T. IV
V\k CONSTITUTION CIVILE DU CLERGE.
midor par ses conséquences lointaines, et de la célébrer comme une victoire décisive remportée sur les terroristes parles révolutionnaires modérés. Les membres des comités, voyant que Robespierre voulait leur faire subir le sort des hébertistes et de Danton, se décidèrent à conspirer contre lui pour sauver leurs têtes; et la lutte s'engagea, non point entre terroristes et modérés, mais entre deux groupes de scélérats également souillés de crimes, et aussi décidés les uns que les autres à continuer le régime de la Terreur. De concert avec Robespierre, les montagnards avaient annihilé la convention, ils l'avaient réduite à n'être plus qu'une machine à contresigner les décrets des comités Mais la montagne elle-même était tombée sous le joug des comités, et lorsque ceux-ci se divisèrent, les députés menacés, pour lutter avec quelque chance de succès contre Robespierre et la commune, furent obligés d'associer la convention à leur cause, de s'abriter sous ce nom qui exerçait encore une grande influence sur les foules, et de relever eux-mêmes cette autorité qu'ils avaient si complètement annihilée. Et pour y arriver, il leur fallut solliciter humblement le secours de ces crapauds du marais, si méprisés, si opprimés par eux, mais qui se trouvaient tout à coup, grâce à la division des terroristes, les maîtres de la situation. Ainsi la victoire des comités sur Robespierre, tout en sauvant la vie aux députés menacés, affaiblit sensiblement leur pouvoir, releva la convention si humiliée depuis longtemps, et assura bientôt la prédominance des modérés, qui, malgré tant d'épurations, étaient encore les plus nombreux.
Sans doute, cette majorité n'ose pas s'affirmer immédiatement; les membres des comités, adversaires personnels de Robespierre, paraissent d'abord les maîtres de la situation, mais ils sont tous les jours obligés de compter davantage avec les modérés, auparavant leurs victimes et maintenant leurs soutiens. Du reste, ils se divisent bien vite.
Le 9 thermidor, ils ont fait périr Robespierre et Saint-Just pour sauver leurs têtes ; aucun d'entre eux ne songeait à établir un gouvernement moins atroce. Gomme Billaud- Varennes et Collot d'Herbois, ils voulaient tout simplement continuer à leur profit le régime de la Terreur; mais Maximilien était devenu pour la France entière la person-
nification de ce régime ; en apprenant sa mort, elle se livra à une joie indicible, parce qu'elle croyait que la Terreur ne pouvait lui survivre. Certains thermidoriens reconnurent alors qu'il serait bien téméraire de s'obstiner à soutenir un système aussi universellement exécré. D'ailleurs, la journée du 9 thermidor avait mis fin au despotisme des comités et tiré la convention de sa torpeur : les Legendre, les Tallien, les Rovère, les Bourdon de l'Oise, bien que violents et sanguinaires, eurent le bon sens de reconnaître qu'ils devaient réagir contre le régime établi par Robespierre. Une fois entrès dans cette voie si nouvelle pour eux, ils furent bientôt entraînés, par la force des choses, beaucoup plus loin qu'ils ne le pensaient tout d'abord. Résolus à rester au pouvoir, ils en vinrent peu à peu à renier leur passé, et, dans le double but de satisfaire des rancunes personnelles et de donner des gages aux modérés, ceux qui s'étaient le plus compromis pendant la Terreur se montrèrent les plus ardents à flétrir les terroristes et les buveurs de sang:
Bientôt donc, la guerre fut déclarée entre ces deux groupes de thermidoriens. De nombreuses dénonciations furent lancées contre les Billaud et les Collot. Le procès de Carrier attira l'attention sur la conduite des comités. Leurs crimes furent dévoilés, on se montrait de plus en plus sévère pour la queue de Robespierre, on fermait les jacobins. Les thermidoriens, qui s'appuyaient sur le parti modéré, durent payer son concours en consentant à la rentrée des soixantetreize députés détenus depuis plus d'un an. Dès ce jour, le parti de la modération fut maître du terrain, et malgré la part qu'ils avaient prise à la révolution de thermidor, Collot, Billaud, Barère et Vadier furent bientôt mis en accusation.
A partir de la rentrée des soixante-treize (18 frimaire an III), on assiste à la revanche dans la convention du parti girondin écrasé et proscrit au 31 mai. Les Legendre, les Tallien, en renversant Robespierre, ne s'attendaient guère à ramener au pouvoir ces girondins qu'ils avaient expulsés et proscrits. Le 31 mai était devenu, dans la France révolutionnaire, une date consacrée, comme le 14 juillet et le 10 août. Le 11 thermidor, dans sa proclamation aux départements, la convention caractérisait ainsi la journée du 9 : « Le 31 mai, le peuple fit sa révolution ; le 9 thermidor, la
convention a fait la sienne, et la liberté a applaudi également à toutes deux », et les vainqueurs de Robespierre déclaraient que la convention ne reviendrait jamais en arrière, et affectaient d'exalter cette journée du 31 mai, qui, suivant eux, avait sauvé la France et la république. Ils faisaient ensuite mille bravades révolutionnaires, ordonnaient la translation au Panthéon du corps de Marat, et en chassaient celui de Mirabeau : et pourtant, ils cédaient peu à peu aux justes exigences des modérés de la convention. D'abord les thermidoriens sont forcés de reconnaître qu'on a pu blâmer le 31 mai sans être un conspirateur, bientôt ils s'inclinent devant le sentiment public : ceux qui se sont ralliés à la modération cessent de se vanter du 31 mai ; les victimes relèvent la tête et déclarent que la convention a été indignement opprimée. Le 18 ventôse, les proscrits survivants sont rappelés, et les thermidoriens blâment ouvertement le 31 mai et se défendent d'y avoir coopéré ! Cambon le condamne, André Dumont, Merlin de Douai, lui jettent l'anathème !
Si la persécution religieuse devint beaucoup moins violente après le 9 thermidor, il ne faut attribuer ce changement, ni à la convention ni aux progrès de l'esprit public, mais seulement à la division du parti révolutionnaire, et à la guerre acharnée que les traqueurs de prêtres se faisaient entre eux. Beaucoup d'ecclésiastiques qui se tenaient près de la frontière rentrèrent bien vite. Bien que les persécuteurs en fussent arrivés à se dévorer entre eux, les prêtres réfractaires couraient encore les plus grands dangers, car beaucoup de révolutionnaires modérés étaient aussi animés contre eux que les robespierristes. Cependant ils exercèrent le culte avec bien moins de mystère, et virent accourir à leur messe une foule de personnes qui, pendant, le règne de Robespierre, n'avaient pas osé se rendre aux réunions secrètes. Beaucoup d'enfants, que leurs parents n'avaient pu présenter à un prêtre, furent baptisas; de nombreux mariages furent bénis. Bien que la convention n'eût abrogé aucune loi de persécution, bien que les prêtrbphobes fussent à la tête de la plupart des administrations, les catholiques réclamèrent la liberté religieuse, et la prirent même dans certaines localités. Les campagnes,
bien moins asservies que les villes au jacobinisme, revendiquèrent leurs droits avec beaucoup plus d'énergie. Dans certaines communes, très peu de temps après le 9 thermidor, les paysans, sans s'inquiéter de la convention et de ses commissaires, réinstallèrent tout simplement leurs curés dans les églises, et reprirent l'exercice du culte ; des croix abattues furent même replacées sur le bord des chemins, à la grande indignation des prêtrophobes jacobins et thermidoriens. Loin d'encouragei* ce mouvement religieux, les commissaires envoyés par les thermidoriens, à la place de ceux qui avaient tyrannisé les départements pendant la Terreur, firent tous leurs efforts pour l'entraver ; quelques-uns môme prirent des arrêtés de persécution dignes des plus odieux terroristes, mais bientôt ils furent obligés de reconnaître que la convention, en croyant anéantir la religion, s'était grossièrement trompée, que l'esprit chrétien était plus vivant que jamais, et que le gouvernement issu de thermidor devait, dans son propre intérêt, compter avec lui.
Malheureusement le catholicisme n'avait pas à lutter seulement contre la persécution, mais aussi contre le schisme que la révolution avait fabriqué en 1790. L'église, constitutionnelle avait été brisée, comme un instrument inutile. Plusieurs de ses évêques et beaucoup de prêtres s'étaient couverts de honte par des mariages sacrilèges, par d'ignobles apostasies. Quelques-uns de ses membres les plus recommandâmes avaient été mis à mort pendant la Terreur, comme révolutionnaires modérés. Beaucoup de diocèses constitutionnels étaient privés de leurs chefs, morts ou apostats. Le gouvernement reniait cette église qu'il avait inventée et imposée violemment au pays : il lui refusait tout caractère officiel, tout traitement, et comme son organisation était essentiellement politique et dérivait directement du pouvoir civil, elle ne pouvait tenter de se réorganiser, sans se mettre en contradiction flagrante avec ellemême. Beaucoup de prêtres constitutionnels, entraînés dans le scftismepar peur, par défaut de lumières, ou par une naïve confiance dans les promesses de la révolution, furent désabusés complètement par les persécutions qu'ils avaient subies, ainsi que par les apostasies d'un grand nombre de confrères, et revinrent à l'orthodoxie. Ces mêmes révolu-
tionnaires*, qui avaient si scandaleusement jeté le masque, en bafouant et persécutant l'église constitutionnelle, se montrèrent tout à fait scandalisés de ces rétractations, et usèrent de tous les moyens pour les arrêter. Cependant ils ne faisaient plu» guère d'hypocrisie ; les prêtres constitutionnels, ils le disaient hautement, n'étaient pour eux que des fanatiques, des superstitieux aussi dangereux que méprisables ; quelquefois même ils les déclaraient pires que les réfractaires, parce que leur adhésion à la révolution n'avait été qu'une tartuferie; mais néanmoins, à voir la fureur que les rétractations excitaient chez les prêtrophobes et les voltairiens, on se serait cru encore au temps où les intrus étaient leurs dociles agents, où la révolution se flattait d'attirer tous les croyants à son église officielle. Cette preuve de la vitalité du catholicisme les exaspérait ; puisqu'ils n'avaient pu le détruire, au prix de tant d'efforts, ils s'obstinaient à lui opposer cette église constitutionnelle qu'ils méprisaient, et ils espéraient tout au moins, par le spectacle des dissensions religieuses, discréditer la religion aux yeux du peuple, et arrêter ses progrès.
