CHAPITRE VIII
§ I. Après thermidor on continue en province à appliquer les lois qn proscrivent le culte, bien que les populations réclament la liberté religieuse. — Les proconsuls les plus compromis saluent humblement la révolution nouvelle. — Les nouveaux commissaires luttent avec les terroristes, mais continuent la persécution.
§ II. Curieux embarras de Dartigoyte au sujet du décadi. — Mallarmé, à Toulouse, met beaucoup de suspects en liberté. — Il maintient le régime de la Terreur contre les chrétiens et impose le décadi. — Autre arrêté encore plus violent pour le Tarn.
§ III. Dans la Gironde, Bordas s'oppose violemment à l'exercice du culte et insulte grossièrement la religion. — En Auvergne, Musset impose le décadi et interdit le culte.
§ IV. Jean Debry, dans le Midi, déclare qu'il n'y a pas de liberté pour les catholiques. — Oppression religieuse en Savoie. — Arrêté persécuteur de Gautier. — Missionnaires. — Prêtres mis à mort en Franche- Comté. — Arrêté violent de Besson et Pelletier contre le culte.
§ V. En Alsace, Foussedoire élargit les prêtres constitutionnels. — Dans la Côte-d'Or, Calés maintient contre la religion le régime de la Terreur. — Il sévit contre les maîtres d'école qui lisent les offices. — Albert, envoyé dans l'Aube et la Marne, montre une certaine modération — Il met des prêtres en liberté. — Il prend un arrêté pour empêcher les constitutionnels de se rétracter.
§ VI. Sautereau, dans la Somme, proscrit l'exercice du culte. — Blaux emprisonne les rétractés. — Arrêtés violents de Delacroix contre le culte, dans les Ardennes et la Meuse. — Delacroix et André Dumont persécutent à Versailles.
Les commissaires qui terrorisaient les départements au nom du comité de salut public, continuèrent, après la révolution de thermidor, à appliquer les lois de persécution dans toute leur rigueur. Des prêtres furent exécutés comme déportés rentrés. Après la mort d'Hébert et de Danton, on avait persécuté de plus belle : pourquoi le supplice du conspirateur Robespierre aurait-il profité aux prêtres? Tel était l'avis presque unanime des 'vainqueurs de thermidor. Ils envoyèrent bientôt de nouveaux commissaires dans les départe-
ments. Nous allons rechercher comment ces proconsuls thermidoriens traitèrent la religion , et il ne nous sera pas difficile d'établir, contrairement à une opinion assez répandue, que si la liberté religieuse fit quelques progrès après la chute de Robespierre, ces progrès furent très lents, et généralement contrecarrés par les thermidoriens. Nous avons déjà montré que la convention, débarrassée de son tyran, n'avait rien fait en faveur de la liberté de conscience ; ses commissaires et ses fonctionnaires n'étaient pas mieux disposés pour les catholiques : la situation religieuse ne s'améliora que peu à peu, par la force des choses et grâce aux divisions du parti révolutionnaire.
Les commissaires du comité de salut public et de Maximilien s'empressèrent de saluer la révolution de thermidor. L'ignoble Lecarpentier, qui avait de trop justes sujets de craindre d'être proscrit, comme l'un des séides du dictateur guillotiné, célébra la révolution nouvelle, et adressa les plus lâches insultes à ceux qu'il portait aux nues quelques jours auparavant. Le 14 thermidor, il fit publier, à Saint- Malo, la proclamation de la convention sur la chute de Robespierre, et eut grand soin d'y ajouter de nouvelles injures aux vaincus :
« Qui l'aurait cru! Robespierre, Couthon, Saint-Just et autres scélérats, conspiraient au sein du gouvernement contre les représentants et la liberté du peuple français ! Ainsi le faux éclat de leur renommée n'était qu'un prestige! Ainsi la confiance qu'ils avaient usurpée était la mesure de leur scélératesse profonde ! Ainsi l'invincible génie de la liberté a encore saisi et terrassé l'audacieux génie des conspirations!
« De tous les complots tramés jusqu'à ce jour contre l'indépendance de la nation, le plus étonnant, le plus abominable, est celui qui vient d'être si promptement et si heureusement découvert (1).»
Il craignait cependant d'être accusé de tiédeur envers la révolution qui venait d'avoir lieu, car le lendemain il fit afficher une nouvelle proclamation intitulée : « Réflexions du représentant du peuple Lecarpentier, faisant suite à sa proclamation sur la conspiration de Robespierre et ses complices. » Il a beau faire des déclamations enthousiastes sur le 9 thermidor, on devine aisément que cette catastrophe
(1) Archives, AF, II, 121.
inattendue vient de le plonger dans la plus vive anxiété. Il craint évidemment qu'on ne lui fasse payer les basses flatteries qu'il a prodiguées à Robespierre. Il essaye assez maladroitement d'expliquer comment des patriotes zélés ont pu naïvement croire aux vertus de Robespierre, Gouthon et Saint-Just jusqu'au 9 thermidor. Il tente de relever le moral de ceux qui disent avec tristesse et découragement : « A qui se fier à présent? » Puis il proclame, comme Billaud et Gollot et une partie des thermidoriens, que Robespierre n'est tombé que pour avoir voulu opprimer la montagne . On continuera comme auparavant à proscrire et à guillotiner : il le répète avec affectation, et l'on devine qu'il voudrait bien en être persuadé. En attendant, il prend plaisir à effrayer ceux qui, depuis la chute de Robespierre, espèrent des jours meilleurs. La montagne ne sera pas ébranlée par les événements de thermidor, il la compare au Vésuve. Le royalisme et le fanatisme seront punis comme auparavant, le tribunal révolutionnaire continuera à faire tomber des têtes, « le fer de la loi ne peut s'émousser qu'après le supplice du dernier conspirateur » .
Et pour donner plus do force à ses proclamations sur la persistance de la Terreur, il prend immédiatement des arrêtés tyranniques et persécuteurs. Le 22 thermidor, il écrit à la convention :
« C'est demain que nous célébrerons, avec toute la république, l'anniversaire de la chute du tyran Capet, dont la mémoire aurait exclusivement recueilli les exécrations du peuple, si celle du tyran Robespierre n'eût [été là pour les lui disputer; car le peuple français n'a pas juré moins de haine au triumvirat qu'au trône (1). »
A Lyon, les commissaires s'empressèrent, comme Lecarpentier, d'injurier les vaincus. Le 48 thermidor, Reverchon et Dupuy adressèrent aux Lyonnais une proclamation furibonde contre « l'infâme Robespierre », et se déclaraient informés :
« Que les partisans de la dictature trament des complots, que fidèles à leur système destructeur, ils veulent incendier cette commune, porter le glaive du désespoir dans le sein des représentants du peuple, et l'entraîner dans leur chute (2).
(1) Débats et Décrets, fructidor an II, p. 51, séance du 3.
(2) Archives, AF, II, 137.
Pour donner des gages de leur adhésion à la révolution nouvelle, ils se mettent à renouveler les autorités. Le 6 fructidor, Reverchon et Laporte, dans une nouvelle proclamation aux Lyonnais, adressent encore à Robespierre et à son parti des injures et des accusations, méritées presque toutes, mais absolument odieuses dans une proclamation signée de leurs noms. Cependant, ils ne croient pas, comme Lecarpentier, que la Terreur va continuer; ils annoncent même que la révolution du 9 thermidor va inaugurer une période de modération relative, et se mettent à dénoncer comme des misérables, des buveurs de sang, ces mêmes terroristes dont ils se sont servis jusqu'à présent pour opprimer la malheureuse ville de Lyon. Ce sont maintenant des brigands protégés par Robespierre, « ce monstre hypocrite altéré de sang et de domination, ce Gromwell enfin » :
« Le nouveau Gatilina et ses complices avaient juré de faire tomber encore dix mille têtes dans Commune-Affranchie, sous prétexte de venger la mort de Châlier, mais bien plutôt pour satisfaire la soif inextinguible des tigres qui formaient le cortège du tyran, et pour, en donnant ouverture à des séquestres sans fin, ouvrir une carrière inépuisable de rapines, à ces hommes atroces qui n'avaient rien avant le siège de Lyon, et qui maintenant, gorgés de biens et de débauches, étalent un luxe insolent qui décèle assez tous les crimes dont ils se sont rendus coupables (1). »
Ce portrait des terroristes lyonnais est tout à fait pris sur le vif. Reverchon et Laporte les connaissaient très bien, car ils n'avaient cessé de les cajoler que depuis bien peu de temps. Non contents d'insulter en masse ceux qui étaient la veille leurs agents et leurs complices, ils les dénoncent nommément, renouvellent les administrations qui étaient en fonctions le 9 thermidor, et prononcent la dissolution de la société « soi-disant populaire », qu'ils ont solennellement réorganisée le IÂ floréal précédent, avec les amis deChâlier.
Maignet fit aussi une proclamation en l'honneur du 9 thermidor : « Un grand complot était formé contre la patrie, la vigilance des comités de salut public et de sûreté générale vient de le découvrir, et la convention nationale vient de l'abattre ; » et il invite les républicains à se rallier autour des vainqueurs « Voyez la boussole que vous vous
(i) Archives, AF, II, 137.
êtes choisie; elle est placée sur cette montagne que rien ne saurait ébranler ni détruire (1). »
Pris absolument au dépourvu par la défaite et la mort de Robespierre, les commissaires de la Terreur s'inclinèrent devant la révolution de thermidor. Mais les vainqueurs ne pouvaient avoir la moindre confiance dans certains représentants en mission, qui étaient les amis intimes et les complices des vaincus. D'ailleurs, beaucoup d'autres étaient évidemment usés dans les provinces qu'ils gouvernaient, et déjà les dénonciations affluaient contre eux. Le 26 thermidor, la convention rappela dans son sein un grand nombre de commissaires. Ceux qu'elle envoya à leur place se montrèrent de plus en plus modérés au point de vue politique, écartèrent d'odieux terroristes, et mirent immédiatement beaucoup de suspects en liberté, mais ils firent preuve presque toujours du plus violent fanatisme antireligieux. Gomme leurs prédécesseurs terroristes, ils lançaient aux deux églises, catholique et constitutionnelle, les injures les plus grossières et les calomnies les plus stupides.Tls empêchaient l'exercice du culte, faisaient travailler le dimanche, chômer le décadi, et traquaient les prêtres. Mais les circonstances ne leur permirent pas de faire autant de mal que leurs prédécesseurs.
Mallarmé, le fameux président de la convention au 31 mai, représente parfaitement cette catégorie de terroristes, devenus relativement modérés après thermidor, mais toujours remplis de rage contre la religion et ses ministres, et bien décidés à maintenir contre eux les procédés de la Terreur. Il fut envoyé à Toulouse avec Bouillerot, pour remplacer Chaudron-Rousseau et Dartigoyte. Ces deux proconsuls avaient célébré la chute de Robespierre, et pour montrer leur zèle, ils avaient, le 29 thermidor, lancé un énorme réquisitoire contre la société populaire de Toulouse, qu'ils accusaient d'abus de pouvoir, et d'impertinences envers les représentants (l'un de ses membres avait appelé ironiquement le défroqué Paganel, monsieur le curé). Quatre des principaux meneurs furent mis en arrestation, et le comité de surveillance de la société dut se réorganiser.
(1) Archives, D, § I, 29.
Ces proconsuls étaient fort embarrassés depuis le 9 thermidor. Dartigoyte, lui-même, ce persécuteur acharné, ce fanatique partisan du décadi, faiblit dans une question où le décadi était pourtant intéressé. Les autorités, afin do vexer les consciences, avaient l'habitude de contraindre les suspects reclus à travailler le dimanche, et leur faisaient subir toute sorte de mauvais traitements en cas de refus. Le 29 thermidor, Dartigoyte dut statuer, sur une réclamation qui lui était adressée contre le comité de surveillance de Villefranche par trois sœurs Durand-Nogarède, victimes de cette oppression. L'arrêté du proconsul est fort curieux : il constate avec regret que, pour avoir refusé de travailler un ci-devant dimanche, les trois plaignantes ont subi d'odieux traitements corporels, et une exaction pécuniaire :
« ... Que dans un gouvernement, démocratique on doit encore moins admettre d'autres peines que celles indiquées par la loi ; que faire consister ces peines à réduire les citoyens au pain et à l'eau dans des appartements séparés, avec une garde à leurs frais, c'est sortir du sentier de la justice républicaine,... que la publicité donnée par le comité de Villefranche à son arrêté du \0 de ce mois par la voie de l'impression aux dépens des sœurs Nogarède, ajoute à l'imprudence qu'il a commise (i). »
Il était, en effet, bien imprudent à ce malencontreux comité de prendre un pareil arrêté, le 10 thermidor, un jour ou deux avant que la chute de Robespierre ne fût connue dans ce département, comme s'il eût voulu préparer des ennuis au proconsul. Maintenant, les langues sont déliées, l'arrêté fait scandale, il a mis les sœurs Nogarède au pain et à l'eau, dans des appartements séparés, c'est-à-dire dans un cachot, pour appeler les choses par leur nom ; quelques jours auparavant, il eût été accueilli avec stupeur, maintenant il excite une vive indignation, et Dartigoyte, déjà très compromis par ses amitiés politiques , craint que des patriotes subitement épris de modération, n'exploitent cet
(1) Archives, AF, II, 104.
arrêté contre lui. Aussi ce fanatique partisan du décadi ne voulant ni prononcer sur le fond et se condamner ainsi luimôme, ni endosser l'arrêté, ce qui ne serait peut-être pas prudent, déclare que le comité a eu des intentions pures, mais a excédé ses pouvoirs, parce que la police des prisons appartient aux municipalités; en conséquence, il annule l'arrêté, sans se prononcer contre le travail forcé du dimanche.
Il est tout naturel que Mallarmé, venant remplacer des hommes comme Dartigoyte, Chaudron-Rousseau, Paganel, ait été, malgré ses antécédents, accueilli comme un libérateur. Aussitôt après son arrivée, le 25 fructidor, il fit une m proclamation assez modérée, s'occupa immédiatement de visiter les prisons, qui regorgeaient de suspects, et en délivra un grand nombre (1).
Le 2 vendémiaire, il statue sur les prisonniers de Villefranche, et met en liberté quinze reclus et quatre recluses, dont les sœurs Nogarède. Quinze personnes, dont trois femmes, sont maintenues en prison. Les proconsuls déclarent surseoir à statuer sur les réclamations de dix autres reclus, jusqu'à ce qu'ils aient reçu des renseignements de la société populaire et des autorités.
