‹ Historie de la Gaule Méridionale sous la domination des conquérants germains (volume 2)Chapitre 27 sur 69 · II · texte numérisé non relu

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si expéditit, pour cueillir la grappe , que de couper le cep par le pied *.

Tandis que cette multitude dévastatrice s'avançait lentement vers Toulouse , Chilpéric prenait le divertissement de lâchasse dans son habitation de Chelles. Un soir, aux approches de la nuit, comme il rentrait et descendait de cheval, la main appuyée sur l'épaule d'un de ses serviteurs, un inconnu se précipite sur lui et le frappe, en un clin d'œil, d'un coup de couteau sous Taisselle et de deux au ventre; il tombe et rend presque aussitôt le dernier souffle 1.

Les instigateurs de l'assassin de Chilpéric restèrent ignorés, de sorte que chacun , selon ce qu'il savait ou soupçonnait , l'attribua à qui bon lui parut des innombrables ennemis du roi. Les uns l'imputèrent à des leudes austrasiens de la conjuration gondovaldienne ; d'autres en accusèrent Brunehaut; mais l'accusation la plus expresse et la plus circonstanciée fut dirigée contre Frédégonde. Cette reine avait, dit-on, une intrigue d'amour avec un puissant Neustrien nommé Landric, intrigue qu'elle découvrit elle-même à Chilpéric par distraction et par surprise. Placée entre la certitude de périr avec son amant et la nécessité de faire assassiner son mari pour se sauver, elle se décida aisément pour ce dernier parti.

(1) Greg. Tiir. loc. cit.

(2) Id. XLVI.

UE GOMH)NAlD. ^^9

Veuve de son fail ou du fail d'aulrui , Frédégonde s'enfuit piécipitanuiient, et avec tout ce qu'elle put em[)orter de ses trésors, de Chelles à Paris, où elle se réfugia dans l'église cathédrale, sous la protection de l'évéque. Là, s'étant concertée avec les leudes neustriens qui lui restaient dévoués, elle expédia sur-le-champ un message au roi Contran, pour lui annoncer la mort de Chilpéric, se recommander à sa protection, et lui proposer la tutelle du royaume de IVeustrie et de son lils. Ce fiis, à peine âgé de quatre mois, et qui prit ■dès lors le nom de Clotaire ÏI sous lequel il régna par la suite, était le dernier qu'elle avait eu de Chilpéric *.

A l'appel de Frédégonde, Contran accourut avec une armée de Burgondie à Paris, oii il fut bien reçu par les Neustriens et solennellement reconnu pour tuteur de Clotaire. Childebert avait appris, de son côté, l'assassinat de Chilpéric, et de son côté, il était venu en grande hâte s'emparer de la tutelle <iu petit roi, ou, pour mieux dire, du royaume même de Neustrie. Il était arrivé sous les murs de Paris presque «n même temps que Contran; mais les Neustriens, loin de l'écouter, n'avaient pas même voulu le recevoir. Les symptômes d'une rivalité politique entre la Neustrie et l'Austrasie devenaient de jour en jour phis frappants -.

i (iieg.Tur. Hisl. Vil. 4. 5.

il] Id. VII. 6. ".

Le mauvais accueil fiait par les Neustriens à Childebert fut pour celui-ci un motif de plus d'adresser au nouveau gouvernementde la Neustrie maintes réclamations auxquelles la mort de Chilpéric donnait naturellement lieu. En conséquence, il envoya à Contran des ambassadeurs chargés de demander trois choses : i° la restitution de l'Aquitaine austrasienne occupée par Chilpéric; 2° celle du tiers de Paris qui avait appartenu à son père Sigebert, ei> vertu du partage de 667 ; 3° que Frédégonde lui fût livrée, comme coupable d'avoir fait périr plusieurs de leurs proches '^.

Ces demandes annonçaient le début d'un nouvel ordre de choses à la cour d'Austrasie; elles étaient toutes dans l'intérêt du pouvoir royal ou l'expression des ressentiments personnels de Brunehaut. De telles réclamations indiquaient clairement que Childebert pouvait enfin commander quelque chose aux leudes qui jusque là avaient trafiqué, à leur convenance, de son pouvoir et de son nom, et que, désormais plus libre d'écouter sa mère, il en avait déjà reçu des leçons.

Quant à Contran, sa politique, ses prétentions et son langage vis-à-vis de l'Austrasie avaient complètement changé, depuis qu'il régnait de fait sur la Neustrie comme tuteur de Clotaire II. Tout ce que Chilpéric avait enlevé à l'Austrasie, en Aquitaine ou ailleurs, il était décidé à le garder pour lui-

1 1 i Jd. loc. cit.

DE GOXDOVA.LD. iC) X

même, et dans sa réponse à la députation de Cliildebert, il visa à justifier cette résolution ambitieuse. Il se prétendit dégagé de toute obligation envers son neveu Childebert et de toute restitution à lui faire, par la trahison des leudes austrasiens, lesquels venaient, disait-il, de conclure récemment avec Chilpéric une alliance secrète contre lui. Il affuma avoir entre les mains le texte écrit de ce dernier traité.

Pour ce qui était du tiers de Paris qui avait appartenu à Sigebert et à Chilpéric, l'un et l'autre y avaient, disait-il, perdu toute espèce de droit en violant leur serment de ne point entrer dans cette ville sans le consentement des trois possesseurs. 11 n'était pas plus d isposé à livrer Frcdégonde, qu'il avait prise sous sa protection, et qu'il croyait ou feignait de croire innocente des crimes qu'on lui imputait. Du reste, il fut convenu que les réclamations des Austrasiens seraient reproduites et discutées, entre les deux rois, dans un plaid qui serait tenu spécialement pour cet objet, à un terme peu éloigné *^.

En attendant, Contran cherchait de toute manière à se faire des partisans en Neustrie; il restitua à plusieurs leudes des biens dont Chilpéric les avait dépouillés, valida beaucoup de testaments en faveur des églises que le même roi avait cassés, et fit de nombreuses aumônes aux pauvres. Malgré (es actes de popularité, ne se croyant pas encore

•ij /,/. Un:. .II.