Il eût été fort heureux, non seulement pour l'église, mais aussi pour la France, que les constitutionnels, désabusés par les excès de la révolution et par les violences qu'ils avaient eux-mêmes subies, fussent tous revenus à l'orthodoxie après thermidor. Mais l'ambition et l'intrigue avaient joué un trop grand rôle dans l'établissement de ce schisme pour qu'il se terminât aussi facilement. Les évêques intrus qui n'avaient pas formellement apostasie, sauf cinq ou six, qui, sans revenir ostensiblement à l'église catholique, ne reprirent point leur éptscopat schismatique, firent au contraire tous leurs efforts pour perpétuer le schisme. Après s'être tant compromis pour avoir la crosse et la mitre, ils ne pouvaient se résigner à rentrer en pénitents dans les derniers rangs du clergé. L'église constitutionnelle, quoique très affaiblie, essaya donc de se réorganiser. Les révolutionnaires étaient à la fois disposés à la protéger et à la persécuter. Après l'avoir abolie avec tant de scandale, ils étaient furieux de ne pouvoir l'empêcher de reparaître, et cependant il leur arrivait souvent de la soutenir, pour combattre les progrès des prêtres réfractaires. Us éprouvèrent un vif dépit en
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voyant nombre de prêtres, qui avaient livré leurs lettres de prêtrise et renoncé au sacerdoce, reprendre l'exercice du culte, en déclarant publiquement que cette renonciation leur avait été extorquée par la violence. Bien des prêtres de cette catégorie, cruellement désabusés d'une révolution qui les avait récompensés de leurs complaisances en les déshonorant, revinrent directement à l'église catholique. Gomme ils avaient commis une double faute, une pénitence beaucoup plus longue leur était imposée. Ces rétractations exaspéraient à la fois les schismatiques, les jacobins, qui voyaient s'écrouler leur œuvre de déprêtrisation , et les philosophes ennemis des églises : ils réclamaient hautement la persécution, et contre les schismatiques repentants, et contre ceux qui les réconciliaient avec l'orthodoxie. Les schismatiques constitutionnels, revenant à leurs premiers errements, se remirent à déclamer plus que jamais contre les catholiques, à les traiter de conspirateurs, d'ennemis de la révolution. Ils essayèrent sans vergogne d'acheter la tolérance et l'appui de ces révolutionnaires, dont ils connaissaient trop bien la brutale impiété, en se faisant les dénonciateurs, les espions des catholiques.
Vis-à-vis des fidèles, ils se servirent d'une autre tactique : ils eurent l'impudence de s'ériger en victimes, en persécutés, et de parler des souffrances qu'ils prétendaient avoir endurées pour la foi, Bn. même temps, ils lançaient contre les prêtres réfraclaires les plus absurdes accusations. Les constitutionnels avaient été les complices, et trop souvent les promoteurs de la persécution épouvantable qu'ils subissaient depuis plusieurs années : ces schismatiques eurent l'impudence denier cette persécution ; en dehors des assermentés, il n'y avait pas eu de persécutés et de martyrs ; la persécution avait commencé seulement en octobre 1793, lorsque les jacobins s'étaient mis à dépouiller les églises. Aux révolutionnaires, ils vantaient leur républicanisme, les services qu'ils leur avaient rendus contre les orthodoxes, et se déclaraient décidés à combattre ces derniers comme par le passé. Aux laïques qui se méfiaient d'eux, ils disaient absolument le contraire, ils soutenaient qu'il n'y avait plus d'église constitutionnelle, qu'il ne pouvait plus exister aucune différence entre les réfractaires et les constitution-
nels, et cherchaient à leur faire croire que l'union était faite. Gomme aux premiers temps du schisme, ils répandaient les bruits les plus absurdes pour attirer à eux les populations, et prétendaient que le pape avait approuvé leuï conduite. L'existence de ce parti, peu nombreux à la vérité, mais actif, brouillon, et très compromis dans la révolution, encourageait beaucoup les impies qui occupaient le pouvoir à continuer la persécution. En voyant les populations tiraillées par les ministres des deux cultes, ils se berçaient de l'espoir de venir à bout du christianisme, en se servant d'abord des constitutionnels pour battre les catholiques; ce serait ensuite le tour de leurs alliés.
La convention, après thermidor, rendit à la liberté des milliers de suspects, répara beaucoup d'injustices et revint sur plusieurs lois iniques. Mais elle ne fut pas aussi bien inspirée dans les questions religieuses. Il ne faut pas s'en étonner : les révolutionnaires de tous les degrés, depuis les constituants jusqu'aux hébertistes, avaient été persécuteurs ; des hommes plus modérés en politique que les vainqueurs de thermidor ne se seraient peut-être pas montrés à leur place plus tolérants. Après tant de proscriptions et de massacres, il était pourtant permis d'espérer que de nombreux révolutionnaires seraient un peu guéris de leur fanatisme antireligieux. Malheureusement il n'en fut rien ! Les prôtrophobes, forcés de reconnaître que la révolution n'avait pas réussi à détruire le catholicisme, en conclurent seulement que la persécution avait été mal dirigée, et se flattèrent de faire mieux. Us s'efforcèrent donc de propager l'athéisme et l'incrédulité, s'abstinrent d'abroger les lois atroces portées contre les prêtres, et, sous le prétexte hypocrite d'assurer la liberté des cultes et de régler leur exercice, ils décrétèrent des lois qui assuraient aux constitutionnels de grands avantages sur les catholiques.
Pendant les premiers mois qui suivirent thermidor, la convention s'occupa fort peu de la question religieuse. Les prôtrophobes enragés qui avaient aboli l'église ofB-
cielle avec tant de scandale, étaient bien décidés à ne pas la rétablir. Beaucoup de révolutionnaires, relativement modérés, blâmaient les ignobles saturnales, les indignes violences qui avaient accompagné l'abolition du culte, mais ne songeaient aucunement à faire revenir la convention sur une détermination aussi grave. S'ils avaient été les maîtres ils auraient procédé autrement, mais les terroristes avaient tout détruit; ces modérés, revenus au pouvoir, en étaient satisfaits au fond; ils constataient un fait accompli sans leur participation, et profitaient des violences terroristes, tout en les flétrissant. De nombreux conventionnels se plaisaient à déclamer contre le fanatisme antireligieux des robespierristes ; ils les accusaient môme d'avoir préparé d'avance les scènes à la fois ridicules et atroces de l'abolition du culte, avec l'intention d'inspirer au peuple du dégoût et du mépris pour la révolution. En un mot, ils répandaient contre Robespierre et les siens les mômes accusations absurdes que- ceux-ci avaient lancées contre les bébertistes, et cette belle indignation des thermidoriens ne profitait pas davantage à la liberté religieuse. Heureusement les catholiques purent bénéficier, quant à la liberté et à la sûreté de leurs personnes, de plusieurs décrets nouveaux. Ainsi, le rapport du décret du 22 prairial sur le tribunal révolutionnaire (14 thermidor) sauva la vie à beaucoup de prêtres et de laïques. Celui du 18 mettait en liberté les suspects auxquels la loi du 17 septembre avait été à tort appliquée ; celui du 29, étendant aux ouvriers et laboureurs des petites communes le bénéfice de la loi du 21 messidor, rendit la liberté à des milliers de personnes détenues pour leur attachement à la religion. De môme aussi l'arrêté du comité de sûreté générale du 4 fructidor (26 août), supprimant les gardiens des personnes mises en arrestation chez elles, mit fin, pour beaucoup de catholiques, à un espionnage et à des vexations intolérables.
Mais lorsqu'il fut question des prêtres, la convention ne se montra point disposée à modifier les lois atroces qu'elle avait prises contre eux. Pourtant, le 18 thermidor, elle fut informée que depuis plusieurs mois on ne payait plus les pensions faites aux prêtres et aux religieuses, et décréta qu'ils toucheraient immédiatement l'arriéré et que les pen-
sions seraient payées régulièrement. Sans favoriser aucunement la liberté de conscience, la convention commençait donc à se montrer moins inhumaine à l'égard des ecclésiastiques.
Cependant les prôtrophobes prirent bien vite l'alarme. A la séance du 5 fructidor, on donna lecture à la convention d'une adresse des jacobins de Grenoble qui se plaignaient des progrès du modérantisme. « Dans beaucoup de communes, disaient-ils, on parle et on agit comme si Brissot Vivait encore. » Us déclamaient longuement contre ce parti qui réclame « radoucissement du gouvernement révolutionnaire, en attendant sa dissolution, la liberté des cultes conspirateurs, en attendant le rétablissement des autels». On donna également lecture d'une adresse des jacobins de Grenoble à ceux de Paris. Le 9 thermidor y était exalté pour la forme, mais au fond l'adresse était robespierriste ; elle demandait très vivement le maintien du gouvernement révolutionnaire, et, en outre, la continuation et même l'aggravation de la persécution religieuse :
« Il faudrait prescrire, ou du moins indiquer un mode pour célébrer le décadi; surtout dans les villages où l'on chôme le jour consacré au Dieu de la Vendée, et où Ton méprise la journée sainte de la république... Il faudrait adopter des mesures sévères contre les mauvais prêtres qui restent dans les villages, et encourager ou faciliter leur mariage... (i) »
Les thermidoriens se seraient volontiers livrés à tous les excès contre les prêtres, mais ils tenaient pour suspectes de pareilles demandes, et trouvaient qu'il fallait avant tout se maintenir au pouvoir malgré les robcspierristes. Néanmoins, ils voulurent donner une satisfaction à ces révolutionnaires violents et déclamateurs, qui tenaient fortement au régime et aux habitudes de la Terreur. Le 26 fructidor, sur le rapport de Léonard Bourdon, la convention décida que le dernier jour des sans-culottides, une fête serait célébrée en l'honneur de Marat, dont le corps serait transféré solennellement au Panthéon, à la place de celui de Mirabeau, qui devait en être honteusement expulsé. Marat était devenu le saint, on peut même dire le Dieu des révolution-
(1) Débats et Décrets, fructidor, p. 436,
naires violents. Les thermidoriens,en célébrant avec tant de solennité la mémoire de ce hideux personnage, semblaient annoncer solennellement au peuple français que la révolution ne rétrograderait jamais entre leurs mains, et qu'ils vouaient de nouveau au parti girondin une haine implacable. Quelques jacobins naïfs le crurent peut-être ; mais les esprits capables d'un peu de réflexion comprirent bien vite que cette fête, si terroriste en apparence, n'était qu'une parade destinée à amuser des badauds en bonnet rouge. La convention venait de détruire le ressort le plus puissant de la Terreur, en supprimant l'allocation de quarante sous, accordée aux ouvriers pour leur présence aux réunions des sections, et n'autorisant ces réunions que le décadi (4 fructidor, 21 août). Elle avait en outre, le 6 fructidor, sur la proposition de Bréard, ordonné aux citoyens, sous peine de six mois de prison et d'une amende, de porter leur vrai nom. Ainsi tous ces escrocs, tous ces guillotineurs, qui avaient pris les noms de Socrate* Solon, Aristide, Publicola, Brutus, tous ces drôles dont le moindre défaut était d'avoir fait de la révolution un véritable carnaval, furent contraints de reprendre leur nom de famille après l'avoir déshonoré.