Le 11 vendémiaire, Mallarmé s'occupe des prisonniers du district de Mont-Unité. Trente-neuf sont mis en liberté, dont vingt-cinq hommes et quatorze femmes. Dix-huit hommes et onze femmes appartiennent à la catégorie des ci-devant nobles, mais Mallarmé a pour système de mettre en liberté ceux qu'il trouve inoffensifs. Un notaire qui avait été reclus pour s'être opposé à la lecture du Père Duchesne, mais que Mallarmé déclare bon patriote depuis 89, est mis en liberté. Plusieurs libérés sont des vieillards, détenus comme parents d'émigrés : l'un d'eux est âgé de quatre-vingt-douze ans ! Seize autres détenus, dont cinq femmes, sont mis en liberté sous la surveillance des autorités. Ce sont tous des ex-nobles et parents d'émigrés ; on ne compte parmi eux qu'un seul bourgeois : c'est un ancien notaire infirme, âgé
(1) Nous croyons utile d'entrer dans quelques détails d'après les arrêtés de Mallarmé et Bouillerot (Archives, AF, II, 104) sur les mises en liberté prononcées à cette époque. Le lecteur pourra ainsi se faire une idée de la manière dont la loi des suspects avait été appliquée.
de soixante-quatre ans, détenu pour fanatisme. En outre, trois prêtres constitutionnels, bons patriotes, sont mis en liberté , avec l'obligation de rester au chef-lieu : les deux premiers ont été détenus pour être revenus sans passeports malgré les arrêtés des représentants, dans les communes où ils avaient exercé le ministère : le troisième, âgé de soixante-dix-huit ans et infirme, avait été emprisonné sur Tordre du comité de surveillance, pour avoir refusé d'abdiquer ses fonctions.
Tous les prisonniers libérés sont tenus de payer les frais de leur captivité : la république ne voulait pas les avoir privés gratis de leur liberté. Vingt-trois détenus, dont six femmes (l'une d'elles est religieuse), sont maintenus en prison; il est sursis à statuer sur vingt-trois autres (1).
Le même jour, les proconsuls s'occupent des prisonniers du district de Rieux. Vingt sont mis en liberté, dont cinq femmes arrêtées « pour cause de fanatisme, pour avoir préféré d'assister à la messe d'un prêtre plutôt que d'un autre », c'estrà-dire pour avoir refusé d'aller à la messe constitutionnelle. Les détenus de ce district sont tous d'une condition très modeste, la plupart artisans ou cultivateurs ; ils ont été emprisonnés pour fanatisme, sauf un pauvre diable, nommé Tachaire. Le comité de surveillance, interrogé sur les motifs de sa réclusion , s'est trouvé dans l'impossibilité d'en fournir aucun (2)1 Trois hommes, appartenant également aux classes inférieures, sont mis en liberté sous la surveillance des autorités. Vingt-cinq femmes, qui depuis septembre 1793 étaient en surveillance pour cause de fanatisme, en sont déchargées. Cinq détenus, dont une femme, restent en réclusion. Les proconsuls chargent en outre la société populaire de Rieux de faire une véritable enquête sur vingtquatre personnes, lçs unes détenues, les autres en surveillance. Le même jour, ils réorganisent le comité révolutionnaire de Muret, et remplacent six de ses membres comme ne sachant qu'imparfaitement lire et écrire. Les thermidoriens commencent à expulser les robespierristes de tous les emplois.
Les gens de bien auraient été en droit d'espérer que le
(1) Archives, AF, II, 104i — (2) Arehiv€6t ibid>
supplice de persécuteurs célèbres, et la disgrâce de leurs agents les plus zélés , amèneraient d'heureux changements dans la situation religieuse de la France : Mallarmé s'empressa de dissiper cette illusion , et d'annoncer qu'il allait continuer la persécution religieuse avec la plus grande rigueur. Sa proclamation du 14 vendémiaire est inspirée par la prêtrophobie la plus grossière; non seulement elle renferme les plus ignobles injures contre la religion, mais elle en proscrit absolument l'exercice. Malgré sa longueur, nous reproduisons la plus grande partie de ce document, afin de montrer comment les thermidoriens, dès le début, traitèrent la liberté de conscience. Il proclame d'abord que le devoir d'un représentant, est de détruire «tout ce qui pourrait perpétuer le fanatisme et ridolâtrie » :
« Quand on s'est servi de la voix de la persuasion, et qu'elle a été infructueuse, ce serait compromettre la tranquillité publique, retarder le triomphe de la raison, que de balancer un seul instant pour comprimer le fanatisme, ou de laisser subsister les moindres vestiges d'un culte qui nous rappelle l'ignorance et la servitude, où (aveuglement de nos pères nous avait plongés.
« Le représentant du peuple s'est assuré, d'après les preuves les plus convaincantes, qu'il était temps de livrer une guerre à mort à tout ce qui peut non seulement éteindre le flambeau de la vérité, mais en diminuer la lueur.
« Il s'est assuré que, dans des communes, on conserve encore, malgré la disposition de la loi , les signes extérieurs du culte, des croix multipliées qui souillent les i égards de l'homme libre. Si l'on s'est mis en devoir ailleurs d'exécuter la loi , elle ne Ta été que d'une manière imparfaite, on s'est contenté d'enlever l'effigie ridicule de celui que des imposteurs nous présentaient comme un hommedieu, mais les attributs de son supplice et les accessoires de la superstition subsistent encore.
« Il s'est assuré que dans d'autres communes, au lieu de livrer aux flammes des tableaux ridicules , connus sous le nom de saints et de saintes, on les conserve aussi précieusement que s'ils devaient un jour réaliser des prétendus miracles qui n'ont existé que dans la bouche des prêtres pour dominer nos ancêtres et s'emparer de leurs biens.
« Il s'est assuré qu'il existe dans les champs où la charrue aurait dû passer depuis longtemps, des ci-devant chapelles jadis infiniment précieuses, et d'un grand rapport aux pontifes de l'idolâtrie, par des réunions scandaleuses dans certains jours de l'année, et qui attirent encore aujourd'hui des individus qui ont l'impudence
de s'agenouiller devant les débris du fanatisme, et de s'aveugler jusqu'au point de croire à ses miracles.
« Que dans plusieurs communes , on ne porte point de cocarde tricolore, et que des citoyennes préfèrent la décoration superstitieuse d'un culte papiste.
« 11 s'est assuré que dans quelques communes, au lieu de vomir les ci-devant ministres qui jadis y exerçaient des fonctions curiales, et dont la présence maintient dans les esprits faibles et ignorants l'espérance de voir un jour se rétablir un culte contraire aux principes immuables de la raison et de l'égalité, qu'au lieu de les envoyer au chef-lieu du district, sous la surveillance du comité révolutionnaire, on a -poussé l'incivisme jusqu'à tolérer leur permanence, si nuisible sous tous les rapports.
« Que dans un grand nombre de communes, on solennise avec la plus contre-révolutionnaire affectation les jours que la scélératesse et l'imbécillité consacraient à l'idolâtrie , tandis qu'on profane les décadispar de mercenaires travaux.
« Que dans des communes adjacentes aux contrées ennemies, on a poussé l'audace jusqu'à s'y rendre, les jours que Ton consacre au mensonge et au crime, pour participer à des actes indignes d'un républicain, d'un citoyen français.
« D'après ce tableau des turpitudes religieuses, qui est encore audessous de ce qui existe réellement, le représentant du peuple s'est décidé à frapper au cœur les fanatiques, les tartuffes, les pharisiens. »
Il adjure ensuite les citoyens de renoncer au régime « de l'encensoir », et d'adorer la révolution glorieuse et triomphante :
« A la création des sept jours, a succédé la création de la constitution française ; au lieu du dimanche, nous avons le décadi. Ce n'est plus une vierge enfantant sans douleur un homme-dieu, c'est le peuple, toujours pur et incomiptible, mettant au monde la liberté. Nous n'avons plus à honorer cette trinité hétéroclite et incompréhensible des chrétiens : liberté, égalité, fraternité, voilà celle que nous devons encenser ; d'elle procède la république, une et indivisible, et impérissable (1). »
Évidemment, les lauriers de son prédécesseur Dartigoyte empêchent le nouveau proconsul de dormir. Il ne se contente pas de proscrire la religion, il vomit contre elle les plus ignobles injures; il tient à prouver aux prêtrophobes les plus enragés qu'ils n'ont aucun motif de pleurer la mort
(i) Archives, AF, II, 104.
t. iv. 21
de Robespierre, et que le parti thermidorien est très capable de leur envoyer des continuateurs zélés de Dartigoyte. L'arrêté qui suit la proclamation est tout à fait digne des commissaires robespierristes. Les articles 1, 2 et 3 prescrivent la destruction de toutes les chapelles, « de sorte qu'il n'en reste plus le moindre vestige » . Toutes les statues et images des saints seront brisées. L'article i ordonne de détruire toutes les croix dans la décade, sans en excepter celles qui sont placées sur les tombes ; l'article 5 ordonne de briser et démolir tous leurs accessoires, « et tout ce qui leur sert de fondement, de telle sorte qu'on ne puisse en reconnaître aucune trace ». Quant aux prêtres, Mallarmé reprend purement et simplement le système des terroristes. Ils seront tenus, dans les trois jours, de s'établir au cheflieu du district :
« Les ci-devant prêtres, mariés ou veufs avec des enfants, pourront établir leur domicile partout où ils le jugeront à propos, à charge toutefois de se procurer les certificats prescrits par les lois , et de se conformer aux règles de police.
« Tout ci-devant prêtre qui se marierait jouira de l'avantage mentionné dans le précédent article, en prévenant le comité révolutionnaire du district. »
Rien n'est changé. Du reste, l'article 13 maintient formellement l'arrêté de Dartigoyte du 8 germinal an II sur les prêtres. En outre, pour montrer qu'il est son digne successeur, Mallarmé impose l'observation du décadi et le travail du dimanche :
« Art. 14. Quiconque solenniserait les ci-devant fêtes et dimanches, soit en cessant de travailler, soit par l'affectation d'un costume particulier ) sera incarcéré pendant une décade pour la première fois, et pour la seconde fois, pendant deux décades. 11 en sera rendu compte au représentant du peuple pour la troisième fois. Les mêmes peines auront lieu contre ceux qui n'observeront point les décades (1). »
Mêmes peines aux municipalités qui n'exécuteront pas ces dispositions. Ordre est donné d'employer la force armée pour empêcher toute célébration du culte. Les agents nationaux devront faire des tournées pour veiller à l'exécution
(i) Archives* ÀF II, 104*
de cet arrêté, et les districts en seront responsables. En outre, Mallarmé déclare que la loi ne reconnaît d'autres réunions que celles des autorités et des sociétés populaires. Toutes les autres réunions sont proscrites « sous quel prétexte que ce puisse être, et quelles dénominations dont elles puissent se prévaloir, comme société maçonnique ou toutes autres » (art. 17). Les presbytères seront mis en location. Cet arrêté sera appliqué dans les départements du Gers et de la Haute-Garonne.
La proclamation et l'arrêté de Mallarmé montrent coflibien la Terreur avait été impuissante à détruire la foi chrétienne dans les cœurs, puisque, malgré le zèle infernal de ses agents, elle n'avait pas même réussi à faire disparaître les signes extérieurs du culte ! Dans un pays qui a été tyrannisé par des Dartigoyte, des Paganel, des Chaudron- Rousseau, beaucoup de croix et de chapelles sont encore debout; les femmes au lieu de cocardes portent des croix, et les habitants des frontières vont entendre la messe en Espagne ! Mallarmé a été frappé de l'impuissance des terroristes ; il voudrait bien réussir là où ils ont échoué, mais le beau temps de la persécution religieuse est passé; les thermidoriens vont bientôt le reconnaître.
Après avoir pris cet arrêté, qui était bien fait pour terrifier les populations, Mallarmé continua sa révision des détenus. Avant son arrivée, les autorités en avaient mis déjà un certain nombre en liberté, au grand déplaisir de quelques énergumènes. Le proconsul décida qu'il lui en serait rendu compte, et que désormais il pourrait seul ouvrir aux détenus les portes de leurs prisons. Le 20 vendémiaire, il délivra des suspects du district de Beaumont. Il s'occupa ensuite de ceux de Toulouse, et prononça un grand nombre de mises en liberté, entre autres celle de l'évêque constitutionnel Sermet. Il déclara d'abord qu'il attendrait les renseignements des districts, pour statuer sur le sort de nombreux prêtres constitutionnels détenus aux Carmélites (1). Mais le 6 brumaire, il en mit plusieurs en liberté sur
(i) Le 21, il visita cette prison, et mit 63 détenus en liberté. Trois autres furent relâchés avec l'obligation de rejoindre l'armée, et 17 mis en surveillance; il déclara surseoir à prononcer sur 16 détenus, et en maintint 12 en prison* Le 27, il mit en liberté 123 personnes détenues à la
des renseignements favorables du district de Castelnaudary. Il leur imposa d'acquitter les frais de leur captivité, et de rester en surveillance au chef-lieu du district, et leur fit en outre une curieuse admonestation :
« Leur recommande expressément de ne pas mésuser de la liberté qui leur est rendue, de se rappeler surtout, qu'autant ils peuvent se reprocher d'avoir, dans un temps d'erreur et de mensonge, assujetti le peuple sous le joug avilissant du despotisme sacerdotal, autant ils doivent faire maintenant d'efforts pour animer et réchauffer son énergie, pour l'amour sacré de la patrie, la soumission aux lois, et l'exercice des vertus sociales, seul hommage qui puisse plaire à l'Être suprême (1). »
Le 7 brumaire, il mit encore en liberté neuf constitutionnels, sur renseignements favorables du district de Limoux, et leur adressa la même exhortation. Sept autres du district de Gaillac et onze de Saint-Girons furent libérés ensuite.