^Gj, tO,\Si>JRAT10r<

bien en sûieté parmi les iNeuslrieiis, il n'allait nulle part qu'entouré d'un nombreux cortège. Enfin, ses craintes devenant tous les jours plus vives, il crut bien faire, un dimanche, à l'église où il s'était rendu au service divin , de prendre la parole et de tenir aux assistants cet étrange discours, monument curieux des défiances toujours croissantes entre les rois et leurs sujets franks, car c'était Indubitablement à ces derniers que s'adressait un tel langage. « Je vous conjure, hommes et femmes qui êtes ici présents, de daigner me garder votre foi et de ne pas me tuer comme vous avez tué mes frères. Laissez-moi vivre encore trois ans, pour achever l'éducation des neveux que j'ai adoptés pour mes fils, de peur que, moi tué, ces enfants ne périssent aussi, et vous avec eux, quand il n'y aura plus personne de notre race en âge de vous défendre les uns et les autres*. »

Le discours produisit un bon effet, et tout le peuple pria pour la conservation de Contran. Toutes ces choses se faisaient peu de semaines après l'assassinat de Chilpéric, et dans le même intervalle la guerre recommençait outre Loire. Sans attendre le plaid où ils devaient chercher de nouveau à s'accorder sur leurs différends, Contran et Childebert avaient envoyé, chacun de son côté, des généraux et des troupes en Aquitaine. Ce dernier avait à cœur de reco\nrer les ville?» que Chilpéric lui avait en-

(i) Grpg. Tui. Hist. VU. 8.

DE GONDOVALD. 3 63

ievées, et Contran de réduire ces mêmes villes sous son obéissance immédiate.

Les populations aquitaines n'avaient pas attendu ces expéditions pour prendre d'elles-mêmes leur parti dans la lutte dont elles étaient l'objet. Affranchis de la domination oppressive de Chilpéric, laTouraine, le Poitou, le Limousin s'étaient déclarés pour l'Austrasie. Ceux de Bourges, au contraire, fidèles à Contran et toujours prêts à guerroyer, s'étaient mis en campagne contre ceux de Tours, et les avaient contraints à reconnaître la souveraineté de la Burgondie.

Le comte Cararic occupait Limoges et Poitiers pour Childebert. Apprenant la défection de la Touraine, il essaya d'abord par des exhortations, puis par des menaces , de la ramener à l'Austrasie. Mais ses exhortations et ses menaces furent également perdues; loin de pouvoir attaquer, il ne se trouva pas assez fort pour se défendre. Secondés par les populations d'Orléans, du Berry, et par celle même de la Touraine, les généraux burgondiens descendirent jusque vers Poitiers, qu'ils contraignirent, à force de battre et de ravager la campagne environnante, à chasser les officiers du roi d'Austrasie pour recevoir ceux de Contran. Tels étaient, au nord de l'Aquitaine, les troubles occasionnés par la mort de Chilpéric*.

Mais ce fut dans l'Aquitaine méridionale que cette mort devint le signal de grands événements.

i} Greg. Tur. Hist. Vil. la. i3.

Si quelque chose devait faire regarder les chefs de la conspiration goiidovaldienne comme les auteurs de l'assassinat de Chilpéric, ce serait sans doute la coïncidence des premiers bruits de cet assassinat répandus dans le Midi, avec les premiers mouvements des conspirateurs. Le duc Didier, vraisemblablement retiré dans l'Albigeois où il avait d'immenses possessions, s'y était entouré d'une élite d'hommes braves et dévoués , prêts à le suivre partout. Aussitôt qu'il entendit la nouvelle de la mort de Chilpéric, il se mit en marche avec sa petite armée et se porta rapidement sur Toulouse.

Rigonthe venait d'y arriver avec sa suite et son trésor; elle y faisait halte pour s'apprêter à paraître avec éclat aux yeux des Visigoths, ses futurs sujets, sur la terre desquels elle allait entrer; mais les soucis de l'heureuse fiancée changèrent bientôt de cours. Didier arriva, qui s'assura durement de sa personne et lui enleva toutes ses richesses, qu'il fit déposer sous bonne garde, ne lui assignant que le plus strict nécessaire pour sa subsistance*. On ne sait ce que devinrent alors les hommes du cortège de Rigonthe, non plus que les officiers de sa maison. Il est à croire qu'ils se dispersèrent tous comme ils purent, de divers côtés, à l'exception de quelques-uns qui se déclarèrent pour Gondovald et se joignirent au duc Didier; de ce nombre fut le maire Wado^.

^i) Greg.ïur. Hisl. VII. ;).

■1) lil. VII. 1^.

DE GOJNDOVALD. iS)

Après ce coup d'éclat, Didier sort de Toulouse avec sa troupe, s'avance à grandes journées vers le Rhône et entre dans Avignon. Tout y était en mouvement ou prêt à se mouvoir. Du fond de sa retraite ou de son île, Gondovald avait reparu au signal de Munnnole, qui n'attendait que l'arrivée de Didier pour sortir de sa forteresse et prendre enfin du large pour l'exécution de ses projets. C'était en Aquitaine qu'il avait résolu de planter son drapeau et qu'il se flattait de trouver ses premiers appuis*.

Et cette espérance n'était point mal fondée. L'Aquitaine, toujours plus ou moins facile à soulever contre la domination mérovingienne, l'était plus en ce moment qu'en tout autre. Le mécontentement y était extrême; la plupart des villes étaient lasses de la guerre et des maux où les entraînaient les querelles sans fin des trois royaumes auxquels elles étaient annexées. Quelques-unes d'entre elles qui, à la mort de Cliilpéric, avaient espéré, sinon de recouvrer leur indépendance , au moins d'avoir le choix de leur maître, n'avaient pas même obtenu ce chétif adoucissement à leur servitude. Des trois jougs dont elles avaient eu jusque là l'alternative, elles avaient fini par subir celui qui leur pesait et leur répugnait le plus. Du reste, en dépit de tout ce qu'ils avaient souffert, les Aquitains étaient loin fl'avoir perdu toute énergie, tout souvenir et tou«,

(i) Orig. Tur. Hist. VII. lo.

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orgueil ou tout regret de leur existence romaine. Il était donc naturel d'espérer qu'ils saisiraient avidement la première chance un peu spécieuse qui leur serait offerte d'un sort meilleur, ou seulement autre que leur sort actuel .

Suivis de Gondovald et des leurs, Mummole et Didier passèrent le Rhône pour se rendre en Limousin, déterminés, avant toute autre chose, à proclamer Gondovald à la fois fils de Clotaire et roi , réclamant sa part légitime de la monarchie franke. Pour théâtre de cette cérémonie , ils choisirent Brive sur la Corrèze. Ce n'était qu'une bourgade sans importance, mais à peu près au centre de l'/^quitaine et de la Vasconie prises ensemble, et dès lors très convenablement choisi*.

Gondovald fut créé roi avec le cérémonial usité pour les descendants de Clovis ; élevé sur un bouclier, il fut promené trois fois autour d'un vaste champ , aux acclamations des chefs présents de la conspiration , de leurs satellites et d'une multitude de spectateurs accourue de toutes parts à cette nouveauté. La cérémonie fut troublée, dit-on, par un accident de sinistre augure; au troisième tour que faisait Gondovald sur son pavoi, il perdit un instant l'équilibre et serait tombé lourdement à terre, s'il n'eût été retenu ou soutenu à point par ceux des assistants qui se pressaient à l'entour.

Ce couronnement se fit au mois de décembre

Il id. y II. lo.

