‹ Historie de la Gaule Méridionale sous la domination des conquérants germains (volume 2)Chapitre 15 sur 69 · II, Q · texte numérisé non relu

II, Q

1 3o rdf.Gis,T.

Du reste, si dure que l'on puisse supposer la conduite de ce dernier, on n'y aperçoit du moins aucune apparence d'opposition à l'autorité royale. Le mal qu'il faisait n'était que le mal qui se faisait partout ; il ne touchait que les Arvernes , et ceux-ci le souffraient sans murmurer, trop consternés encore de la récente visite de leurs conquérants pour oser former aucun projet de résistance ou de vengeance. Cependant Thierry frappa son parent Sigewald par le glaive^. Voilà tout ce que Grégoire de Tours nous apprend sur la fin de ce duc. Il y a dans cette concision quelque chose de tragique qui marque assez bien où en étaient déjà, dans leurs discordes, les rois et les leudes.

Tandis que ces choses se passaient en Aquitaine, les Franks avaient repris et poursuivaient le cours de leur conquête dans le reste de la Gaule, De 53 1 à 534 inclusivement, ils firent quatre expéditions consécutives, deux contre les Goths et les deux autres contre les Burgondes. Je dois en tracer rapidement le tableau.

Le roi goth d'Italie, Théodoric, était mort en 526, et avec lui étaient tombés tout projet et tout espoir de cette espèce de restauration morale et politique de l'Italie dont il s'était flatté que sa nation serait l'instrument. Aussi long -temps qu'il avait vécu , les Franks avaient reculé devant lui et semblaient avoir perdu l'idée de recouvrer les par-

(1) Greg. Tur. III. 23.

DES rlLS DE €LUMS.

lies de la Gaule occupées par les Ostrogoths. Après su mort ils reprirent le coui*s naturel de leurs tentatives pour pousser leur domination jusqu'aux bords de la ^Méditerranée.

En 53 r Childebert, immédiatement après son coup manqué sur l'Arvernie, marcha avec toutes ses forces contre les Visigoths de laSeptimanie. Son prétexte était de soustraire Clotilde, sa sœur, aux mauvais traitements d'Amalaric, à qui elle avait été donnée pour femme, et qui s'était fait proclamer roi des Visigoths après la mort de ïhéodoric. 11 y avait eu alors, à ce qu'il paraît, entre les deux grandes branches de la nation gothique une espèce de scission dont les Franks cherchaient à tirer parti après l'avoir favorisée.

Les mêmes raisons qui, dans la guerre d'Alaric et de Clovis, avaient donné tant d'avantages à celuici, persistaient dans toute leur force entre leurs successeurs. Les Visigoths étaient toujours ariens zélés, au milieu de prêtres ou de laïcs gallo-romains catholiques toujours prêts à intriguer contre eux. A en croire des insinuations graves, mais obscures, de Jornandès, l'expédition de Childebert ne fut (jue la suite d'intrigues et de trahisons ourdies ])ar les Franks ou en leur faveur, faut en Septimanle qu'au-delà des Pyrénées*.

Quoi qu'il en soit, Childebert se mit en marche à travers l'Aquitaine, reprit, selon toute apparence,

(i) Jornand. de reb. get. T;VIII.

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en passant, le pays d'Albigeois qui lui appartenait et s'avança jusque sous les murs de Narbonne. Là seulement se montra Amalaric, qui fut complètement battu et périt, sinon dans le combat, du moins des suites de la déroute*. Childebert voulut pousser son invasion jusqu'en Espagne, et les Franks traversèrent alors, pour la première fois, ces Pyrénées qu'ils n'avaient encore aperçues que de loin et s'avancèrent jusqu'à Barcelone. Mais Theudis, cet ancien écuyer de Théodoric que celui-ci avait donné pour tuteur à son petit-fds Amalaric, après la défaite de Vouglé, Theudis , qui venait de se faire roi et qui méritait de l'être, les contraignit à se retirer plus vite qu'ils n'étaient venus et sans avoir gagné un pied de terre en Septimanie, mais riches, à ce qu'il parait, de butin 2. Il restait encore aux Ostrogoths diverses parties de l'Aquitaine , le Rouergue, le Gévaudan et le Vêlai. Thierry , à qui ces pays appartenaient en vertu du partage fait avec ses frères , mais qui n'en avait pas encore joui, résolut enfin de les reprendre et s'allia dans cette intention avec son frère Clotaire. Au printemps de 533 , les deux rois rassemblèrent leurs forces, et chacun des deux donna le commandement des siennes à son fds. Théodebert commanda donc celles de Thierry et Gonthairc celles de Clotaire. Mais ce dernier, s'étant mis en

(1) Isidori Chron. Gothor. — Gregor. Turon. Hist. III. 3o.

