‹ Historie de la Gaule Méridionale sous la domination des conquérants germains (volume 2)Chapitre 14 sur 69 · DF.S FILS DE CLOVIS · texte numérisé non relu

DF.S FILS DE CLOVIS

« Clotaire de venir à lui, comme pour conférer de « quelque chose, et ayant fait étendre dans sa mai- « son une tapisserie d'un mur à l'autre, il ordonna «à ses hommes armés de se tenir derrière. Mais, « comme la tapisserie était trop courte, les pieds « des hommes armés parurent en dessous à décou- « vert; ce qu'ayant vu Clotaire, il entra dans la mal- « son en armes, avec les siens. Thierry comprit V alors que son projet était connu; il imagina une « fable, et l'on parla de choses et d'autres ; mais, ne « sachant de quoi s'aviser pour faire oublier sa «trahison, il donna à Clotaire dans cette vue un cf grand plat d'argent. Clotaire, lui ayant dit adieu « et l'ayant remercié du présent, retourna à sa de- « meure; mais Thierry resta à se lamenter avec les «siens d'avoir perdu son plat sans aucun fruit, et « dit à son fils Théodebert : « \'a trouver ton oncle, « et prie-le de vouloir te céder le présent que je lui « ai fait. » Théodebert y alla et obtint ce qu'il de- « mandait. Thierry s'entendait à merveille à de « telles ruses ^. » Tout le génie de la barbarie franke me paraît concentré dans cette aventure, et chaque trait du récit. de Grégoire est comme un trait de lumière jeté sur le caractère des descendants de Clovis et sur les principes de leurs relations entre eux, aussi long-temj)s qu'ils conservèrent leur énergie primitive.

Il y a lieu de supposeï- que Thierry, bien que

(i ) In lalibiis dolis inulluia callidus eral. lib. III. 7.

1 lo R](;>c

victorieux dans sa guerre contre les Thuriugiens, y courut, cependant des dangers dont il n'est pas question chez les historiens. C'est du moins ce que semhle indiquer le bruit de sa moit, répandu et accrédité durant plusieurs jours dans une bonne partie de la Gaule, et particulièrement en Ârvernie où il fut la cause des plus horribles calamités. C'est ici le lieu de reprendre, où je l'ai quitté, le fil des événements de l'Aquitaine, et de voir comment ce pays fut traité par les fils de Clovis.

On ne sait absolument rien de ce qui se passa dans les parties de l'Aquitaine échues à Childebert et à Clodomire dans l'intervalle du premier partage à l'année 54o. On ignore à qui passa l'Aquitaine du dernier, dans le partage subséquent que Clotaire et Childebert firent entre eux de son royaume, après avoir égorgé ses fils; si elle fut ajoutée à la paît de Childebert ou donnée à Clotaire, qui jusque là n'avait probablement rien possédé outre Loire. De ce silence absolu de l'histoire sur ces parties de l'Aquitaine, on peut, je crois, (conclure qu'il ne s'y était rien passé de remarquable, et tout autorise à supposer que, les nouveaux souverains n'y avaient rien ou peu changé quant aux choses et quant aux formes encore toutes romaines de l'administration.

Il n'en est pas de même de l'Arvernie, du Limousin, ni des autres parties de l'Aquitaine échues en lot à Thierry. On sait quelque chose de la manière dont elles furent administrées par leur seigneur

t>ES FUS DE CI OMS. II!

mérovingien, et des tentatives par lesquelles les peuples de ce pays manifestèrent leurs dispositions pour leur nouveau gouvernement. Ce sont des faits importants en eux-mêmes et de ceux que je me suis particulièrement proposé de faire ressortir un peu du vague et de l'obscurité dans lesquels ils sont comme plongés et à demi cachés.