DE r.OJNDOVAl.D. aôj

(584y, saison qui semblait peu propice à une telle cérémonie; mais les conjurés étaient pressés par 1« temps, et d'ailleurs la température de cette année se trouvait être beaucoup plus douce que de coutume. Les arbres, à ce que l'on raconte, avaient poussé de nouvelles Heurs, et la vigne de nouveaux bourgeons dont il était sorti des raisins à demi formés. Grégoire de Tours, qui a tenu note de ces accidents, ne manque pas de les compter parmi les autres prodiges de toute espèce qui éclatèrent à la fois dans l'air et sur la terre, présages alarmants des événements prochains*.

Ayant proclamé Gondovald roi, Mummole et Didier se hâtèrent de le présenter aux villes voisines, pour l'y faire reconnaître et lui faire jurer fidélité par les habitants. Du reste, les prétentions du nouveau souverain ne devaient pas être partout les mêmes; il était convenu que dans les villes appartenant à l'Austrasie, Gondovald exigerait et recevrait le serment au nom de Cliildebert II. Mais dans les villes de l'Aquitaine, neustrienne ou burgondienne, c'était en son nom propre et en vertu de son droit personnel au trône qu'il devait se faire jurer fidélité et instituer de nouveaux officiers 2. On voit par-là que la conspiration n'était pas dirigée contre le seul Gontran , mais aussi contre l'héritier de ('lîilpéric, et qu'il s'agissait de faire à Gon-

i) Hist. VII. II.

.'a' Ihid. VII 9.6.

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dovald le royaume le plus vaste possible aux dépens de la Neustrie et de la Burgondie. La soumission de l'Aquitaine n'était donc pour Mummole et Didier qu'une opération préliminaire, et le moyen plutôt que le terme de leur entreprise. Ils se proposaient de passer la Loire , aussitôt qu'ils le pourraient , et d'établir en Neustrie le siège de leur nouveau royaume.

Périgueux fut la première ou une des premières villes où se présenta le nouveau roi après son couronnement; mais l'évéque decette ville, Carterius, très attaché au roi Contran, pour lequel il avait même souffert des persécutions sous Chilpéric, refusa de le recevoir. Ce refus n'arrêta pas les Condolvaldiens; ils entrèrent de force dans la ville, maltraitèrent l'évéque récalcitrant et firent reconnaître malgré lui leur roi par le peuple^.

Cette légère et inutile résistance fut la seule qu'ils rencontrèrent au-delà de la Dordogne; toutes les autres villes de cette partie de l'Aquitaine s'empressèrent de leur ouvrir leurs portes, et de jurer fidélité au nouveau roi. Angouléme donna l'exemple; Saintes le suivit sans délibérer, et sur la seule rumeur du couronnement de Gondovald, Poitiers se déclara pour lui et chassa ces officiers du roi Contran qui venaient d'y être introduits par la force des armes. De tous les points de l'Aquitaine, des montagnes de l'Ârvernie et du Limousin , des,

i) Greg. Tur. Ilist. VII. iG.

DE GOXDOVALD. 'iG()

plaines arrosées par la Charenle, des bords du Claiii, de la Touraine même, bien que soumise encore à Contran, accoururent, à l'appel de 31ummole, des mécontents, des hommes ruinés par les guerres précédentes, des aventuriers aux aguets de toutes les occasions de faire du butin, dont la réunion forma bientôt une armée. Outre ce qui lui restait des trésors qu'il avait apportés de Constantinople, Gondovald avait à sa disposition ceux enlevés à Rigonthe; c'était assez pour attirer beaucoup d'auxiliaires, bandits ou braves.

Ces premiers succès rapidement obtenus au nord de la Dordogne, étaient de bon augure pour l'issue de l'entreprise, et cependant ce n'était pas encore dans cette partie de l'Aquitaine que Mummole et Didier espéraient trouver leurs plus grandes ressources. Cétait au midi de la Garonne, à Toulouse et à Bordeaux, ces deux grandes cités encore assez peu déchues de l'importance qu'elles avaient eue sous les Romains et sous les Visigoths.

Ils résolurent donc de s'avancer vers Toulouse, en gagnant à leur entreprise les villes qu'ils rencontreraient sur leur passage. Cahors fut la première; l'évêque et les habitants rivalisèrent d'empressement à recevoir Condovald et à lui jurer fidélité*. Agen en fit autant, et avec le même zèle. Albi et Rhodez ne sont pas nommées entre les villes qui se rangèrent au parti des conjurés; mais tout

(i; Gri-tî. Tur. Ilisi. VIII. io.

l^jO COA'SPIRVnOX

autorise à les y comprendre; Albi surtout, où nous avons vu que Didier jouissait de la plus haute influence. Toulouse seule se trouvait dans une situation particulière qui présentait quelque difficulté.

J'ai parlé ailleurs de cette tentative d'un ducaustrasien nommé Sigulfe pour se faire roi des parties de l'Aquitaine situées le long de la Garonne. La chute du téméraire avait été brusque et sa fin tragique ; mais il n'avait pas été seul puni ; sa rébelUon avait attiré mainte calamité sur les villes qui l'avaient secondée. Celle de Toulouse s'y était, à ce qu'il semble, plus particulièrement compromise, et en avait aussi plus souffert. Le mal étant tout récent, le souvenir en était encore très vif dans l'esprit du peuple, et surtout de l'évéque Magnulfe, qui en avait eu sa bonne part. Il y avait donc peu de zèle dans la ville pour courir la chance d'une catastrophe pareille à celle dont on y souffrait encore , et Magnulfe en particulier était décidé à s'opposer de tout son pouvoir à l'admission des Gondovaldiens dans sa ville*.

Cependant l'armée deMummole était en marche et déjà peu loin de Toulouse ; Magnulfe en fut averti par un message qui le sommait de reconnaître et de recevoir le nouveau roi. Pour toute réponse , il convoqua le peuple et les magistrats de la cité, leur fit part de la sommation, et après leur avoir rappelé les suites funestes du complot de Sigulfe, il

^i) Grès. T.ir. Hist. VII. 27.

DB GONDOVALD. ^-J i

leur remontra que nul d'entre eux ne pouvait dire qui était ce Gondovald proclamé fils de Clotaire par des révoltés, tandis que personne ne pouvait douter que Contran et Childebert ne fussent véritablement rois. Il finit par les exhorter à ne point troubler la domination franke au profit d'un étranger, d'un inconnu, et à s'opposer courageusement à quiconque tenterait de les entraîner dans celte rébellion , fût-ce leur duc lui-même. Ce discours fit impression sur le peuple et sur les magistrats ; il fut décidé que l'on n'admettrait point Condovald et qu'on lui résisterait en cas d'attaque^.