Le 2e jour des sans-culottides, la convention, à l'occasion des pensions ecclésiastiques, prit sur les cultes une décision de la plus haute importance. Gambon lui rendit compte, au nom du comité des finances, de difficultés qui s'étaient élevées sur l'interprétation du décret du 18 thermidor. Un département s'était permis de cumuler les traitements et pensions, lorsque réunis ils ne s'élevaient pas à plus de 1,000 livres; et les. évoques et curés constitutionnels qui n'avaient pas abdiqué, en avaient argué pour réclamer le traitement afférent à leur fonction. Gambon, dans ce rapport, parla de la religion et des prêtres avec le plus grand mépris, et déclara que « cette prétention élevée parla cupidité » avait donné lieu à certaines difficultés. Un petit nombre d'administrations ont accueilli les prétentions des constitutionnels; la majorité a déclaré que la loi du 18 septembre 1793 avait enlevé aux prêtres le caractère de fonctionnaires publics, et qu'on ne pouvait donner aux prêtres hostiles à la révolution un traitement meilleur qu'aux abdicataires. Quelques-unes ne veulent rien leur donner du tout. Le co-
mité trouve ce système trop rigoureux, mais il se refuse à payer les prêtres trop largement. Il faut absolument faire disparaître ces difficultés et proclamer d'abord « que la république française ne salarie point les ministres d'aucun culte, ni quelle ne paie plus les frais qui y sont relatifs » . Cette déclaration arrêtera certains ambitieux.
« Le Catilina moderne n'avait pas négligé cette mesure; déjà, après avoir fait adopter un décret qu'on croyait sans but et sans objet, ses sectaires s'étaient mis en possession des ci-devant églises, ils avaient gravé en lettres d'or sur les portes, les paroles de leur maître ; et votre comité des finances a déjà reçu certaines pétitions, afin que ^convention déterminât les traitements des ministres desservant les temples dits de la Raison, de la philosophie, ou qu'on dédiait à l'Être suprême. » (Débats et Décrets, fructidor, p. 537.)
Après avoir proclamé « que les intrigants se servent du nom du peuple pour se procurer des salaires et pour l'asservir», Garabon propose à la convention, au nom du comité, d'accorder à tous les prêtres, sans s'inquiéter s'ils ont abdiqué ou non, les secours donnés aux apostats par la loi du 2 frimaire, et de voter le principe que la république ne salarie aucun culte. Ceux qui auraient reçu davantage depuis la loi du 18 thermidor seront tenus à restitution. Ceux qui seraient en prison ne recevraient pas de pensions, mais seraient nourris aux frais de la république, à raison de quarante sous par jour pendant leur captivité. Ces propositions furent votées.
Ainsi la convention, en partie délivrée de l'oppression des terroristes, ratifiait leur œuvre de destruction religieuse. L'abolition du culte, abstraction faite des horreurs qui l'accompagnèrent, fut certainement un des actes les plus graves de la convention. Les thermidoriens sentirent la nécessité de revenir sur un grand nombre de décrets rendus pendant la Terreur, mais leur fanatisme antireligieux se révolta devant l'idée de rétablir la constitution civile, dont ils avaient du reste constaté l'impuissance. Tout culte, chrétien ou non, leur était odieux; celui que Robespierre avait créé était pour eux un objet de risée et de mépris. Les modérés regrettaient peu l'ancienne église officielle ; seulement, comme transaction, ils exigèrent que la loi du 2 frimaire fût applicable aux prêtres qui n'avaient pas abdiqué :
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le fameux principe, que l'état ne salarie aucun culte, fut donc proclamé 1 Depuis 1794, son application a été fréquemment réclamée, par un très petit nombre d'esprits sincères, et un très grand nombre de prôtrophobes et de matérialistes parfaitement dignes de s'entendre avec les thermidoriens. On a exalté, comme un principe delà révolution, une déclaration qui contredisait formellement tout ce que la révolution avait proclamé jusqu'alors à l'égard des cultes, sauf dans la dernière période de la Terreur. On s'est plu à . la célébrer comme consacrant la liberté de conscience : en réalité, elle consacra l'abolition de réglise constitutionnelle, sans rendre la liberté de conscience à ceux qui avaient repoussé cette église, et ne fut inspirée par aucune grande idée, mais simplement par le fanatisme et la cupidité : le rapport de Gambon no laisse aucun doute à cet égard.
Les révolutionnaires n'osaient plus persécuter avec la même violence, mais, toujours préoccupés de la fameuse maxime de d'Àlembert : « hoc genus dœmoniorum non ejicitur nisi jejunio , » ils espéraient de nouveau se débarrasser du christianisme par la famine. La détresse dans laquelle se trouvaient tous les Français , et les partisans de la religion plus que les autres, leur avait rendu confiance dans l'efficacité de ce genre de persécution. Ils espéraient que les populations , appauvries , écrasées par le maximum , les réquisitions, les extorsions des terroristes, très anxieuses de leur pain quotidien , ne se résoudraient pas à faire les sacrifices nécessaires pour la réorganisation du culte. Jamais, en apparence, les chances n'avaient été plus grandes de venir à bout du christianisme par la famine. Tel est le véritable sens de la déclaration de la 2e sans-culottide de l'an IL
Le même jour, sur la demande de Borie, la convention enjoignit par décret, au comité de législation, de veiller à l'exécution des lois sur la déportation des prêtres. On voit par là que la fameuse déclaration n'avait d'importance qu'au point de vue financier, et ne signifiait nullement que la convention fût disposée le moins du monde à se relâcher de son intolérance religieuse. Elle parut même pendant quelque temps très préoccupée de rassurer les iconoclastes et les persécuteurs. Le là vendémiaire an III, les thermi-
doriens pressent la convention de faire justice des complices de Robespierre ; Merlin de Douai déclare que le comité de salut public, dont il est membre, est informé par sa correspondance et par les papiers étrangers , « que les puissances coalisées, et surtout le Pape, ont été très scandalisés de la chute de Robespierre » (1). Le 9 brumaire, les profanateurs de la Belgique vinrent offrir à la convention un grand nombre de saints d'or et d'argent. On se serait cru au beau temps de Thébertisme.
Trois jours après , les dilapidations honteuses des spoliateurs des églises furent dénoncées et flétries, au sein de la convention, par un montagnard prôtrophobe et persécuteur acharné, mais d'une intégrité incontestée. Cambon proposa, le 12 brumaire, au nom du comité des finances, un projet de décret sur les comptes à rendre par les hôtels des monnaies, au sujet des vases sacrés, des statues d'or et d'argent provenant de la spoliation des églises. Ces objets précieux avaient été portés en grande partie à ces hôtels : nous disons en grande partie, car il résulte des déclarations non suspectes de Gambon, que les spoliateurs s'étaient largement payés de leurs peines. 11 rappela qu'à trois époques de la révolution on s'était emparé de l'argenterie des églises, et que jamais on n'avait pu obtenir les comptes de ces dépôts; et déclara nettement que dans les derniers temps, lorsqu'on venait, de tous les coins de la France, offrir à la convention des vases sacrés et des ornements d'église, de grands détournements avaient été commis. En effet, ces démonstrations, ces offrandes patriotiques, se faisaient sans aucun contrôle. Personne ne surveillait les opérations de ces jacobins zélés, ni lorsqu'ils enlevaient
(1) Débats et Décrets, vendémiaire an III, p. 196. On verra plus tard que cette grotesque accusation fut sérieusement exploitée contre les catholiques, non seulement par les terroristes, mais par les modérés et les prêtres constitutionnels. Les vainqueurs de thermidor, pour ruiner l'influence des amis de Robespierre, ne savaient qu'imaginer. Dans le rapport qu'il présenta le 10 thermidor, au nom des comités réunis, Barère accusa Robespierre et Saint-Just d'avoir voulu remettre Louis XVII sur le trône : « Peut-être, vous ne le croirez pas, sur le bureau de la maison commune où se tenait la séance contre-révolutionnaire, était un sceau neuf n'ayant pour empreinte qu'une fleur de lys, et déjà, dans la nuit, deux individus s'étaient présentés au Temple pour en demander les habitants. » Débats et Décrets, thermidor, p. 203.
l'argenterie des églises, ni lorsqu'ils la présentaient à la convention v ni lorsqu'ils l'apportaient à l'hôtel des monnaies, et les voleurs avaient beau jeu I D'après Gambon, ces dilapidateurs avaient un triple but. D'abord, ils voulaient s'enrichir par le pillage, ceci est incontestable; mais ils voulaient encore « armer contre la convention le fanatisme et les préjugés ». Ceci est parfaitement faux; Gambon renvoie aux robespierristes les accusations absurdes qu'ils ont lancées contre les hébertistes. Enfin, Gambon les accuse d'avoir répandu le bruit que l'argenterie des églises valait deux ou trois milliards, au lieu d'une trentaine de millions, sa valeur véritable , afin de faire passer les membres de la convention pour des dilapidateurs , et de les perdre ainsi dans l'opinion publique. Il est à croire que Gambon leur prêtait bien à tort ce plan machiavélique. Pour exciter la cupidité et justifier la spoliation des églises, les révolutionnaires de toute catégorie avaient toujours eu soin d'exagérer follement les ressources que cette spoliation procurerait au trésor public. Mais Gambon avait raison, en fait, de soutenir que le dépouillement complet des paroisses ne produirait pas plus de trente millions , et il soutint son dire par des calculs et des évaluations très raisonnables : Des milliers de paroisses ne possédaient qu'un calice, un ciboire et un ostensoir : toutes ces paroisses, l'une dans l'autre, n'avaient guère que cinq à six marcs d'argenterie. En outre, on avait singulièrement exagéré les richesses de certaines églises célèbres. Les cloches des églises avaient été fondues : Gambon reconnut que cette opération avait été onéreuse au trésor public. Un autre membre du comité des finances, Thibaut, déclara que cette fonte des cloches , bien loin d'être d'aucune utilité, avait, contre l'attente générale, fait disparaître la petite monnaie, et il insista sur la nécessité d'adopter les propositions du comité, afin de découvrir et de punir ces dilapidateurs , membres ou agents des comités révolutionnaires qui envoyaient des hommes armés s'emparer de l'argenterie des églises, et se gardaient bien d'en rendre aucun compte. La convention décida qu'il serait fait un compte exact des matières d'or et d'argent, portées aux hôtels des monnaies depuis le il juillet 1789, et ordonna aux municipalités d'envoyer immédiatement
au comité des finances le procès-verbal contenant le poids des matières d'or, d'argent, de fer, de cuivre, etc., qui auraient été prises dans les églises, ou qui provenaient de dons patriotiques, avec les noms des personnes à qui elles avaient été remises. Ce décret inquiéta sérieusement une foule de jacobins dont la conscience n'était pas bien nette , et les fit déblatérer plus que jamais contre le royalisme des thermidoriens.