(2) Isidor. Chronic. Gothor. — Greg. Tur. loc. cit.

DES FILS DE CLOVIS. l33

marche, s'arrêta, l'on ne sait pourquoi, à michemin, et Théodebert s'avança seul contre les Gotlîs*. Il leur enleva aisément toutes les villes <{u'ils possédaient encore au-delà du Rhône, entra dans la Septimanie où il s'empara de quelques châteaux. Encouragé par ces succès il se crut en état d'attaquer les Ostrogoths en Provence , passa le Rhône et voulut tenter un coup de main sur la ville d'Arles; mais cette fois il échoua et fut rejeté avec perte sur la rive droite du fleuve. Il y resta pour garder les conquêtes qu'il avait faites, ou peut-être seulement retenu par l'amour dont il s'était pris pour une matrone gallo-romaine nommée Deuterie, qu'il avait rencontrée dans un des châteaux de la Septimanie, et dont il avait fait sa femme , bien qu'elle fût celle d'un autre 2,

C'est à l'intervalle de ces deux expéditions contre les Goths, à l'année 532, qu'appartient une autre expédition dont j'ai déjà fait mention par incident et dont c'est ici le lieu de dire expressément quelques mots. Il s'agit de cette campagne de Childebertet de Clotaire contre Godemar, roi de Burgondie, et dont Thierry, qui n'y voulut jamais prendre part, détourna ses leudes en les menant en Arvernie.

Mieux concertée sans doute que les précédentes, cette campagne fut aussi plus heureuse. Les Franks

(i) Gregor. Tur. III. 21.

(7.) Jd. lor. rit.

prirent des places importantes où ils s'établirent j et entre autres celle d'Autun. Cependant leur entreprise aurait peut-être échoué de nouveau ou traîné en longueur s'ils n'eussent à la fin réuni leurs forces pour l'achever. Thierry qui, en 532 , avait montré tant de répugnance à marcher avec ses frères contre la Burgondie, ne fit depuis aucune difficulté de joindre ses forces aux leurs. Attaqué par leurs armées réunies, Godemar ne fut plus en état de résister. Vaincu et abandonné des siens, en 53/t, il s'enfuit l'on ne sait où, et la Burgondie occupée par les Franks, à l'exception de sa moitié méridionale qui restait au pouvoir des Os- Irogoths, cessa d'exister comme royaume à part*. Les trois vainqueurs se la partagèrent également; mais les détails de ce partage ne sont pas connus.

Cette acquisition de la moitié à peu près de la Burgondie peut, ce me semble, être signalée comme le terme où s'arrêtent, en Gaule, la capacité et l'énergie conquérantes des descendants de Clovis. Après cette conquête ils n'en firent plus d'autre que l'on puisse dire le résultat pur et simple, le prix immédiat de leurs victoires.

Thierry jouit peu de ce surcroît de puissance ; à peine en était-il en possession qu'il fut atteint de la maladie do-nt il mourut. Son fils unique, Théodebert, n'était point auprès de lui ; nous avons vu qu'il était resté en A({uitaine avec sa belle Deutc-

(i) M<;iii Chionic. ad. an. 534-

DES FILS Dti CLOVIS. 1 35

rie. L'occasion en parut d'autant plus propice à Clotaire et à Childebert de s'emparer du royaume de leur frère, à l'exclusion de leur neveu, et de réduire ainsi à deux les trois parts actuelles des conquêtes frankes. Les détails de leur tentative ne sont point connus; on sait seulement qu'elle échoua.