Mu mm oie arrivant aux portes de Toulouse les trouva donc fermées , et tout semblait lui annoncer la nécessité d'un siège; mais les Toulousains, en promenant du haut de leurs murailles la vue sur cette armée, la trouvèrent plus nombreuse qu'ils ne s'y étaient attendus; ils firent de nouvelles réflexions probablement suggérées ou secondées par de secrets partisans des conspirateurs, et se déterminèrent à reconnaître Condovald et à le recevoir dans leurs murs. Ce fut alors que Wado, qui était resté dans Toulouse depuis l'arrestation de Rigonthe, embrassa le parti du nouveau roi 2.

L'évêque Magnulfe persista seul dans son opposition ; mais les conjurés qui n'épiaient qu'un prétexte pour se débarrasser de lui, l'eurent bientôt

(1) Id. loc. cit.

(a) Jd. loo. cil.

trouvé. A un festin solennel donné par Gondovald avaient été invités, avec beaucoup d'autres, Mummole et l'évéque; celui-ci échauffé peut-être par les vapeurs du banquet, eut l'imprudence ou le courage d'entrer en altercation avec Gondovald et d'énoncer des doutes sur sa naissance, sur son droit au trône et sur le succès de sa tentative. Mumraole, qui se trouvait à portée de l'évéque et qui avait entendu ses propos, en fut si choqué que, levant brutalement la main sur lui, il le frappa plusieurs fois au visage, en lui disant : « IN 'as-tu donc pas honte de parler d'une manière si grossière et si sotte à un grand roi^? »

S'il en faut croire Grégoire de Tours, Magnulfe, de plus en plus mal avisé, alla se plaindre de cet outrage à Didier, qui continuait à exercer les fonctions de duc et déjuge supérieur à Toulouse. Celuici s'emporta en injures contre le plaignant, le terrassa, le meurtrit de coups, après quoi, le faisant lier avec des cordes, il l'envoya on ne sait où en exil et confisqua tous ses biens. L'évéché de Toulouse fut alors donné à celui à qui il était déjà promis, à ce fameux Sagittaire dont j'ai parlé ailleurs et qui figurait parmi les chefs de l'insurrection, toujours avide de troubles et de guerre.

L'expulsion de Magnulfe assurait aux Gondovaldiens la possession paisible de Toulouse et des pays au sud de la Dordogne. Il ne leur restait plus

(l'i Jd. loc-. cil.

I)t GONDOVAI.I). ■2'j'5

qu'à gagner Bordeaux, et par Bordeaux une portion de la Vas( onie. Ils se portèrent donc vers cette dernière ville au commencement de février de l'année 585.

Bordeaux est, à cette époque, la seule ville de l'Aquitaine dont on connaisse nominativement les trois principaux personnages. Le premier, l'évéque, était un nommé Bertrand, Frank de race, et, du côté maternel, parent du roi Contran. On sait de lui qu'il cultivait la poésie latine avec passion et çju'il avait composé un recueil d'épigrammes que Fortunat admirait malgré les plagiats et les fautes de quantité , et bien qu'à leur lecture il lui semblât être transporté parmi les vagues tumultueuse:» d'une mer battue par la tempête *. Le comte de la ville se nommait Gaiactorius, citoyen de Bordeaux où il avait été auparavant défenseur de la curie 2 Quant au duc chargé de la défense militaire de la frontière ou marche de Vasconie, lequel résidail pareillement à Bordeaux, je ne doute pas que ce ne fût alors ce même duc Bladaste que nous avons vu figurer diversement dans la guerre d'Aquitaine, bien qu'il ne soit nulle part expressément désigné par ce titre.

De ces tiois personnages dépendait l'accueil de

^i) Fortunati Caimina historica. XXII. XXIII.

(2) C'est encore j>ai- une pièce de vers de Forlunal , adressée a Gaiactorius-, que l'on voit que ce dernier était, à répoque imli t(!uf , comte de Bordeaux.— F. Carmin, hislorita. XXXI. II, 18

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Gondovald à Bordeaux ; tous les trois s'empressèrent de concert à le recevoir et se montrèrent prêts à le seconder en toute chose; l'évéque surtout lui montra un dévouement particulier. Comme la saison, encore trop peu avancée, ne permettait pas d'entrer en campagne, il fut arrêté que Gondovald resterait à Bordeaux jusqu'au moment propice pour se porter vers la Loire. Mais en attendant son règne avait déjà commencé dans l'Aquitaine méridionale , et l'histoire cite des actes de souveraineté par lesquels fut marqué le séjour qu'i^ fit à Bordeaux. L'évéque de Dax étant mort , le comte de cette même ville, Nicetius, avait obtenu de Chilpéric d'être élu à sa place ; mais l'ordre n'avait pas encore été exécuté. Au moment où Gondovald entra à Bordeaux, des ecclésiastiques le lui dénoncèrent comme une violation des droits et de la discipline ecclésiastiques, violation qui, pour être fréquente, n'en était pas moins déplorable. Gondovald annula l'acte de Chilpéric et nomma à révêché de Dax un prêtre appelé Faustianus, à la consécration duquel assistèrent plusieurs évêques et entr-e autres celui de Bazas*^. On voit par-là que cette dernière ville et celle de Dax, deux des plus importantes de la Vasconie, avaient passé au parti de Gondovald , et ce n'étaient probablement pas les seules.

Il y a une circonstance des plus importantes à

(i; Grog. Tur. VII. :'.!.

Dl' GO>-DOVALD. 1'] J

noter daus le soulèvement de toutes ces villes, tant de celles de l'Aquitaine que de celles de la Vasconie. Elles avaient toutes pour gouverneurs civils et militaires des officiers royaux, des ducs ou des comtes; or , l'on ne voit dans aucune, si ce n'est à Bordeaux, ces officiers en relation avec les gondovaldiens. Dans toutes ce sont les évéques qui délibèrent ou agissent à la tête du peuple de leurs cilés, traitent pour lui avec les insurgés, lui donnent l'impulsion; en iin mot, ce sont les évéques qui semblent avoir, partout où ils se trouvent, la cbarge et la responsabilité des intérêts municipaux, soit en leur qualité de défenseurs ou de présidents des curies, soit simplement à raison de leur influence personnelle ou de leur dignité épiscopale.

Si singuliers et si graves que fussent les événements d'Aquitaine , il parait que les bruits n'en arrivaient que lentement et peu fidèles en Neustrie. Contran, qui était encore à Paris lorsque la nouvelle du couronnement de Gondovald y parvint, en conçut peu de souci, et, loin d'y voir une raison de se montrer plus équitable et plus modéré envers sou neveu Childebert, il y trouva prétexte à de nouveaux démêlés avec les Austrasiens. Ceux-ci, de leur côté, persuadés qu'il y avait aux événements d'Aquitaine un danger réel pour Contran , étaient moins que jamais disposés à lui faire des concessions ou des sacrifices. Il était donc sûr d'avance que le plaid définitif, où les deux partis devaient débattre leurs droirs, n'aboutirait qu'à

aggraver le m;il et qu'à embrouiller davantage les affaires.