Le parti modéré devenait tous les jours plus fort dans la convention : les révolutionnaires, qui avaient soutenu jadis l'église constitutionnelle , cherchaient à adoucir le sort de ses ministres, mais, par compensation, déclamaient contre les prêtres catholiques comme de vrais jacobins. Ainsi, le 23 brumaire, Ghâteauneuf-Randon demandait la mise en liberté d'un prêtre constitutionnel qui était encore détenu, bien qu'à l'entendre il eût rendu de grands services à la liberté. Aussitôt Durand-Maillane , l'un des auteurs de la constitution civile, soutint qu'au point vue des mises en liberté, il fallait faire une grande différence entre les prêtres constitutionnels, qui, d'après lui, avaient tant fait et souffert pour la révolution , et les insermentés. La convention enjoignit au comité de sûreté générale , qui statuait sur les mises en liberté; de prendre cette différence en grande considération.
Le 27 brumaire, la convention, qui avait déclaré ne reconnaître aucun culte , affecta les presbytères au logement des instituteurs chargés de diriger les nouvelles écoles primaires et républicaines : il va sans dire que l'enseignement religieux en était soigneusement banni : on devait le remplacer par la déclaration des droits de l'homme, et la constitution de la république française (qu'on était bien décidé à ne pas appliquer) , et des « instructions élémentaires sur la morale républicaine », que la loi ne faisait pas connaître. Cette nouvelle spoliation fut très mal accueillie dans les campagnes.
C'est seulement en frimaire que la convention commence à traiter avec des formes moins jacobines les questions où la religion est mêlée. Le 10 , Duhem et Boudin demandent qu'on prenne des mesures rigoureuses contre les prêtres ; Lecointre et Guyomard s'y opposent vivement ,
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et la convention se range de leur avis. Le 18, Barailon, tout en s'excusant de parler en faveur d'un prêtre, réclame la mise en liberté d'un ecclésiastique, de quatre-vingt-deux ans, accablé d'infirmités, que le département de la Gorrèze retenait en prison, bien que le représentant Bô lui eût précédemment permis d'en sortir. Grégoire profita d'une occasion aussi favorable pour protester contre les mauvais traitements dont les prêtres étaient encore victimes, et dénonça l'acharnement avec lequel les révolutionnaires persécutaient tous ceux qui étaient revêtus du caractère sacerdotal , qu'ils fussent assermentés ou non :
« Telle a été la cruauté exercée contre les prêtres que 187, dont plusieurs du département de la Meuse, ayant été injustement transportés à Rochefort, ce nombre est réduit à 60. Les autres sont morts de misère et de mauvais traitements. Si, pour mettre un homme en liberté, Ton demandait s'il est procureur, avocat ou médecin, cette question indignerait, et pour élargir l'individu dont parle Barailon, on demande s'il est prêtre ! Quel que soit un individu, s'il est mauvais citoyen, frappez-le, s'il est bon citoyen, protégez-le! » (Débats et Décrets, frimaire an III, p. H2o.)
Mais si la convention se montrait un peu moins prêtrophobe, les constitutionnels seuls en profitaient. Les révolutionnaires modérés péroraient contre les prêtres avec moins de grossièreté que les jacobins , mais ne songeaient pas plus qu'eux à modifier les lois de persécution qu'ils avaient faites en 1792 et 1793. Lorsqu'ils parlaient de tolérance, c'était uniquement au profit des schismatiques. Les progrès du catholicisme les alarmaient, et bien que l'église constitutionnelle eût cessé d'être officielle , ils prétendaient, comme auparavant, qu'on ne pouvait ni contester son orthodoxie ni l'abandonner sans se rendre gravement coupable envers le pouvoir civil. Dans cette même séance du 18, ils donnèrent une preuve éclatante de leur intolérance. Boissy d'Anglas fit un discours extrêmement violent contre plusieurs prêtres constitutionnels de l'Ardèche, coupables de s'être rétractés et d'avoir publié leur rétractation ; et la convention, sur sa deftiande, décréta qu'ils seraient poursuivis. Et le député qui affichait un zèle si ardent en faveur de l'église constitutionnelle, et réclamait pour elle, comme en 1790, l'appui du bras séculier, n'était pas même un des
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fidèles de cette église , mais un protestant libre penseur , très modéré du reste en politique !
Les révolutionnaires avaient déclaré que la république ne salariait ni ne protégeait aucun culte; mais ils n'en cherchaient pas moins à établir un culte révolutionnaire officiel. Partant de ce principe que la religion n'est bonne qu'à amuser les femmes, les enfants, les badauds et les ignorants, les jacobins, décidés à rompre avec le christianisme, avaient créé pour le remplacer un culte sans dogmes définis , qui consistait simplement dans des' cérémonies, comme le paganisme antique. C'est ainsi que fut organisé le culte de la Raison , remplacé ensuite par celui de l'Être suprême. Mais le culte inventé par Robespierre était condamné , et celui de la Raison rappelait des souvenirs tellement odieux, que la convention n'osait pas le rétablir; on continua donc dans toute la France à célébrer des fêtes républicaines, réglées par la fantaisie des autorités civiles : en général, ces cérémonies affectèrent un caractère moins religieux que du temps de Robespierre , et devinrent plus politiques. Seulement, elles ne furent plus suivies que par des révolutionnaires furibonds, et des badauds dont le nombre allait toujours en diminuant. Depuis qu'on ne craignait plus autant d'être déclaré suspect pour avoir négligé de s'y montrer, elles attiraient peu de monde, et les fidèles accouraient en foule aux réunions chrétiennes. Les révolutionnaires en furent alarmés , et essayèrent de réorganiser ce culte officiel.
Le lor nivôse, Ghénier présenta à la convention, au nom du comité d'instruction , un curieux rapport sur les fêtes décadaires. On y cherche vainement l'exposé d'un système de fêtes républicaines; les philosophes qui composent ce comité reconnaissent qu'ils n'ont aucun plan arrêté, et qu'il sera très difficile de faire une bonne loi sur un pareil sujet. Le rapporteur blâme l'organisation actuelle des fêtes républicaines , et propose de faire pour elles un règlement provisoire. Gomme la plupart des discours des thermidoriens, ce rapport est rempli de déclamations contre les catholiques et les jacobins , qu'il proclame aussi persécuteurs les uns que les autres, et de tirades en l'honneur de la philosophie. Ghénier a même l'impudence de proclamer
qu'elle est essentiellement tolérante. On désire opposer les fêtes républicaines aux fêtes religieuses, mais on sait quels tristes souvenirs elles rappellent; aussi le rapporteur déclare hypocritement, pour le public, que la république, en les organisant , ne peut avoir aucune arrière-pensée de persécution. 11 laisse simplement deviner à la convention le but que poursuivent les thermidoriens , en maintenant ce culte officiel :
« Si Ton ne veut perdre la chose publique, il faut bien se garder d'écouter encore ces déclamations d'énergumènes qui, dans leur débauche d'athéisme, prenant l'ivresse pour de l'enthousiasme, voudraient égarer la raison du peuple dans le chaos de leurs abstractions délirantes, et qui, trop peu politiques pour savoir attendre, trop peu penseurs pour savoir douter, dénonceraient Fénelon et Las Casas comme des persécuteurs fanatiques, Jean-Jacques Rousseau comme un dévot, Voltaire comme un homme à préjugés, Bayle et Montaigne, ces sceptiques célèbres, comme des modérés en philosophie. » (Débats et Décrets, nivôse an III, p. 15.)
Savoir attendre! c'est là le secret de cette modération que Ghénier conseille avec tant d'emphase à la convention. Il ne faut pas imiter les jacobins , employer ouvertement la violence contre la religion : il faut procéder contre elle par surprise et par trahison, et, en attendant, prendre ses prêtres par la famine et désoler la patience de ses fidèles !
A la suite de ce rapport, Ghénier présente un projet de loi en dix articles. Une fête civique sera célébrée, chaque décadi , en plein air lorsque le temps le permettra. L'article 4 institue des prônes civiques : « La fête commencera par une instruction morale, mise à la portée de tous les citoyens ; cette instruction sera confiée à des pères de famille. » Que sera cette morale? Grave question, que le rapport a soin de ne pas traiter ! Gomme l'instruction morale sera suivie de chants et de danses, l'article 10 dit que le comité d'instruction publique sera autorisé à employer des auteurs et des artistes, '< afin d'accélérer la composition d'instructions morales, et d'un recueil de chants patriotiques». Les instructions morales sont tout à fait assimilées aux cantates I Un membre de la commune lira les décrets de la convention après ce sermon, et avant les chants patriotiques.
Ce projet avait seulement le mérite de mettre fin aux
parades qui avaient jeté tant de ridicule sur les fêtes républicaines. Le rapport de Chénier contenait de violentes injures contre le christianisme : Grégoire lui répondit et réclama la liberté des cultes sous la surveillance des autorités constituées. Bien que cette [apologie du christianisme fût faite au point de vue des constitutionnels, elle excita beaucoup de murmures. Legendre, après quelques paroles méprisantes sur la religion, et des déclamations sur la Saint-Barthélémy , demanda Tordre du jour, qui fut immédiatement voté.
