DE SIGEBERT ET DE CHILPÉRIC
Clotaire mourut en 56 1 , n'ayant été chef unique de la monarchie franke que trois ans au pkis, court intervalle durant lequel il ne put rien tenter pour changer la marche déjà décidée qu'avait prise en Gaule le gouvernement de ses prédécesseurs*.
Des sept ou huit fils qu'il avait eus de différentes fennnes, il en laissait quatre pour lui succéder, Charibert, Contran, Sigebert etChilpéric. Le règne de ces quatre frères s'ouvrit par un trait qui en présageait bien toute la suite. On a vu les premières tentatives des leudes franks pour se détacher des fils de Clovis, ou pour se maintenir vis-à-vis d'eux dans les simples relations de guerriers libres avec leurs chefs. On les a vu menacer Thierry de l'abandonner, maltraiter Clotaire et le contraindre à faire leur volonté. Mais ce n'étaient encore là de leur part que des actes de violence et d'indiscipline?; ce
(i) Greg. Tur. liijl. IV. 21,
l64 RÈG^^E
n'étaient point de véritables défections. Les leudes de Sigebert et de Contran furent les premiers qui usèrent du droit qu'ils croyaient avoir de se livrer au chef le plus offrant, et ce fut Chilpéric qui les acheta.
Clotaire tenait son trésor à Brennac (Braine), proche Soissons. A peine avait-il rendu le dernier souffle que Chilpéric, se jetant à l'improviste sur ce trésor, l'enleva tout entier, s'en servit comme d'un appât pour attirer à lui les principaux leudes de ses frères, et vint s'établir à Paris, se croyant déjà le chef unique de la monarchie ^. Il s'était trop hâté ; il restait à ses frères quelques forces qu'ils eurent bientôt réunies et à la tête desquelles ils vinrent l'assiéger. Ils le pressèrent vivement, et finirent par le contraindre à partager avec eux le trésor et le royaume de leur père. Comme ce partage fut très passager et qu'il ne s'y rattache aucun fait intéressant, je me dispenserai d'en donner le détail assez compliqué. Il suffit d'observer en passant, qu'il fut fait sur les bases des partages antérieurs et non moins bizarre.
Sigebert, à qui était échue la Caule rhénane, fut le premier des quatre frères qui eut une guerre à soutenir. Dès l'année 56^ ou 563 , les Abares parurent de l'autre côté du Rhin , cherchant un chemin pour pénétrer dans la Gaule. C'était une puis-
(i) ChiljK'ricus vero ad Francos uSilioros peliit, ipsosqiie mi neribus mollltos subdidit. Id. IV. 22.
saute peuplade d'Ouïgoiirs, qui, détachée, on ne sait à quelle époque, du corps immense de la nation turke, et s'avançant toujours de l'est à l'ouest, avait passé, vers le milieu du cinquième siècle, des côtes orien laies de la mer Caspienne aux bords du ^ olga. Au si.vième siècle elle avait quitté cette dernière station pour descendre en 31œsie, sur la rive méridionale du Danube. De là elle était partie, peut-être à l'instigation du gouvernement de Constantinople, et s'était acheminée vers la Gaule, en quête de nouvelles demeures*.
Vainqueur des Abares à la première rencontre, Sigebert fut défait par eux dans une seconde bataille et ne les écarta de ses frontières que par des présents.
Chilpéric régnait à Soissons, et ses États étaient limitrophes de ceux de Sigebert. Dès qu'il vit celuici périlleusement engagé avec les Abares, il ne résista pas à une occasion si belle de s'emparer de son royaume. Ayant rassemblé ses leudes, il se porta d'abord sur Reims, puis sur les autres villes du royaume de Sigebert, et les prit l'une après l'autre sans difficulté 2. De retour de son expédition plutôt et avec plus de forces que Chilpéric ne s'y attendait, Sigebert avait beau jeu pour reconquérir immédiatement son royaume; mais il vou lait quelque chose de plus, il voulait se venger. Il
(i) Id. IV. 2t3. — De Guignes, Ilist. des Huns tom. II, p. 355. (2) Grcg. Tur. lor. cit.
se jeta donc d'abord sur le royaume de Soissons, en prit la capitale, en pilla et dévasta tout le reste; après quoi, marchant contre son frère qui occupait encore l'Austrasie, il le battit, le chassa, et recouvra d'un seul coup toutes ses villes*.
Ce fut peu de temps après cette victoire, que vSigebert épousa Brunehaut. C'est le premier mariage d'un roi frank qui, par ses conséquences, mérite d'être compté parmi les événements publics. Le scandale et le cynisme de la plupart des mariages des fils de Clovis sont connus. La facilité avec laquelle ils prenaient, répudiaient ou gardaient leurs femmes, sans égard au nombre, au rang ou à la parenté, prouve de reste qu'ils ne cherchaient en elles que de ser viles instruments de leurs plaisirs.
