‹ Historie de la Gaule Méridionale sous la domination des conquérants germains (volume 2)Chapitre 23 sur 69 · II. i · texte numérisé non relu

II. i

à la vie duquel tenait en ce moment Tindépendance politique de l'Austrasie et dont la vie devenait plus douteuse à chaque pas que Chilpérlc faisait vers Paris. xMais un duc austrasien , Gondebaud, le même que nous avons \u guerroyer en Aquitaine, parvint, à force de zèle et d'adresse, à enlever le petit Cliildebert de sa prison , et l'emporta vite en Austrasie, où il fut proclamé roi, sous la tutelle de quelques leudes puissants.

Arrivé à Paris , Cliilpéric n'y trouva donc plus que Brunehaut et ses deux filles. Celles-ci n'étaient encore que des enfants, dont l'une pouvait avoir trois ou quatre ans et dont l'autre n'en avait guère plus. Cliilpéric les fit conduire toutes deux à Meaux. Quant à leur mère, il l'envoya en exil à Rouen et la consigna à Preetextat, Févèque de cette ville. Après ces premières précautions , il recommença paisiblement à régner, et reprit tous ses anciens projets d'ambition, un moment interrompus comme par un songe effroyable.

On put s'assurer alors que, de tous ces projets, le plus sérieux et le plus fixe était la conquête de l'Aquitaine. La guerre, comme on l'a vu, avait dc^à recommencé dans ce pays, lors de la seconde invasion de la Neustrie, et cette guerre avait eu aussi ses incidents tragiques auxquels je dois revenir avant de m'engager dans le récit des événements qui suivirent la restauration de Cbildéric.

Ce n'était qu'après avoir envahi la Neustrie pour la seconde fois, et s'être établi à Paris, que Sige-

DES FILS D2 CLOTAIRB I. aif

bert avait pu faire des tentatives pour recouvrer ses villes d'Aquitaine. Il avait ordonné d'abord aux babitants de Tours et de Cbâteaudun de marcber ensemble contre Tbéoclebert; mais ceux-ci avaient refusé d'obéir. Il avait été obligé alors, pour avoir des forces en Aquitaine , d'y envoyer des Austrasiens, dont il avait donné le commandement au duc Gontran-Bozon.

C'est ici la première occasion oii se montre ce personnage, qui joue un trop grand rôle dans les événements subséquents pour n'être pas dès à présent signalé au lecteur. C'est le vrai type du leude frank de cette époque; car, selon toute probabilité, il était de i-ace franke; mais il avait épousé la fille de Sévère, Gallo-Romain puissant et d'une ricbcsse immense, qui lui valut, à lui et à deux fils qu'il avait , une accusation de lèse-majesté et une fin tragique. Bien qu'au service de Sigebert, Gontran-Bozon avait eu des relations intimes avec Frédégonde, et il paraît qu'en prenant le commandement des troupes austrasiennes envoyées contre Tbéodebert, il s'était engagé envers elle à la débarrasser de ce jeune prince qu'elle abborrait, comme tous les autres fils de Cbilpéric dont elle n'était point la mère.

Gontran-Bozon entra en Aquitaine par Tours, qu'il soumit en passant , et s'avança dans l'intérieur du pays, à la rencontre de Tliéodebert. On ne sait pas positivement où cette rencontre eut lieu , mais on verra plus bas qiio ce fliit être au-delà de

a 12 REGNE

Poitiers, et dans le voisinage d'Angoulême. Les bruits des succès de Sigebert en Neustrie et de la fuite de Cbilpéric à Tournai avaient passé la Loire, bouleversé la position de Tbéodebert en Aquitaine et porté la défection dans son armée.

Il n'en attendit pas moins courageusement l'ennemi; mais les forces étaient par trop inégales. La poignée d'bommes qu'il avait menée au combat y fut bientôt anéantie ou mise en déroute ; lui-même y fut tué, et son cadavre outrageusement dépouillé resta sur le cbamp de bataille. Un inconnu lui rendit les derniers soins et le porta à Angouléme pour y être enseveli, circonstance qui autorise à présumer que l'action où il périt eut lieu dans le voisinage de cette ville. Sigebert n'avait pas seulement recouvré par cette victoire toutes ses villes d'Aquitaine, il s'était emparé de l'Aquitaine neustrienne ; mais il n'eut pas le temps d'en prendre possession , n'ayant survécu que de dix-huit jours à son neveu Tbéodebert.