On se souviendra que , dans la première guerre d'Aquitaine entre Alaric et Clovis, Thierry avait été chargé par son père de parcourir la portion orientale de l'Aquitaine, l'Arvernie, le Vêlai, le Rouergue, etc., pour en assurer la soumission, et l'on n'aura pas oublié non plus les dévastations, les pillages et les cruautés qui marquèrent partout le passage des Franks. Ainsi donc, lorsque Thierrv hérita de celte belle portion de l'Acjuitaine, il n'v était connu que par des violences dont le souvenir tout récent encore dut être pour les habitants un triste pressentiment de l'avenir.

Cependant les premiers actes connus de Thierry, comme souverain de l'Arvernie et des contrées adjacentes, semblèrent n'annoncer de sa part que des dispositions modérées et bienveillantes pour ses sujets aquitains. Il leur donna pour gouverneur ou pour duc Basole, personnage de race gauloise, et probablement de Limoges, où l'on trouve, veis les temps dont il s'agit, une famille de ce nom parmi los plus illustres et les plus puissantes du pays.

Il n'y a (pTun fait connu du gouvernement de

11 '2 RF.GNi;

Basole en Arvernie, mais un fait caraclérislique; cest une révolte générale de tout le pays contre Thieiî'\ . L'histoire ne donne aucun détail sur les apprêts ni sur les incidents de cette révolte; on voit seulement qu'elle fut étouffée à temps, que Basole qui en était le promoteur, fut arrêté, et que Thierry, au lieu de le faire mourir, lui pardonna à la condition qu'il se retirerait pour le reste de ses jours dans un monastère. Une telle modération n'étant guère dans le caractère de ce roi , on est fort tenté de la croire, de sa part, vni acte de politique et de prudence plutôt que de magnanimité.

On ignore par ((ui Basole fut remplacé comme duc des Arvernes;maisce fut probablement par un Frank, par un homme n'ayant avec les Aquitains ni relations établies, ni ressentiments communs. Les seuls du moins des ducs d'Aquitaine de cette époque dont les noms nous soient parvenus accolés à ce titre sont indubitablement des Germains. Quant aux comtés, il eût été plus hasardeux el plus difficile d'en exclure les hommes du pays pour n'y mettre que des Franks. Aussi presque tous les comtes des villes et des districts de l'Aquitaine, dont les noms sont venus jus(|u'à nous, sont-ils des Gallo-Romains , après l'insurrection de Basole comme avant.

Cette insurrection n'était ))as un événement accidentel, le lésuilnt passagei- d'une intrigue individuelle, d'un mécontentement privé; elle était le

DES riLS DE CLOYIS. 1 I "i

signe d'une disposition populaire en Aquitaine, d'une répugnanee générale à la domination franke, répugnance qui devait éclater à l'avenir de toutes les manières possibles, selon les occasions et les forces qu'elle aurait pour agir; et tout ce que l'ofi peut imaginer de l'état. du pays était merveilleusement propre à entretenir cette répugnance.

Les descendants romanisés des anciens chefs gaulois y étaient encore nombreux, y possédaient encore de vastes étendues de terres cultivées par des colons , auxquels ils commandaient à peu près comme à des esclaves, et parmi lesquels ils pouvaient, au besoùi , lever des bandes armées. Encore nombreuse, naturellement vive et mobile, forte de son organisation municipale, la population des villes était toujours prête à tout risquer pour le maintien de ce qui lui restait de liberté, de richesse et de dignité. Le clergé aquitain, qui avait attiré les Franks dans la contrée, s'était mis à la tête des résistances nationales contre eux , depuis qu'il les avait vus de près, et n'avait plus eu besoin d'eux contre les ariens visigotlis. Tous ces germes d'opposition n'auraient peut-être rien produit sous une domination une et forte et dans la présence immédiate de conquérants armés ; mais les Franks ne s'étaient point établis en masse en Aquitaine, et les fils de Clovis étaient loin d'être d'accord entre eux.