L'odieux arrêté pris le 14 vendémiaire par Mallarmé et Bouillerot prouvait que, malgré les violences des terroristes, les habitants du Gers et de la Haute-Garonne tenaient fortement à leur religion. Les populations du Tarn montraient le même zèle ; aussitôt après thermidor, de nombreuses communes, croyant la Terreur finie, avaient voulu exercer leur culte, et les révolutionnaires, en s'y opposant, avaient suscité des troubles. Mallarmé et Bouillerot accoururent aussitôt dans ce département pour soutenir les iconoclastes et les persécuteurs, et prirent, le 3 frimaire, à Albi, contre la liberté du culte, un arrêté plus grave encore que celui du 14 vendémiaire. Ils commencèrent par poser en principe :
« Que les troubles qui viennent de s'y manifester (dans le Tarn), ont pour causes principales: 1° l'exercice clandestin d'un culte qui jusqu'à présent a fait le malheur des nations; 2° l'espoir de le rétablir entièrement; 3° le séjour des ci-devant prêtres et ministres qui, par des menées sourdes, cherchent la plupart à prolonger le règne du mensonge et de Terreur. »
Ils déclarent «que ce serait un crime de lèse-sûreté et de
Visitation, 27 en surveillance, 3 en réclusion chez elles. Il déclara surseoir à statuer sur 42 suspects, et en garda 48 en prison. {Archives AF, II, 104.) (1) Archives, AF, II, 104.
lèse-tranquillité » de laisser les intrus dans leurs paroisses, et, en conséquence, ils leur donnent trois jours pour sortir du département, et se rendre soit à Toulouse, soit à Gahors; ceux qui n'obéiront pas seront déportés. Les prêtres mariés ou vejufs avec des enfants sont exemptés de cette obligation ; les septuagénaires, les infirmes devront seulement rester en surveillance au chef-lieu du district. Pour rendre les réunions religieuses absolument impossibles, les proconsuls ordonnent de fermer immédiatement les églises, et d'en remettre les clefs aux agents nationaux. Dans les communes où il y a plusieurs églises, on en conservera une pour les décades; les autres seront mises en vente, mais ils prennent beaucoup de précautions pour qu'elles ne soient pas achetées par des chrétiens désireux de les faire servir, plus ou moins secrètement, à l'exercice de leur culte :
« Art. 15. L'acquéreur de ces édifices sera tenu, dans le mois, de leur faire donner une construction qui les assimile aux propriétés particulières, sous peine d'être réputé suspect, et d'être traité comme tel. »
Les cloches conservées jusqu'alors devront être descendues immédiatement, cassées et envoyées aux fonderies. Les rassemblements ayant pour motif l'exercice du culte sont interdits : ils seront dissipés par la force armée, comme des rassemblements insurrectionnels :
« àht. 19. S'il arrivait que, sous prétexte de célébrer le culte, plusieurs citoyens ou citoyennes se rassemblassent, même dans leur domicile ou tout autre, ils seront déclarés suspects et traités comme tels (1). »
Ainsi tout est prévu : les prêtres sont expulsés du département ; et en outre les proconsuls prennent les précautions les plus minutieuses pour empêcher les citoyens de faire sans prêtres des réunions religieuses, même dans les maisons particulières. Des menaces terribles sont adressées aux receleurs ; ordre est donné de faire des recherches « dans les bois, et autres endroits écartés », pour s'emparer des prêtres qui s'y tiendraient cachés. Jamais les proconsuls robespierristes n'avaient, au plus fort de la Terreur, proscrit
(i) Archives, AF, II, 4*3.
plus violemment la liberté de conscience : mais pour maintenir la persécution religieuse au point où elle en était avant thermidor, il aurait fallu que le gouvernement révolutionnaire restât tel qu'il était après la loi du 22 prairial ; et les thermidoriens, pour conserver le pouvoir, étaient contraints de l'adoucir, et de s'ôter ainsi les moyens de continuer la persécution avec la même rigueur. Leur obstination était d'autant plus téméraire, que le sentiment religieux, violemment comprimé pendant la Terreur, avait reparu depuis thermidor avec une force nouvelle. Aussi le 3 frimaire, le jour même où cet arrêté était publié, ils se croyaient obligés de mettre en liberté un certain nombre de personnes détenues pour fanatisme, et uniquement coupables d'avoir revendiqué cette liberté religieuse qu'ils proscrivaient!
A Toulouse, ils firent encore sortir de prison beaucoup de suspects détenus pour aristocratie ou fanatisme; aussi, malgré leurs ménagements excessifs pour les purs, furent-ils bientôt obligés d'entrer en lutte avec eux, et de reconstituer et épurer la société populaire. Pendant les mois de nivôse et pluviôse ils mirent en liberté beaucoup de suspects du Gers et du Tarn, et s'enhardirent même jusqu'à délivrer des religieuses ! Ils poursuivirent aussi certains terroristes (1). Les dispositions des populations, les manœuvres des robespierristes, peut-être aussi des instructions venues de Paris, leur firent bientôt reconnaître qu'ils étaient allés trop loin dans la voie de la persécution religieuse. Un arrêté pris à Castres, le 28 nivôse, semble indiquer chez eux un revirement. Ils font l'éloge de ces ministres du culte qu'ils ont tant dénoncés, déclarent avoir pleine confiance dans leur soumission aux lois, et rapporter les ar-
(1) Ainsi, le 20 pluviôse, un arrêté de Bouillerot traduisait en justice l'ancien procureur de la commune de Moissac , comme coupable d'enlèvement d'objets à main armée, et d'usurpation de fonctions hors de son territoire, sans pouvoir justifier de la prétendue délégation que le représentant Tailleferlui aurait donnée. Il s'était rendu en écharpe, suivi de la force armée, chez un habitant de Labastide-du-Temple, dans le district de Castel-Sarrazin, et là il« enleva 210 pièces d'or de 24 livres, des pièces d'argent de 6 et 3 livres, un portefeuille contenant 600 livres en assignats étant renfermé dans une armoire, une canne à pomme d'or et autres effets ». {Archives, AF, 11,104.)
rêtés des M vendémiaire et 3 frimaire, quant à l'obligation imposée aux prêtres de résider aux chefs-lieux (1).
Les populations du département de la Gironde et des départements voisins réclamèrent, aussitôt après thermidor, la liberté religieuse. Les prêtres réfractaires sortirent de leurs retraites, et reparurent dans beaucoup de communes où il leur avait été impossible de pénétrer pendant la Terreur, et les constitutionnels, qui avaient renoncé à l'exercice du culte, essayèrent, en le reprenant, de se réhabiliter aux yeux des populations. Dans certaines localités, les habitants reprirent possession des églises, et firent sonner les cloches, au grand scandale de tous les révolutionnaires jacobins ou thermidoriens. Le commissaire Bordas, envoyé dans la Gironde, la Charente et la Dordogne, recourut, comme ses collègues de Toulouse, aux moyens les plus violents pour empêcher les citoyens de se livrer à aucun acte religieux, et lança publiquement au catholicisme les injures les plus dégoûtantes. Il succédait à Ysabeau, qui avait fait, aussitôt après thermidor, justice de l'infâme Lacombe et de ses principaux complices, et déclaré la guerre aux terroristes bordelais. Bordas la continua résolument (2) et se mit en devoir de poursuivre les jacobins dilapidateurs : le 21 nivôse, il écrivait à la convention :
« Ici, citoyens collègues , était le siège des fripons. Ici, plus qu'ailleurs, l'opinion publique crie vengeance contre les dilapidateurs des fortunes publique et particulières : la stupeur avait presque étouffé les plaintes... Des millions doivent sortir de mains souillées de crimes (3). »
Pour les reprendre, Bordas soumet à la convention un
(i) Archives, ÀF, II, 143.
(2) Bordas prescrivit aux geôliers de traiter les prévenus avec humanité ; évidemment des scènes horribles avaient eu lieu dans les prisons, car il déclare hautement qu'il s'est trouvé parmi les geôliers « des gens qui, par un raffinement de cruauté, ont multiplié les privations, aggravé l'état des détenus et leur ont fait endurer des supplices anticipés plus cruels que la perte de la vie ». (Archives, AF, II, 107.)
(3) Débats et Décrets, nivôse an III, p. 374.
arrêté par lequel il a institué, le 16 nivôse, une commission de sept membres chargée d'informer contre les émules de Lacombe, les fonctionnaires et les jacobins qui ont levé des taxes illégales, levé à leur profit ou bçisé des scellés, détourné des objets appartenant à la nation, ou se sont rendus coupables de malversations, devenues, paraît-il, habituelles aux terroristes, et dont Bordas fait une longue et instructive énumération ; enfin contre « ceux qui, sous quelque prétexte et à quelque titre que ce soit, ont les mains souillées de la fortune publique ». Les voleurs d'argenterie d'église seront recherchés avec un soin tout particulier (t).
Mais Bordas, tout en déblatérant contre Robespierre et ses complices, tenait tout autant qu'eux à la 'persécution religieuse. Il avait vu d'abord avec stupeur, puis avec rage, que les populations, nullement déchristianisées, voulaient reprendre l'exercice de leur culte. Dans certaines localités, les jacobins avaient voulu les en empêcher et les maltraiter, et ils avaient eu le dessous. Dans d'autres communes, la misère, les souffrances des classes laborieuses, dont la Terreur était responsable, avaient donné lieu à quelques troubles auxquels la religion était tout à fait [étrangère. C'était aussi le moment où les révolutionnaires modérés, après avoir été si longtemps opprimés, relevaient la tête, où les muscadins commençaient à malmener les jacobins. Le 26 nivôse, Bordas lança une violente proclamation dans laquelle, suivant la tradition révolutionnaire, il imputait au zèle religieux des troubles qui avaient été occasionnés seulement par les lois du maximum et par des haines politiques. Il se plaint qu'en a persuadé au peuple « qu'il ne pouvait vivre sans prêtre » , qu'on a assailli les sociétés populaires et sommé les autorités de rétablir le culte.
« Ailleurs les cloches destinées aux convocations publiques ont été employées à sonner trois fois par jour cette ancienne et risible rubrique connue sous le nom oV angélus. Le jour des fêtes anciennes et l'heure des offices sont annoncés par une sonnerie extraordinaire. »
Le proconsul fait ensuite des efforts désespérés pour prouver au peuple qu'il n'y a pas de religion, qu'il est dupe de
(i) Archives, AF, II, 107.
prêtres « hypocrites et trompeurs », et débite non seulement contre ces derniers, mais encore contre les principaux dogmes du catholicisme, ces invectives que les iconoclastes hébertistes, au milieu des saturnales de la Raison, débitaient dans les chaires profanées. Nous croyons utile de reproduire une partie de ces infamies, pour faire mieux connaître les thermidoriens.
A bout d'injures et de calomnies, il ose se prévaloir contre la religion des apostasies de certains constitutionnels qui se sont déclarés des imposteurs : d'ailleurs, leur aveu est superflu, la raison, suivant Bordas le prouve suffisamment;
« Quelle stupidité que de penser qu'un homme soit au-dessus d'un autre! Avez-vous pu croire que quelques paroles ridicules, quelques gestes ou grimaces risibles, et un peu d'huile puante dont on graissait leur tête immonde, aient pu rendre vos prêtres des hommes privilégiés !
« Au moyen de la confession, ils s'étaient immiscés dans les secrets de famille, dont ils profitaient pour assouvir leur immoralité. Ils vous humiliaient jusqu'au point de vous faire mettre à genoux devant eux dans une posture servile : ils dégradaient l'humanité et exigeaient de l'homme honnête jusqu'à l'aveu de ses faiblesses. Par un contraste frappant, on voyait la vertu aux pieds du crime, et la pudeur agenouillée devant le vice. Là, souvent une jeune personne recevait par des interrogats indiscrets, les premiers éléments de la prostitution. Ils vous persuadaient que par quelques mots mystiques, ils pouvaient vous purifier des plus étranges forfaits, ou vous plonger par leur refus dans l'abime de la réprobation éternelle. Ils vous disaient encore : « Renonce au sens commun, ou tu seras damné, sois une béte, un sot, un crédule, sans cela tu seras un tison d'enfer... »
« Souvenez-vous qu'un prêtre est un imposteur, que celui qui, pendant quatorze siècles, a trompé vos ancêtres , voudrait encore vous égorger, et vous perdre, s'il en avait le pouvoir.
« Nous prendrons les mesures les plus sévères contre ceux qui ont abusé de votre crédulité pour vous porter à l'insurrection ; le glaive de la loi est suspendu sur leurs têtes, et dans peu de temps leur supplice épouvantera leurs comjilices et leurs imitateurs. Déjà nous avons préparé des forces formidables pour contenir et réprimer les malveillants, nous ferons des exemples terribles; au premier mouvement nous accourrons, nous arriverons aussi vite que l'éclair, et nous frapperons comme la foudre (1). »
(1) Archiva, AF, II 407.
Il prescrit ensuite une série de mesures rigoureuses : il défend de sonner les cloches sans un ordre exprès de la municipalité, sous peine d'un mois de prison et 150 livres d'amende. Môme amende est infligée aux fonctionnaires négligents, et la moitié est réversible au dénonciateur ; les districts « feront les recherches les plus exactes » pour connaître les communes où Ton a sonné l'angelus et annoncé les fêtes religieuses ; ils feront descendre et casser les cloches, et arrêter ceux qui les ont sonnées. Ces mesures persécutrices ne rallièrent point les jacobins aux thermidoriens, car, le 13 nivôse, Bordas prononça la dissolution de la société populaire de Bordeaux, en l'accusant de vouloir faire revivre le régime de la Terreur.
Le représentant Musset, prêtre défroqué, fut envoyé en Auvergne par les thermidoriens. 11 y fit la guerre aux terroristes, aux amis de Couthon et, de Maignet, qui avaient accaparé les places ; mit en liberté un certain nombre de détenus, mais se montra très hostile aux prêtres, aux religieuses surtout, et fit son possible pour empêcher les catholiques d'exercer leur culte.
Le 28 vendémiaire, il mit en liberté un certain nombre de suspects du district de Riom, qui avaient été détenus pour des motifs religieux. L'arrêté constate :
« Que ce sont presque tous de malheureux cultivateurs, des pères de famille, qui n'ont jamais été factieux , et qu!on les a incarcérés pour avoir eu, avec des prêtres, des rapports éloignés, et d'ailleurs peu prouvés (1). »
Une femme est depuis longtemps détenue pour avoir été la servante d'un prêtre, et lui avoir envoyé un assignat en Suisse. Un homme de loi , qui a toujours été inoffensif, est également détenu pour avoir écrit une seule fois à un prêtre déporté, sur la demande de sa famille. Musset trouve tous ces prisonniers suffisamment punis par une longue détention, et prononce dix-neuf mises en liberté. Une femme inculpée plus sérieusement de fanatisme est maintenue en prison.