Les affaires d'Aquitaine en étaient là quand Cbilpéric recommença à régner. Ses premiers soins et ses premiers regards se tournèrent naturellement de ce côté, où ses baines et son ambition étaient plus engagées que jamais. Il avait d'abord à venger la mort de son fils Tbéodebert , qu'il attribuait, non à une chance de guerre, mais à un assassinat dont il chargeait Gontran-Bozon. Aussi, à jjeine le duc eut-il vent des menaces contre lui

échappées à Chilpéric , qu'il courut se réfugier dans l'église de Saint Martin de Tours.

Mais la grande affaire de Chilpéric en Aquitaine, c'était d'y prendre ou reprendre tout ce qu'il pourrait, tant sur la Burgondie que sur l'Austrasie. Ne pardonnant pas à Contran de l'avoir livré deux fois au\ Auslrasiens, il était bien résolu, pour s'en venger, de lui faire vigoureusement la guerre en Aquitaine, et les circonstances semblaient on ne peut plus favorables à sa résolution. Les tuteurs de Childebert II n'avaient guère le loisir, ni les moyens , ni peut-être la volonté de guerroyer outre Loire; et Contran lui-même, qui n'était point encore alors quitte des invasions des Lombards, n'était pas en situation de faire de grands efforts pour la défense de ses États d'Aquitaine.

Chilpéric envoya dans ce pays Mérovée , le plus jeune de ses fils d'âge viril, avec l'ordre particulier de marcher sur Poitiers et de s'en emparer. Mérovée eut l'air d'obéir; il se rendit à Tours, peut-être même à Poitiers ; mais il n'y exécuta pas l'ordre de son père ou l'exécuta fort mal. Il avait dans l'esprit un bien autre projet que celui de combattre pour le gain d'une ville. Après quelques jours passés en Aquitaine, il feint de vouloir faire une visite à sa mère Audovaire, une des femmes répudiées de Chilpéric, retirée au Mans, et court à Rouen se piésenter à Brunehaut, qui vivait là exilée et prisonnière, lui propose de l'épouser et l'épouse.

λl4 RÈG?ÎB

L'histoire ne dit rien qui autorise suffisamment à rattacher ce mariage étrange à des intentions ambitieuses, à quelque intrigue pohtique. On n'y peut voir, au moins de la part du jeune Frank, que la suite d'une impulsion déréglée , mais désintéressée. Aussi les singulières aventures et la mort tragique où ce mariage plus que téméraire précipita Mérovée, ont-elles quelque chose de touchant et qui fait exception aux traits ordinaires de cette époque d'égoïsme féroce et sans détour. Mais comme elles n'ont aucun rapport avec les grands événements publics, je crois devoir les passer sous silence. Quant à Brunehaut, tout ce que j'ai besoin d'en diie ici , c'est que, peu de temps après son mariage avec Mérovée, Chilpéric consentit à la renvoyer en Austrasie, sur les réclamations qui lui furent faites au nom de son neveu Childebert.

Mérovée ayant fait manquer l'expédition neustrienne en Aquitaine, Chilpéric fut obligé de la reprendre au plus vite. Il envoya outre Loire son second fils Clovis, avec des ordres plus étendus que ceux donnés précédemment à Mérovée. Il lui commanda de se porter vers les côtes de l'Océan , dans l'Aquitaine burgondienne , et de s'en emparer, tandis que Didier, duc de Toulouse, conformément aux instructions qu'il avait reçues, monterait de son côté jusqu'en Limousin, pour le soumettre ou le ravager. Ce nouveau plan fut exécuté de point en point. Le jeune Clovis descendit la Charente

DES FILS DK CLOTAint: l. 11.)

jusqu'à Saintes qu'il prit, tandis (jue le duc Didier, avec une nombreuse armée de Toulousains et d'autres Aquitains méridionaux, se mit eu mouvement pour occuper le Limousin; mais, au lieu de s'y rendre par la route la plus directe, il se détourna un peu à droite, vers l'Albigeois, et ce n'était pas sans motif.

Contran avait, je ne sais à quelle époque, enlevé au roi d'Austrasic la ville d'Albi et son territoire, et l'armée burgondienne qui l'avait pris l'occupait encore lors du passage des Toulousains. Le duc Didier marcha donc contre cette armée qu'il rencontra à Albi, la mit en déroute et s'eiiq:>ara du pays pour Chilpéric. Delà, poursuivant sa route vers le Limousin, il s'y établit de vive force.