Averti de ce qui se passait, Théodebert accourut en toute liàte d'Aquitaine, trouva son père encore vivant et ses deux oncles déjà en mesure de lui disputer son héritage. Le récit de ce qui se passa entre eux et lui est on ne peut plus vague dans Grégoire de Tours ^. Je crois cependant y voir qu'il veut entre les oncles etle neveu une guerre formelle, où ce dernier , vigoureusement soutenu par ses leudes, l'emporta, mais non toutefois au point de n'être pas obligé de faire des présents aux vaincus pour achever de les écarter. Grâce à ce mélange de bravoure et de complaisance, Théodebert entra en possession de tous les États de son père, vers la fin de l'année 534-

De tous les petits-fils de Clovis, Théodebert est peut-éire celui dont le caractère mérite le plus d'être observé, celui dans la barbarie duquel il \ a le plus de teintes d'héroïsme et le plus d'instinct de civilisation. Il eut constamment pour conseillers intimes Asteriolus et Secundinus , deux Gallo- Komains, de ceux qui, à ces époques de décadence,

'"d Hisioi. m. ^■l.

passaient encore pour de beaux génies. Ce fut au dernier qu'il s'en remit principalement de ses fréquentes négociations avec l'empereur de Constantinopie. Un autre Romain , un certain Parthenius , apparemment financier habile, ne fut pas moins en crédit auprès de Théodebert, auquel il fit adopter une des idées les plus téméraires et les plus anti-germaniques qui pussent entrer dans la tête d'un roi frank, celle d'établir un système régulier d'impôt sur les terres des Franks comme sur celles des Gallo-Romains. La chose eut lieu malgré la clameur générale, et Parthenius, long-temps en butte à l'exécration générale , ne fut massacré qu'après la mort de son patron.

Ce fut pour célébrer et pour encourager cette partie toute civile d^ inclinations de Théodebert qu'Aurélien, évêque d'Arles, lui écrivit une lettre dans laquelle on trouve ce trait qui marque bien, quoiqu'à la manière recherchée du temps, cette tendance à la civilisation qui frappe dans plusieurs actes de ce roi. «Courage! lui dit l'évéque, courage! restaurateur de l'antiquité, inventeur de nouveautés, courage! » Je n'ajoute plus qu'un fait. Théodebert est, entre les rois franks de cette période, le seul dont l'histoire rapporte des traits de générosité et de bonté. Il donna sept mille pièces d'or aux habitants ruinés de Verdun et sauva la vie à des hommes proscrits par son père*. Tel était

( i) Gregor. Tur. Hislor. III. 3/„ 35.

DES FILS DE CLOVIS. iSy

Théodebert ; mais le Frank et le Barbare n'avaient pas pour cela complètement disparu en lui; c'est de (juoi l'on put s'assurer dès le début de son règne.

Childebert, ayant manqué son coup contre Théodebert et fait sa paix avec lui, se mit à réfléchir sur sa situation. Il n'avait point d'enfants et découvrit que ce qu'il y avait pour lui de plus convenable était d'adopter Théodebert pour fils et pour héritier, de s'allier étroitement avec lui , de fondre ensemble à l'improviste sur Clotaire, de le luer et de se partager ses États qui autrement couraient le risque d'être morcelés en six ou sept parties , Clotaire ayant six ou sept fils.

En conséquence de ces réflexions , Childebert éciivit à Théodebert ce peu de paroles : « Viens me trouver; je n'ai point d'enfants, et je veux te tiaiter cgmme un fils *. « Théodebert n'hésita pas à se rendre auprès de lui, et le fruit de ce rendezvous fut une conspiration contre Clotaire , conspiration qui n'éclata cependant que deux ou trois ans après.

Attaqué à la fois par son frère et par son neveu, et pris au dépourvu , Clotaire n'eut que le temps de fuir et de se réfugier dans la vaste forêt d'Ariaune, sur les bords de la Seine. Il y fut suivi et assiégé par ses ennemis, n'ayant contre eux d'auiic défense que les immenses abattis d'arbres qu'il

(i y Hislor. III. 24.

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lit faire de tous côtés, autour de lui. Ainsi traqué comme une bêle fauve, il semblait perdu, et il n'est pas facile de deviner comment il fut sauvé. Grégoire de Tours est sur que ce fut par un miracle opéré par le bienheureux saint Martin, à la prière de la reine Clotilde. Suivant lui, une effroyable tempête assaillit les troupes de Cliildebert et de ïhéodebert, battit, abîma, dispersa les hommes et les chevaux, tandis que, dans l'enceinte où était enfermé Clotaire, il ne tomba pas une goutte de pluie ni ne souffla le moindre vent^. Tout ce qu'un historien peut conclure de ce récit , c'est que l'entremise et les efforts de Clotilde furent en effet pour quelque chose dans la réconciliation inopinée de ses fils.