Il passe ainsi en revue les autres districts, et libère un grand nombre de suspects les uns complètement, les autres
(1) Archives nationales, D, § I, 29,
en leur imposant l'obligation de rester dans leur commune, ou dans un certain rayon, et de se présenter une ou deux fois par décade devant les autorités. Les religieuses sont toutes mises en arrestation dans leurs communes, et astreintes à se présenter certains jours devant le comité révolutionnaire. Le 28 vendémiaire, il met quatre prêtres constitutionnels du district de Billom en arrestation au chef-lieu, avec défense d'en sortir. Les autorités sont responsables des troubles qu'ils pourraient exciter, et il déclare que cette disposition « s'étend à tous les prêtres compris dans l'arrêté du représentant du peuple Roux Fazillac ». En réalité, il maintient les procédés de la Terreur contre les constitutionnels. Il interne au chef-lieu les religieuses qui ont refusé le serment « et profitent de leur réunion dans la maison de réclusion pour fanatiser » , et ordonne au comité révolutionnaire de les empêcher « de fanatiser entre elles » . Ces religieuses priaient ensemble dans leur prison ; le proconsul veut, en les délivrant, les priver de cette consolation; il leur sera interdit de se voir, on leur imposera de prier chacune isolément dans son coin. Voilà un raffinement de persécution !
Enfin, dans les districts qu'il visite, du Puy-de-Dôme, de la Gorrèze et du Cantal, il interne au chef-lieu, et les religieuses et les prêtres, et accorde la liberté sans condition aux prêtres mariés.
Cependant les populations murmuraient, réclamaient leurs prêtres, et prétendaient que la révolution de thermidor devait leur apporter la liberté religieuse. Musset résolut de rassurer les persécuteurs, et de proclamer bien haut que le culte ne serait jamais toléré. Le 25 brumaire, il prit, à Aurillac, un arrêté qui généralisait, pour son proconsulat tout entier, les mesures qu'il avait déjà prises contre les prêtres et les religieuses dans plusieurs districts :
« Considérant que le fanatisme peut avoir encore quelques espérances, que les malveillants cherchent à répandre des bruits qui ne tendraient qu'à réveiller les préjugés que le peuple français a foulés aux pieds, et qu'il importe à la tranquillité publique, au triomphe de la liberté, de les anéantir. »
Chaque décade, les agents nationaux feront un rapport aux comités révolutionnaires, sur les religieuses qui ont
prêté serment et sur les ex-prêtres en arrestation dans leurs communes ; ils sont responsables des troubles qui pourraient résulter de leur négligence. Les ex-religieuses qui n'ont pas prêté serment seront surveillées par la municipalité, qui devra veiller « à ce qu'elles ne continuent pas leurs pratiques supertitieuses » .
On voit combien les révolutionnaires jacobins ou thermidoriens se méfiaient des prêtres et des religieuses même quand ils avaient faibli! Les détenus libérés sont tenus de payer tous les frais de leur captivité, et les comités révolutionnaires ont le droit de les emprisonner de nouveau, s'ils en sont mécontents. Les prisons sont moins encombrées sans doute, mais les consciences sont toujours aussi opprimées qu'avant la chute de Robespierre, et Musset a soin de signifier aux naïfs que, de ce côté, ils n'ont rien à attendre des thermidoriens. Son arrêté du 25 brumaire ne lui paraît pas assez significatif; il envoie une circulaire aux diverses administrations, dans laquelle il déclare hautement, au nom de son parti, qu'il n'est aucunement question d'accorder la moindre liberté aux chrétiens, soit catholiques, soit constitutionnels :
« ... J'ai appris que des malveillants, pour égarer nos frères des campagnes, ont osé répandre le brait que je permettais de fêter le jour ci-devant dimanche, et de travailler au contraire le jour de la décade.
« Les sentiments que j'ai manifestés à cet égard dans les assemblées du peuple ont dû vous convaincre de la fausseté de ce bruit ; sans doute vous aurez pensé qu'il était V ouvrage de quelques scélérats hypocrites, qui ne respirent que le désordre et le sang, voudraient, avec les torches du fanatisme, incendier les campagnes de ce district; sans doute que votre patriotisme vous portera à prendre des mesures sévères contre ces monstres , qui , ennemis du repos des hommes, voudraient, en semant la discorde, éloigner le bonheur que le triomphe de la liberté assure à tous les Français.
« Dites à vos concitoyens que, loin d'autoriser les infractions aux lois, je pense qu'ils ne peuvent être heureux que par la pratique des vertus républicaines, retracez les horreurs qu'entraîne avec lui le fanatisme (1). »
Vient ensuite une longue tirade contre la Vendée et les
(!) Archives, D, § I, 29.
prêtres; il flatte bassement les habitants des campagnes, tout en insultant à leurs convictions , et les supplie de ne pas se laisser duper par les prêtres et leurs amis, qu'il traite de charlatans, « de monstres qui, au nom de Dieu, voudraient les plonger dans le crime et le malheur ».
Après une pareille circulaire, il ne pouvait plus y avoir doute. Cependant on exerçait le culte en secret, et Ton refusait de se soumettre aux arrêtés tyranniques des représentants sur le décadi. Le 24 frimaire, Musset prit encore un arrêté pour imposer aux populations le chômage du décadi et le travail du dimanche :
« Instruit que dans plusieurs endroits du département du Puyde-Dôme, 1<4S malveillants secouaient encore les torches du fanatisme, et que les crédules cultivateurs, égarés par leurs perfides insinuations, ne pratiquaient point les décades, et fêtaient les cidevant dimanches et fêtes. »
11 déclame ensuite contre le fanatisme ; mais suivant lui les cultivateurs sont plus égarés que coupables ; des peines légères suffiront. «Au surplus, une plus longue détention serait au détriment de l'agriculture. »
« Art. Ier. Les comités révolutionnaires emploieront tous les moyens que la loi met en leurs mains, pour arrêter les progrès du fanatisme que les malveillants cherchent à ressusciter.
« Art. 2. Ils feront mettre en arrestation tous ceux qui seront surpris à fanatiser, tous ceux qui, par leurs discours et leurs crempleSy chercheraient à anéantir les décades, et à ressusciter les dimanches.
« Art. 3. Ils sont néanmoins autorisés à les élargir lorsqu'ils croiront qu'ils ont suffisamment expié leurs torts , et que leur liberté ne peut compromettre la sûreté publique. »
Ainsi tous ceux qui donneront l'exemple de chômer le dimanche et de travailler le décadi seront emprisonnés. Les Lebon, les Dartigoyte n'avaient pas été plus loin. Et ces restrictions à la rigueur des arrêtés, faites au profit des cultivateurs , ne doivent pas même être attribuées à la révolution de thermidor. Les terroristes les plus violents avaient ainsi ménagé les paysans , pour ne pas priver la république de leur travail ; d'ailleurs , Musset avoue très franchement qu'il cède à la même nécessité.
Dans ses circulaires, Musset demande bien aux agents
nationaux des districts , « si le fanatisme ne fait aucun ravage », mais il leur pose aussi cette question :
« Quel est l'esprit public dans ton arrondissement? Le traître Couthon et ses complices y ont-ils eu quelque influence ? Les intrigants y dominent-ils encore? »
Les iconoclastes de la Terreur se sont divisés; Musset prive de leurs emplois, et même jette en prison, ces jacobins dont il maintient si soigneusement les procédés de persécution. C'est en ces termes qu'il les dénonce à la convention :
« Le système affreux de Robespierre, chers collègues, affligeait le département du Cantal plus que toute autre partie de la république. Des scélérats y trafiquaient de la manière la plus4nfâme, de la liberté, des biens et de la vie de tous les citoyens; ils emprisonnaient ceux qui jouissaient d'une fortune légalement acquise, pour les en dépouiller, et se débarrassaient souvent de ces témoins de leurs concussions en les envoyant au tribunal de sang; ils faisaient aussi égorger de la môme manière de pauvres sans-culottes dont ils redoutaient la surveillance (1). »
Dans le département de la Creuse , le zèle persécuteur des autorités n'avait été nullement ralenti par la révolution du 9 thermidor. Le 16 suivant, le district de Bourganeuf prenait un arrêté en faveur du décadi, et ordonnait aux prêtres mariés ou non de revenir, dans la huitaine, à leur domicile d'origine, parce que « leur présence seule devient funeste aux habitants de la campagne , qui fêtent encore le dimanche, et travaillent les jours de décadi ». Le 21 fructidor, il interdit aux débitants de donner à manger les jours de fête et de dimanche aux habitants des campagnes , espérant « qu'ennuyés du désœuvrement, ils se résoudront au travail » (2). Ordre était donné aux municipalités de faire expulser les consommateurs par la force armée ; et les délinquants étaient passibles d'une amende de 'cent livres , applicable aux pauvres sans-culottes.
Le 5 fructidor, le comité révolutionnaire de Bourganeuf interdit aux suspects qui avaient été mis en liberté par Vernerey, de sortir après huit heures du soir, et de rece-
(1) Débats et Décrets, frimaire an III, p. 936.
(2) Duval, Archives révolutionnaires de la Creuse, p. 371.
voir plus de trois personnes à la fois. Quelques jours après, il exigea une réquisition de couvertures, qu'il fit porter exclusivement sur les ex-nobles et les prêtres ; et il eut soin de leur adresser en outre des injures. Malgré toutes ces violences, on abandonnait les décadis, et on redemandait les prêtres. Le représentant Chauvin, envoyé dans ce département, tint tête aux terroristes, et se montra assez tolérant, aussi fut-il immédiatement accusé de faire de la réaction.
Le commissaire thermidorien Jean Debry adressa aux trois départements de la Drôme, de Vauclusc et de l'Ardèche une proclamation furibonde contre les catholiques, et tous ceux qui réclamaient la liberté religieuse. Il les accuse tout simplement de s'entendre avec les robespierristes, comme Robespierre les accusait naguère de s'entendre avec les hébertistes ! Il se déclare partisan de la liberté des cultes, excepté pour le culte catholique, qu'il ne cesse d'outrager grossièrement; il termine en le déclarant proscrit sans rémission :
« Il est dans sa ferme volonté d'être inexorable pour des crimes qui, s'ils pouvaient réussir, anéantiraient la liberté, l'égalité, et ramèneraient, à travers des flots de sang, l'espèce humaine à l'imbécillité de l'enfance (1). »
Cependant Jean Debry finit par s'humaniser quelque peu. Il continua toujours à interdire l'exercice du culte; néanmoins, par arrêté du 9 nivôse an III, il mit en liberté des prêtres détenus dans le séminaire de Valence , et plusieurs autres ensuite par arrêtés individuels ; mais il les mit sous la surveillance des autorités , qui devaient les incarcérer de nouveau et les traîner comme séditieux au tribunal révolutionnaire , s'ils donnaient lieu à des troubles fanatiques ! On sait ce que cela veut dire ! il leur interdisait d'exercer leur ministère. Il |prit aussi un certain nombre d'arrêtés mettant en arrestation ou en surveillance des « partisans de Tinfâme Robespierre (2) ».
(1) Archives nationales, AF, II, 136. — (2) Archives nation., AF, II, 98.
Avant lui, Méaulle avait passé à Valence, et, le 28 thermidor, il avait déclaré hautement dans la société populaire que la liberté de conscience ne gagnerait rien à la révolution de thermidor (1),
Gauthier, envoyé en Savoie, se montra moins violent et moins cruel qu'Albitte, mais presque aussi hostile à la liberté de conscience. Les prisons étaient pleines de prêtres; il ne remit en liberté ijue quelques vieillards; encore furentils astreints à résider au chef-lieu du district, à se présenter au comité de surveillance cinq fois par décade, et il leur était interdit de dire la messe, s'ils ne voulaient pas être déportés. Le 1er nivôse, Gauthier prit un arrêté très grave contre la liberté religieuse :
« Informé que dans quelques communes l'on se permet de sonner les cloches à différentes heures de la journée, qu'il se pratique des rassemblements dans les ci-devant églises, enfin que Ton annonce le rétablissement des fêtes et dimanches (2). »
Il décrète que les églises resteront fermées, comme pendant la Terreur , à l'exception de celles qui sont affectées au culte décadaire ou aux sociétés populaires, et leurs clefs seront déposées entre les mains des municipalités. Défense de sonner les cloches et de se réunir dans les églises. Défense de se réunir dans les maisons particulières sans l'autorisation de la municipalité, qui ne l'accordera pas, s'il s'agit d'une réunion religieuse. Les districts ont le droit d'interner les prêtres pendant six mois au chef-lieu.
La révolution de thermidor n'avait donc amélioré en aucune façon la situation des catholiques savoisiens. Les réfractaires étaient toujours traqués comme au temps d'Albitte. Vers la fin de 1794, six prêtres entreprirent de rentrer secrètement en Savoie , sous des travestissements divers , afin d'évangéliser ainsi certaines localités , où aucun des
(i) a Des mesures provisoires et rigoureuses ont été prises ; malheureusement elles ont frappé quelques hommes renommés dans la révolution, et voilà que l'aristocratie, le fédéralisme, la superstition, le modérantisme, coquettent et se félicitent comme si les événements devaient tourner à leur avantage 1... La révolution ne rétrogradera plus d'un seul pas... Toi, société populaire de Valence, poursuis l'aristocratie, voue le modérantisme au mépris, dissipe ses miasmes léthargiques^ {Archives, AF, II, 198.)
(2) Archives, APf II, 124.
prêtres restés dans le pays n'avait pu pénétrer depuis longtemps. Ils espéraient pouvoir exercer pendant quelque temps leur ministère avec une certaine latitude, baptiser, confesser, faire des mariages, avant que leur rentrée ne fût soupçonnée par les autorités. Lorsqu'elle serait découverte, ils comptaient mener une vie errante, et continuer à braver tout les périls pour entretenir les fidèles dans leur foi. Rien n'est plus émouvant que l'instruction donnée par les grands vicaires exilés à ces prêtres dévoués :
« Vous n'aurez avec vous ni bréviaire, ni papiers, ni rien qui puisse déceler un ecclésiastique. Si les conjonctures vous permettent de porter des heures ordinaires, vous réciterez le petit office de la Sainte Vierge au lieu de l'office canonial; vous ne direz pas votre nom sans nécessité; vous ne ferez connaître ni le lieu d'où vous* venez ni celui où vous allez. Vous ne vous ouvrirez qu'à un très petit nombre de personnes dignes de toute votre confiance. Vous pourrez, si vous le jugez prudent, vous présenter comme un petit marchand forain, ou comme un ouvrier qui demande du travail. Vous tâcherez d'avoir dans chaque paroisse l'indication d'une maison sûre, vous prendrez au besoin quelqu'un pour vous servir de guide. Vous ne cheminerez que la nuit et par des sentiers détournés. Vous logerez de préférence chez des personnes pauvres, et si les cas l'exigent, vous coucherez dans les granges, même à l'insu des propriétaires, pour no pas les compromettre. Vous vous tiendrez éloignés des officiers municipaux et des autorités constituées, même lorsque leurs bons principes vous seraient bien connus, pour ne pas les exposer. Vous ne demeurerez auprès des malades que le temps nécessaire pour leur administrer les sacrements.