Ayant échoué dans une première conspiration d(^nt il paraît que le but était de se soustraire à [i, 8

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toute seigneurie mérovingienne, les Arvernes se rabattirent à une prétention plus modeste, à celle de se donner un roi de leur choix, à la place de celui que le sort leur avait imposé. Childebert, qui avait le Berry dans sa part de l'Aquitaine, était parlà le voisin des Arvernes, et il était facile aux meneurs de ceux-ci de s'entendre avec lui contre Thierry. Aussi ne tarda-t-il pas à se former dans la capitale des Arvernes un parti tendant à faire passer le pays sous la puissance de Childebert. Ce parti eut pour chef Arcadius , Arverne de famille sénatoriale et peut-être membre de la curie de la ville. C'était d'ailleurs, à ce qu'il parait, un intrigant sans courage, servilement dévoué à Childebert dont il avait secondé les actes les plus violents. C'était lui, par exemple, qui avait présenté à Clotilde les ciseaux et le glaive enire lesquels on l'avait obligée à faire un choix pour les deux enfants de Clodomire.

Ce parti d'Arvernes à la tête duquel Arcadius comptait servir Childebert n'avait probablement que peu de force et que des vues assez timides. Il lui fallait donc une occasion très favorable pour tenter quelque chose, et cette occasion se fit un peu attendre. Mais de 628 à 53o, Thierry se trouvant engagé contre les Thuringiens, dans cette guerre dont j'ai parlé plus haut, et le bruit s'étant tout à coup répandu qu'il y avait été tué, le moment parut favorable aux Arvernes pour se donner à Childebert, et Arcadius écrivit à celui-ci

PFS FILS 1)K rr.OVIS. Il)

pour l'engager à venir prendre possession dn pays. Cbildebert ne se fit pas répéter Tinvitation; il avait entendu beaucoup exalter la fertilité et l'agrément de cette riche plaine, encore aujourd'hui célèbre sous le nom de Limagne, et s'écriait fré- (juemment : « Ob ! que je voudrais la voir de mes (( yeux cette Limagne des Arvernes que l'on dit si « agréable! » On peut juger de l'empressement avec lequel il se mit en marche pour aller occuper un pays dont il parlait de la sorte*.

Jamais attente ne fut plus cruellement déçue que la sienne. Arrivé sous les murs de la ville des Arvernes , il en trouve toutes les issues fermées. Arcadius, qui avait pris l'engagement de l'introduire, est obligé de faire forcer une des portes par laquelle Childebert entre enfin. IMais avec lui semble être entrée une nouvelle sinistre, qui se répand aussitôt de tous côtés, la nouvelle que Thierrv n'est point mort, qu'il est de retour sain et sauf, victorieux de la guerre contre les Thuringiens.

Consterné de cette nouvelle et de l'effet qu'elle produit sur ses partisans, Childebert ne se donne que le temps nécessaire pour s'assurer qu'elle est certaine et reprend en grande hâte le chemin par lequel il est venu , sans avoir même eu pour dédommagement d'un si grand mécompte la satisfaction devoir cette Limagne si désirée; car dans le court intervalle de son arrivée à son départ, la terre fut

1} Gregor. Turoii. III. 8. <).

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couverte d'un brouillard si épais qu'il ne put rien distinguer à dix pas de lui.

k juger de l'impression que fit sur Thierry la nouvelle de cette demi- infidélité de quelques Arvernes par la vengeance qu'il en tira, il n'y a pas de doute que ce ne fût celle d'une violente colère. Cependant il ne se pressa pas d'y donner cours; il se passa près de deux ans, durant lesquels on aurait dû croire qu'il avait tout oublié.

Mais en 532, Clotaire et Childebert, ayant fait de grands préparatifs pour la conquête de la Burgondie, sollicitèrent Thierry de se joindre à eux. Thierry n'y voulut jamais consentir; mais sesleudes se tinrent pour lésés de son refus. Soit qu'ils eussent quelque motif particulier de plainte contre lui ou qu'ils fussent gagnés par ses frères, soit simplement qu'ils se regardassent comme des guerriers volontaires, libres de suivre à la guerre les chefs avec lesquels ils espéraient y faire plus de butin , ils éclatèrent en murmures contre Thierry et le menacèrent de le quitter pour aller avec ses frères*. Thierry, qui voulait à tout prix les retenir, en avait un moyen et n'hésita pas à y recourir, a Suivez-moi plutôt en Arvernie, leur dit-il, et je « vous y mènerai. C'est un pays où vous trouverez « de l'or, de l'argent et des vêtements, autant que « vous pouvez en désirer; c'est un pays d'où vous