La discussion du projet de Chénier fut constamment retardée. Le 9 nivôse, Glauzel parla contre « le monstre du fanatisme » , et rappela à la convention qu'elle avait détruit les dimanches*, sans rien mettre à leur place. Eschassériaux, Lequinio et d'autres députés réclamèrent la discussion sur les fêtes décadaires, et déclarèrent qu'ils avaient des discours tout prêts; la convention les autorisa à les faire imprimer. Le 21, Glauzel réclama encore la discussion, parce que les prêtres mettaient tous les moments à profit pour égarer le peuple. Le 27 nivôse, une commission fut chargée de rédiger un projet définitif, et, le 17 pluviôse, Eschassériaux présenta un rapport au nom de cette commission et du comité d'instruction publique. Ce rapport commence par des phrases sur la philosophie , sur les fêtes de la Grèce et de Rome , sur l'antiquité appréciée d'après les tableaux de David. Vient ensuite une longue et fade pastorale sur les fêtes civiques qui seront célébrées en France, et sur leur bienfaisante influence. Comme Chénier, Eschassériaux veut qu'elles aient lieu en plein air : « L'intérieur obscur de nos temples, la forme de leur architecture, rappellent trop encore la terreur et la sombre impression des idées religieuses, pour y concentrer toujours les citoyens : que les temples soient seulement consacrés à l'instruction durant les saisons rigoureuses. » Mais à la fin de ce rapport si fade et si insignifiant, il laisse entrevoir le but poursuivi par les thermidoriens. Ces fêtes sont destinées , dans leur pensée, à déchristianiser la France :
« C'est là le culte pur digne de lui ^l'Être suprême) et de l'homme libre. C'est dans les fêtes civiques, que les hommes de tous les cultes viendront se réunir pour le célébrer. C'est là qu'ils viendront en-
tendre la douce morale de la patrie, et oublier bientôt les illusions dangereuses par lesquelles le fanatisme avait surpris leur crédulité trompée. » (Débats et Décrets, pluviôse an III, p. 227.)
On verra sans doute cette institution des fêtes « achever de détruire, dans les esprits encore asservis, leurs antiques erreurs ».
Ce rapport ne contient rien de plus que celui de Ghénier : on ne venait pas à bout de rattacher cette organisation à un principe accepté par tous, et cette question, proclamée si importante, n'avait pas fait un pas. La convention, très préoccupée de ses luttes intérieures, ajourna encore la discussion. Il fallut se contenter de célébrer, chaque décadi, des parades républicaines fréquentées seulement par les fonctionnaires, les clubistes et quelques badauds.
La rentrée des soixante-treize n'empêcha point la convention d'accepter encore les dépouilles des églises. Le 12 nivôse, le district d'Évaux (Creuse) lui envoya 679 marcs d'or et d'argent, provenant des églises pour la plus grande partie. Comme aux plus mauvais jours de la Terreur, elle décréta la mention honorable et l'insertion au bulletin.
Néanmoins, le parti de la modération commençait à lutter pour obtenir réparation des excès de la Terreur, lorsque les victimes n'étaient ni des nobles ni des prêtres. Le 28 frimaire, il avait fait décider que le représentant Bar serait envoyé dans les départements du Haut et du Bas-Rhin, pour recevoir les réclamations des malheureux qui avaient fui devant la tyrannie de Schneider et de Saint-Just, et se trouvaient ainsi sous le coup des lois atroces qui proscrivaient les émigrés. On évaluait à vingt mille, au moins, le nombre des Alsaciens qui, par peur de la fusillade et de la guillotine, avaient passé la frontière. Tous les jours , les thermidoriens déclamaient contre les buveurs de sang; la convention avait pensé qu'elle ne pouvait condamner à mort ceux qui avaient fui devant ces buveurs de sang qu'elle avait elle-même envoyés à l'échafaud, et dont elle ne cessait de flétrir la mémoire. Mais bientôt les thermidoriens envisagèrent avec effroi les conséquences possibles d'un décret réparateur.
Tous les révolutionnaires avaient jusqu'alors proclamé l'émigration un crime irrémissible; c'était pour eux un
dogme politique; aucune discussion, aucune explication n'était admise : celui qui émigrait était un traître, un criminel, un parricide. Ceux qui déclaraient n'avoir émigré que pour sauver leurs vies, étaient des misérables qui calomniaient leur patrie; et la convention avait reconnu, par un décret, qu'on n'était point forcé de rester dans son pays, pour y être fusillé ou guillotiné par un Schneider ou un Saint- Just! Mais si l'on admettait cette distinction si naturelle et si juste, entre l'émigration déterminée par l'esprit d'opposition, et l'émigration nécessitée par la tyrannie et la crainte trop fondée de la guillotine, il fallait aussi amnistier bien d'autres malheureux, qui pendant la Terreur avaient voulu échapper à des tyrans tout aussi cruels que Schneider et Saint-Just. 11 fallait, ce qui était bien plus grave, examiner aussi les réclamations de ceux qui s'étaient enfuis à d'autres époques de la révolution, au moment des massacres de septembre! La logique et la justice ordonnaient môme de remonter jusqu'au 14 juillet, et de cesser de proscrire ceux qui avaient pris la fuite pour n'être pas brûlés vifs dans leurs châteaux, comme M. de Falconnairel La révolution allait donc s'infliger à elle-même un éclatant démenti, car toutes les lois contre les émigrés repoussaient cette distinction si nécessaire, et proscrivaient impitoyablement celui qui n'avait pas attendu les égorgeurs. De plus, il était impossible d'enlever leurs biens aux émigrés reconnus ainsi non coupables. On risquait évidemment, par le décret du 28 frimaire, de faire tomber un des étais qui soutenaient cet édifice de violence et de mensonge appelé le gouvernement révolutionnaire : jacobins et thermidoriens le comprirent bien vite, et, le 19 nivôse, par l'organe de Merlin de Douai , ils réclamèrent le rapport de ce décret et le vote de lois plus rigoureuses encore contre les émigrés et les prêtres. Les victimes de Lebon, disaientils, réclamaient déjà la même faveur que les Alsaciens ; il faudrait étendre ce décret à une multitude de personnes, et le crédit de la révolution, qui reposait sur les assignats et les biens des émigrés, en serait ébranlé. Peu leur importait que 20,000 paysans fussent condamnés à mort injustement : n'avaient-ils pas fondé leur système révolutionnaire sur l'injustice et la persécution ! Ils insistèrent avec beau-
coup de violence pour que la convention , en rapportant ce décret, montrât sa ferme intention de maintenir les confiscations faites sur les émigrés sans exception, et même celles qui avaient été prononcées par les tribunaux révolutionnaires; mais, sur ce dernier point, ils devaient éprouver bientôt une grande déception. La convention se laissa cette fois intimider par leurs déclamations furieuses et, le 22 nivôse, elle rapporta le décret. Néanmoins, elle fit une exception en faveur d'une catégorie d'émigrés qui ne pouvait guère enrichir le trésor public. Elle décida que les ouvriers ou laboureurs, non ex-nobles ou prêtres, et travaillant habituellement de leurs mains, ne seraient pas réputés émigrés, ainsi que leurs femmes et leurs enfants au-dessous de dix-huit ans, s'ils n'étaient sortis du territoire de la république que depuis le 1er mai 1793, et s'ils rentraient avant le 1er germinal prochain, en justifiant de leur profession. La convention décida donc qu'ils avaient pu fuir l'oppression depuis le 1er mai 1793, mais non avant; et que le devoir des prêtres, des nobles, des bourgeois et des gens qui ne vivaient pas du travail de leurs mains, avait toujours été, même depuis le 1er mai 1793, de se laisser égorger par les Schneider et les Saint-Justî C'était bien le système révolutionnaire : des privilégiés à rebours! Les biens non vendus des rentrants leur seraient restitués : s'ils avaient été vendus, le prix en serait rendu, à titre de secours. Vu la position de fortune de ces émigrés, la république ne s'imposait qu'un bien léger sacrifice. Les fugitifs non compris dans cette catégorie, qui seraient rentrés en France par suite d'une confiance anticipée dans le décret du 28 frimaire, obtinrent, sur la demande de Bourdon de l'Oise, un délai raisonnable pour repasser la frontière. Pour bien montrer ses intentions, la convention ordonna de poursuivre sévèrement les émigrés et les prêtres rentrés.
Les révolutionnaires violents paraissaient avoir remporté une victoire, et cependant cette séance devait leur être fatale, car la convention avait involontairement porté une atteinte très grave au système qui avait été suivi invariablement depuis le commencement de la révolution , au nom du salut public : ce système consistait à tenir toujours pour bon, pour irrévocable, tout. ce qui avait été fait à n'im-
porte quelle époque de la révolution et par n'importe quelle espèce de révolutionnaires. La convention avait fait une restriction aux lois sur les émigrés, en considération d'une certaine époque et de certains individus; la logique lui imposait d'aller beaucoup plus loin dans cette voie.
Pour affirmer son républicanisme, la convention applaudit vivement à la proposition de Barras demandant une fête pour le 21 janvier, « jour auquel le tyran a expié sur l'échafaud les crimes dont il s'était souillé ». Duhem célébra avec enthousiasme cet odieux anniversaire, et le girondin Pénières s'écria que cette fête ne devait pas être décrétée pour une seule année , qu'elle devait être « éternelle comme la république ». Le régicide commis en commun était le seul lien qui tînt réunis un grand nombre de députés très hostiles les uns aux autres. La majorité de la convention décida que «l'anniversaire de lajuste punition du dernier roi des Français sera célébré le 2 pluviôse prochain, correspondant au 21 janvier, par toutes les communes de la république, et par les armées de terre et de mer ». Dans le langage révolutionnaire, Louis XVI n'était plus le seul tyran : depuis thermidor, quand on parlait «du tyran », tout le monde comprenait Robespierre. La tyrannie véritable de Maximilien avait détrôné la prétendue tyrannie de Louis XVI. On appelait le martyr du 21 janvier « le tyran roi » et Robespierre « le dernier tyran ». Le jour de la fête , Rovère, président de la convention, terroriste converti, et même accusé de réaction, fit un discours très court et assez modéré pour la circonstance.
La loi du 27 brumaire avait affecté au service des écoles les presbytères non encore vendus. Le 14 pluviôse, Lecointre demanda à la convention de vendre tous les presbytères et toutes les églises. La loi du 25 brumaire an II, rendue au moment de l'abolition du culte, avait affecté les presbytères des paroisses et communes qui avaient renoncé au culte, « au soulagement de l'humanité souffrante, et à l'instruction publique ». Le 3 fructidor, le comité des finances avait pris un arrêté déclarant que les communes qui n'avaient pas renoncé au culte public devaient entretenir les presbytères, et que celles qui l'avaient aboli en étaient propriétaires ; c'était provoquer les premières à l'apostasie.
