-et-Oise, le siège vacant à Versailles, dans l'église cathédrale de Saint-Louis, le i8 janvier et jours suivant de J.-G. 1796, et le 28 nivôse an IV de la république française » ;
« Considérant que, dès les premières lignes de cet écrit, les auteurs et signataires insultent avec audace à la révolution, par les regrets qu'ils manifestent pour l'ancien régime, et qu'ils s'efforcent de faire partager aux habitants de la commune de Versailles, en leur rappelant avec une douleur perfide les faveurs que leur prodiguaient les anciens tyrans ;
« Que par un prétendu statut synodal, rapporté page 47, ils ont ouvert une correspondance officielle avec une puissance étrangère faisant partie de celles actuellement coalisées contre la république ;
« Qu'au mépris de l'article 204 de l'acte constitutionnel, ils ont établi un tribunal, et déjà môme exercé le pouvoir judiciaire, par un prétendu jugement rapporté page 23 ;
Que par un autre prétendu statut (page 30), ils défendent d'admettre aux fonctions dont ils sont investis ceux qui se trouveraient engagés dans les liens du mariage, qu'ils déclarent également odieux à Dieu et aux hommes (page 27) ;
« Que proscrire l'union conjugale quand il faut régénérer les mœurs et attacher tous les citoyens à la patrie par les liens les plus chers ; la proscrire sous un gouvernement qui l'honore et la récompense, et chez un peuple dont les lois punissent en quelque sorte les célibataires par un surcroît d'imposition, c'est attenter tout à la fois & la morale publique et à l'intérêt social, à la constitution, et qu'une association qui professe ces principes subversifs doit être rangée parmi celles que prohibe l'article 360 de l'acte constitutionnel; enfin, que la tranquillité publique est menacée, par la convocation que les signataires desdits actes ont eu l'audace d'adresser « au peuple du diocèse de Seine-et-Oise (page 45), c'est-à-dire à l'universalité des citoyens de l'un des départements les plus populeux de la république, pour qu'ils se rendent en leur église cathédrale de Saint-Louis, le 25 février prochain, sous le prétexte de procéder à l'élection d'un évoque. Que cette convocation est une violation manifeste de la loi du 3 ventôse an troisième, laquelle porte (article 7) : « Aucune proclamation, ni convocation publique, ne peuvent être faites pour y inviter au culte les citoyens », et qu'elles donneraient lieu à un des attroupements proscrits par l'article 366 de la constitution, et dont les provocateurs doivent être punis conformément aux dispositions du code pénal,
Arrête ce qui suit :
« Art. Ier. L'édifice de la ci-devant église de Saint-Louis, à Versailles, servant de lieu de rassemblement au soi-disant synode du diocèse de Seine-et-Oise, sera fermé sur-le-champ.
« Art. 2. L'administration du département de Seine-et-Oise est chargée de prendre les plus promptes mesures pour empêcher le rassemblement convoqué par l'écrit imprimé, ayant pour titre : ce Actes du synode tenu par les curés du diocèse de Seine-et-Oise, le
siège yacant à Versailles, dans l'église cathédrale de Saint-Louis, le 48 janvier et jours suivants de J.-C, 4796, » imprimé & Versailles.
« Art. 3. Le commissaire du pouvoir exécutif près le tribunal criminel du département de Seine-et-Oise, dénoncera & l'accusateur public près le même tribunal les auteurs et signataires dudit écrit, comme coupables de contravention : 4° à l'article 7 de la loi du 3 ventôse an III, sur l'exercice du culte ; 2° aux articles 360 et 366 de l'acte constitutionnel, pour être procédé à leur égard conformément aux dispositions des lois précitées.
« Le ministre de la police générale de la république est chargé de l'exécution du présent arrêté. Signé : Letourneur, président ; Lagarde, secrétaire général. {Débats et Décrets, ventôse an IV, p. 422.)
Cet arrêté est un document très important pour l'histoire religieuse des dernières années de la révolution. Le directoire, en voulant frapper le synode constitutionnel de Versailles, s'est trouvé entraîné à exposer nettement sa manière de comprendre la liberté religieuse, et à déclarer que le parti révolutionnaire, dont il était le représentant, entendait imposer formellement aux chrétiens des doctrines réprouvées par leur loi religieuse.
Écrire au pape, même une lettre impudente, repousser les prêtres mariés, remplacer un évèque mort, sont autant de crimes aux yeux du directoire 1
Fidèle à la tradition révolutionnaire, il joint l'hypocrisie à l'intolérance, et torture impudemment les textes législatifs pour y chercher des restrictions à la liberté de conscience. Gomme il veut à toute force imposer le divorce et le mariage des prêtres, iKdéclare que repousser des prêtres mariés, c'est « proscrire l'union conjugale », et débite sur la morale des phrases indignées, qui font un effet bien plus ridicule encore dans un acte émanant de pareilles gens 1 Vraiment la pudeur de Barras a été alarmée par le synode ! Le directoire, avec une insigne mauvaise foi, ose, pour ce motif, invoquer contre les adversaires du mariage des prêtres l'article 360 de la constitution sur les sociétés contraires à l'ordre public : en outre, pour empêcher la réunion qui doit procéder à l'élection, il a l'aplomb de déclarer qu'elle tombe sous le coup de l'article de la loi du 3 ventôse, défendant toute convocation publique pour le culte, et constitue en outre une provocation à un attroupement prohibé.