Ce plaid fut tenu à Paris, dans le courant de décembre (584), avant que l'on pût savoir quel parti prendraient les Aquitains dans la tentative deGondovald. A la tête des leudes que Childebert avait députés à ce plaid se trouvaient l'évèque .î^gidius et Gontran-Bozon , toujours ennemis du roi Contran, mais devenus zélés Austrasiens depuis la mort de Chilpéric et la chute de Frédégonde. L'évèque prit la parole au nom de ses collègues et préluda à ses réclamations par des félicitations au roi Contran sur ce qu'il venait de recouvrer les pays qu'il avait perdus en Aquitaine et ailleurs. Contran arrêta brusquement et avec colère ce flux d'hypocrisie. « Si j'ai recouvré mon royaume, lui dit-il, c'est par la faveur de Dieu, et certes, bien malgré toi qui n'as jamais gardé à personne la foi donnée, malgré toi dont la perfidie est partout connue, et qui as agi partout, non en prêtre, mais en ennemi de mon royaume '^. »

L'évèque réduit au silence par cette rude apostrophe, un autre député, prenant sans détour la parole sur l'objet principal de la contestation , redemanda les villes austrasiennes de l'Aquitaine, et, sans plus de détour, Contran répondit qu'il ne devait ni ne voulait les rendre. Un troisième ambassadeur revint sur la demande que Frédégonde

[i) Gn-. Tur. VII. i4

DE GU-NDOVAl.U. 277

fût livrée au roi d'Austrasie pour être punie de ses crimes. Contran répéta sur ce point ce qu'il avait dit en une autre occasion , que Frédégonde ne pouvait être livrée à personne, étant mère d'un roi et d'ailleurs innocente des choses dont on l'accusait. Bozon voulut prendre la parole à son tour; le roi ne le souffrit pas. « Que peux-tu avoir à dire ici? lui cria-t-il , toi , l'ennemi de mon autorité et de mon royaume, toi qui, toujours perfide et toujours infidèle a ta parole , es allé ces dernières années en Orient pour y chercher ce Gondovald , ce Ballomer que tu as amené contre moi? »

L'interpellation ne ferma point la bouche à Bozon. « Tu es ici le maître, répondit-il à Contran; tu es roi, et ce que tu affirmes nul n'ose le démentir. J'atteste toutefois que je suis innocent de ce que tu viens de dire, et s'il se trouve ici quelqu'un d'égal à moi qui me tienne en secret pour coupable d'un tel crime, qu'il se présente et m'accuse ouvertement; et toi, ô roi! permets-nous de combattre en rase campagne, afin que Dieu nous voie et prononce entre lui et moi. » Cet impudent défi fut écouté en silence; personne ne l'accepta, et le roi , reprenant alors le fil de son discours sur Gondovald : «Lne pareille agressit)n doit donner du cœur à tous, dit-il, et il sera repoussé de nos frontières, ce nouveau-venu , cet intrus dont le père a fait tourner le moulin, dont le père a cardé la laine*. »

tij Vtiii i It' lixle de cpllf |.îiia' e (|ut' (7rcg()irt'd« Tour-; alliibiu-

a 'y 8 CONSPli'.ATIOK

Il y avait dans ces paroles de Gontran quelque chose d'équivoque ou de contradictoire qui parut absurde à l'assemblée. Quelqu'un les releva hautement et se moqua du roi qui semblait donner deuxpères au même individu. L'assemblée entière fit écho à la moquerie par de bîuyantes risées; mais du milieu de ces risées grossières sortit tout à coup une voix féroce qui les fit cesser : « Reçois nos adieux , ô roi ! Puisque tu ne veux pas restituer à ton neveu les villes qui lui appartiennent, apprends de nous que la hache avec laquelle a été ajustée la tête de tes frères n'est point éraoussée, et que ton crâne en sera de même ajusté et frappé^. »

Emporté par la colère à cette dernière insulte, Gontran en prit une revanche qui ne fut pas le trait îe moins caractéristique de toute cette étrange scène. Il donna l'ordre de lancej- sui- les députés austrasiens toutes sortes d'ordures. L'ordre fut exécuté avec une ardeur et une fidélité merveilleuses, et les députés se retirèrent longuement poursuivis et battus d'une grêle dégoûtante de fumier, d'herbes pourries, de boue et d'excréments de cheval 2.

à Gontran, et dans laquelle je ne suis pas sûr d'avoir saisi ce qui prêta si fort à rire aux leudes austrasiens : «Advena cujiis pater gubcrnavit, et, ut verèdicam, pater ejiis pectinibusinsedit, lanasque composuit. w Loc. cit.

(i) hl. loc. cir.

('2) Id. loc. cit.

DE GOADOVALD. ^-JC)

Peu de jours après la tenue de ce plaid. Contran, dont la situation en Neustrie devenait chaque jour plus difficile, s'en retourna à Châlons, Sous le prétexte de poursuivre les meurtriers de Chilpéric, il ne songea d'abord qu'à se débarrasser de quelques leudes neustriens qui lui faisaient ombrage; mais les nouvelles de l'Aquitaine, devenant de jour en jour plus graves, attirèrent à la fin son attention. Il apprit que Poitiers, après avoir chassé ses officiers, s'était déclaré pour les insurgés, et qu'autant en avaient fait les villes de l'Aquitaine burgondienne. Enfin deux dépêches de Gondovald, adressées on ne sait h quels de ses partisans secrets, avaient été saisies sur deux ecclésiastiques et portées à Contran, qui y avait trouvé divers indices du plan , des forces et du progrès de la rébellion *. 11 fut frappé, pour la première fois, du danger de sa position et ordonna aussitôt de grandes levées de troupes dans tout son royaume. Ces levées faites, il en retint une partie à sa disposition et comme en réserve, et en envoya le reste en Aquitaine, sous le commandement de Leudegesilé et d'Aghilan. Le premier était duc de je ne sais quelle portion de la Burgondie; l'autre était le patrice choisi en remplacement de Mummole, et c'est, je crois, le premier personnage d'origine germanique nommé dans l'histoire comme ayant été investi de cet emploi.

I r.i«£. Tiii. vu ^r>.

-J.Hu COASPIRATIOA'

(^elic armée s élaiil mise en marche se leiiforça^ chemin taisant, des populations d'Orléans et de Bourges, et se dirigea vers Poitiers pour le réduire de nouveau à l'obéissance de Gontran. Dès qu'elle arriva sur le territoire de cette ville, un message fut expédié à l'évéque pour le sommer de faire connaître ses dispositions et celles des habitants, et de déclarer si leur intention était de se soumettre ou de résister.