(i) Si cum fratribus tuis in Burgundiam ire despexeris, te relin- <iuiraus, et illos satiùs sequi prseoptamus. Gregor. Tur. III. ii.

a emmènerez du bétail et des esclaves sans nombre. « Seulement ne suivez pas ces autres-là. »

A ces conditions les leudes de Thierry consentirent à ne point aller en Burgondie; mais il fallut s'expliquer nettement avec eux et leur réitérer à plusieurs reprises la promesse de leur livrer à discrétion toute TArvernie, hommes, troupeaux et butin, et d'emporter avec eux tout ce qu'ils auraient pris*.

Une fois bien d'accord entre eux, Thierry et ses leudes prirent .ensemble la route de l'Arvernie, très pressés sans doute de passer la Loire et d'atteindre la bonne terre promise; mais si rapide que pût être leur marche, le bruit en fut plus rapide encore et arriva avant eux dans la capitale des Arvernes. Arcadius eut le temps de s'enfuir et de se réfugier à Bourges, et les habitants de délibérer sur leur position.

Arcadius avait sans doute des complices parmi eux , mais tout porte à présumer qu'ils étaient en petit nombre. Il semble donc que la grande majorité des citoyens aurait pu aisément se persuader qu'en laissant Thierry maître du sort des coupables , ils n'avaient point à craindre d'être confondus aveceuv; mais ils connaissaient mieux les Barbares; ils résolurent Je fermer leurs portes et de se défendre, comme dans un cas de guerre pur et simple. Quintien, leur évêque, bien qu'il dût sa dignité à

II) Id. loc. cil.

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la faveur spéciale de Thierry, ne fit point cause à part d'eux ; il resta dans la place , également prêt à partager leur péril ou à intervenir pour eux auprès du roi.

Arrivés devant la ville des Arvernes, l«s Franks la trouvèrent donc fermée et en état de défense; ils s'établirent dans un faubourg dont il païaît que les habitants s'étaient réfugiés dans la ville, avec ce qu'ils avaient pu emporter de leur avoir. Thierry se flatta d'abord de forcer la place et en commença le siège; mais soit que l'entreprise fût en effet trop difficile ou dût seulement traîner en longueur, il prit brusquement le parti de décamper. Grégoire de Tours attribue sa retraite aux prières de saint Quintien et à diverses influences miraculeuses, qui malheureusement ne s'étendirent pas au-delà des solides remparts de la capitale*.

Du pied de ces remparts, les leudes de Thierry se précipitèrent sur le pays ouvert. Tout y offrait le tableau d'une grande invasion; les lieux forts avaient été mis en défense, les laboureurs s'étaient sauvés sur les montagnes avec leurs familles et leurs troupeaux, et les habitants des villes sans murailles avaient caché leurs biens dans les monastères ou dans les églises.

Les Franks se portèrent d'abord à l'est, sur Tiern, forteresse au pied des montagnes qui sé- {)arent les vallées de l'/Vllier et de la I.oirc. La place

DES fir.S DE CLOVIS. I I C)

résista quelques jours ; mais elle fut emportée , brûlée, et ceux de ses habitants qui n'avaient point péri à la défense de leurs murs furent emmenés captifs. De la frontière orientale de l'àrvernie, les Franks rentrèrent dans l'intérieur du pays et remontèrent la belle vallée qu'arrose l'Allier, dévastant et pillant tout sur les deux bords. Comme ils n'épargnèrent ni les églises ni les monastères, la confiance avec laquelle chacun était venu, de près ou de loin , y cacher ce qu'il avait de plus précieux, tourna pleinement à leur profit et leur abrégea les fatigues du pillage. Parmi les lieux alors célèbres qu'ils détiuisirent dans cette partie de l'Arvernie, on nomme le monastère d'Iciodore, un des plus anciens de la Gaule.