« Pour célébrer la sainte messe , il faudra nécessairement avoir un petit autel portatif, un calice, une patène et du pain azime; mais vous pourrez au besoin vous passer de servant, en répondant vous-même, ou en permettant à une femme de répondre de sa place. Si vous veniez à être traduits devant les tribunaux, vous penseriez à celui qui a dit : « Dabitur enim vobis in illahora quid loquamini. »Vous parleriez avec la confiance et la fermeté que doit vous inspirer la sainteté de votre cause, mais toujours avec réserve et modestie : si vous veniez à être condamné, vous regarderiez cet arrêt comme la voix de Dieu. Si au lieu de porter contre vous la peine de mort, on vous réservait à de longues épreuves, vous conserveriez la ferme espérance que Dieu vous accompagnera partout (1) ».
La ressemblance est frappante avec les instructions don-
(1) Cardinal Billibt, p. 203.
T. iv. 22
nées aux missionnaires de la Chine et de la Corée 1 L'un de ces ecclésiastiques, M. Desgeorges, allait de village en village, travesti en peigneur de chanvre, portant sur l'épaule un sac rempli de lourds peignes en fer. Il exerça ainsi son ministère ambulant jusqu'au concordat. Pendant la fin de 1794 et la plus grande partie de 1795, les prêtres furent traqués absolument comme au plus fort de la Terreur. Carelli, agent national du département, les poursuivait sans relâche. Ainsi, le 25 janvier 1795 (6 pluviôse), il écrivait à l'agent du canton de Saint-Alban :
« J'apprends que le prêtre réfractaire Poliet de Puisgros se montre avec impudence dans votre canton, que dernièrement il a fait un mariage ; je vous invite à me dire quelles mesures vous avez prises pour le faire arrêter; je vous préviens que je ne fléchirai jamais à cet égard (4) ».
Le même jour, dans l'espoir d'arrêter des prêtres cachés, il se concertait avec un jacobin de Saint-Jean de Maurienne pour organiser dans le pays une battue générale contre les prêtres, et, le 14 pluviôse, il écrivait à l'agent du canton de Tanninges : « 11 ne faut pas fléchir, les réfractaires méritent tout notre courroux, et ceux qui les recèlent ne doivent s'attendre qu'à la peine de mort. » On voit que les auteurs de l'instruction aux prêtres rentrés en Savoie, n'avaient pas exagéré les dangers de cette mission.
En Franche-Comté, il y eut, après thermidor, plusieurs exécutions pour cause de religion. M. Augustin Roch, vicaire insermenté de Landresse, fut exécuté à Besançon quatre jours après la mort de Robespierre. A l'époque de la déportation générale, il s'était retiré en Suisse, lorsqu'il apprit la mort de son cousin, l'abbé Roch, martyrisé en floréal an II. Il supplia ses supérieurs de le laisser prendre sa place, rentra en France en mai 1794, et évangélisa les campagnes au milieu des plus terribles dangers. Un curé constitutionnel le dénonça et le fit arrêter; ce misérable se présenta dans une maison où il pensait que le missionnaire venait quelquefois; il se donna pour un prêtre'catholique aux habitants, qui ne le connaissaient pas, et obtint de leur confiance l'indication du lieu de sa retraite. L'abbé
(i) Cardinal Billiet, p. 2H.
Roch, après sa condamnation, dit gracieusement aux juges : « Messieurs, je vous remercie (1). »
M. Roch avait trouvé dans sa prison un jeune homme et une jeune fille qui étaient frappés comme lui par les lois révolutionnaires. Ils avaient voulu faire bénir leur mariage, et comme ils habitaient près de la frontière, ils étaient entrés furtivement en Suisse pour s'entendre avec un prêtre exilé, et, à leur retour, ils avaient été dénoncés et arrêtés. Ces malheureux jeunes gens furent mis à mort comme émigrés.
Deux prêtres furent encore martyrisés en Franche-Comté pendant la domination des thermidoriens. L'abbé Adrien Pégeot, capucin, en religion le père Elisée, tomba, le 12 brumaire an II, entre les mains des persécuteurs. Ils usèrent pour le prendre d'un stratagème fréquemment employé pendant la Terreur. Une femme lui fit dire qu'elle était mourante et demandait les sacrements ; le courageux missionnaire vint dans sa maison, et fut ainsi arrêté. Il s'était soustrait à l'exécution de la loi de déportation, et bien qu'il n'eût jamais quitté la France, il était en outre inscrit sur la liste des émigrés. Il fut exécuté le 6 frimaire an III (26 novembre 1794). '
Un cordelier, le père Cortat, déporté, rentré après thermidor, fut arrêté et condamné à mort le 29 frimaire (i9 décembre). En outre, un ex-bénédictin, nommé Chéruy, qui avait abandonné ses fonctions et prêté tous les serments, fut accusé d'émigration et mis à mort (15 fructidor) le 1" septembre 1794 (2).
Nous avons déjà cité des documents fournis par M. Sauzay et établissant que, dans cette province, les autorités avaient encore extorqué, après la chute de Robespierre, de nombreuses apostasies. Le 12 thermidor, le proconsul Pelletier écrivait à l'agent national du district de Baume de provoquer la nomination de missionnaires chargés de prêcher dans les compagnes le culte de l'Être suprême. Le département du Doubs était parcouru dans tous les sens par de semblables missionnaires, qui prêchaient le nouveau culte officiel et les décades avec fort peu de succès ; le len-
(i) Sauzay, Persécution révolutionnaire, t. VI, p. ! (2) Id., ibid., t. VI, p. 326 et suiv.
demain du 9 thermidor, le district de Baume, qui avait pourtant exercé une persécution effroyable, constatait que si vingt-deux curés constitutionnels avaient abdiqué leur ministère, vingt-huit paraissaient disposés à le continuer ; il se mit donc en devoir d'extorquer des abdications, et réussit auprès de quatorze d'entre eux. Le 12 fructidor, il déclarait au curé constitutionnel Boucard :
« Que tous les prêtres du district avaient cessé leurs fonctions, et que Boucard, en continuant les siennes, avait occasionné des rassemblements qui auraient pu devenir dangereux; que sa présence à Montenoir pourrait entretenir plus longtemps les citoyens de cette commune dans le désir et même la volonté de continuer des fonctions impolitiques dans la circonstance, et qu'en conséquence, il se retirerait à six lieues au moins de Montenoir, sous la surveillance de la municipalité de son nouveau domicile (i) ».
Bientôt le district applique le principe posé dans cette lettre, trouve qu'il y a de graves inconvénients à ce qu'on dise la messe dans certaines paroisses et qu'on ne la dise pas dans d'autres, et en tire cette conséquence qu'on ne doit la dire nulle part. 11 déclare donc que les prêtres qui n'ont pas abdiqué « par leurs exercices rallument le fanatisme», parce que les communes dont les curés ont abdiqué réclament des prêtres ; et il les interne au chef-lieu.
Les prêtrophobes continuèrent à dépouiller les églises après la chute de Robespierre. Dans le district de Besançon, vingt-cinq paroisses furent spoliées après thermidor.
Aucun acte religieux n'était toléré. Le 18 thermidor l'agent national Rambour, persécuteur ardent, écrivait à l'agent national de Dôle, que le curé d'Évans baptisait des enfants qu'on lui apportait, « de deux est même trois lieues. r<xbu$ est trop criant, et il est trop important d'y apporter remède, pour que je ne m'empresse pas de te le dénoncer ». Le district de Pontarlier écrivait, le 23 vendémiaire, à la convention, que les campagnes regrettaient l'abolition du culte :
« C'est particulièrement, dans les campagnes, à l'occasion des naissances et des décès , que le peuple ignorant éprouve un vide que rien ne remplace. »... Il se plaint sourdement qu'il n'y a plus
(1) Sauzay, t. VI, p. 399.
LES COMMISSAJBES THBUUDORIBHS. 341
de distinction entre l'homme et la bête après la mort, il réclame la liberté dn culte. » (IWd., tome VI, p. 528.)
Beaucoup de prêtres déportés en Suisse repassèrent secrètement la frontière, et bien loin de se laisser décourager par le supplice de M. Roch et du père Elisée, bravèrent tous les dangers pour évangéliser les populations. Dans certaines paroisses, où aucun ecclésiastique ne pouvait pénétrer, les paysans se réunissaient pour célébrer leur culte comme ils pouvaient. Aussi, le 30 brumaire, les commissaires Besson et Pelletier prirent un arrêté très violent contre l'exercice du culte. Après avoir déclamé contre l'hydre du despotisme et le fanatisme, ils constatent :
«... Que le fanatisme est porté à un tel point dans les communes frontières des départements du Jura et du Doubs, que les habitants des campagnes se réunissent dans les ci-devant églises pour y célébrer eux-mêmes les ci-devant dimanches et fôt es ; qu'ils ont conservé tous les signes de la superstition ; que dans plusieurs communes, on a même, et récemment, planté des croix.
« Que plusieurs prêtres exercent encore publiquement leurs fonctions, ce qui donne lieu à des rassemblements considérables de citoyens, qui se rendent de plusieurs communes aux lieux de l'exercice de ce culte ; que ces rassemblements sont proscrits par la loi du 16 frimaire (rassemblements aristocratiques !), comme nuisibles à l'ordre, et a l'unité de la république. »
Tous les prêtres et autres particuliers qni exercent un culte quelconque seront arrêtés et poursuivis. Tous les prêtres du Jura et du Doubs sont mis sous la surveillance des autorités. Toutes les églises seront fermées, tous les objets servant au culte seront déposés « dans des lieux clos », jusqu'à ce que la commission d'instruction publique en ait décidé. Tout signe extérieur du culte doit disparaître dans la décade. Les agents négligents seront mis en arrestation pendant deux mois, et punis d'une amende qui ne pourra exéder 500 livres. L'article 7 est caractéristique :
« Les temples qui ont servi a l'exercice d'un culte quelconque, ne seront ouverts que les jours de décade, et aux heures indiquées par les municipalités pour la lecture et la publication des lois, et celle des discours décadaires : ils seront fermés immédiatement après par l'agent national, qui en conservera la clef. »
On voit que les précautions les plus minutieuses sont
prises pour empêcher complètement l'exercice du culte. Il est en outre sévèrement défendu de sonner les cloches. Les comités révolutionnaires doivent dénoncer les gens qui ont des communications avec les prêtres déportés , ou les protègent de quelque manière. Tous ceux qui seront trouvés sans passeport à une demi-lieue de la frontière seront réputés avoir eu l'intention d'émigrer, arrêtés et traduits devant les juges.
C'était la continuation pure et simple du régime de la Terreur. Le 15 frimaire, Sévestre et Pelletier adoptèrent cet arrêté pour la Haute-Saône. Cependant Besson avait permis à quelques constitutionnels détenus, parmi lesquels se trouvait Moyse, intrus du Jura, de rester à Besançon en surveillance; mais s'il était, comme la plupart des thermidoriens, moins dur que les terroristes pour les prêtres considérés comme individus, il était tout aussi décidé à les empêcher d'exercer leur ministère.
Les autorités locales exécutèrent avec beaucoup de zèle les ordres des proconsuls. Des prêtres constitutionnels qui avaient célébré la messe furent arrêtés comme coupables « d'avoir, au moyen des exercices du culte, entretenu les citoyens dans le fanatisme ». Ceux-là mêmes qui n'avaient pas repris leurs fonctions étaient soigneusement surveillés, et ne pouvaient se voir entre eux sans exciter les soupçons des prêtrophobes.
Les protestants ne furent pas mieux traités. Le 3 octobre, le district de Saint-Hippolyte écrivait à celui de Montbéliard de ne pas tolérer les rassemblements fanatiques des protestants, parce que ceux du canton de Blamont réclamaient leur ministre et la même liberté que leurs coreligionnaires du district de Montbéliard. Des ministres protestants qui avaient abdiqué furent inquiétés comme ayant voulu reprendre leurs fonctions. Christophe Cuvier, ex-ministre à Monténéchoux, qui n'avait pas scandaleusement abdiqué, fut traduit, le 24 frimaire, devant le district de Saint-Hippolyte, en exécution de l'arrêté de Besson. Il prétendit qu'il n'avait pas repris ses fonctions, et qu'au contraire, il cherchait une nouvelle occupation. Le district refusa de le croire, parce que la commune de Monténéchoux était des plus attachées à ses anciens préjugés, et des plus
prévenues « contre le culte simple et pur dont la nation che9*càait à imprimer les grands et sublimes principes dans les cœurs ». Il prétendit aussi « que le manque de démission régulière faisait soupçonner le prévenu de vouloir reprendre ses fonctions ». Afin de le punir de n'avoir pas abdiqué avec scandale, on Tenvoya à Besançon s'expliquer devant les autorités, avec deux curés arrêtés comme lui (1).
Le représentant Pelletier donnait, le 22 brumaire, des ornements d'église à la société dramatique de Besançon, pour l'encourager à jouer des pièces jacobines, où la religion était grossièrement insultée.
La persécution était encore si violente longtemps après thermidor, qu'un prêtre rentré en cachette dans sa paroisse, l'abbé Richard, curé de Laviron, se sentant près de mourir, et ne voulant pas que son cadavre compromît ceux qui lui avaient donné l'hospitalité, les invita à l'enterrer secrètement dans une cave. Il avait d'abord demandé à être déposé sur la voie publique, mais il réfléchit aussitôt que la paroisse serait compromise par la découverte de son corps, et qu'on persécuterait toutes les personnes soupçonnées d'avoir connu sa présence dans le pays. Il fut donc enterré dans la cave, le 30 ventôse an III, comme il l'avait demandé ; ses restes furent pieusement exhumés, lorsque les chrétiens n'eurent plus à craindre de persécutions (2). Bien des prêtres furent ainsi enterrés secrètement, à cause de l'atroce loi du 22 germinal contre leurs receleurs.
Hentz et Goujon avaient, par arrêté du 4 thermidor, envoyé à la citadelle de Besançon un grand nombre de prêtres de l'Alsace. Le "24 thermidor, Foussedoire, qui avait pris parti pour la modération, mit quarante-huit constitutionnels en liberté. Le 27, il prenait encore un arrêté en faveur d'un prêtre « non fanatique », et en outre ex-garde national. Le 28, il relâchait encore un cordelier, qui n'avait point exercé le culte, mais s'était adonné « aux travaux rustiques».