Cette réconciliation, qui dura au moins jusqu'à la mort deThéodebert, permit aux Franks d'intervenir dans une guerre étrangère qui, durant près de vingt ans, absorba les forces et l'énergie guerrières dont ils auraient eu besoin pour terminer la conquête de la Gaule.

La rapidité, avec laquelle Bélisaire venait de reconquérir l'Afrique sur les Vandales avait décidé l'empereur Justinien à tenter de chasser les Ostrogoths de l'Italie. Les Franks étaient alors la seule puissance militaire à portée de prendre part à cette guerre et capable de donner la victoire au parti dont ils se rangeraient. Aussi l'empereur Justinien

(i) HiM.III. -28.

iiEs rir.s DE cLovis. i39

et Théodat, alors roi des Ostrogotlis, s'adressèreiilils à eux presque eu même temps et avec le mémo empressement de les avoir pour auxiliaires. Ce fut à qui des deux leur offiirait le plus haut prix de leurs services.

Les trois chefs qui régnaient sur les Franks s'entremirent collectivement et de concert dans cette grande querelle ; mais ils ne s'y engagèrent pas au même degré. Théodebert était celui des trois auquel il convenait le mieux, à tous égards, de prendre sur lui les fatigues et les risques d'une telle guerre. Il était le plus jeune , le plus brave, le plus capable de concevoir et d'exécuter des choses hardies, et c'était lui aussi qui avait à sa disposition la plus grande masse de population guerrière. La portion de la Gaule où il régnait était celle où il y avait le plus de Franks, et il commandait en outre à plusieurs peuples germaniques d'Outre-Rhin , toujours prêts à suivre à la guerre quiconque les y appelait. Ce fut donc Théodebert qui dirigea les expéditions militaires des Franks au-delà des Alpes et qui les commanda tantôt en personne, tantôt par ses capitaines, de SSq, époque de sa première descente, à 547, année de sa mort. Il est curieux de voir avec quelle facilité et quelle assurance ce chef, une fois jeté d'une situation politique, difficile et complexe, où il avait montré des côtés d'homme civilisé, dans une situation simple où tout pouvait être décidéj par la force, reprit les idées, les passions et les plans aventuriers d'un Barbare,

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Ayant vendu ses services aux Goths et aux Romains en même temps, son projet était de les tromper les uns comme les autres , de les aider à s'entre-dévorer; après quoi, tombant sur les débris des vainqueurs et des vaincus, il les aurait facilement exterminés et conquis l'Italie pour lui-même. Et ses desseins ne s'arrêtaient pas là ! A la tête de tous les peuples barbares qui auraient voulu le suivre et dont plusieurs, déjà d'accord avec lui, n'attendaient que son signal, il aurait pénétré dans la Thrace par l'Illyrie et porté la guerre à Constantinople même, pour la seule vanité de la porter si loin et à qui ne l'attendait pas de lui ^.

Les choses n'arrivèrent pas selon ses vœux; mais le tableau même sommaire de ces événements n'entre point dans les" bornes de mon plan. Je ne puis décrire ni les exploits gigantesques des Franks au-delà des Alpes, ni leurs immenses défaites, ni leurs incroyables perfidies, ni la stupidité plus que barbare avec laquelle ils se précipitèrent à plusieurs reprises dans des situations désespérées, où ils n'avaient pas même la ressource de se faire tuer par l'ennemi et ne pouvaient mourir autrement que de faim, de soif et de maladie. Je me bornerai à marquer les points par lesquels l'histoire de ces expéditions touche à celle de la domination franke dans la Gaule.

D'abord les premières négociations qui, dès

(i) Agalhiîc Histor. I.^.

DES FILS DE CLOVIS. l4l

l'année 535, eurent lieu entre les Ostrogoths et les Franks au sujet de la guerre prochaine, donnèrent à ces derniers une portion de la Gaule qu'ils avaient vainement jusque là essayé de conquérir par les armes. Outre deux mille livres d'or que Théodat s'était engagé à leur payer pour prix de leur alliance, il devait leur céder tout ce que les Ostrogoths possédaient actuellement en-deçà des Alpes. Théodat étant mort sur ces entrefaites, l'article concernant cette cession ne put être exécuté; mais il le fut bientôt après sous Vitigès , successeur de Théodat. En 536 celui-ci donna Tordre à Markias, général des Ostrogoths au-delà des Alpes, de revenir en Italie avec toute son armée et d'abandonner aux Franks tous les pays occupés par lui. Ainsi tomba tout d'un coup et de la manière la plus imprévue, sous la domination des Franks, une grande et belle portion de la Gaule, celle qui s'étend des Alpes au Rhône et de l'Isère à la Méditerranée*.