Les fils de Clotaire se distinguèrent peu à cet égard de leurs prédécesseurs. Charibert ne se fit guère connaître que par ses mariages et ses divorces, et l'on ne voit pas ce que l'histoire aurait eu à dire de lui s'il n'eut répudié higoberghe, sa première femme, pour épouser, l'une après l'autre, la fille d'un ouvrier en laine, et celle d'un pâtre. Sigebert fut le seul d'entre eux qui eut sur ce point des sentiments moins grossiers; les historiens lui attribuent l'intention formelle de contracter un rjiariage honorable et de le respecter 2.
(l) (Ira-. Tur. Inc. rit.
(v.) Id. IV. -x-.
AthaDagilde, roi des Visigoths, monté sur le trône en 554, avait deux filles, dont l'aîne'e se nommait Galswinta, et la plus jeune Brunehild ou Brunehaut, comme nos historiens modernes ont pris l'habitude de dire. On ne sait rien du caractère ni des qualités de la première, sa mémoire sVtant comme perdue dans la renommée de sa sœur; quant à celle-ci, elle était encore au-dessus de sa renommée. A une rare beauté et h tous les charmes de son sexe, elle joignait des qualités de grand homme, les Imnières et la culture d'esprit possibles de son temps , une vigueur de caractère peu commune, des vues élevées, et la capacité d'attendre ou de saisir les occasions les plus convenables pour agir d'après ces vues.
Ce fut elle que Sigebertfit demander pour femme, à la condition néanmoins qu'elle abjurerait l'arianisme pour se faire catholique. La condition fut acceptée, et Brunehaut devint l'épouse de Sigebert. A peine lui fut-elle unie qu'elle prit sur lui un ascendant que jamais femme jusque là n'avait eu sur un roi frank. Pleine de fierté, avide de pouvoir, et d'ailleurs profondément imbue des idées ecclésiastiques sur les prérogatives des rois, elle intervint, comme une puissance d'un ordre nouveau, dans la luUe déjà engagée entre la royauté franke et la liberté germanique.
Chilpéric, un moment jaloux du mariage illustre de son frère, se j)rit de la fantaisie d'en faire un senijjjable. Il fit demandera Athanagilde Gais-
î68 RÈGJNE
winta, la sœur ainée deBruoehaut, qui lui fut accordée quand il eut consenti à répudier toutes ses autres femmes ou concubines^. Galswinta ne fut pas long-temps à se repentir d'avoir quitté sa famille et le beau ciel de Tolède pour venir au fond de la Gaule épouser un barbare comme Chilpéric. Parmi les premières femmes de celui-ci, il y en avait une dont il était épris à l'excès ; c'était cette Frédégonde , bientôt après si fameuse. Elle employa d'alDord toute son influence à rendre Galswinta de plus en plire malheureuse, la fit abreuver d'outrages , et ne s'en tint pas là. Galswinta fut trouvée un matin étranglée dans son lit, et peu de jours après Frédégonde était femme de Chilpéric et reine ^.
Une fois sur le trône, elle était sûre de s'y maintenir. Aussi belle, aussi ambitieuse que Brunehaut, aussi ferme qu'elle dans ses projets , beaucoup plus simple d'ailleurs dans sa politique qui se résolvait d'ordinaire en meurtres, elle figura de son côté, comme une puissance de plus dans les développements de la royauté frauke, et le moment vint où l'on vit deux femmes jouer le premier rôle dans des bouleversements inouïs.
Brunehaut n'était pas femme à se contenter de pleurer la mort de sa sœur ; tout porte à croire que ce fut à son instigation que les trois frères de Chil-
(j) Greg. Tur. IV. -x^.
!'x) Id. loc. cil.
péric, aussitôt après l'assassinat de Galswinta, se réunirent contre lui pour en tirer vengeance. Entre toutes les guerres où l'on vit les descendants de Clovis s'engager les uns contre les autres, cellelà est remarquable , comme la première et la seule entreprise par un motif moral. Mais Grégoire de Tours n'a pas jugé à propos de nous en donner les détails; il se contente de dire que Chilpéric fut chassé de son royaume par ses trois frères, et nous laisse à deviner par quel événement il fut reporté sur le trône presque aussitôt après en avoir été renversé *.
Ce fut peut-être parla mort de Charibert, arrivée cette même année (067). Cette mort, en elle-même l'événement du monde le plus indifférent, devint, par le concours naturel ou fortuit des circonstances qui s'y rattachèrent, un événement capital, dont mon plan exige que je cherche à faire ressortir la nature et l'importance.
Toutes les divisions de territoire qu'avait successivement amenées en Gaule l'usage gerraanicjue de partager l'Empire par lots égaux entre tous les fils du même roi n'avaient été que des divisions fortuites et passagères. La mort de chaque roi , cluujue usurpation, chaque guerre , donnaient lieu à un nouveau partage, et chaque nouveau partage
(i) l*ost quod faclum , rcpulanlcs ejus fratres, quod sua eniissioiie anlcdirta rcgina fiieril interfecla, oum de rcgno dcjiciuiiS.