(1) Sauzay, t. VI, p. 469. - (2) Ibid., t. VI, p. 670.
Le 2 fructidor, il mit encore vingt-deux prêtres en liberté ; il en relâcha encore d'autres les jours suivants, ainsi que cinq ministres protestants qui avaient abdiqué, et un rabbin. Bientôt il se décida à revenir presque complètement sur l'arrêté de Hentz et Goujon. Après avoir pris l'avis du comité révolutionnaire, des jacobins, des corps administratifs de Golmar, et tout en reconnaissant « que la mesure générale de l'éloignement des prêtres pouvait être utile au développement de l'esprit public et aux progrès delà raison » , il déclara que les prêtres, comme citoyens, avaient droit de protester contre un traitement que plusieurs d'entre eux ne méritaient pas, et rendit la liberté à cinquante-huit de ces ecclésiastiques, mais il interdit à dix d'entre eux de revenir dans leur ancien domicile, c'est-à-dire dans leur paroisse. Un prêtre fut mis en liberté sous la condition de ne pas revenir à Soultzbach. Dix-neuf furent retenus en prison, mais le 28, treize furent encore remis en liberté ; tin prêtre marié avait été expédié à Besançon.
Bailly fut envoyé en Alsace et dans les départements des Vosges, du Mont-Terrible et du Jura. 11 s'efforça de panser les plaies qui avaient été faites à la malheureuse Alsace parles terroristes. Le 18 nivôse, il disait aux habitants de Strasbourg :
« Assez et trop longtemps, la tyrannie vous a opprimés; les vieux amis de la révolution, les patriotes de 89, les patriotes qui n'ont jamais dévié des principes, ont été persécutés par des charlatans en patriotisme, par des hommes inconnus ou qui ne dataient de la révolution que par leurs crimes : les taxes arbitraires ont tari parmi vous les sources de l'industrie et de l'abondance... Le règne de la terreur n'est plus, celui de la justice lui succède. »
Le 28 nivôse, il épura solennellement les autorités constituées, et prononça, devant les sections de Strasbourg réunies dans le temple de l'Être suprême, un nouveau discours contre les tyrans de leur ville :
« ... Des brigands étrangers, se disant patriotes exclusifs, ont voulu la réduire au désespoir pour la perdre et l'anéantir plus sûrement. De là les taxes et les incarcérations arbitraires, de là les atrocités commises par un prêtre autrichien , promenant partout la mort avec une guillotine ambulante; de là le projet sanguinaire de faire périr saus forme de jugement tous les détenus ;
de là ces propositions insensées d'épurer la population et de transplanter ses habitants sur an sol qui ne les avait pas vu naître, de Jà ces bateaux mystérieusement préparés et annoncés dans le fameux livre bleu du comité central du département; mais sans rappeler ici le détail de toutes ces horreurs, on peut, citoyens, les peindre toutes d'un seul trait : il ne vous a manqué qu'un Carrier pour renouveler, sur les bords du Rhin , les forfaits qui ont souillé les rives de la Loire (\)l »
Il est impossible de mieux caractériser le règne des terroristes en Alsace !
Calés, envoyé en mission dans la Côte-d'Or, fit résolument la guerre aux terroristes. Il donna à la convention des détails très instructifs sur les malversations et les cruautés de plusieurs petits tyrans locaux, dans des lettres qui furent lues aux séances des 17 et 27 brumaire. Malheureusement, il se montra aussi intolérant et aussi persécuteur que les misérables dont il avait délivré Dijon et le département de la Côte-d'Or. Aussitôt après le 9 thermidor, les populations avaient manifesté hautement l'espérance de voir cesser bientôt la persécution religieuse ; dans certaines communes on tenait des réunions sans prêtre; le maître d'école lisait les prières. Le proconsul, furieux de ces marques d'attachement à l'ancien culte , fit, le 26 frimaire, une proclamation pour signifier aux populations que tout ce qui avait été fait pendant la Terreur contre la religion était bien fait, et que la liberté religieuse n'était pas pour les catholiques :
« ... Des attroupements séditieux ont eu lieu dans plusieurs communes de ce département, ils avaient tous le fanatisme pour prétexte; des prêtres avares, insensés, turbulents, agitent les communes par des lettres, dans lesquelles ils persuadent aux paisibles habitants des campagnes que la convention, en décrétant le libre exercice des cultes, a entendu qu'on pourrait ouvrir les églises et rétablir les cérémonies du culte catholique. D'autres ont assemblé les habitants dans des granges après s'être entourés de gens armés : les régents de village, eux qui devraient donner l'exemple des vertus républicaines et du dévouement aux lois de l'État, préférant quelques profits illicites à la gloire d'inspirer les vertus aux enfants qu'on leur confie, ont continué dans plusieurs endroits à faire les offices dans les églises. Quelques cultivateurs, indignes d'un si beau nom, ont excité le fanatisme et porté le peuple à demander
(tj Archives, AF, II, 94.
l'ouverture de ses églises à ses magistrats, afin que leur refus les rendant odieux, leurs réquisitions fussent impunément méprisées. « Ces manœuvres criminelles me sont connues, déjà plusieurs individus m'ont été dénoncés, quelques-uns sont arrêtés (1) ».
Il invite le peuple « à se méfier de ces vipères », déclame avec fureur contre les prêtres, et termine par un arrêté digne des plus mauvais jours de la Terreur. Les cloches seront brisées ; on ne pourra en conserver une, pour les usages civils, que dans les communes ou sections de commune de trois mille âmes. Tout individu qui s'opposera à la destruction des cloches sera incarcéré comme suspect. Les agents nationaux devront faire main basse sur les vases sacrés, les habits sacerdotaux, qui restent encore dans les églises. Ceux qui en sont nantis et ne les remettront pas volontairement, seront enfermés comme suspects. Les clefs des églises seront remises aux agents nationaux des districts, ceux qui tenteront de pénétrer dans ces églises seront suspects. Tout ecclésiastique est tenu de se dénoncer lui-même, avec ses noms, âge, etc., et l'époque de sa prestation de serment. Le directoire l'enverra à dix lieues de sa paroisse. « Tout prêtre qui serait marié, et serait évidemment occupé au commerce ou à l'agriculture », est excepté de cette disposition , ainsi que les sexagénaires et les infirmes placés sous la surveillance des autorités, qui en répondront.
Voilà donc les prêtres constitutionnels aussi empêchés de célébrer le culte qu'au plus fort de la Terreur. Mais il reste encore quelque chose à faire ; les paysans ne s'avisentils pas de célébrer des offices sans prêtres ! Non seulement les agents nationaux feront enfermer au chef-lieu de district toutprêtre[qui célébrerait des offices, mais ils destitueront les maîtres d'école qui lisent publiquement les prières, et en référeront au représentant. Les croix qu'on aurait relevées, ou qui seraient encore debout, seront brisées, leurs piédestaux renversés, sous peine de 150 livres d'amende pour chacun des officiers municipaux de la commune.
Albitte n'aurait pas mieux fait ! Rien ne manque à cet arrêté : il proscrit carrément tout exercice du culte, frappe
(1) Archives, AF, II, 95.
à la fois les prôtres et les fidèles, confisque ou détruit tout ce qui a pu échapper à la rapacité des spoliateurs et à la rage sacrilège des iconoclastes ! C'est ainsi que les thermidoriens comprenaient la liberté religieuse 1
Le représentant Maure, envoyé à Troyes après thermidor, mit successivement la plupart des détenus en liberté, à l'exception des vieux prêtres réfractaires. Dans le département de l'Aube, comme dans presque toute la France, beaucoup de communes reprirent l'exercice du culte; celles qui n'avaient pas de prêtre se faisaient lire les prières par le maître d'école. De nombreux constitutionnels, éclairés par les épreuves qu'ils venaient de subir, revinrent à l'orthodoxie, au grand scandale des révolutionnaires de toute catégorie. Le député Albert fut envoyé à Troyes, en pluviôse; il se montra moins intolérant que la plupart de ses collègues. Il est vrai qu'à cette époque les thermidoriens commencèrent à comprendre qu'il leur fallait absolument compter avec le sentiment religieux. Albert fit preuve d'humanité, et même de tolérance relative; ses arrêtés sont intéressants à étudier, car ils montrent comment la question religieuse était comprise par la meilleuro partie des thermidoriens ; entraînés en 1795 comme en 4789 par le fanatisme philosophique, ils étaient loin de la tolérance religieuse la plus élémentaire, et la Terreur ne leur avait rien appris.
En arrivant, Albert demanda aux districts des renseignements sur la situation politique, morale et matérielle de leurs communes. Plusieurs de ces administrations lui envoyèrent des rapports très détaillés, et qui contiennent des aveux intéressants. Ainsi, dans son compte rendu du 30 pluviôse, le district d'Arcis reconnaît que malgré tous les efforts de la convention, l'instruction publique « n'y est encore qu'en son enfance ». On a nommé des maîtres d'école comme on a pu, mais leur installation a été difficile, car, dans certaines localités, les curés et les anciens maîtres étaient obligés de céder leurs logements, au grand mécontentement de leurs partisans. Le district avoue que les instituteurs nouveaux ont peu de lumières, les parents ne leur sont pas favorables pour des motifs religieux, « les préjugés ont de trop fortes racines dans leurs cœurs, et ils
voudraient qu'on fît entrer dans l'éducation de leurs enfants les notions premières de la religion chrétienne ». Voilà un aveu très précieux !
Le district espère que les générations futures connaîtront mieux « le vide de ces opinions superstitieuses qui ont tyrannisé leurs pères », et fait là-dessus une tirade. Il prétend avoir respecté scrupuleusement la liberté des cultes, et reconnaît avoir eu recours aux avis et aux menaces, lorsqu'il a vu les prêtres dépasser les limites. Quand on connaît le langage du temps, on ne peut guère prendre ces protestations de tolérance au sérieux ! Voici du reste comment le district traite les prêtres. :
« Nombre d'eutre eux ont pris le parti de quitter les lieux où ils étaient curés. Ce moyen, qui parait faible au premier coup d'œil, a beaucoup réussi pour maintenir ou rétablir le calme. C'est ainsi qu'on a paralysé le service intéressé de tous les prêtres de l'arrondissement, sans causer de mouvements dangereux. 11 ne s'ensuit pas de là que l'administration ait tout gagné : en arrêtant les actions, elle ne peut se flatter d'avoir changé les opinions. Presque toutes les communes (elle doit le dire), recourent à leurs anciennes pratiques, et célèbrent toujours, à leur manière, les dimanches et fêtes, mais toujours sans trouble, et plutôt par suite d'habitudes que pour désobéir à la loi..., les fêtes décadaires ont été d'après cela assez généralement négligées (1) ».
Il résulte de ce rapport que les autorités, malgré leurs protestations de tolérance, ont, par leurs vexations, contraint beaucoup de curés à s'enfuir, et que néanmoins les paroisses conservent leur culte, par pure conviction ; le district est forcé d'en faire l'aveu. Il reconnaît également que les officiers municipaux et les agents nationaux recrutés souvent « parmi les journaliers pauvres et ignorants », sont animés de haines personnelles, songent surtout à leur intérêt, et ne veulent pas sacrifier leur temps à leurs fonctions.
Le 4 ventôse, ce district demanda au représentant d'appliquer aux hôpitaux le prix de la vente du linge des églises, s'élevant à 2,350 livres.
Vers la fin de pluviôse, Albert rendit la liberté à dix-sept prêtres qui étaient emprisonnés à Saint-Loup ; et dans cette
(1) Archives, D, § 1, 1.
circonstance, il fit preuve d'indépendance à l'égard de l'esprit antireligieux qui dominait dans le parti thermidorien.
Il tourna humainement la loi qui, dans ses termes, était contraire aux prêtres déportés, en s'appuyant des arrêtés par lesquels les comités de sûreté générale et de législation, appliquant la loi du 11 pluviôse, sur les jugements non exécutés, avaient rendu la liberté à des prêtres condamnés à la déportation et levé la confiscation prononcée contre eux. Ces prêtres, disait-il, étaient seulement détenus, et non déportés réellement ; d'ailleurs, ayant prêté pour la plupart le serment de liberté et égalité, ils n'étaient pas déportables. Us étaient âgés et infirmes ; et après une longue détention, ils se trouvaient réduits à la plus affreuse misère, et jetés littéralement sur le pavé, car les autorités leur opposaient mille chicanes pour les empêcher de recouvrer leur mince patrimoine.
La loi du 3 ventôse, quoique bien insuffisante, avait été accueillie avec une certaine satisfaction dans toute la France, comme le présage d'un meilleur avenir. Aussi beaucoup de révolutionnaires, même relativement modérés, lui étaient hostiles, et suppliaient • le gouvernement de revenir en arrière. Une lettre adressée à Albert par l'agent national du district d'Ervy, constate l'existence de ce double courant (11 germinal) :
« Il est de mon devoir de vous informer des effets qu'a produits dans le district le décret sur le libre exercice des cultes. Il a été reçu avec transport, et il a été d'abord littéralement exécuté : heureux de pouvoir faire sa religion (sic), le peuple satisfait semblait ne pas penser à ses tempJes. Mais bientôt les maisons particulières où se faisaient les offices n'ont pas été assez vastes pour contenir ceux qui y venaient. On a senti le besoin d'avoir des églises, on a commencé par les désirer, et bientôt on a en Ja volonté de les avoir. D'ailleurs, les communes de ce district avaient pour elles l'exemple de quelques districts voisins, où le peuple se les était fait ouvrir.
« Déjà deux ou trois sont oo vertes dans les communes de notre arrondissement; le bruit s'en répand, nous croyons que les autres limitent. Les municipalités n'ont ni assez de forces, ni assez de moyens pour s'y opposer, et d'ailleurs la volonté générale se prononce si fortement, qu'il y a danger à lui opposer des obstacles.
« Le mal gagne des extrémités au centre, et Ton présente à l'ad-
ministration une pétition du chef-lieu de district , qui a pour but d'obtenir l'ouverture de l'église (1) ».