D'un autre côté il dut périr, dans le cours de cette longue guerre d'Italie, des milliers d'hommes de race franke , et la masse de la population conquérante dans la Gaule en dut diminuer d'autant et par-là même la force et l'influence de la conquête. C'est bientôt après cette guerre, et peut-être par un de ses effets, que l'on voit les Gallo-Romains admis ou contraints à porter les armes et à combattre dans les rangs des Franks.

(i) Procop. de Bello gothico. lib. I.

Le seul événement d'une certaine importance qui se passât dans la Gaule, tandis que Théodebert guerroyait au-delà des Alpes, est une expédition de Cliildebert et de Clolaire réunis contre les Visigoths. Ils pénétrèrent jusque dans la vallée de l'Ebre et mirent le siège devant Saragosse; mais ils y furent battus, et tellement qu'ils repassèrent les Pyrénées à grande peine et comme par miracle. Cette expédition eut lieu en 54^, et fut le dernier effort des fils de Clovis contre les Visigoths. J'en prends note ici comme d'un fait sur lequel j'aurai l'occasion de revenir ailleurs*.

Tliéodebert étant mort en 547 ' ^^"^ ^^^^ unique Théodebald lui succéda sans opposition , à ce qu'il semble, de la part de qui que ce fût. Il régna cinq ou six ans, durant lesquels il poursuivit avec des succès divers les expéditions de son père en Italie, et mourut en 553. N'ayant point laissé d'héritier, ses États, selon l'usage et le droit mérovingiens, devaient être également partagés entre les deux grands-oncles qui lui survivaient, entre Cliildebert et Clotaire; mais ce dernier s'appropria de vive force, au préjudice de l'autre, tout ce qu'avait laissé le défunt, sans en excepter Vultrade, sa veuve, qu'il épousa. Ce mariage occasionna du scandale, et l'église s'en plaignit. Clotaire céda Vultrade à un duc de ses vassaux, mais il garda tous les Etats de Théodebald, tant en Gaule qu'en

(i) (iregor Tuion M'iAor. lU. j().

D£S FILS DE Cf.OVIS. l4>

Aquitaine, et Childebert, si piqué qu'il pût élre de ce procédé, fut réduit à attendre roccasion d'en prendre sa revanche*.

De tous les peuples qui avaient été soumis à Tbéodebald, les Saxons furent les seuls qui refusèrent de reconnaître Clotaire pour seigneur. Celuici fit plusieurs campagnes contre eux, et une entre autres en 555, dans laquelle il se passa des choses à noter pour l'histoire des relations des leudes avec leurs chefs devenus rois absolus. Faciles à surprentlre et à frapper un à un, quand ils étaient épars sur la terre conquise, ces leudes reprenaient impunément leur fierté, leur égoïsme et leur indépendance dès l'instant où ils étaient réunis pour marcher en guerre.

Effrayés de Tapproclie et des forces de Clotaire, les Saxons lui envoyèrent des députés pour lui demander la paix, en lui offrant le tribut accoutumé. Clotaire était fort disposé à accepter leurs offres; mais ses leudes, à qui il était obhgé d'en faire part, les rejetèrent. Alors vint une seconde dépulation des Saxons, avec des offres plus avantageuses que les premières, qui furent de même agréées par le chef et de même refusées par les leudes. Les Saxons, voulant à tout prix évitep la guerre, envoyèrent à Clotaire une troisième députation qui, selon Grégoire de Tours, probablement exagéré sur ce point, lui offrit tout ce qu'ils pos-

(i) Marii Chronic. — AgHtliiiv Ili-,tor. 1. — Ciregor. Tur. IV. y.

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sédaient, leurs troupeaux, leurs vêtements, et la moitié de leurs terres*.