L'année 076, à laquelle on rapporte ces expéditions, était précisément celle de la grande descente des Lombards en Provence, etlepatrice Mummole, occupé comme il l'était au pied des Alpes par ces Barbares, ne semblait guère en position de faire face à d'autres ennemis au-delà du Rhône et de la Loire. Mais l'étonnante rapidité avec laquelle il extermina les Lombards lui permit d'accourir à temps au secours de l'Aquitaine burgondienne. Comme il était parti des extrémités méridionales de la Burgondie, et comme, au lieu de passer la Loire, il en avait tourné la source d'assez loin , il put se porter directement sur l'Albigeois qui venait d'être envahi par Didier, et le remit sous la domination de Gou-. tran .

llG RÎ'G?iE

On a sur celle dernière expédilion des pailicularités qui prouvent que les villes de l'Aq^iiitaine , à chaque fois qu'elles étaient prises ou reprises par les généraux des rois franks, étaient traitées par eux comme elles auraient pu l'être par un ennemi étranger, avec toute la barbarie du droit de guerre de cette époque. Ainsi, quand il eut repris la ville d'Albi, Mummole en emmena captive une partie de la population. Cependant son armée et lui se montrèrent en cette occasion moins barbares que le droit et que l'usage. Saint Salvius, alors évéque d'Albi, suivit ses diocésains prisonniers pour en racheter autant qu'il pourrait. Touchés de la charité de révéque,les soldats de Mummole traitèrent d'abord avec lui plus humainement que de coutume; puis ils lui remirent une partie de la rançon convenue pour un grand nombre de captifs et finirent par lui en rendre plusieurs sans rançon.

Mummole cherchait Didier; il s'avança pour le rencontrer jusqu'en Limousin, et celui-ci osa l'attendre. Les chances d'une bataille entre les deux adversaires étaient pour le patrice burgondien, qui en effet la gagna; mais la victoire lui fut disputée avec un acharnement extraordinaire, et beaucoup plus sanglante qu'il ne serait naturel de l'imaginer dans une guerre de cette espèce, entre des masses d'hommes peu considérables et dont la majeure partie appartenait à la population du pays. Grégoire de Tours évalue à cinq mille les morts de l'année de Mummole et à vingt-cinq mille ceux de

DES FILS DE CLOTAIRE I. Il"]

l'armée de Didier. Ces pertes sont très vraisemblablement exagérées; mais cette exagération même annonce un carnage peu ordinaire; aussi en futil beaucoup parlé, et l'on peut juger aisément de la désolation que devait jeter dans une petite province , comme l'était alors le duché de Toulouse , le massacre de tant de milliers de ses habitants.

Du reste, cette victoire de Mummole n'eut point un résultat proportionné à son éclat; il se retira, à ce qu'il paraît, aussitôt après l'avoir gagnée et sans avoir repris aucune des villes de l'Aquitaine burgondienne. Seulement, comme Contran était alors brouillé avec Childebert, Mummole et ses Burgondes firent leur retraite par l'Arvernie qu'ils ravagèrent de leur mieux.

Cette première brouillerie de Gontran et de Childebert dura peu, Ayant perdu subitement (en 577) ses deux fils, Clotaire et Clodomire, au moment où ils devenaient capables de régner, le roi de Bur^ondie conçut aisément l'idée de s'attacher son neveu à leur place et de le désigner d'avance pour son successeur. En conséquence, il lui donna rendez-vous dans un lieu de l'Austrasie nommé le Pont-de-Pierre, dont la position est aujourd'hui inconnue. Les deux rois s'y rendirent en grand appareil et chacun avec ses leudes. Gontran fit à son neveu un accueil tout paternel en disant : «J'ai été privé de mes deux fils en punition de mes péchés; c'est j)()urquoi je veux que ce mien neveu me lionne désoriuai-^ hou de fils.» Là-dessus, faisant

a I 8 RÎiGIVE

asseoir le jeune Cliiklebert à côté de lui, sur le même siège, il le déclara son héritier, dans les termes suivants que Grégoire de Tours semble avoir fidèlement traduits d'une formule germanique : « Que le même bouclier nous couvre et que la même hache nous défende ! S'il m'arrivait par la suite d'avoir d'autres fils, je persisterai à te tenir pour l'un d'eux et te garderai à jamais l'amour que je te promets aujourd'hui devant Dieu.w Les leudes, tuteurs de Cliildebert, acceptèrent en son nom ces offres et ces promesses.