L'évéque et les hommes de Poitiers reçurent mal les messagers et répondirent qu'ils ne se soumettraient pas. L'armée commença alors à s'approcher hostilement de Poitiers, pillant, ravageant et brûlant tout sur son passage, récoltes, maisons, églises. Les Poitevins virent d'abord ces ravages sans que leur résolution fût ébranlée; il paraît même, quoiqu'il n'y ait rien à cet égard d'explicitement énoncé dans les historiens , qu'ils sortirent plus d'une fois de leurs murs et osèrent hvrei- des combats à des forces de beaucoup supérieures aux leurs ; mais à la fni, serrés de près et voyant dévaster pièce à pièce tout leur territoire, ils se résignèrent de nouveau à la domination de Gontran et ouvrirent leurs portes à son armée. Celle-ci ne fut pas plutôt maîtresse de la ville qu'elle s'y livra à tous les excès. Elle en voulait surtout à l'évéque, ;4uquel elle attribuait la résistance des Poitevins. l-lle entoura sa demeure et ne cessa point de le menacer jusqu'à ce qu'il se fût racheté, lui et son peuple, par des présents, L'évéque fut obligé de

DK GONJ:)OVAr.i). 281

prendre 11 u calice d'or appartenant à son église et de le faire découper en menus morceaux qu'il distribua aux soldats de Gontran *.

Gondovald et Miimmole étaient déjà arrivés et comme établis à Bordeaux lorsque Poitiers fut assiégé. Il semble que ce qu'ils auraient eu de mieux à faire en cette rencontre eût été de se porter au secours de cette ville, qui leur aurait fourni des renforts considérables , soit pour attaquer , soit pour se défendre. Cependant, puisqu'un homme de guerre, de l'activité et de Texpérience de Mummole , ne prit point ce parti , il faut bien croire qu'il n'était pas possible ou n'était pas le meilleur. Quoi qu'il en soit , l'armée de Gontran , une fois maîtresse de Poitiers et du Poitou , y prit poste pour observer les mouvements des gondovaldiens et attendre les événements.

Gondovald se disposait à s'avancer vers la Loire ; mais en attendant d'être roi il aimait à s'en donner les apparences. 11 ne voulut point livrer bataille aux armées de Gontran avant d'avoir sonuné pacifiquement ce dernier de faire droit à ses réclamations. En conséquence, il choisit deux députés, nommés l'un Zotane et l'autre Zabulfe* qui , avec tout le cérémonial germanique et une baguette à la main , signe de leur office vénéré, se mirejit en roule pour porter ses paroles à Gontran. Il parait ({ue ces deux ambassadeurs s'en allèrent, lenani partout

,1) Greg Tiir VU. -^'j,.

iSoL CONSPIRATIOÏf

des propos indiscrets sur l'objet de leur mission. Ce fut un prétexte pour les amener chargés de fers devant Contran, auquel ils rendirent en ces termes la mission dont ils étaient chargés pour lui: «Gondovald, qui est récemment arrivé d'Orient et se dit le fds de votre père Clotaire, nous envoie vers vous pour demander la part du royaume qui lui est due; s'il ne l'obtient pas, sachez qu'il viendra dans ce pays avec une armée; car tous les braves de la partie des Gaules située de l'autre côté de la Dordogne font cause commune avec lui. Et quand je serai venu, dit-il, quand nous nous rencontrerons en plain champ de bataille, Dieu jugera si je suis ou non le fils de Clotaire*. » Pour toute réponse à cette harangue, Contran, hors de lui-même de colère, fit mettre les ambassadeurs à la torture. Il voulait s'assurer s'ils persisteraient à soutenir dans les tourments ce qu'ils venaient de lui déclarer ; il voulait surtout leur Hiire avouer ce qu'il supposait qu'ils savaient et ne voulaient point dire des forces et des projets des conjurés. La violence des tourments leur fit dire tout ce qu'ils connaissaient de relatif à la conspiration, et il serait irhportant de savoir au juste quelles furent leurs révélations. Grégoire de Tours dit qu'ils déclarèrent tout ce qui était arrivé à Rigontlie à son entrée à Toulouse, comment elle avait été maltraitée et dépouillée de ses trésors, cornai GrPg. Tiir. YII. ^9..

Dr. GONDOVAI.D. a83

ment l'évéque Magnulfe avait été envoyé en exil, comment tous les seigneurs d'Austrasie avaient désiré faire Gondovald roi , et particulièrement Gontran-Bozon , qui avait fait exprès pour cela le vovage de Constantinople*.

Mais toutes ces nouvelles, au moment dont il s'agit, n'étaient plus un secret pour Contran ni pour personne, et, bien certainement, la torture avait arraché aux deux messagers de Gondovald d'autres révélations plus graves que celles-là et plus faites pour frapper l'esprit de Contran, pour influer sur ses résolutions. Il n'y avait à coup sûr qu'une découverte importante et imprévue qui pût déterminer ce roi à changer de politique et de conduite aussi complètement et aussi brusquement qu'il en changea après avoir reçu les aveux des hérauts torturés.

Il ordonna d'emprisonner ces derniers et envoya un message pressant à Cliildebeit, pour l'engager à se rendre aussitôt auprès de lui. Childebert accepta l'invitation et partit pour Châlons , accompagné seulement d'une partie de ses leudes ; car plusieurs craignirent de le suivre, ceux surtout qui avaient trempé dans le complot de Gondovald. Contran fit interroger de nouveau, devant Cliildebert , les messagers prisonniers qui répétèrent à celui-ci toutes les déclarations qu'ils avaient déjà faites au premier.

Mais une telle démarche n'aboutissait à rien par

l) Iti. lor, pif.

5, 84 CONSPI RATION

elle seule. Childebert, non-seulement ne pouvait pas ignorer la conspiration de Gondovald ; il devait savoir qu'elle avaiit été d'abord conçue dans un intérêt austrasien et qu'elle tendait encore à cet intérêt. Il n'y avait donc qu'un seul moyen efficace d'en détacher Childebert; c'était de se réconcilier sur l'heure avec lui, de lui restituer les villes dont il avait cru d'abord pouvoir le dépouiller: c'était de le traiter comme un fils et de lui assurer de nouveau son héritage , et telle était en effet la résolution de Contran. 11 conclut avec son neveu un traité dont les articles ne sont point donnés par les historiens , mais dont on peut juger par celui d'Andelot, de deux ans postérieur, qui n'en fut guère que la confirmation. Une des dispositions principales de ce traité était relative à la Vasconie dont les deux rois firent entre eux un nouveau partage. Le Conserans, les villes d'Aire et de Lapurda Bayonne), et peut-être quelques autres qui avaient d'abord appartenu à l'Austrasie, furent rendues à Childebert. Contran garda pour lui les villes de la Vasconie neustrienne, et entre autres Bordeaux , Dax , Lescar et Bigorre.