Mais la régie avait prétendu que les jardins et terrains dépendant des presbytères n'étaient pas abandonnés aux communes. Le 14 pluviôse, Lecointre vint exposer à la convention les inconvénients de cet état de chose : il déclara que les églises dépérissaient, que les plombs, les tuiles, les bois, en étaient enlevés tous les jours. Mais l'important , à son avis, était de s'opposer au fanatisme, c'està-dire, d'enlever irrévocablement aux catholiques leurs églises. Pour justifier cette proposition, il déclama violemment contre la Teligion et les prêtres des deux cultes, et lança même contre les constitutionnels les plus graves accusations : « Dans le nombre de ceux qui se sont décorés des livrées du patriotisme, la foule des scélérats est incalculable : de tous les ennemis de la patrie, aucuns ne se sont souillés (fautant de crimes que ces prétendus déserteurs des autels. » Ils cherchent, par la perte de la liberté, à retrouver leurs richesses, ((semblables au loup ravissant». Ils sont, comme les catholiques, ennemis de la liberté et de l'égalité; « laisser subsister des églises, les abandonnera la disposition des communes, c'est laisser des espérances au fanatisme (1 ) ». Il en conclut qu'il faut vendre toutes les églises, sans exception, et pour justifier cet attentat à la liberté des cultes , qu'il vante naturellement en sa qualité de persécuteur, il a l'impudence de proclamer bien haut « que laisser aux communes qui n'ont pas renoncé au culte, leurs églises et leurs presbytères, c'est blesser la justice et l'égalité ». Il prétend encore que l'égalité serait blessée, si on laissait des églises au culte catholique sans en accorder aux calvinistes et aux luthériens. Pourtant la vraie égalité consiste à laisser à chaque culte la liberté d'acquérir ce qui lui est nécessaire , et non à le spolier de ce qu'il a déjà acquis. Mais sa grande raison est celle-ci : Les presbytères et les églises appartiennent, comme de droit divin, à l'État : donc tout ce qu'il n'enlève pas à un culte, il le lui donne, et par conséquent, s'il s'abstient de le dépouiller complètement, il le favorise et blesse l'égalité. De nos jours, certains politiques se servent de ce raisonnement avec un aplomb incroyable (2) ! Lecointre voulait l'anéantissement du chris-
(1) Débats et Décrets, pluviôse an III, p. 175.
(2) Si une communauté religieuse, si un culte quelconque ne peut pos-
tianisme,- et tout argument lui était bon, lorsqu'il aboutissait à une mesure de persécution. La convention, sur sa demande, chargea les comités de lui rédiger un projet sur la vente des églises et des presbytères dans un délai de trois mois à partir du décret, mais des discussions très graves l'empêchèrent de s'occuper de cette question.
La réaction contre les terroristes s'accentuait tous les jours davantage. Dans les rues de Paris, les muscadins battaient les jacobins. Le buste de ce môme Ma rat, que les thermidoriens venaient d'envoyer au Panthéon, fut brisé avec grand scandale parles muscadins au théâtre Feydeau. Le comité de sûreté générale, effrayé de tant d'audace, donna des ordres pour le faire replacer (13 pluviôse). Mais Marat était regardé, par les modérés, comme la personnification la plus hideuse du régime de la Terreur : ses tenants eurent l'imprudence de faire des contre-manifestations , et de porter son buste en triomphe. Alors le comité de sûreté générale, pour éviter des scènes violentes, le fit retirer des théâtres où il était exposé ; puis, voyant le déchaînement de l'opinion publique contre la mémoire de Marat, il proposa à la convention, d'accord avec les comités de salut public et de législation, de rapporter le décret qui avait transporté Marat au Panthéon , et de décider que, dorénavant, elle n'accorderait cet honneur à un citoyen, et ne permettrait d'exposer son buste dans un lieu public, que dix ans après sa mort. La convention vota cette proposition avec enthousiasme. L'effet moral de ce décret fut immense.
La convention venait donc de répudier toute solidarité avec les héros de la Terreur ; elle avait alors tout intérêt à se débarrasser de ses saints comme de ses bourreaux, car
8éder par lui-même des temples et des presbytères, si l'État en est propriétaire de plein droit, on consacre un système de spoliation perpétuelle. L'État met la main sur les églises et les presbytères, le culte spolié en rebâtit d'autres avec les dons des fidèles : il n'y a pas de raison pour que, plus tard, l'État ne vienne pas le spolier de nouveau, en le laissant bâtir encore à ses frais pour être encore spolié dans la suite.
elle voulait en finir avec la guerre de l'Ouest, et déjà, depuis quelque temps, des négociations étaient entamées avec les chefs des Vendéens et des Bretons. Les modérés s'apprêtaient à faire rentrer dans la convention les députés proscrits, qui avaient pris les armes contre les jacobins; ils se sentaient donc beaucoup moins de répugnance à traiter avec les insurgés de l'Ouest. La persécution religieuse avait été évidemment la seule cause de cette guerre sans cesse renaissante ; ils se résignèrent enfin à promettre aux paysans, pour leur faire déposer les armes, cette liberté de conscience qu'ils leur déniaient obstinément depuis le début de la révolution. Déjà, le 27 pluviôse, là paix était faite avec plusieurs chefs. Mais pour leur donner confiance, il fallait que la liberté religieuse ne parût pas absolument restreinte aux pays qui s'étaient insurgés, et qu'il fût possible de dire que la persécution terroriste était finie.
Ils firent donc, en persécuteurs obstinés mais hypocrites, la loi du 3 ventôse. Aucun esprit supérieur aux étroits préjugés de la philosophie du xviue siècle, n'avait compris qu'il y avait là une occasion admirable d'en finir complètement avec l'agitation religieuse. La Terreur, en brisant la constitution civile, avait déblayé le terrain : cet obstacle à la paix religieuse n'existait plus ; il fallait, en invoquant le principe de la liberté des cultes et la nécessité d'en finir avec l'insurrection de l'Ouest, abroger les lois de persécution et établir sincèrement la liberté de conscience. 11 n'était pas nécessaire de faire alors tout ce que fit plus tard le premier consul : la convention pouvait très bien se dispenser de donner des traitements aux ecclésiastiques ; la seule abrogation des lois de proscription eût été accueillie avec le plus grand enthousiasme. Les jacobins auraient poussé des cris de rage, mais on était déjà habitué à les entendre traiter de royalistes , des thermidoriens comme Legendre, Tallien, Bourdon, et appeler la convention , un Goblentz 1 Le gouvernement thermidorien eut beau se montrer intolérant et persécuteur, les jacobins n'en firent pas moins les insurrections du 12 germinal et du 1er prairial à Paris, et des émeutes très graves en province. Malheureusement , le grand obstacle à la pacification
religieuse n'était pas dans l'existence de ce parti violent. Les révolutionnaires modérés étaient, comme au premier jour, hostiles à la liberté des cultes; ils voulaient faire des phrases sur elle, mais, en pratique, la réduire uniquement à la tolérance de quelques exercices religieux, afin d'en imposer aux naïfs.
Le rapport présenté sur les cultes, le 3 ventôse, par Boissy d'Anglas, au nom des comités réunis de salut public, de sûreté générale et de législation, mérite d'être sérieusement étudié. La loi du 3 ventôse, en effet, peut être regardée comme la base de la législation religieuse de la révolution jusqu'au concordat ; et les principes sur lesquels elle se fonde sont perpétuellement invoqués de nos jours, avec de simples atténuations de forme. On est étonné, tout d'abord, de trouver tant de déclamations contre le christianisme , dans un rapport rédigé pafr l'un des chefs du parti modéré. Mais il ne faut pas oublier que ce parti avait longtemps persécuté de concert avec les jacobins : en l'an III, il n'avait renoncé à la persécution que provisoirement, et sous l'empire d'une nécessité trop évidente, et ce rapport en fournit la preuve formelle. Après tant d'épreuves, si tristes et si solennelles, la grande majorité des modérés de la convention était restée profondément hostile, non seulement à la liberté de l'église, mais à la liberté religieuse en général. Elle avait renoncé à la persécution ouverte, pour ne pas ressembler aux jacobins, mais, en revanche, elle était bien décidée à ne pas s'écarter de la marche suivie par tous les révolutionnaires, sans exception, depuis les constituants jusqu'aux iconoclastes. Elle comptait proclamer théoriquement la liberté religieuse, et la rendre illusoire par des mesures de détail : la battre en brèche en déversant sur elle le mépris , et l'empêchant de faire aucun établissement durable, même avec les souscriptions des fidèles. Pour détourner les populations de courir aux églises, elle allait déclarer bien haut qu'il ne fallait pas voir, dans l'octroi du libre exercice des cultes, la reconnaissance d'un droit du citoyen, mais une marque de compassion pour la crédulité et l'aveuglement d'un grand nombre de Français. Du reste, cette condescendance et cette compassion ne pourraient être de longue durée ; les
citoyens allaient être prévenus qu'elle comptait sur la philosophie pour venir à bout de la religion , et que le premier, devoir de l'État était de travailler au triomphe de la philosophie.
Le rapport de Boissy d'Anglas reproduit fidèlement les préoccupations antireligieuses de la convention. Il commence par déclarer qu'un décret spécial sur les cultes est devenu nécessaire à cause de la guerre de la Vendée , et il se livre à des déclamations ampoulées contre le fanatisme qui, d'après lui, a été excité par la cour de Londres, dans le dessein de forcer la république à se déchirer de ses propres mains. Il s'écrie ensuite, avec une indignation comique : « On fait cette injure au xvme siècle, de croire qu'il puisse être encore souillé par une guerre de religion ! » Gomme s'il ne venait pas de reconnaître que la guerre de Vendée est une guerre de religion ! Il constate que les arrêtés des députés en mission dans l'Ouest ne sont pas tous conçus dans le même esprit, et que la convention ne peut tarder plus longtemps à leur tracer une règle uniforme sur la police des cultes. « A ces mots, dit-il, le législateur doit s'élever à toute la hauteur de la philosophie », et il se livre à des efforts, hélas, bien infructeux, pour s'élever à cette hauteur (t)!
Voulant préciser le but de cette loi, il part de ce principe commun aux philosophes, auteurs de la constitution civile, et aux terroristes, que la religion est en elle-même une erreur, une absurdité, le produit de l'ignorance et de l'abrutissement; «c'est à la philosophie à éclairer l'espèce humaine, et à bannir de dessus la terre les longues erreurs qui l'ont dominée. » Il déclare dédaigneusement qu'il n'a point à examiner s'il faut une religion aux hommes, ce qui, pour lui, revient à se demander s'il n'est pas nécessaire de les tromper. En tout cas, il trouve que « la religion a vendu bien cher aux hommes les consolations qu'ils en ont reçues », et se livre contre elle à des déclamations dignes des hébertistes. Enfin, il aborde la question. La convention a expulsé à jamais la religion de l'organisation politique de laFrance. « Ce triomphe est, de tous ceux que vous avez rem-
(1) Débais et Décrets^ ventôse an III, p. 101 et suiv.
portés, celui qui consolide le mieux la démocratie que vous avez jurée. » Cependant, il existe encore de nombreux chrétiens qui réclament vivement l'exercice de leur culte : avec quel mépris l'orateur des trois comités traite cette renaissance religieuse ! Il l'attribue à la crédulité, à la barbarie de quelques idiomes qui maintiennent l'ignorance, et à la persécution des jacobins ; ces causes « ont paru ranimer en plusieurs lieux la ferveur d'un culte qui s'éteint, d'un culte qui n'a pu se soutenir contre la raison, quand celle-ci était persécutée, et gui succombera sous ses efforts quand elle sera secondée et dirigée par le gouvernement lui-même ».