En vertu de cette alliance Contran et son neveu allaient soutenir en commun la guerre d'Aquitaine contre Chilpéric, ou , pour mieux dire, c'était Contran lui seul qui allait en être chargé au nom de tous les deux. Un message fut sur-le-champ expédié à Chilpéric, pour le sommer de leur rendre à l'un et à l'autre les \illes d'Aquitaine qu'il leur avait prises, ou sinon de se préparer à la guerre. Chilpéric leur répondit par un refus dédaigneux ,^ et, comme pour faire parade du peu de souci qu'il prenait de leurs menaces , il se mit à faire bâtir deux cirques , l'un à Soissons , l'autre à Paris , pour y donner au peuple des spectacles romains qui avaient cessé partout ailleurs dans la Caule, si ce n'est peut-être dans certaines grandes villes du Midi, comme Arles et Narbonne. Des trois fils de Clotaire alors régnants, Chilpéric était celui qui se piquait le plus de politesse et de culture romaines.

La guerre recommença donc, ou, pour mieux dire, continua en Aquitaine, entre Gontran et Chilpéric, de 077 à 58i, sans être interrompue par aucun autre événement remarquable. Les incidents de celte guerre sont peu connus, et ceux qui le sont n'ont rien qui mérite d'être rapporté. Gontran y eut des succès momentanés et partiels; mais le résultat en fut à l'avantage de Chilpéric qui, au commencement de l'année 58 1 , restait en possession de tout ce qu'il avait précédemment conquis, tant sur l'Austrasie que sur la Burgondie. Il est du moins certain qu'il dominait alors sur la Touraine, le Poitou et le Limousin. Ces pays eurent donc quatre ou cinq années pour faire une comparaison un peu suivie de la domination de Cbilpéric avec celle de Gontran ou de Cliildebeit, et cette comparaison ne fut pas à l'avantage du premier.

D'abord, c'était au roi de Neustrie qu'était échue la souveraineté nominale des Franks sur la Bretagne armoricaine, et Chilpéric ne tarda pas à faire voir aux Aquitains qu'il comptait bien les employer dans la lutte que devait entraîner la conquête définitive de l'Armorique.

Il manifesta son intention à cet égard par une grande expédition qu'il entreprit en 678 contre Gurokh ou Varokh , chef breton qui avait réuni momentanément sur sa tète toutes les petites seigneuries du pays. Cette expédition fut des plus mallieureuses , et l'armée de Chilpéric y subit des

110 RKGNE

fatigues et une déioute dont les Aquitains euieut leur large part.

Indépendamment de cette nouvelle perspective de guerres qu'elle voyait s'ouvrir devant elle sous la domination deCliiîpéric, l'Aquitaine eut bientôt des raisons plus directes de trouver le gouvernement de ce roi oppressif et tracassier , et c'étaient autant de nouvelles chances de troubles et de révoltes; car les Aquitains n'étaient pas encore conquis au point de tout supporter de la part de leurs conquérants. Malgré les guerres, les ravages et les violences qu'avait entraînés pour eux le changement perpétuel de souverains et de gouverneurs, ils gardaient encore, sous les fds de Glotaire, une bonne partie de leur ancienne énergie et retrouvaient au besoin de l'audace et des forces pour résister à l'oppression ; le soulèvement général du Limousin, en l'année 579, en est un exemple remarquable.

Chilpéric avait établi cette année un nouvel impôt en nature sur les divers produits des terres et sur la propriété des esclaves. Les données manquent pour l'évaluation de cet impôt; mais il fut trouvé intolérable par ceux qui devaient le payer, excita de grands murmures dans toute la Neustrie et y donna lieu à de nombreuses émigrations. Le peuple de Limoges s'y opposa avec plus d'éclat; il se souleva en masse et se porta à l'habitation d'un nommé Marc , référendaire de Chilpéric, qui se trouvait pour lors à Limoges et h qui l'on attri-

l)E^ FILS DE CLOTAIRB I. 52 1

buciil l'invention des nouveaux impôts. On voulait le tuer, et on l'aurait tué si Ferréol, Tévèque du pavs, ne se fût entremis pour le sauver. Mais les registres de l'odieuse imposition furent saisis et brûlés sur la place publique par la multitude triompbante. Les poursuites diiigées quelque temps après contre cet acte de rébellion semblent prouver que des ecclésiastiques vénérables et généralement tout le clergé de la ville avaient fait quelque cbose de plus que prendre part au soulèvement et qu'ils avaient excité le peuple à livrer aux flammes le registre de l'impôt. Plusieurs d'entre eux furent torturés et condamnés à mort; beaucoup délaies furent décapités, et la révolte fut punie avec une cruauté dont s'accrut encore l'horreur du pays pour le gouvernement de Cbilpéric.

Page 1