Ce traité conclu, les deux rois parurent devant une nombï-euse assemblée de leudes, tant austrasiens que burgondes ; là Contran , prenant une lance, la mit entie les mains de Childebert en lui disant :« Prends cette lance; elle est le signe que je mets loul mon royaume entre tes mains. Va luainlenanl cl prends sous Inn gouveinemenl iou-

DF GONDOVALD. -iSj

tes mes villes connue les tiennes propres, et puisque de nia race entière il ne me reste personne que toi, le fils de mon frère, sois l'héritier de mon royaume, à l'exclusion de tout autre héritier.»

Après cette cérémonie Contran , quittant l'assemblée, emmena son neveu pour l'entretenir à part et en secret. 11 lui indiqua auxquels de ses leudes il pouvait se fier et demander des conseils, desquels il devait se défier, et parmi ces derniers il nomma avant tous .4î^gidius, l'évéque de Reims. Il termina ces recommandations à son neveu par un conseil plus spécial et plus remarquable, par le conseil d'interdire à sa mère tout accès auprès de lui , afin qu'elle ne l'excitât pas à correspondre avecGondovald*. C'est là un indice que la réconciliation de Childebert avec son oncle s'opéra probablement à l'insu et à coup sûr contre le gré de Brunehaut.

Après cet entretien secret, Contran présenta de nouveau Childebert à ceux des leudes auslrasiens qui se trouvaient là. « O honmies! leur dit-il, vous voyez que mon neveu Childebert est maintenant un homme fait; prenez donc garde à ne plus le traiter comme un enfant. Renoncez à vos méchancetés et à vos tentatives audacieuses, car Childe^ bert est roi, et c'est le roi à qui vous devez vos services. » Cette présentation fut suivie de trois jours de réjouissance et de banquets, après lesquels

(i) Gip-. Tur. VU. ■^^.

•2S6 COT«ISPlRA.TIO?(

les Burgondes et les Austrasieiis se séparèrent comblés de présents les uns par les autres, en apparence charmés de tout ce qui venait d'être fait, et amis pour toujours^.

Par cette réconciliation imprévue avec Contran, non-seulement Ghildebert se retirait de la rébellion de Mummole; il avait promis, à ce qu'il paraît, de joindre des forces à celles de Contran, contre les insurgés. Il y eut du moins, à dater de ce moment, dans l'armée burgondienne, des leudes, des ducs austrasiens qui n'y étaient vraisemblablement pas sans troupes à leurs ordres.

Quoi qu'il en soit , la nouvelle répandue de cet accord produisit l'effet que Contran en avait espéré. Mummole était sur le point de quitter Bordeaux, et de marcher, peut-être même était-il en marche vers Poitiers, pour attaquer les Burgondiens, lorsqu'il apprit en même temps que la paix était faite entre Ghildebert et Contran, et que leurs forces combinées venaient de se porîer du Poitou sur la Dordogne.

Cette nouvelle fut comme un coup de foudre qui rompit tout concert entre les chefs des conjurés, et fit faire à plusieurs d'entre eux des réflexions dont chacune était un échec ou un obstacle à l'entreprise commune. Attaquer Contran avec l'appui, ou du moins avec l'approbation de Ghildebert et de l'Austrasie, ne leur avait paru que hardiesse;

fi) IJ. loc. ril. I

DE GOîfDOVALD. aS;

enlrepreiidi-e la guerre contre Gontran et Childebert réunis, avec les seules forces de l'Aquitaine méridionale, leur sembla pure folie. Cependant, parmi tous ces chefs, si troublés et si effrayes qu'ils fussent, il n'y en eut, pour le moment, qu'un seul qui abandonna Gondovald, mais c'était celui dont la défection compromettait le plus l'entreprise; c'était le duc Didier, qui, à raison de son titre, de ses fonctions et de son crédit, avait attiré à la conjuration beaucoup de vaillants Aquitains qui durent le suivre quand il se retira ^.

Quant à Mummole il ne perdit ni l'espoir ni le courage; mais la diminution subite de ses forces, par suite de la retraite de Didier, l'obligeait à changer tous ses plans. Trop faible pour se porter en avant et même pour attendre l'armée ennemie , il ne lui restait rien de mieux à faire qu'à se jeter, avec la portion dévouée de ses troupes, dans quelque place forte où il pût au besoin soutenir un long siège et attendre l'effet des nouveaux efforts que ne manqueraient pas de faire en Austrasie les amis de Gondovald pour réparer l'échec que sa cause venait de recevoir. 11 ne s'agissait plus que du choix d'une place convenable à ce dessein ; Mummole et ses compagnons se décidèrent pour la ville des Convenues (Comminges).

Cette ville était bâtie au sommet d'une montagne escarpée, à peu de distance de la Garonne, et

^i) Givg. Tiir. VU. ■> 1,

•i88 CO^SPIllATlOX

dans la longue vaJiéeoù ce fleuve n'est encore qu'un gros torrent qui mugit et se brise entre les rochers, avant d'entrer dans les plaines. Les murs, flanqués de grandes tours, selon l'usage romain, dominaient au loin la campagne environnante, et l'escarpement des pentes sur lesquelles ils s'élevaient en rendait l'approche très difficile aux machines de guerre. Sur une hauteur isolée comme celle-là, il ne se trouvait point d'eau pour les besoins de la ville ; mais du pied de la montagne jaillissait une énorme source d'eau vive qui avait été tout entière enclose dans une large tour des plus foites. De l'enceinte de la ville aérienne, une voie souterraine aboutissait à la source , et c'était par-là que les habitants descendaient puiser de l'eau, sans être vus ni pouvoir être inquiétés du dehors*.

Poui l'intelligence plus complète des événements ultérieurs, il ne sera pas hors de propos de jeter ici quelques mots de l'origine et de l'histoire de cette ville. Elle avait été fondée par Pompée à la Hn de la guerre de Sertorius. Les peuples des Pyrénées espagnoles , particulièrement les Vascons , avaient embrassé la cause du général rebelle et vivement inquiété les Romains et leurs adhérents. Sertorius mort et son parti vaincu, Pompée jugea que le nord de l'Espagne ne serait jamais paisible aussi long-temps que l'on y laisserait les populations armées qui avaient pris part à la guerre et s'y

(i) Id. loc. cit.

DF GUNUOVALU. '^89

t'taient accoiit innées à vivre de brigandage. Il résolut donc, suivant une idée et un usage romains, de déporter hors de ses foyers la partie la plus turbulente de ces populations et de la transplanter sur le sol de l'Aquitanie, dans le district montagneux compris entre les sources et le confluent de la Garonne et de la INeste. Là donc, dans la meilleure et la plus feitile portion du pays, il fit bàîir une ville qu'il nomma Lugdunum, et dans laquelle il établit, sous la dénomination de Convennes (Convenuic), hommes rassemblés de divers lieux, ces déportés dont il voulait purger la vallée de l'Ebre et les Pyrénées espagnoles.