Une lettre de quelques prêtres répandue parmi les fidèles constitue-t-elle une convocation publique? Là est la "question, et elle ne peut être douteuse; car si Ton admet le système du directoire, la loi interdit toute convocation, tout avertissement écrit ou verbal pour faire savoir qu'un office a lieu à telle heure, ce qui est tout simplement absurde et contraire à la constitution, qui garantit la liberté du culte. Peut-on davantage soutenir que cette réunion était contraire à Tordre public d'après l'article 360?
Mais les révolutionnaires, dans leur rage contre la religion, torturaient effrontément toutes les lois, pour empêcher l'exercice des droits les plus élémentaires du chrétien. Beaucoup de prêtrophobes avaient l'impudence de soutenir que les mandements constituaient un acte extérieur du culte (1) et que leurs auteurs devaient être poursuivis. 11 ne faut pas oublier qu'il s'agissait des évoques constitutionnels et non des réfractaires. Du reste, le directoire, qui qualifiait la convocation synodale de convocation publique, en torturant la loi de ventôse, découvrit bientôt, en torturant aussi la constitution, que son article 360 interdisait à tout Français de se dire évoque, parce qu'il se disait ainsi chef d'une corporation supprimée par la loi, et prétendait exercer une autorité sur les citoyens sans avoir une délégation légale, ce qui était une violation de l'article 19 de cette même constitution !
Le 17 ventôse, les prêtres inculpés comparurent devant le directeur du jury criminel : on les interrogea sur les accusations portées dans l'arrêté du directoire; on leur adressa plusieurs reproches ridicules : ils n'auraient pas dû parler de presbytère, ni se servir du mot curé, mais dire ministre du culte, suivant le jargon révolutionnaire ; cependant le jury donna tort au directoire, et prononça qu'il
(1) Dans le numéro du 29 ventôse an IV (t. II, p. 188) des Annales de la Religion, Lecoz soutient une vive polémique contre Real, publiciste révolutionnaire, qui déclare les lettres pastorales des actes extérieurs du culte prohibés par la loi, traite l'épiscopat constitutionnel de « magistrature clandestine », et invoque contre lui, au sujet du mariage des prêtres, les décrets du 17 juiUet et du 12 août 1793, condamnant à la déportation les évoques et les prêtres qui l'interdisent. Lecoz lui répond : « Que ne citez-vous les arrêtés de Carrier? » Le système de Real sur les mandements était professé par un grand nombre de révolutionnaires.
n'y avait pas lieu à accusation. L'église Saint-Louis fut rendue au culte en germinal. Il en était presque, en 1796, des constitutionnels avec le directoire, comme des catholiques en 1792 avec les constitutionnels et la législative : on lançait contre eux les plus graves inculpations, on ne parlait que de lois violées, d'actes séditieux, et tout s'évanouissait à l'audience I Aussi, comme en 1792, les tribunaux étaient-ils accusés de faiblesse par les révolutionnaires !
L'église constitutionnelle, sentant la nécessité de nommer des évoques, se ût bientôt des canons à elle-même pour régler les élections. Le directoire, en supposant à une entreprise tentée par quelques prêtres isolés, avait éprouvé un échec; lorsque, un peu plus tard, la secte tout entière éleva la même prétention, il n'osa point la combattre ouvertement. Clément réussit alors à se faire élire. Dans le Haut-Rhin, Berdolet, curé de Soultz, fut sacré, le 22 thermidor, sans opposition du gouvernement. Cependant, les révolutionnaires ne reconnaissaient pas aux églises chrétiennes le droit de s'organiser comme elles l'entendaient', et parfois ils le leur déniaient violemment. A peu près à la même époque, les constitutionnels de l'Eure voulurent se réunir pour nommer un successeur à l'apostat Lindet; un arrêté de l'administration le leur interdit, parce que cette réunion aurait pour résultat « d'établir un culte exclusif et dominant..., de ressusciter une prétendue hiérarchie et de prétendus pouvoirs méconnus par les lois ». Quelles lois? et comment le culte serait-il plus exclusif avec un évoque en titre qu'avec des curés? L'administration déclarait, en outre, qu'il était de son devoir de prémunir contre l'hypocrisie de ceux qui, abusant de l'indulgence nationale, ne cessent de prêcher la désobéissance aux autorités légitimes (1). C'était déclarer que ces autorités légitimes ne voulaient pas tolérer les évoques.
Les révolutionnaires auraient dû logiquement interdire aux curés l'exercice du culte ! Tout ce qu'ils disaient contre les évoques leur était applicable ! Comme l'évêque, le curé a une autorité spirituelle ; elle est bien moins étendue sans doute, mais elle existe, et si la constitution prohibe
(1) Annales de la Religion, t. III, p. 355.
toute autorité spirituelle, elle prohibe aussi celle du curé. Mais les persécuteurs ne se sont jamais souciés de la logique. Ils supportaient les prêtres constitutionnels pour faire concurrence aux réfractaires et se donner un air tolérant, mais un épiscopat quelconque les offusquait. Us voyaient dans les constitutionnels des hommes qui avaient été un moment utiles à la révolution , et consentaient à les laisser exercer à peu près leur métier pour vivre ; mais ceux-ci devaient, pour prix de cette demi-tolérance, se décatholiser déplus en plus, en renonçant complètement à s'organiser, et surtout à se perpétuer.