Pour le coup Clotaire insista auprès de ses leudes pour les déterminer à accepter des offres si avantageuses. « Renoncez, leur dit-il, renoncez, je « vous en prie, à votre projet; nous n'avons pas le « bon droit pour nous; ne vous engagez pas dans « une guerre où vous seriez mis en déroute, ou, si « vous voulez absolument y aller, sachez que je ne « vous y suivrai pas. » Transportés de colère à ce discours, les leudes de Clotaire se jettent sur lui, l'arrachent par force de sa tente qu'ils mettent en pièces, l'accablent d'injures et le menacent de le tuer s'il ne marche à leur tête 2. Il y marcha; mais les Franks furent ignominieusement battus et obligés de demander la paix à ceux auxquels ils l'avaient si durement refusée 3. Cette guerre fut la dernière de celles que les fds de Clovis firent hors des limites de la Gaule, et les dangers que Clotaire y courut entrèrent pour beaucoup dans les singuliers événements qui se passèrent en Aquitaine et qu'il est temps de raconter.

Les États de Clotaire étaient contigus à la portion de ceux de Théodebald dont le Rhin faisait la limite orientale; il avait donc des facilités pour s'en

(i) Hislor. IV. 14.

(1) Tune illi, ira commoti contra Chlotharium regeni, super eum irruunt. . . ipsunique conviciis exaspérantes aut vi detrahentes, intcrficere volucrunt, si eum illis abire diffcrret. Id. loc. cit.

(3) Ici. loc. cit.

DES JtlLS DE CLOVIS. I^J

emparer avant que Cliildebert pût accourir pour l'en empêcher. Mais il est plus difficile de concevoir comment Cliildebert laissa son frère s'emparer à son aise des Provinces aquitaniques de Théodebald, lui dont il fallait que CJotaire traversât les États pour s'approcher de la Loire, et qui était déjà puissant en Aquitaine, où l'on sait qu'il possédait le Berry, le Toulousain, l'Albigeois, et peutêtre encore quelque autre district. Cette considération me porte à soupçonner que ce ne fut pas sans la coopération d'un parti aquitain que Clotaii-e parvint à s'emparer de l'Arvernie, du Limousin et des contrées adjacentes, à l'exclusion de Cliildebert devenu odieux à ces contrées pour la part qu'il avait eue aux maux qu'elles avaient endurés sous Thierry.

Mais que cette conjecture soit fondée ou non , Clotaire n'eut pas plutôt en son pouvoir les Provinces aquitaniques annexées à la Gaule rhénane qu'il s'occupa du soin de les gouverner. On ne voit pas bien si ce fut dès le début de sa possession, ou quelque temps après, qu'il envoya Williakaire dans ces pays avec le litre de duc d'Aquitaine. Il est seulement certain que ce personnage est le premier leude d'un roi frank connu pour avoir gouverné sous ce titre une portion de l'Aquitaine. Il paraît que Williakaire établit sa résidence à Poitiers.

A cette disposition qui était dans l'ordre habituel et légulier de l'administraiion, Clotaire en

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ajouta une autre qui ne l'était pas. 11 envoya un de ses fils chez les Arvernes, sans aucun titre spécial , mais au fait comme son lieutenant, pour gouverner tout le pays avec des pouvoirs illimités*.

Clotaire avait de différentes femmes sept fils au moins, tous d'âge viril , et tous plus ou moins capables de le seconder dans les soins du gouvernement. Chramne, le fils unique de Kliunsena, la dernière de ses trois femmes, se distinguait entre tous ses frères par ses brillantes qualités. Il était beau de figure et de personne, entreprenant, avide de nouveautés , et joignait un esprit souple et rusé à beaucoup d'énergie de caractère. Ce fut celui que Clotaire choisit pour l'envoyer en Arvernie. Chramne fixa sa résidence dans la capitale, oii il paraît qu'il eut une espèce de cour, c'est-à-dire, comme les rois, un certain nombre d'officiers qui, sous divers titres, remplissaient auprès de lui des fonctions civiles ou militaires. Aussi est-il quelquefois nommé roi dans l'histoire.

Voici comment Grégoire de Tours caractérise la conduite de ce jeune roi : « Chramne , dit-il , fit en « Arvernie beaucoup de choses contre raison , ce « qui fut cause de sa fin prématurée; car il était fort « maudit j^ar le peuple. Il n'aimait personne dont « il pût recevoir un bon conseil; toujours entouré « de jeunes vauriens fougueux , il ne chérissait « qu'eux et ne suivait que leurs conseils; au point

(l) Gregor. Tiir. Histor, IV. 9.