Ainsi, le gouvernement doit faire la guerre à la religion! Mais le rapporteur concède que ce ne doit pas être une guerre sanglante, « que la raison seule doit triompher de l'erreur ». Le gouvernement donnera des armes à ce qu'il appelle la raison, et lui fournira les moyens de remporter une victoire aussi heureuse pour l'humanité. La guerre à la religion doit être philosophique et non sanglante. Il ne faut pas oublier que les jacobins, tout en versant des flots de sang, faisaient absolument les mêmes déclarations!
Il entre ensuite dans l'historique de la question, et reproche à l'assemblée constituante «d'avoir eu, sur plusieurs points très importants, le tort d'augurer trop peu des forces que l'esprit humain avait acquises ». Il trouve qu'elle aurait dû proclamer la liberté pour tous les cultes, après avoir enlevé au clergé tous ses biens et tous ses avantages politiques; et lui reproche très vivement d'avoir décrété cette constitution civile dont il a été lui-même un zélé partisan. « Elle laissa se former un schisme, et elle ne sut jamais le réprimer. » Sur ce dernier point, il l'accuse bien à tort, car elle a fait tout ce qui dépendait d'elle pour écraser l'orthodoxie, et Boissy d'Anglas a vu de près ses persécutions. Il parle ensuite avec plus de justesse des maux occasionnés par la constitution civile, « de ces arrêtés départementaux tantôt philosophiques et modérés, tantôt despotiques et barbares, qui sous les yeux du gouvernement formaient un fédéralisme réel ». Il s'élève ensuite contre les violences qui accompagnèrent l'abolition du culte officiel. «Cet établissement sacerdotal qui devait expirer sous les coups d'un gouvernement sage et ferme, fut abattu avec le scandale d'une orgie. »
Les Chaumette et les Hébert voulurent, par leurs excès, « armer contre vous le fanatisme et l'esprit de parti ». Robespierre avait dit à peu près la même chose. On voit que Boissy d'Anglas blâme la manière peu philosophique dont le culte fut supprimé, mais se déclare partisan de cette suppression.
Maintenant, qu'a-t-on fait pour arrêter, et l'intolérance hébertiste, et la réaction religieuse? On a organisé l'instruction publique : elle seule peut « en développant la raison, renverser les préjugés et les erreurs », c'est-à-dire la religion. « L'homme veut des illusions et des chimères sous un gouvernement oppressif... Il lui faut une autorité suprême, au-dessus de l'autorité qui le blesse. » L'homme, soucia monarchie, avait donc besoin de religion ; elle lui est inutile sous la république. C'est là l'idée fondamentale du rapport et du projet de loi. La religion n'est qu'une absurdité, qu'une chimère : le devoir d'un gouvernement républicain est de travailler à la détruire. Pour l'instant, il faut régler l'exercice des cultes, puisque tant d'hommes, abrutis par la monarchie, n'y veulent pas renoncer et que la persécution violente aurait trop d'inconvénients ; mais dans ce règlement même on fournira au gouvernement les moyens de combattre la religion.
L'application de ce système ne sera pas difficile. On pourra assimiler, quant à la surveillance de la police, les réunions ayant pour objet l'exercice des cultes, aux sociétés qui discutent les intérêts politiques, «Je sais bien, dit le rapporteur, que ces dernières méritent infiniment plus la faveur et l'encouragement du gouvernement. » Mais il ne faut point persécuter, parce que la persécution, comme l'expérience vient de le prouver, affermit les superstitieux et les fanatiques dans leur foi ; à ce propos, il lance cette fameuse phrase : «Il faut des martyrs à la religion, comme il faut des obstacles à l'amour. » Et le pauvre Boissy d'Anglas se trouva ce jour-là aussi profond que spirituel, et se dit modestement à lui-même, comme Sosie :
Peste ! où prend mon esprit toutes ces gentillesses ?
Mais son moindre défaut est de faire des phrases ridicules! La prétendue tolérance qu'il prêche consiste uniquement
304 CONSTITUTION CIVILE bU CLERGÉ.
à ne pas imposer aux chrétiens de célébrer leur culte dans des souterrains, et il invite la convention à leur accorder une liberté singulièrement restreinte :
« Que toutes cérémonies soient assez libres pour qu'on n'y attache plus aucun prix, pour que votre police surtout en puisse surveiller sans cesse les inconvénients et les excès ; que rien de ce qui constitue la hiérarchie sacerdotale ne puisse renaître au milieu de vous sous quelque forme que ce soit Mettez au rang des délits publics tout ce qui tendrait à rétablir ces corporations religieuses que Vous avez sagement détruites. Qu'il n'y ait aucun prêtre avoué parmi vous, aucun édifice destiné au culte, aucun temple, aucune dotation ; en un mot, en respectant toutes les opinions, ne laissez renaître aucune secte. Les cultes quels qu'ils soient n'auront de vous aucune préférence; vous n'adopterez point celui-ci, pour persécuter celuilà, et ne considérant la religion que comme une opinion privée, vous ignorerez ses dogmes, vous regarderez en pitié ses erreurs, mais vous laisserez à chaque citoyen la liberté de se livrer, à son gré, aux pratiques de celle qu'il aura choisie. »
Ainsi, pour toutes les religions, indifférence fondée sur la pitié pour leurs erreurs, c'est-à-dire sur le mépris. Cette manière d'envisager les cultes est tout à fait étrangère au sens véritable de la liberté religieuse : aussi le programme de Boissy d'Anglas la menace très sérieusement. L'État confisque tout; de plus, il n'accordera aucun temple, aucune dotation, soit! Mais on ne pourra pas constituer une hiérarchie sacerdotale ! Travailler à rétablir une corporation religieuse sera un délit public! Mais pourtant la hiérarchie est indispensable aux deux églises, catholique et constitutionnelle : la forme presbytérienne leur est donc maintenant imposée ! On dira peut-être, en désespoir de cause, que Boissy d'Anglas entend seulement parler d'une hiérarchie reconnue par l'État; mais son rapport est formel ; d'ailleurs l'État ne reconnaît rien dans seta système. Du reste, c'était la théorie favorite de nombreux modérés ; elle devint une règle de gouvernement, et le directoire, qui suivait la loi du 3 ventôse, prétendit plusieurs fois qu'en s'intitulant évoque on empiétait sur les droits de l'État, et fit même cette odieuse chicane aux évêques constitutionnels : nous l'établirons bientôt par des documents irrécusables. Que signifie également cette phrase : «En respectant toutes les opinions, ne laissez renaître aucune secte »? Mais la liberté religieuse
a pour conséquence nécessaire, la réapparition des sectes, c'est-à-dire des religions catholique, constitutionnelle, luthérienne, calviniste. D'ailleurs une religion ne consiste pas dans une opinion isolée, elle présuppose une organisation quelconque entre personnes ayant la même foi ; aussi la liberté des cultes est-elle parfaitement distincte de la liberté des opinions. L'État, suivait Boissy d'Anglas, doit ignorer tous les dogmes, en méprisant les erreurs des religions, ce qui est absolument contradictoire ! Gela revient à dire: «Vous ferez semblant d'ignorer les dogmes, pour mieux les heurter. » Au contraire, le devoir d'un État qui veut pratiquer la liberté religieuse est de connaître les dogmes des religions professées par les citoyens. 11 serait trop commode, à celui qui veut persécuter, de faire ce calcul : « Je ne suis pas censé connaître les dogmes de telle religion ; je vais donc faire des lois destinées systématiquement à les blesser. » La persécution du décadi, quia duré jusqu'au concordat, a été faite régulièrement d'après ce système. Le gouvernement a imposé le repos du décadi, et ordonné, sous différents prétextes, de travailler le dimanche ; quand on lui objectait les prescriptions religieuses, il répondait qu'il ne connaissait pas le dimanche. La prétendue indifférence, prêchée par Boissy d'Anglas n'est en réalité qu'une tartuferie. Cette logomachie n'aboutit qu'à des insolences à l'adresse de toutes les religions, et à leur asservissement complet, car le rapporteur, après avoir invité l'État à leur imposer une organisation non hiérarchique, l'engage formellement à réviser leurs catéchismes :
« Votre police doit s'étendre sur la morale qui sera répandue dans les assemblées destinées aux cérémonies d'un culte particulier. Cette morale ne doit jamais être en opposition avec les lois de l'État et les principes du gouvernement. »
Et quels sont-ils ces principes ! Le rapporteur a déclaré déjà que le plus important de tous est de propager la philosophie, qui regarde en pitié les erreurs des cultes! Ceuxci, obligés de prêcher la morale de l'État, devront donc prêcher contre eux-mêmes ! Le mariage est réglé par la loi civile : pourra-t-on prêcher qu'il est indispensable à un chrétien de se marier à l'église? L'État déniera formellement ce droit jusqu'au concordat, et déportera comme factieux les iv. 20
constitutionnels eux-mêmes lorsqu'ils prêcheront la nécessité du mariage religieux !
L'instruction, dirigée philosophiquement par l'État, viendra à bout de toutes les sectes ! Boissy d'Anglas délaie longuement cette idée. Aussi serait-il très imprudent d'employer la violence, qui a si mal réussi aux jacobins : il faut tout attendre du temps seul, et de l'instruction antireligieuse, que l'État aura soin de répandre partout pour redresser les erreurs des cultes. L'État, en un mot, a le devoir, tout en proclamant hypocritement la liberté de conscience, de travailler sans relâche, mais par les moyens détournés, à l'anéantissement des religions :
« Bientôt, on ne connaîtra que pour les mépriser, ces dogmes absurdes, enfants de Terreur et de la crainte, et dont l'influence sur l'espèce humaine a été si constamment nuisible ; bientôt les hommes ne seront guidés que par le seul attrait de la vertu. Ils seront bons parce qu'ils seront heureux, et heureux parce qu'ils seront libres ; bientôt la religion de Socrate, de Marc-Aurèle et de Gicéron sera la religion du monde. »
Boissy d'Anglas a beau dire, les inventeurs de celte religion politique en viendront bientôt à persécuter les autres cultes. Les créateurs de l'église constitutionnelle ont crié bien haut qu'ils ne feraient jamais de martyrs, et ils en ont fait bien vite. La religion politique de la convention devait fatalement devenir persécutrice comme sa devancière. Comment un gouvernement qui a la prétention d'être bientôt pontife universel, grâce à cette religion renouvelée de Socrate, de Marc-Aurèle et de Cicéron, et qui se trouve entravé par les cultes chrétiens, pourra-t-il se résigner à tolérer indéfiniment ces erreurs, ces jongleries qui retardent son triomphe ! Il en arrivera bientôt à abréger par la force brutale la durée de la lutte I En vérité, on rit de pitié lorsqu'on voit des hommes, à peine affranchis du régime de la Terreur, ressasser audacieusement de pareilles fadaises !