C'était un mouvement général. Albert essaya de trancher ces difficultés, par un arrêté qu'il prit le 18 germinal à Châlons-sur-Marne pour les départements de l'Aube et de la Marne. Il reconnaît que les terroristes ont exercé une persécution épouvantable, et constate que la liberté des cultes a été acceptée avec joie par les populations ; mais il les invite à ne pas sortir des limites si étroites dans lesquelles la loi de ventôse a renfermé l'exercice du culte, et semble même persuadé que cette loi a fait toutes les concessions possibles au principe de la liberté religieuse :
«' Ne croyez pas que la majesté des cérémonies tienne à l'essence des religions. Qu'importe à Dieu la simplicité ou la magnificence de l'enceinte où vous l'adorez I C'est surtout aux ministres des cultes à donner l'exemple de la soumission aux lois ; il faut que le gouvernement soit un... Le prêtre avant tout doit être citoyen. »
Ces théories ne pouvaient produire que le plus mauvais effet sur les chrétiens, qui avaient entendu si récemment invoquer les mêmes arguments contre les cérémonies, pour décréter la profanation et la spoliation de leurs temples, et les proconsuls notifier au prêtre qu'étant avant tout citoyen, son premier devoir était de renier son sacerdoce.
On voit par cet arrêté quelle est la somme de liberté que le représentant croit pouvoir accorder à l'église constitutionnelle, car c'est à cette église seule qu'il fait ces insignifiantes concessions. Gomme presque tous les révolutionnaires modérés, il trouve fort beau, fort généreux, d'accorder une ombre de liberté à l'église constitutionnelle, parce qu'elle était officiellement protégée avant la Terreur et qu'elle est un produit de la révolution. D'ailleurs, protéger .les constitutionnels, c'est toujours faire acte d'hostilité au catholicisme, c'est se procurer des occasions de le vexer et de le persécuter. Albert fait bien quelques phrases pour inviter les constitutionnels à être patients, à laisser au législateur le temps d'achever et de polir son ouvrage, mais on voit qu'ils n'ont rien de plus à espérer. Par compensation, le
(1) Archives, D, § I, 1.
proconsul vient à leur secours d'une autre manière, en essayant de contraindre les prêtres jureurs à rester dans le schisme. Le 30 germinal, il prend un arrêté pour intimider les prêtres réfractaires et contraindre les constitutionnels, qui se rétractent en. masse, à rester dans cette église que la révolution a reniée avec tant de scandale, et que les thermidoriens ne veulent ni subventionner ni adopter officiellement.
Cet arrêté est « relatif à la conduite de prêtres réfractaires tendant à troubler la paix intérieure dans la république». Suivant Albert, on trouble la paix, quand on invite les constitutionnels à se rétracter. Il déclare qu'en adoptant des mesures de tolérance, en adoucissant la position des uns (les constitutionnels) et ramenant les autres de leur égarement (les catholiques), il a voulu rétablir la véritable fraternité. Il avoue donc implicitement qu'il reprend l'ancien système, consistant à contraindre les catholiques à se faire constitutionnels. Pour justifier les mesures inquisitoriales qu'il décrète, il accuse les réfractaires de n'user de leur liberté que pour semer la désunion. Voici rémunération de leurs crimes :
« Que nombre d'entre eux, ennemis de la paix et de l'union, cherchent, tant par leurs discours, et leurs écrits qu'ils distribuent, et les émissaires qui circulent dans les campagnes , à abuser do la prévention des uns, de l'ignorance ou de la faiblesse des autres, en présentant au peuple, comme de grands coupables dont il faut s'éloigner, les ministres du culte catholique , et les autres citoyens qui ont été fidèles aux lois de leur patrie, et qui ont donné à l'État, pour preuve de leur attachement à ces lois, la garantie de leur serment.
« Que plusieurs de ces réfractaires, munis des pouvoirs d'hommes émigrés, que les lois rejettent et proscrivent, et avec qui elles interdisent aux citoyens toute relation, osent même faire un crime du serment de maintenir la liberté et l'égalité, et s'agitent en tout sens dans leur fanatisme pour obtenir les rétractations des ministres catholiques qui s'y sont soumis ; que sous ce prétexte, ils parviennent à obliger ces ministres à faire, en leur présence, comme délégués des ci-devant évêques , la rétractation de leur serment, les uns par des actes passés devant notaire , les autres par inscription sur un registre ouvert à cet effet , et qu'on leur fait signer, d'autres enfin , en faisant de cette rétractation une cérémonie religieuse, en la faisant faire, ou publier, dans le lieu de la
réunion des citoyens pour l'exercice du culte, essayant, par là, d'inspirer de l'éloignement et de l'horreur contre ceux qui sont assez fermes pour conserver aux lois la soumission que toute religion commande.
« Que quelques-uns de ces réfractaires, lors des instructions qu'ils ont faites dans les lieux de réunion, ont été taxés (1) d'avoir été assez imprudents pour laisser entrevoir, par leurs expressions, des opinions très dangereuses. »
Il déclame ensuite contre le fanatisme et la guerre de Vendée ; la république ne peut tolérer qu'on fasse des anciens serments des crimes religieux. Celui qui refuse ainsi de reconnaître « les lois fondamentales du gouvernement, abjure sa qualité de citoyen », comme si la constitution civile était encore en vigueur ! Il ordonne donc à toutes les autorités d'exercer une surveillance active :
« Sur la conduite, les démarches et les relations des prêtres mis en liberté non sermentés, et ceux qui ont rétracté leur serment, et sur tous les lieux où les citoyens se réunissent pour l'exercice du culte (2) ».
Cette surveillance sera très inquisitoriale : le proconsul compte retenir par peur, dans l'église constitutionnelle, tous ceux qui seraient tentés de la quitter. Il ordonne en effet à tous les juges de paix de l'Aube et de la Marne, d'informer dans la huitaine chacun dans son canton :
«... De toutes les démarches et tentatives qui peuvent avoir été faites directement ou indirectement, pour engager les prêtres assermentés, ou tous autres citoyens, sous prétexte de religion, à rétracter leurs serments aux lois de l'État, et spécialement celui de maintenir la liberté et l'égalité ; des rétractations qui ont pu être faites, des actes qui en ont été rédiges , ou des registres qui en ont été tenus, et des dépositaires d'iceux ou de tous écrits qui ont pu être distribués, tendant à cette fin, pour être lesdites informations transmises aux accusateurs publics de chacun desdits départements, qui les adresseront soit à nous, soit au comité de sûreté générale, pour être pourvu aux mesures qui seront commandées par la nécessité de maintenir l'ordre et la tranquillité dans l'État. »
(1) Par quelle espèce de gens? Albert ne le dit pas, et ils ne sont taxés d'aucun fait précis, mais de laisser entrevoir, etc. Albert a du moins assez de loyauté pour ne rien affirmer lui-même.
(2) Archives, D, § I, 1.
Ainsi donc il n'est pas permis de blâmer des serments qu'on ne demande plus, et de déclarer que les prêtres constitutionnels ne sont pas orthodoxes. On revient purement et simplement au système de persécution antérieur à l'abolition du culte; mais alors l'église constitutionnelle était officiellement protégée et imposée; maintenant elle n'existe plus légalement. Malgré ses préjugés antireligieux, Albert était trop intelligent pour ne pas comprendre que la situation était complètement changée, et qu'en revenant à l'ancien système la convention serait justement accusée de commettre la plus odieuse inconséquence; aussi avait-il hésité, avant de prendre son arrêté du 30 germinal. Il s'est montré beaucoup moins afûrmatif dans un mémoire qu'il adressa aux comités de sûreté générale, de législation et de salut public, pour leur rendre compte des difficultés inextricables dans lesquelles la constitution civile et la persécution avaient jeté la république; il s'est même aventuré dans ce mémoire à leur proposer certaines solutions.
Il prévient les comités qu'il a remis en liberté de vieux prêtres reclus pour n'avoir pas prêté serment à la constitution civile, mais qui néanmoins avaient prêté celui de liberté et égalité. Il a pensé que par humanité, et aussi par raison d'économie , il valait mieux ne pas les garder en prison. 11 leur a fait rendre le prix de leurs meubles vendus, a défendu qu'on vendît leurs immeubles, et prescrit le paiement de leurs pensions ; il se croit autorisé à agir ainsi par la loi du 11 pluviôse dernier et de nombreux arrêtés des comités. Cependant, plusieurs administrations lui font des objections, elles invoquent les lois qui frappent de confiscation les prêtres déportés, et une lettre du comité de sûreté générale du 4 germinal dernier qui porte :
« Qu'il est informé que les prêtres insermentés que leur âge, ou leurs infirmités, ont déterminé à rendre à la liberté, prétendent rentrer dans la propriété de leurs biens, mais que l'intention du comité n'a jamais été de porter atteinte aux lois en vertu desquelles il a pu être procédé au séquestre ou à la vente de leurs biens. >>
Il demande que cette difficulté soit tranchée par une loi, et il est naturellement amené à examiner quel degré d'irn*portance le gouvernement doit accorder, maintenant, aux serments qui ont été exigés par les assemblées constituante
t. iv. 23
et législative, et sur ce point il donne des conseils très sages aux comités :
« Le serment «jouté après coup à la constitution civile du clergé, n'est-il pas la conséquence nécessaire d'une religion dominante, et d'an culte public préférablement protégé? N'est-il pas une partie intégrante plus ou moins directe de la constitution de 1789, 90 et 9i, que la nation a rejetée, et dont il ne faut plus argumenter? »
Il en conclut très justement qu'on ne peut plus imputer à crime le refus de ce serment, mais, par une inconséquence déplorable, qu'il faut attribuer au fanatisme antireligieux, ou à la peur de devenir suspect aux comités par trop de modération, au lieu de conclure à la liberté de conscience, il s'arrête en chemin, et soutient qu'on a le droit d'invoquer contre les catholiques le serment de liberté et d'égalité exigé par la législative, dans les circonstances que l'on connaît, et que tous ceux qui s'y opposent méritent d'être bannis à jamais.
Mais abandonner le serment de la constitution civile, c'est revenir en arrière, c'est obliger la révolution à reconnaître que depuis 4789 toutes les assemblées ont fait des lois très injustes contre la religion, et qu'il faut en réparer les effets 1 Cette fois encore il n'ose pas aller jusqu'au bout et ne propose que des mesures très incomplètes :
« On peut objecter qu'il résulterait de ce principe , que les prêtres qui n'ont été déportés que pour avoir refusé le serment pourraient rentrer : c'est à la sagesse des comités à méditer la loi que je propose, de manière qu'elle ne pût pas avoir cet effet, parce que la politique et la raison d'État s'y opposent; la déportation effectuée des prêtres est trop liée dans l'opinion publique avec l'émigration pour que le moindre retour ne fût un danger (\) ».
C'est une raison pitoyable ! Il n'y avait aucune analogie entre la déportation des prêtres et l'émigration : tes prêtres étaient des émigrés forcés, sous les peines les plus graves, et la véritable opinion publique savait bien les distinguer; mais Albert ne parle ici que de l'opinion des persécuteurs, qui ont voulu assimiler la déportation à l'émigration quant à la peine de mort et à la confiscation des biens. Lia difficulté n'était pas là, mais dans le fanatisme des révolution- Ci) Archives, D, § 1, 1.
naires : toute la législation antireligieuse avait eu pour but d'arriver à l'anéantissement du catholicisme, par la déportation du clergé tout entier ; après tant de déceptions, les révolutionnaires .espéraient encore fatiguer le zèle de la plupart des catholiques, en ne leur laissant pour tout clergé que quelques vieillards infirmes : voilà pourquoi Albert se contente de demander une loi en faveur des seuls prêtres dont la déportation n'a pas été effectuée.
Depuis la chute de Robespierre,- les ecclésiastiques qui avaient apostasie ou remis leurs lettres étaient flétris publiquement dans toute la France, et parles réfractaires, et par les constitutionnels. Aussi beaucoup de curés qui avaient abdiqué dans un moment d'épouvante se sentirent pris de honte et demandèrent la restitution de leurs lettres de prêtrise. Le 13 floréal, les administrateurs de l'Aube écrivent à Albert, que plusieurs prêtres , après avoir déposé leurs lettres , les redemandent, et que les districts sont très embarrassés. Le département incline à croire que refuser la restitution de ces lettres « serait donner trop d'importance au caractère sacerdotal ». Albert répond, le même jour, qu'aucune loi n'interdit cette restitution, mais il désire que les lettres soient seulement rendues à des prêtres connus « pour des citoyens paisibles et prudents, aimant franchement leur patrie et le bonheur de leurs concitoyens ». Le 15 floréal, il faisait la même réponse aux administrateurs de la Marne. Mais le comité de sûreté générale, qu'il avait informé de cette décision, ordonna, le 22 floréal, sans autre explication, qu'on lui fît parvenir toutes les lettres de prêtrise dont ces deux' administrations étaient dépositaires.
La question des subsistances donnait alors au gouvernement autant de soucis que la question religieuse. Partout on redoutait la famine; les campagnes étaient écrasées de réquisitions. La loi du 3 pluviôse an III autorisait le représentant à mettre en prison les cultivateurs qui n'avaient pas fourni la quantité de grains requise, et à les frapper en outre d'une amende égale à la valeur de cette quantité de grains. Albert fit usage du pouvoir discrétionnaire qui lui était accordé par cette loi, et, le 7 germinal, après une déclamation indignée sur l'égoïsme et la cupidité, il envoya en prison cent treize cultivateurs du district d'Arcis-
sur-Aube, et quarante-cinq, de six communes du district de Nogent-sur-Seine ; il fit arrêter aussi des cultivateurs dans le district de Bar-sur-Aube. Cet arrêté, comme on le pense bien, causa une profonde émotion ; elle vint jusqu'au comité de sûreté générale, qui l'invita à se montrer moins rigoureux. Dans le département de la Marne, on souffrait aussi de la disette : le 23 ventôse, il y eut des troubles à Reims au sujet des subsistances (1).
Dans le département de l'Aisne, les églises se rouvraient, et les habitants de certaines communes les reprenaient de force. Beaucoup de constitutionnels se rétractaient. Laurent et Garnier de Saintes dénoncèrent cette renaissance religieuse avec beaucoup d'amertume.
Dans le département de la Somme, le représentant Sautereau s'opposa avec une brutalité incroyable à l'exercice du culte catholique, et signifia violemment aux populations qu'elles devaient se passer des offres comme avant thermidor. Le 23 brumaire, il prenait l'arrêté suivant contre des catholiques coupables d'avoir cherché à entendre la messe :
« Considérant que les préjugés religieux ramèneraient bientôt l'esclavage politique parmi nous, si Ton ne s'empressait pas d'en arracher la dernière racine ; que les ex-prêtres du département de la Somme, qui sont restés dans les communes dont ils étaient les ci-devant curés, font ouvertement ou sourdement tous les efforts possibles pour ranimer le fanatisme expirant, et que c'est à eux seuls que l'on doit attribuer les attroupements qui ont eu lieu dans plusieurs municipalités à des intervalles réglés (2), que l'intention de la convention nationale et l'un des premiers devoirs des autorités constituées est de détruire cette lèpre funeste partout où elle se montre ; que Rohault, soldat invalide, domicilié à Quevauvillers,
(1) Le 26 germinal, on annonçait à Albert que la garnison de Reims était sans pain. Le 12 floréal, le maire et le conseil de la commune écrivaient au comité de salut public que leur ville était « en proie à la plus horrible famine ». Le 21 germinal, les gardes nationaux de Reims avaient déclaré qu'ayant aussi peu de pain à manger, ils ne pouvaient pas monter la garde vingt-quatre heures de suite. (Archives, D, § 1, 1.)