Au-delà d'Iciodore, à quelques milles plus au sud, était l'église plus renommée encore de Saint- Julien de Brive (Brioude). Un détachement s'y porta; il ne trouva personne dans le bourg, tous ceux des habitants qui n'avaient pas pris la fuite s'étaient enfermés dans l'église. Les Franks voulurent y entrer, mais les portes étaient fermées et ils hésitaient à les forcer. L'un d'eux aperçoit une fenêtre ouverte ou brisée; il s'introduit par-là dans l'église et court en ouvrir la porte à ses compagnons, qui s'y précipitent tous à la fois. Ils trouvent féglise encombrée d'une multitude confuse de prêtres en prières et de personnes de tout sexe et de tout âge, assis ou à genoux sur des monceaux de meubles ou de bagage (pi'ils ont apportés là

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pour les sauver. Les Fraiiks commencent par s'emparer de tout le matériel qui les tente; après quoi ils lient les mains aux prêtres et à tous les habitants, hommes ou femmes, enllmts ou vieillards, sortent de l'église violée, et vont à quelque distance de là faire entre eux le partage de ce butin.

Grégoire de Tours assure que Thierry avait donné l'ordre de ne piller ni cette église ni quoi que ce fut à sept milles de rayon à l'entour; il ajoute qu'il fit arrêter et punir de diverses manières plusieurs des profanateurs. Quant au Frank qui s'était introduit dans l'église pour en ouvrir la porte aux autres, l'évêque historien affirme qu'il périt consumé par la foudre; je croirais plutôt à cette punition surnaturelle qu'à celles dont Grégoire veut faire honneur à Thierry*.

A mesure qu'ils s'avançaient vers les hauteurs où l'Allier prend sa source, les Franks trouvaient une population plus pauvre et plus agreste qui, éparse dans les bois et dans les gorges de ses montagnes ou concentrée dans des enceintes fortifiées? leur disputait de son mieux le peu qu elle avait à perdre. Le château de Lovolàtre était le boulevard renommé de toute cette contrée montagneuse, et, selon une tradition qui remontait peut-être jusqu'aux temps celtiques, il n'avait jamais été pris 2.

(i) Liber. Miraciilor. S. .lutiarii. XIV.

(2) Lovolautrum casiiuin quod iisque in illà clic dt fenbaUiiii cs^ Gregor. Tur. III. li.

DLS FILS DE CLOVIS. l'ai

Les Franks ne l'assiégèrent pas moins; mais bientôt découragés des difficultés de l'entreprise, ils étaient sur le point de l'abandonner, lorsque l'esclave d'un certain Proculus, le prêtre ou un des prêtres du lieu, s'introduisit dans leur camp et leur fournit des indices au moyen desquels ils s'emparèrent de la place sans danger et à l'insu des habitants. De ce qui se passa à cette prise Grégoire de Tours ne rapporte qu'un seul trait, et cela dans une vue particulière, absolument étiangère au dessein de décrire l'événement même auquel ce trait se rattache*. Il dit que Proculus, ce prêtre dont l'esclave les avait introduits dans la forteresse, fut par eux égorgé dans l'église, au pied de l'autel. Un tel meurtre en un tel lieu ne dut pas être le seul, et il n'y a que trop d'apparence que toute la population de Lovolàtre, qui ne fut point réduite en servitude, périt massacrée dans ses foyers. Quanta la ville, habitations et remparts, tout en fut détruit.