La convention vota, sans discussion sérieuse, le projet présenté par Boissy d'Anglas.
L'article 1er déclare hypocritement que l'exercice des cultes ne peut être troublé. L'article 2, que la république ne salarie aucun culte. L'article 3 : « Elle ne fournit aucun local ni pour l'exercice du culte, ni pour le logement de
ses ministres. » Boissy d'Anglas a eu soin de dire dans le rapport que les églises ne pouvaient être prêtées à aucune secte : elles sont donc confisquées pour toujours. Toute cérémonie du culte est interdite en dehors de l'enceinte où il est exercé : aucun prêtre ne peut se montrer en public avec ses ornements. (Articles 4 et 5.) Il ne sera même pas permis à la religion de paraître aux enterrements. Le rapport dit formellement : « Vous ne souffrirez pas davantage que vos routes, vos places publiques, soient embarrassées par des processions ou par des pompes funèbres. »
« Art. 6. Tout rassemblement de citoyens pour l'exercice d'un culte quelconque est soumis à la surveillance des autorités constituées. Cette surveillance se renferme dans les mesures de police et de sûreté publique. »
Cet article parait inoffensif au premier abord; mais le rapport, en déclarant que le devoir du gouvernement est de surveiller la morale des religions et de les obliger à se conformer à la sienne, qui méprise les religions, indique comment les mots police et sûreté publique doivent être compris.
L'article 7 défend d'exposer en public, ou extérieurement, aucun signe particulier à un culte, et de désigner par aucune inscription le lieu qui lui est affecté. C'est traiter l'église ou le temple en maison de débauche I II défend d'inviter les citoyens à venir au temple par aucune proclamation, ni convocation publique : qu'entendait- on par là? Cette défense devait-elle s'étendre aux affiches, ou même à un avis inséré dans un journal? La convention, qui se reposait sur le fanatisme antireligieux d'un grand nombre de fonctionnaires, avait eu soin de ne pas préciser.
« Art. 8. Les communes ou sections de communes en nom collectif, ne pourront acquérir ni louer de local pour l'exercice des cultes.
« Art. 9. Il ne peut être formé aucune dotation perpétuelle ou viagère, ni établi aucune taxe pour en acquitter les dépenses* »
Cette disposition est injuste et vexatoire. L'État s'est emparé de tous les biens du clergé , il a chassé la religion de tous ses temples , pour en faire des magasins et des greniers à fourrages , et il interdit aux fidèles de prendre au-
cune précaution pour assurer la permanence du culte dans une commune, sans recourir constamment à des quêtes, à des demandes de secours. Mais comme sa tolérance est provisoire , comme il attend impatiemment le triomphe de la religion de Socrate, Marc-Aurèle et Gicéron, il interdit naturellement toute dotation, et compte que les fidèles se fatigueront de dépenser toujours pour leur culte, sans pouvoir faire aucun établissement solide ; et que dans beaucoup d'endroits, leur pauvreté ne leur permettra pas de faire les dépenses les plus indispensables. Tout salaire est enlevé au clergé, dans l'espoir d'anéantir la religion par la famine; les philosophes sont conséquents avec eux-mêmes, en empêchant les fidèles d'assurer par des dons le fonctionnement de leur culte.
« Il ne peut être établi aucune taxe. » On comprend que l'État fasse cette interdiction aux communes , mais il est évident que cet article ne peut être invoqué pour empêcher les cotisations consenties par les fidèles. Cependant on s'en servit fréquemment jusqu'au consulat, pour tourmenter ceux qui recueillaient des offrandes destinées à subvenir aux frais du culte.
Cette loi, si insuffisante et si défectueuse, avait-elle du moins le mérite de délivrer les cultes du régime de la Terreur? En réalité, elle se borne à consacrer les actes les plus graves de ce régime, l'abolition du salaire du clergé constitutionnel, l'envahissement des églises et des presbytères, l'interdiction absolue de tout signe religieux. Dans beaucoup de localités les fidèles s'étaient remis en possession de leurs églises ; la loi du 3 ventôse les en chassait. Ainsi donc cette loi n'apportait aux chrétiens aucun soulagement, et aggravait même leur situation dans beaucoup de communes. Du reste, le rapport reconnaît franchement qu'il était nécessaire d'entraver la résurrection de l'esprit religieux, et cette loi a été rédigée en conséquence. Le rapport de Boissy d'Anglas excita une vive indignation chez tous les chrétiens, catholiques ou constitutionnels. Grégoire déclara qu'il avait « insulté tous les cultes et conséquemment la nation ».
L'application de cette loi donna lieu à une foule de tracasseries et de vexations, car les autorités l'interprétaient
naturellement dans le sens du rapport. Du reste, les comités de la convention poussaient à l'exécution des lois révolutionnaires contre les prêtres. Le 5 germinal, le comité de sûreté générale, dans une circulaire aux administrateurs et agents nationaux des districts et des communes, leur recommandait de faire la chasse aux prêtres déportés.
Le 25 germinal , la convention eut le courage de revenir sur une iniquité dont les parents des prêtres étaient victimes. La loi du 17 frimaire an II avait ordonné le séquestre des biens des pères et mères d'émigrés sur la présomption qu'ils devaient être leurs complices , mais en les admettant à prouver qu'ils s'étaient opposés à leur émigration. La loi du 17 septembre 1793 avait assimilé complètement les déportés aux émigrés. Beaucoup d'administrations en prirent prétexte pour séquestrer les biens des parents des prêtres déportés, mais la loi du 22 ventôse, article 11, décida que celle du 17 frimaire ne serait applicable qu'aux parents des déportés ou reclus appartenant à la classe des ci-devant nobles. Genissieux, au nom du comité de législation, demanda à la convention d'abroger cette disposition qui avait pour résultat de mettre les parents des déportés dans une situation pire que celle des parents des émigrés nobles, puisque ces derniers avaient le droit d'éviter le séquestre en prouvant qu'ils s'étaient opposés à l'émigration de leurs enfants, tandis que les parents des prêtres étaient toujours frappés par k loi. La convention vota cette modification.
Le 30 ventôse précédent, Boissy d'Anglas avait demandé la restitution des biens des victimes du tribunal révolutionnaire, dans un discours très emphatique , mais inspiré par de généreux sentiments et un véritable esprit politique. Legendre lui-même avait plaidé la cause des malheureuses familles avec une véritable éloquence. La convention était beaucoup plus disposée à revenir sur les mesures fiscales de la Terreur, qu'à modifier des lois contraires à la liberté de conscience. Dans la séance du 25 germinal, André Dumont et Rewbell demandèrent avec une extrême violence qu'on fît la chasse aux prêtres. André Dumont se vanta d'avoir arrêté nuitamment des prêtres pendant sa mission à Versailles, et se plaignit de la mollesse des autorités. « Il faut
livrer une guerre à mort au fanatisme. Atteignez ces coupables, la terreur ne doit être que pour eux. » Mais il ne trouvait contre eux que la banale accusation de vouloir faire partout une nouvelle Vendée. Rewbell demanda aussi un redoublement de persécution. « Il faut poursuivre les prêtres réfractaires, non pas comme prêtres ; mais il faut les poursuivre comme séditieux, comme royalistes qui prêchent la révolte. Ce sont des bêtes fauves qu'il faut exterminer (1). » Il reprit aussi les anciennes déclamations de la Terreur contre «les cultivateurs avares ». Delacroix prétendit que dans certains départements , les poignards étaient levés contre les prêtres constitutionnels , et « contre ceux qui ne veulent pas subvenir aux frais du culte ». Les prêtrophobes, inquiets de voir le cul to se réorganiser, cherchaient déjà à empêcher les souscriptions , en traitant de factieux ceux qui les recueillaient. Tallien répondit très sensément à ces énergumènes, que des déclamations bruyantes contre le fanatisme ne menaient à rien, et qu'il fallait bien se garder de le faire renaître par la persécution. Il osa même dire : « Parmi les prêtres insermentés, il y a de bons citoyens, comme il y en a de mauvais parmi les constitutionnels. » Jean-Bon Saint-André, Ghénier, réclamaient des mesures de rigueur. André Dumont soutint que les prétendus troubles religieux « remontent à l'époque de la semaine sainte , suivant l'ancien calendrier, temps des confessions ». Toutes ces propositions furent renvoyées aux comités réunis.
Le 27, Glauzel vient encore demander des mesures de rigueur contre les prêtres, en les accusant de frapper de censures les acheteurs de biens nationaux. Cette malheureuse question des biens confisqués, paraissait alors insoluble : l'église ne pouvait que condamner ceux qui l'avaient spoliée , et en outre la presque totalité du clergé déclarait qu'il n'était pas permis en conscience d'acheter les biens enlevés à leurs propriétaires émigrés par des lois iniques , et trop souvent, de l'aveu même des révolutionnaires, par les actes les plus infâmes. Mais quand bien même le clergé catholique aurait fléchi sur ce point, il n'aurait obtenu aucun adoucissement à la législation atroce
(1) Débats et Décrets, germinal an III, p. 362.
LES THERHID0BIK5S. 314
qui le proscrivait : la paix était donc absolument impossible. Glauzel accusa aussi les prêtres de ne vouloir admettre aux offices, dans certaines communes, que les personnes qui ne portaient pas de cocarde. Le port de la cocarde était ordonné en public, mais les cérémonies du culte étaient tout à fait privées, d'après la loi du 3 ventôse, et cette accusation avait bien peu d'importance. Le 28, Lesage, d'Eure-et-Loir, dans un rapport tendant au rétablissement des .administrations départementales , soutint que si elles avaient été réorganisées plus tôt « beaucoup de prêtres soumis à la déportation ne seraient pas rentrés, et n'exerceraient point le culte avec une scandaleuse impunité ». Ces administrations furent établies, l'obligation leur fut imposée de rendre compte chaque décade au comité de sûreté générale de l'exécution des lois « et notamment de celles relatives aux émigrés, aux prêtres réfractaires et au libre exercice des cultes ».