(2) Voilà une curieuse périphrase pour éviter d'écrire le mot dimanche !
a provoqué, le 19 de ce mois, un rassemblement dangereux dans l'édifice qui serrait ci-devant d'église aux habitants de cette commune, en sonnant une cloche pour les y convoquer ; que sa sœur a coopéré À cette manœuvre, dont les suites pourraient être funestes ; que l'un et l'autre n'ont agi, suivant toute apparence, qu'à l'instigation du nommé Niquet, ci-devant curé de cette commune, et qu'il est d'autant plus important de prendre des mesures propres à arrêter les progrès de la superstition dans ce département, que les contre-révolutionnaires qui s'y cachent répandent le bruit que la représentation nationale autorise les attroupements illicites qu'ils y forment, et les jongleries mystiques qui en sont l'objet, en attendant que le nombre des dupes que Ton y attire soit assez considérable pour former le noyau d'une nouvelle Vendée ;
« Art. 1. Le nommé Niquet, curé de Quevauvillers, Rohautet sa sœur seront mis sans délai en état d'arrestation, dans une des maisons de la commune d'Amiens, destinées à cet usage, et ils y resteront détenus jusqu'à la paix.
« Art. 2. Il est défendu à tout citoyen, de quelque sexe qu'il soit, de provoquer aucun rassemblement dans les édifices servant aux ci-devant cérémonies du culte, sous prétexte d'en continuer l'exercice, et il est également défendu d'y assister, à peine aVêtre déclaré suspect et arrêté comme tel (i) ».
Les maires et officiers municipaux feront (art. 3 et 4) emprisonner immédiatement les délinquants ; les districts devront stimuler leur zèle.
Cet arrêté se passe de commentaires. Il proclame tout simplement la continuation du régime de la Terreur; toute personne coupable d'avoir assisté à la messe sera mise en prison. Mais les populations manifestèrent si énergiquement leur volonté , que le gouvernement thermidorien dut renoncer à proscrire le culte complètement, et se borner à en gêner l'exercice le plus possible, et à vexer les prêtres. Tel fut le système que suivit le représentant Blaux, envoyé à Amiens quelques mois plus tard. Le 2 floréal, le comité de sûreté générale l'encourageait à persévérer dans cette voie, par une lettre signée Monmayou et Guflïoy :
« Nous voyons, citoyen, par ta lettre du 28 du mois passé, les efforts perfides des prêtres réfractaires^et des malveillants pour rétablir leur domination et la monarchie. Nous t'invitons à prendre toutes les mesures que tu jugeras convenables pour déjouer leurs
(1) Archives, AF, II, 143.
projets criminels, et restreindre l'exercice do culte dans les termes prescrits par la loi du 3 ventôse. Écris aux agents nationaux des districts d'y tenir sévèrement la main, échauffez le zèle de l'accusateur public près le tribunal criminel, et cbargez-le de poursuivre avec vigueur tout homme qui troublerait l'ordre public. La fermeté et l'énergie des autorités constituées suffiront sans doute pour les faire rentrer dans le néant. Salut et fraternité (1 ). *>
Conformément aux instructions du comité, Blaux stimula le zèle des districts, et leur enjoignit de rendre compte, chaque décade, des mesures prises contre les prêtres et pour l'application de la loi du 3 ventôse. Dans une circulaire adressée le 10 floréal aux agents des communes au sujet des cultes, le procureur syndic du district d'Amiens reconnaît que « parmi les prêtres, il en existe beaucoup qui ont agi jusqu'alors avec une grande réserve, et qui ont mérité l'estime de leurs concitoyens » . Aussi insinue-t-il que certains fonctionnaires ne montrent pas beaucoup d'activité à appliquer les lois sur le culte. La convention vient d'approuver André Dumont, l'ancien proconsul du département, qui a déclaré recommencer à Versailles la chasse aux réfractai res; il faut appliquer les lois. Le représentant Blaux fera exécuter la loi du 3 ventôse, et surtout son article 7, qui proscrit tout signe extérieur du culte. Il adresse des menaces aux fonctionnaires qui négligeraient de dénoncer les prêtres « qui tiendraient des propos contraires aux maximes du gouvernement ». Travailler le dimanche et se reposer le décadi était une des maximes du gouvernement I On se mit donc à poursuivre les réfractaires, et à emprisonner les rétractés, qui leur étaient assimilés, et même, lorsqu'il y avait doute, on commençait par priver les prétendus rétractés de leur liberté. Nous donnons, comme exemple, l'arrêté pris le 18 floréal par le conseil général, contre un prêtre qui réclamait ses lettres, et paraissait abandonner le schisme :
« Le procureur général syndic a mis sur le bureau une copie & lui adressée par le procureur- syndic du district de Montdidier, d'une pétition présentée à l'administration de ce district, le 11 ventôse dernier, par le citoyen Glovis-Gonstant Drouère, demeurant en la
(1) Archives, AF, II, 94,
commune dudit Montdidier, par laquelle il eipose que, lorsque la France était couverte d'échafauds, lorsque le sang ruisselait sur tous les points de la république, et que la persécution était exercée contre ceux qui professent les opinions religieuses de l'église catholique, apostolique et romaine, et principalement contre les ministres du culte de cette religion, sa propriété a été violée, et les droits de l'homme méconnus, par la reddition forcée de ses lettres de prêtrise; et après avoir fait sa profession de foi, et exposé ses principes religieux, il déclara protester : 1° contre cette reddition forcée de ses lettres de prêtrise, dont il réclame la restitution, toutes démarches qui lui ont été arrachées par la violence et la terreur étant nulles et de nul effet. 2° contre la rédaction du procèsverbal consigné dans les registres de Montdidier, sur le prétendu dépôt libre de ses lettres de prêtrise, et dans lequel il prétend qu'il est faussement et injustement dit qu'il renonçait à l'exercice de ses fonctions de ministre du culte catholique, ce qui a toujours été bien loin de son cœur, pourquoi il demande radiation dudit procèsverbal.
« Contre toutes paroles ou démarches que la crainte ou la terreur auraient pu extorquer de lui depuis le commencement de la révolution, contraires aux principes de l'église catholique, apostolique et romaine, lesquelles il révoque, et déclare comme nulles et non avenues, désavouant même toute dénomination de prêtre et de curé constitutionnel, et toute autre capable de compromettre sa croyance ; ne reconnaissant point d'autre que celle de prêtre de l'église romaine, dût sa protestation être pour lui le motif d'une nouvelle persécution (i). »
Il avait deviné juste ! Le conseil se demanda si les dernières phrases de cette pétition ne contenaient pas une rétractation. Il décida, en conséquence, qu'on ferait prendre des renseignements sur lui, et qu'en attendant, il serait « mis sur-le-champ en arrestation, et conduit par bonne et sûre garde en la maison de détention de ce district ».
Ainsi les révolutionnaires ont seuls le droit de regretter qu'il y ait eu une église constitutionnelle, et de le proclamer bien haut en la supprimant , puis en refusant obstinément de la rétablir. Mais malheur aux prêtres qu'ils ont contraints d'en faire partie, s'ils ont l'audace de regretter leur adhésion au schisme ! Le conseil général décide, en outre, que copie de la pétition de Drouère sera envoyée à la convention ; il espère qu'elle le déclarera déportable. Et
(1) Archives, AF II, 94.
pourtant, dans toute la France , de nombreux ecclésiastiques bravaient la persécution et se rétractaient 1
Le représentant en mission et les autorités du département de la Somme avaient pourtant bien autre chose à faire que de persécuter, car ce département souffrait cruellement de la famine. Des bandes parcouraient les campagnes. L'insurrection du 12 germinal à Paris eut son contrecoup à Amiens : le 14, il y eut dans cette ville une émeute où les femmes jouèrent le principal rôle ; elles réclamèrent du pain à grands cris, et pillèrent une voiture de blé. « Le représentant, dit le district (délibération du 14), a été insulté dans la maison commune, maltraité dans les rues (1). »
Delacroix, envoyé dans les départements de la Meuse et des Ardennes, voulut, comme la plupart des thermidoriens, continuer la Terreur contre le catholicisme. Pour « réprimer le fanatisme »>, en réalité, pour rendre l'exercice du culte impossible dans les petits villages, il prit, le 21 fructidor, un arrêté ordonnant aux prêtres de résider dans les communes de 1,200 âmes, en déclarant que « l'expérience a prouvé l'utilité de cette mesure ». Néanmoins, il reconnut que cet arrêté était bien rigoureux pour les prêtres caducs ou infirmes. Ces ecclésiastiques étaient incapables d'exercer le culte, par conséquent, il pouvait paraître humain à leur égard, sans cesser de priver les fidèles des secours de la religion. Il prit donc, le 18 brumaire, un arrêté qui modifiait le premier. Il autorisa les comités révolutionnaires à permettre aux ci-devant prêtres âgés de soixante-dix ans, de séjourner dans toute commune , ainsi qu'aux prêtres de tout âge « attaqués d'infirmités graves, et qui ne leur permettent pas de quitter leurs domiciles ». Toutefois, ces septuagénaires et ces infirmes ne pourraient rentrer
(1) Blaux, en parlant des émeutiers, reconnaît « qu'ils jeûnaient depuis longtemps et qu'il ne leur était distribué que trois onces de pain par tête pour leur nourriture de ce jour ». On distribuait ordinairement deux, trois onces par jour; le 21 germinal, on ne donna qu'une once, et le lendemain deux. Le 26, le conseil général demanda des secours extraordinaires aux représentants, « considérant qu'il n'a été distribué, hier au soir, aucun grain aux boulangers; que la presque totalité des habitants de la commune sont exténués de besoin et tombent d'inanition. » (Archives, AP, II, 94.)
dans la commune où ils exerçaient le culte, à moins que ce ne fût le chef-lieu du district, où ils seraient bien surveillés. Les prêtres qui étaient chargés de leurs parents vieux ou infirmes étaient exemptés de l'arrêté comme assimilés à ceux qui s'étaient mariés , ou qui avaient adopté un enfant. L'article 5 déclare que ces exceptions ne pourront s'appliquer « aux prêtres reconnus fanatiques » par les comités révolutionnaires. Dans le langage du temps, un prêtre est fanatique lorsqu'il tient à son sacerdoce et cherche à l'exercer. Ainsi les prêtres caducs et infirmes ne pourront jouir du bénéfice de cet arrêté, s'ils ne vivent pas en laïques indifférents. Delacroix a pris toutes les précautions imaginables pour rendre à peu près impossible aux chrétiens d'avoir avec un prêtre le moindre entretien sur la religion (i).
Delacroix fut aussi envoyé à Versailles, et s'y conduisit comme dans les Àrdennes, en persécuteur acharné. Bien qu'il fût très occupé à lutter contre les jacobins , son fanatisme l'entraînait à persécuter des catholiques inoffensifs. Dans beaucoup de communes, les paysans privés de prêtres faisaient célébrer des offices par des chantres et des maîtres d'école. Le 12 pluviôse, Delacroix déclama avec fureur contre ce dangereux abus , et prit un* arrêté internant tous les prêtres et ex-moines dans les communes de 1,200 âmes. « Les ex-prêtres ou religieux qui se sont ralliés par le mariage à la nature et à l'état social », ceux qui ont adopté un enfant pauvre, ceux qui sont chargés depuis longtemps de pères, mères, frères ou sœurs pauvres et infirmes, sont exempts de cette disposition, mais ils ne pourront rester dans les communes où ils auront exercé le culte. Conformément à l'arrêté du comité de sûreté générale du 12 nivôse, les autorités doivent s'opposer à tout rassemblement fanatique et royaliste, et « faire arrêter tous orateurs et acteurs principaux de ces rassemblements » ; c'est-à-dire les chantres et les maîtres d'école qui célèbrent les offices, et en prévenir le comité de sûreté générale et le représentant. Un pareil arrêté, pris six mois après la révolution de thermidor, lorsque les persécuteurs avaient déjà perdu beau-
(1) Archives, D, § I, 10.
coup d'illusions, révèle chez son auteur le fanatisme antireligieux le plus violent. Aussi fut-il attaqué très vivement "par certains journaux, et Delacroix s'en plaignit, le 1er ventôse, à la convention. Il eut à réprimer des troubles au sujet des subsistances, et de la libre circulation des grains, que des factieux et des égarés voulaient absolument empêcher. André Dumont vint aussi quelque temps à Versailles : comme Delacroix, il fit la chasse aux prêtres, et s'en vanta dans la séance du 29 germinal ; la convention applaudit chaleureusement ses exploits.
Tous les commissaires thermidoriens ont procédé comme ceux dont nous venons d'analyser les actes. Us ont destitué les terroristes les plus ardents, mis un grand nombre de suspects en liberté et arrêté les exécutions ; mais ils ont voulu maintenir le régime de la Terreur contre les croyants, mettre tous les prêtres, catholiques ou constitutionnels, dans l'impossibilité d'exercer leur ministère ; et pour y arriver, ils ont renouvelé tout simplement les arrêtés de perse* cution pris au plus fort de la Terreur. Mais les populations voulaient absolument que la révolution de thermidor leur profitât au point de vue du culte ; on n'osait plus emprisonner en masse, guillotiner comme sous la Terreur; il devint donc de plus en plus difficile d'appliquer les lois et les arrêtés qui proscrivaient la religion et les prêtres. Les commissaires finirent par montrer plus d'humanité pour les prêtres considérés comme individus, mais sans leur permettre davantage d'exercer leur ministère. Les prêtres proscrits, déportés, reparaissaient ou rentraient à la connaissance de tout le monde , et les prètrophobes n'avaient plus assez de force pour empêcher les populations de courir à leur messe, et souvent de reprendre les églises. Les gouvernants voulaient persécuter comme avant thermidor, mais, très souvent, les populations prenaient hardiment cette liberté religieuse qu'ils s'obstinaient à leur refuser.