Après ces exploits, les Fianks, se détournant à gauche, dans la direction de l'ouest, passèrent les hautes montagnes du Cantal et se jetèrent dans le bassin de la Dordogne, où ils recommencèrent tout ce qu'ils avaient fait dans la vallée de l'Allier- Ils ne trouvèrent un peu de résistance <pi'à Méroliac, château dont le site et le nom se reconnaissent encore aujourd'hui dans l'aspect et le

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nom de Chaslel-Merliao, à peu de disUuice au nord-esl de la petite ville de Mauriac, dans le Cantal. C'était un lieu des plus célèbres pour la force et la singularité de son assiette , au sommet d'une haute colline, enlouré de toutes parts d'un mur de cent pieds de haut, non de main d'homme ni de pierres ajustées ensemble, mais d'un seul et immense bloc de rocher taillé à pic par la nature elle-même. Au centre de la vaste enceinte protégée par cet inexpugnable rempart, il y avait un étang d'une eau limpide, exquise à boire, et d'un autre côté, non loin de là, sourdissaient de terre une multitude de sources d'eau vive, qui, réunies en un ruisseau rapide, traversaient la ville entière et sortaient par une des portes pour gagner la pente de la vallée. La ville était beaucoup plus petite que l'enceinte fortifiée, dans laquelle elle était enclose, de sorte qu'il s'y trouvait des champs, des jardins et des vergers qui, bien cultivés par les habitants, leur fournissaient en abondance de quoi satisfaire à tous les besoins de la vie^.

Essayer de prendre une telle place semblait folie; les Franks l'assiégèrent pourtant, et la fortune les servit assez bien. Bloqués par les leudes de Thierry, les habitants de Méroliac ne manquaient de rien de nécessaire; mais, trop préoccupés de l'avenir, ils cédèrent à la tentation de faire secrètement une sortie en quête d'un surcroît de subsistances. Cin-

(l) Giegor. TuY. lot. < il.

DES rir.s Dii CLOvis. la'^

quaiile hommes entreprirent cette expédition; ils furent pris par les assiégeants, amenés, les mains liées derrière le dos, sous leurs remparts et sous les yeux de leurs j)roclies. Là s'établit une négocialion ciuelle entre les Franks et les hommes de ^léroliac; les premiers, tenant le glaive surlagorge de leurs prisonniers, menaçaient de les tuer, si leur vie n'était pas rachetée sur l'heure au prix (ju'ils y mettaient, les autres ne voulant ni laisseipérir leurs proches ni tout accorder à leurs ennemis. Il fut enfin convenu que les habitants de Méroliac donneraient chacun quatre onces d'or, pour la rançon des cinquante captifs; et sans doute aussi pour la leur; car il paraît que les hostilit \s furent terminées par cette négociation et que les Franks n'entrèrent point dans la place*.

Voilà les seuls détails qui nous soient parvenus de celte expédition plus que barbare, qui fut comme une seconde conquête de l'Arvernie; mais ces détails sont loin de donner la juste mesure du désastre auquel ils se rapportent. Il y a dans les hagiographes du sixième et du septième siècle une multitude d'allusions à ce même désastre, qui, par leur ton général et par quelques traits particuliers, donnent à penser que le pays des Ârvernes souffrit tout ce qu'un pays peut souffrir par la guérie seule. Le nomhie des habitants conduits en caplivité fut immense; quant aux dégâts et au pillage^

(l) hl. 1<H. dl.

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ils furent tels que, les Franks partis, il ne resta pas de quoi subsister à une Toule d'horames, jadis des plus opulents, qui avaient échappé à la mort et à la servitude; réduits à vivre d'aumônes dans un pays où personne n'avait plus les moyens de la faire , la plupart furent obligés d'aller mendier au loin, cliez des peuples étrangers. On jugera aisément qu'une telle conduite, de la part des Franks, n'adoucit pas la liaine que leur portaient déjà les Aquitains.

Thierry, en quittant l'Arvernie, y laissa, pour la gouverner, avec le titre de duc, un de ces mêmes leudes auxquels il l'avait livrée et qui venait d'y faire son butin comme les autres; c'était un de ses proches parents, quelques chroniques disent même son oncle maternel, nommé Sigewald. Le nouveau duc fit aussitôt venir sa famille des bords de la Moselle ou du Rhin , et s'établit avec elle dans la capitale des Arvernes où nous le retrouverons bientôt. Il nous faut, pour le moment, suivre Thierry dans ses États du Nord.