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« de donner des ordres pour faire amener devant u lui les filles des sénateurs, sous les yeux mêmes de « leur père *. »

Peut-être en effet Chramne ne ciiercha-t-il d'abord, dans sa nouvelle situation, que des moyens de satisfaire des passions fortement empreintes de barbarie, malgré quelques tendances plus humaines, et fut-il turbulent pour le simple plaisir de l'être. Mais cela dura peu, et toutes les actions de Chramne en Ârvernie, toutes celles du moins qui nous sont connues d'une manière un peu positive, se rapportent certainement à un plan politique arrêté, à ce même plan dans l'exécution duquel nous le verrons tout à l'heure se précipiter avec audace.

Avant de parler des actions de Chramne, il ne sera pas inutile de signaler les influences sous lesquelles il agissait. Pas un Frank ne figure parmi ses conseillers; les deux hommes cités pour être sans cesse autour de lui, et seuls admis à lui donner des avis, sont deux Aquitains. Le premier, désigné par le nom d'Ascovinde (pur nom Gaulois), était un Arverne, que Grégoire de Tours traite d'homme magnifique, excellent en toute chose, et qui cherchait, mais avec peu de fruit, à détourner Chramne de mal faire 2.

(i) Lib.IV. iG.

(a) Virummagnificum, et in omni bonitate perspicuum, civem Arvernum. His». IV. i6.

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Le second était un Poitevin nommé Léo, signalé par Grégoire comme un des adversaires du pouvoir ecclésiastique, qui avait osé dire, en je ne sais quelle occasion, que saint Martin et saint Martial, ces deux grands confesseurs de Dieu, n'avaient laissé au fisc rien qui vaille^. C'était lui que Cliramne écoutait le plus volontiers et qui lui conseillait les choses les plus téméraires. La conduite du jeune roi envers Tévéque des Arvernes offre quelques indices de la nature de ses projets et de la tendance des conseils aquitains.

C'était un Gaulois nommé Cautinus, qui occupait le siège épiscopal des Arvernes lorsque Chramne arriva dans la province. Cautinus avait été promu à cet évéché par le roi Théodebald sans le concours du clergé ni du peuple, et sa promotion était le résultat d'une espèce de surprise, au détriment d'un autre prêtre nommé Caton, dont l'élection aurait été plus canonique que la sienne. Aussi quand Cautinus avait été installé sur son siège, son compétiteur Caton n'avait jamais voulu le reconnaître ni se soumettre à lui , et le clergé , ainsi que le peuple, s'était partagé entre les deux adversaires, de sorte qu'il y avait eu alors dans l'église des Arvernes comme deux évêques, entre lesquels il était fâcheux d'avoir à choisir. Cautinus était un prêtre ignorant, lâche, d'une avarice et d'une férocité que l'on eût remarquées dans un

(i) Nihil fisci juribus utile reliquissent. Loc. cit.

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guerrier fraiik. Caton est représenté comme un ecclésiastique de mœurs régulières et même austères, mais qui ne cherchait dans l'accomplissement de ses devoirs extérieurs que le droit d'être orgueilleux et dur pour autrui. Le premier était en quelque sorte l'évèque du roi et l'autre celui du pays, de sorte que les partisans de l'un ou de l'autre avaient trouvé, sans le vouloir, un étendard sous lequel se ranger *^.

Chramne ne s'en tint pas à se déclarer pour l'évèque du pays; il se lia étroitement avec lui, prit l'engagement, Clotaire venant à mourir, de chasser Caulinus de son siège et d'y nommer Caton à sa place. En attendant, et comme pour préluder à l'accomplissement de sa promesse , il se mit à persécuter de tout son pouvoir l'adversaire de son protégé.

Le roi Clotaire et Cautinus crurent un moment avoir trouvé l'occasion de rompre cette ligue offensive du jeune roi Chramne avec le prêtre Caton. L'évéché de Tours étant venu à vaquer, ils s'entendirent pour le faire proposer à ce dernier. Mais le vieux prêtre , qui soupçonnait leur vrai motif, se garda bien de leur complaire; il préféra à l'évéché de Tours la chance de conquérir celui des Arvernes sur l'ennemi qui le lui avait enlevé 2. Avec ou après Cautinus, l'homme que Chramne

(i) Greg, loc. cit.

'■1) Id. loe. cit.