Les Convennes étaient tous ou pour la plupart de race ibérienne, et par conséquent les fières des anciens Âquilaniens de César et plus particulièrement des Âquitaniens montagnards. Une fois transplantés parmi cesderniers, dans les mêmes circonstances et sous les mêmes influences qu'eux, ils eurent la même destinée et furent enveloppés dans les mêmes révolutions. Je n'hésite pointa les compter parmi les peuplades des Pyrénées gauloises qui, vers la lin du sixième siècle (585), conservaient encore l'usage de leur idiome ibérien et dont j'aurai bientôt à m'occuper spécialement.

Ce fut au commencement du mois de mars (585) ({ue Mummole et les autres chefs gallo-romains ou franks qui restaient attachés à la fortune de Gondovald f[uittèrent Bordeaux pour prendre, à travers la \'asconie, leur chemin vers ]r rentre <^^îes l'vrén, jy

•2qo CONSPIRATION

nées. Ils se mirent en marche avec un énorme liagage qui les suivait lentement, sans ordre, et dont faisait partie le trésor de l'armée porté sur de nombreux chameaux.

Les chefs de la conspiration avaient- ils déjà des intelligences dans la ville des Convennes avant de s'y rendre ? L'histoire ne le dit pas ; mais il est naturel de le conjecturer. 11 y a, et nous le verrons tout à l'heure , ^quelques motifs pour croire que l'évêque de cette ville, bien que l'on ne cite de sa paît aucun acte d'opposition aux Gondovaldiens, ne leur fut cependant pas aussi favorable que les autres évéques de l'Aquitaine et de la Vasconie; mais quant au comte de cette même ville, il n'y a point d'incertitude sur sa conduite en cette occurrence. Il se nommait Chariulfe, nom germanique, indice probable, mais non certain, d'une origine germanique. On ne sait duquel des rois franks il tenait son poste, ni même s'il le tenait d'un roi frank, et s'il n'était pas déjà seigneur indépendant du pays des Convennes antérieurement à la conspiration gondovaldienne. Il est sur au moins qu'il saisit, pour le devenir, l'occasion que cette conspilation lui en offrait; il se déclara pour Gondovald aussitôt que la proposition lui en fut faite, peu importe en quel moment.

Gondovald et les siens furent donc bien accueillis dans la ville des Convennes, non-seulement par Chariulfe, mais par la population elle-même, qui s'engagea à défendre courageusement jusqu'au

DE GONDOVALl). ■.tC)!

bout la cause des conjurés, et qui, s'occupant aussitôt des préparatifs nécessaires pour soutenir un long siège , fit en peu de jours de grands approvisionnements en subsistances*.

Jusque là, et aussi long-temps qu'ils avaient eu en vue une baute entreprise et un grand intérêt, Munimole et ses compagnons avaient contenu leur armée dans une exacte discipline et ne lui avaient rien permis de ce qui aurait pu soulever contre elle les populations qu'elle avait traversées en tout sens. Du moins l'bistoire de ces temps, toujours attentive à tenir note des brigandages ordinaires des armées, n'en impute-t-elle aucun à celle de Oondovald , avant son entrée à Lugdunum des Convenues.

Mais une fois là, et décbus comme ils l'étaient de leurs hautes espérances, ne songeant plus guère (\uk leur salut personnel, les chefs de cette arnjée n'hésitèrent pas à l'assurer par une perfidie des plus insignes. Feignant de croire que l'armée burgondienne approchait, ils engagèrent les hommes de guerre des Convenues à s'armer et à marcher les premiers à la rencontre de l'ennemi. Confiants et braves, ceux-ci descendent en armes dans la plaine, et les Gondovaldiens saisissent ce moment pour chasser hors des remparts presque tout le reste de la population, ferment les portes ctdemeuient K^s maîtres des fortifications, des approvisionnements, des habitations et de toutes les richesses de la ville.

(i) (;r<-gor.Tur. VII. V',.

■Jiyi C().NSPIRATIUiX

Ainsi chassés de leurs foyers, les mallieureux Convenues se dispersent de tous côtés, chacun cherchant un asile où il espère le trouver*.

L'évéque ne fut point excepté de cette rigueur, et c'est la raison pour laquelle j'ai supposé plus haut que les Gondovaldiens le tenaient pour suspect; car il n'est pas probable qu'ils eussent voulu se priver de l'appui d'un complice si important, s'ils avaient pu y compter. 11 y a d'autant plus d'apparence qu'ils avaient quelque motif particulier de défiance à son sujet , que les autres prêtres ne furent point chassés de la ville.

Tandis que ces choses se passaient au pied des Pyrénées, l'armée de Contran, partie de Poitiers, était venue caniper sur la rive droite de la Dordogne, où elle passa plusieurs jours en attente de renseignements sur l'armée de Gondovald. Celle-ci était déjà fort en avant sur la route du pays des Convennes, ou peut-être y était-elle déjà arrivée, lorsque les généraux de Contran apprirent vaguement et sur des informations inexactes qu'elle se trouvait sur les bords de la Caronne avec un grand bagage, dont les trésors de Rigonthe faisaient partie. A ces nouvelles et à l'annonce de trésors , les Burgondiens s'ébranlent rapidement, passent la Dordogne et viennent camper sur la rive droite de la Caronne, entre Agen et Bordeaux 2.

Les fantassins sont obligés de (aire halte pour

(i) Id.Un: cit.

u) A/. VII. 55.

Ur: COM)OVALD. 2()D

préparer ou chercher des moyens de passer; mais tous les honmies ayant un cheval ou pouvant s'en procurer un, impatients d'être à l'autre bord, s'y lancent à la nage. iNLiints chevaux et maints cavaliers sont emportés par le courant; les autres traversent heureusement; ils s'avancent jusqu'à l'endroit où, d'après les renseignements obtenus, ils es- ])èrent trouver l'armée et les bagages de Gondovald. L'armée était déjà bien loin, mais quelques-uns des chameaux chargés d'or et d'argent étaient restés en arrière et tombèrentau pouvoirdescavaliersdeGontran ou du petit nombre de fantassins qui avaient pu les suivre. Ce fut là seulement que les Austro- Burgondiens apprirent des nouvelles certaines de Gondovald et surent qu'il venait de se renfermer avec une armée encore assez nombreuse dans la ville des Convennes.

A cette nouvelle, et sans attendre l'infanterie qu'elle avait devancée, l'élite des Austro-Burgondiens poursuit rapidement sa roule à travers la Vasconie, ne s'arrétant nulle part, sinon pour piller. Arrivée sur la portion du territoire d'Agen située Outre-Garonne, elle y trouve une église renommée bâtie en l'honneur de saint Vincent, sur le lieu même où le saint avait souffert le martyre.

C'était une des églises les plus vénérées de la Vasconie, et les habitants de lieux voisins, sur le bruit de l'approche d'une armée de Franks, étaient venus s'y réfugier avec tout ce qu'ils possédaient de pins précieux. \]% avaient Irop rfunpté sur la sain-

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