Il y était à peine ou n'y était peut-être pas encore arrivé lorsqu'il y éclata un soulèvement dont je rendrai compte ici comme d'un fait qui semble se rattacher, par plus d'un côté, à la dernière invasion des Franks en Arvernie.

Munderic, un des principaux leudes de Thierry dont il se prétendait même le parent, fut l'auteur de ce soulèvement. Jaloux de tous ces accroissements de pouvoir et de tous ces honneurs par

DES FILS DE CLOVIS. 1 .i ^

lesquels les fils de Clovis, devenus rois des Gallo- Romains et chrétiens , aspiraient de plus en plus à se distinguer de leurs anciens compagnons d'armes , et pensant que les bénéfices et les privilèges de la conquête devaient être distribués également entre tous les chefs qui l'avaient faite, ce Munderic résolut, non précisément de détrôner Thierry, mais de se faire, de son côté, roi des pays oii il commandait en qualité de duc ou qui voudraient bien le reconnaître pour tel ; et il est à présumer qu'il saisit, pour exécuter son projet, le moment oii Thierry était déjà engagé dans son expédition contre les Arvernes.

Les propos que Grégoire de Tours prête à Munderic en cette occasion sont précieux par la naïveté et par la vérité avec lesquelles ils peignent les sentiments des grands leudes restés fidèles aux antiques mœurs germaniques , et l'opposition qui s'était établie entre eux et leurs rois, dès l'instant où ceux-ci avaient aspiré à une puissance distincte du commandement militaire, à une puissance politique. « Quelles obligations ai -je envers le roi Thierry? lui fait-il dire. Il m'appartient de régner aussi bien qu'à lui. Je sortirai donc; je rassemblerai mes peuples et recevrai leurs serments, afin que Thierry sache que je suis roi tout comme lui ^. w

H sortit en effet et se mit à courir le pays, criant

(i) Histor. III. I.',.

parloLil à la foule, qui partout abondait autour de lui : « Je suis un prince; suivez-moi, et vous vous en trouverez bien. » Et une multitude d'hommes le suivaient , lui juraient fidélité et l'honoraient comme un roi. Ces hommes étaient-ils des Franks ou des Gallo-Romains? Grégoire de Tours les désigne par les termes de multitude rustique*, ce qui, à vrai dire, n'a rien de bien précis, mais semble néanmoins s'appliquer plutôt aux basses classes des anciens habitants du pays qu'à la population germanique.

Informé des actes de Munderic, Thierry n'en prit pas d'abord grand souci; il se contenta de lui faire dire par un message : « Si tu as droit à une portion de mon royaume, viens me trouver, et droit te sera fait. » Thierry espérait par-là attirer Munderic, le faire tuer, et tout terminer ainsi de la manière la plus simple. Mais Munderic, au lieu de suivre les messagers de Thierry , les chargea de sa réponse : « Allez-vous-en dire à votre roi que je suis roi tout comme lui 2. «

A cette réponse Thierry assembla ses leudes pour les envoyer contre le nouveau roi. Celui-ci, ne se jugeant pas en état de tenir la campagne, se réfugia, avec ses partisans et son trésor, à Victoriac, résolu de s'y défendre jusqu'à l'extrémité.

(i) Sequebatur eura rustica multitudo, ou selon une autre leron, multitudo rusticanorum. Greg. Tur. loc. cit. (i) Quia rex sum situt et ille. /(/. 1. c.

DES riLS DE CI.OYIS. lî'^

Il y avait à celte époque en Gaule deux fortciesses du nom de Victoriac, Tune sur la Marne, aujourd'hui Vitry , et l'autre en Arvernie , sur les bords du Haut-Âllier, dans ce même pays qui venait d'être ravagé par les Franks. Ce qu'il y avait de plus naturel et de plus facile pour Munderic, c'était de s'enfermer dans le Victoriac champenois; c'est cependant dans celui des Arvernes qu'un des plus anciens abréviateurs de Grégoire de Touis le fait arriver, et ce sont des paysans arvernes qu'il lui donne pour partisans et pour complices*. Dans ce cas , il y aurait lieu à considérer la rébellion de Munderic comme une représaille immédiate de la dévastation de i'Arvernie par Thierry; mais, encore une fois, cette hypothèse est d'elle-même si peu probable qu'il faudrait, pour lui donner de l'autorité, un témoignage beaucoup plus grave que celui d'Aimoin.