T 5o RKGNE

haïssait le plus était le comte du pays, Firminus, de l'ancienne et illustre famille de ce nom , dont plusieurs membres , sous les derniers empereurs d'Occident , avaient exercé les plus hautes charges de l'Empire , celles de préfet du prétoire et de patrice. Firminus était sans doute d'un parti contraire à celui qui s'organisait peu à peu autour de Chramne. Chramne le destitua et le remplaça par un de ses dévoués nommé Salluste , fils de je ne sais quel Evodius, peut-être de celui qui avait été comte de Brioude sous le règne de Thierry.

On ne saurait rapporter à une date bien précise ces divers actes du jeune Chramne. Tout ce qu'on peut dire avec assurance, c'est qu'ils sont de quelques mois ou de quelc[ues semaines antérieurs à cette funeste campagne contre les Saxons que les Franks firent en 555. Clotaire, à qui les déportements politiques de Chramne avaient été dénoncés et qui en soupçonnait vraisemblablement le but , si peu apparent qu'il pût être encore, ne voulut pas laisser à son fils le temps d'aller plus loin; il lui donna l'ordre de quitter l'Arvernie et de revenir sur-le-champ auprès de lui. Mais les circonstances au milieu desquelles il paraît que Clotaire donna cet ordre furent pour Chramne un encouragement à n'y pas obéir; il fut donné au milieu des apprêts et presque au moment du départ du roi pour sa grande et malencontreuse expédition.

Chramne quitta bien l'Arvernie presque aussitôt après en avoir reçu l'ordie de son père , mais ce fut

pour s'enfoncer en Aquitaine, au lieu d'en sortir, 11 se rendit à Poitiers , où il y a lieu de présumer qu'il fut entraîné par le plus intime de ses conseillers, par Léon, qui y était né et devait y avoir des amis *. L'esprit aquitain , c'est-à-dire un certain goût lier et un peu sauvage d'indépendance, une haine profonde pour les Franks, une grande facilité à se décider pour les partis aventureux, un singulier mélange de vanité et d'énergie, de vivacité et de dissimulation, d'inconstance et d'adresse, tout cela domiiiait plus en Poitou qu'en Arvernie et permettait aux meneurs du pays d'y hasarder davantage contre la domination franke.

Aussi, à peine Chramne fut-il établi à Poitiers que ses plans, jusque là indécis et couverts, furent aussitôt invariablement arrêtés. Son projet, tel qu'il résulte strictement , non des termes explicites des historiens, mais des faits eux-mêmes, était de se dégager de toute soumission envers son père et de se faire reconnaître par les Aquitains roi indépendant de l'Arvernie, du Poitou, du Limousin et sans doute aussi des autres provinces d'Outre- Loire qui étaient échues à Thierry dans le partage de l'Aquitaine entre les enfants de Clovis. Une partie considérable des Aquitains aurait eu de la sorte un chef de son choix et dans ses intérêts, (jui, bien que Frank d'origine, serait devenu un dea siens par sa position isolée au milieu d'elle.

(i) Greg. Tiir. !oc. cit.

Que cette conspiration téméraire ne fût qu'une manœuvre aquitaine , les faits le démontrent par leur nature et leur connexion. Grégoire de Tours le déclare lui-même quand il dit que Cliramne, arrivé à Poitiers, y fut induit par des méchants à tendre des embûches à son père*. En nommant chefs du parti aquitain ceux que Grégoire nomme ici des méchants, je ne fais que substituer un terme précis à un terme vague.

Si hardi que fût ce plan des Aquitains , les circonstances semblaient en favoriser l'exécution. Clotaire était engagé avec la plus grande partie de ses forces contre les Saxons, et il n'j' avait pas de doute que Childebert n'acceptât avidement la première proposition qui lui serait faite d'une ligue contre l'usurpateur des États de Tliéodebald. Le premier soin de Chramne et des conspirateurs aquitains fut donc de chercher à s'entendre avec Childebert, et la chose ne fut pas difficile. Quelques messages suffirent à l'oncle et au neveu pour conclure un traité d'alliance offensive et défensive contre Clotaire. Les conditions n'en sont pas venues jusqu'à nous; mais les événements qui en suivirent immédiatement la conclusion peuvent être regardés comme l'accomplissement des plus importantes de ces conditions.

(i) Ad Pictavis civiutem venit ubi... seductus per malorum consilium,ad Childebertumpalruuni suumtransirecnpit,patri insidJas parare disponpns. Lnc. cit.

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