Quoi qu'il en soit, Munderic, à peine établi dans sa forteresse, y fut aussitôt assiégé par l'armée de Thierry. Attaqué vigoureusement, il se défendit de même. «Tenons ferme, disait-il aux siens; combattons tous également, et ne nous laissons point subjuguer par nos ennemis. » Au huitième jour du siège c'étaient les leudes de Thierry qui étaient irrésolus et embarrassés. Informé de ce qui se passait, Thierry imagine aussitôt un expédient; [\ appelle un de ses aftidés nommé Aregisile et lui

(i) Aimoinus Monacli. lib. II.

idS RÈGKE

dit : '.( Tu vois que ce traître Munderic triomphe dans sa révolte; rends-toi auprès de lui, et fais-lui tous les serments qu'il voudra pour l'engager à te croire et à te suivre. Une fois qu'il sera dehors , tue-le, et que sa mémoire soit effacée de notre royaume*. )>

Aregisile part avec cette commission qui n'était probablement pas pour lui la première de cette espèce. Il se fait introduire auprès de Munderic, et, à force de lui démontrer le péril sans remède de sa situation , de l'assurer du pardon de Thierry et de lui jurer sur les Evangiles tout ce qu'il voulut, il réussit à l'attirer hors de sa forteresse et à l'amener en présence d'hommes armés qui, à un signal convenu, devaient tomber sur lui et le tailler en pièces. Cependant Munderic s'aperçut de la fraude assez tôt pour tuer Aregisile et plusieurs des siens. Tous ses biens sans distinction furent confisqués par Thierry.

Cette rébellion et ce meurtre sont un événement notable dans l'histoire des Franks de la Gaule; c'est le début de cette longue lutte entre la nouvelle royauté franke et l'ancienne liberté germanique dont je tâcherai de marquer avec soin les incidents et les progrès. La mort de ce Sigewald, que Thierry avait laissé en Arvernie en qualité de gouverneur ou de gardien, comme dit Grégoire de Tours^, suivit de près celle de Munderic, et tient

fi) Gregor. Tur. 1. c.

(2) Quasi pro ciistodiei. Hislor. III. l'^.

DES FILS DE CLOVIS. Î2g

de même à ia division déjà prononcée entre les rois franks et leurs leudes.

Ce Sigewald ne se comportait pas envers les Arvernes de manière à les réconcilier avec leurs conquérants. Il y faisait beaucoup de mal, dit Grégoire de Tours, et s'emparait de force de la propriété de beaucoup de personnes. Ses serviteurs ne cessaient de commettre des vols, des meurtres et toutes sortes de violences et de crimes, et personne n'osait souffler un mot de plainte contre eux*; c'eût été s'exposer, de leur part, à quelque chose de pis que la première offense.

Les comtes, qui avaient sous Sigewald l'administration de la justice civile et criminelle dans les villes du pays, continuaient, comme je l'ai dit, à être pris dans ces villes mêmes ou dans leur district, parmi lesGallo-Romains. C'était Hortensius, homme de rang sénatorial , qui occupait alors le poste de comte dans la capitale du pays. On avait donné le comté de Brive à Becco, personnage dont le nom est indubitablement celui d'une ancienne famille gauloise , et ce même comté avait été occupé auparavant par un Evodius, autre personnage aquitain comme les précédents. On ne sait que bien peu de chose de l'administration de ces comtes, et ce peu autorise à présumer qu'elle n'était guère plus équitable ni plus douce quecellede Sigewald , leur supérieur.

(i) Greg. Tur. III. iG.

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