CETTE PROVINCE SOUSTRAITE A LA DOMINATION
MEROVINGIENNE.
Je n'ai jusqu'à présent presque rien dit ni eu à dire de la ÎXovempopulanie ; mais nous voici à l'épofjue où tout ce qui concerne cette contrée commence à devenir intéressant pour l'histoire de la Gaule méridionale, et où il importe d'y faire attention. Malheureusement l'obscurité du sujet en égale au moins l'importance, et cette obscurité, les historiens modernes l'ont plutôt accrue que dissipée. Je me flatte donc que l'on ne regaidera pas comme superflues quelques considérations nouvelles sur ce sujet, et que l'on me pardonnera une digression destinée à éclaircir un peu les faits ultérieurs, ou du moins à faire sentir le besoin qu'ils auraient de l'être.
Nous avons vu la Novempopulanie figurer dans le grand partage de la monarchie franke, en 567 ; et de là l'historien pourrait facilement se croire en droit de conclure que les IMérovingiens de cette époque avaient, dans les pavs d'outre-Ciaronne, à II. ia
'V\S VASrOJNlK
peu près ie même genre et ie même degré de pouvoir que dans les autres parties de la Gaule conquises par leurs devanciers.
Mais, en y regardant de plus près, on ne tarde pas à concevoir des doutes sur la vérité de cette conclusion, et l'on finit par trouver des problèmes historiques fort compliqués là où l'on n'avait vu d'abord qu'un fait très simple. On finit par se demander pourquoi l'histoire des fils de Clotaire ne fait jamais mention des pays outre-Garonne que pour annoncer quelque expédition guerrière de ces rois contre ces pays. On voudrait savoir surtout pourquoi et comment, à l'époque citée, les pays dont il s'agit avaient déjà perdu leur nom romain de Novempopulanie pour prendre celui d'une contrée espagnole , celui de Yasconie.
Ces questions, et d'autres qui s'y rattachent, se présentent d'elles-mêmes à quiconque suit avec attention la marche des conquêtes des Franks dans la Gaule. Mais l'histoire ne fournit, pour y répondre, aucun renseignement direct; ce n'est que par des considérations plus ou moins accessoires qu'il devient possible de suppléer, jusqu'à un certain point , à son silence.
A ce que l'on suppose communément, ce furent des bandes de Vascons Ibériens qui, dans le bouleversement des irruptions germaniques, ayant envahi la ÎSovempopulanie, s'y établirent et lui donnèrent leur nom.
De tous les érudits qui ont admis celte hypo-
INDÉl'H.NDA^lK. j'ig
thèse , les judicieux auteurs de Ihistoire de Languedoc sont ceuv qui l'ont énoncée de la manière la plus expresse et l'ont le plus mise en crédit. Selon eux , les Vascons des bords de l'Ebre, ayant fait irruption les armes à la main, dans la ?s'ovempopulanie, en l'année ^87, conquirent quelques vallées des Pyrénées gauloises où ils se fixèrent, et aujourd'hui encore occupées par leurs descendants ^.
Cette assertion est fondée sur un passage de Grégoire de Tours qui trouvera sa place dans les récits subséquents. Il sera temps alors de s'assurer que ce passage n'autorise en rien l'hypothèse que l'on en a déduite. Mais il n'est pas nécessaire d'attendre jusque là pour reconnaître combien une telle hypothèse est hasardée. Comme c'est principalement dans la vue d'expliquer un fait notoire, un fait de statistique et de géographie encore subsistant , qu'elle a été imaginée, je crois bien faire, avant de poursuivre, d'exposer d'abord ce fait.
Des crêtes occidentales des Pyrénées françaises, parlent quatre grandes vallées , ayant chacune sa îivière, qui en sillonne le fond . dans une direction perpendiculaire à celle de la grande chaîne dont elles descendent. La plus occidentale et la moindre de ces rivières est le Nivelet ou la petite !\ive, qui a son embouchure à Saint-Jean-de-Luz , dans le golfe de Gascogne. La seconde et la troisième sont la INive et la Bidoussa , qui se jettent toutes deux
(i^ ili;>t. générale de I^angiipdoc, loin. ! p. "^«i
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dans i'Adour, l'une à Bayonne, l'autre un peu audessous de Guiche. Enfin la quatrième et la plus orientale de ces rivières est le Cesson, qui se perd , près de Sauve-ïerre, dans le gave d'Oleron.
Dans l'ancienne géographie de la France, ces quatre vallées étaient assez irrégulièrement partagées en trois cantons ou petites provinces, dont la plus occidentale se nommait Labourd , la plus orientale Soûle, et celle du centre Basse-Navarre. Prises collectivement , ces trois provinces se nommaient le pays Basque, étant habitées, comme elles sont encore, en très grande partie, par les Basques, population totalement distincte, par la langue et par les mœurs, des Gascons, ses voisins français, tandis qu'elle reconnaît pour frères ses voisins espagnols, les habitants de la Biscaye, de Guipuzcoa et de la Haute-Navarre.
Il n'y a aucun doute que le nom de Basques, par lequel on désigne en France cette population des Pyrénées occidentales , et que ceux de Yascuences ou de Vascongados qu'on lui donne en Espagne , ne soient tous également dérivés du nom de VasconeSy sous lequel les Piomains connaissaient une des peuplades espagnoles des bords de l'Ebre. Il n'est pas douteux non plus que quelques-uns au moins des Basques ou Vascuences actuels ne soient les descendants des anciens Vascons. Or, comme il est certain que ceux-ci étaient un peuple espagnol, les historiens, trouvant des Vascons dans la NovenqK)pulanie dès les premiers temps du moyen-
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âge , n'ont pas hésité à croire qu'ils y étaient venus d'Espagne; ils n'ont eu d'incertitude que sur le temps de la conquête ou du passage.
Les auteurs de l'histoire de Languedoc, voyant, dans Grégoire de Tours, que des bandes désignées par le nom de Vascons envahirent la Basse-Navarre avec de grandes forces en 587 , se sont décidés à mettre sous cette date leur hypothèse de l'établissement en -deçà des Pyrénées d'une population vascone, dont descendraient les Basques français actuels.
En y faisant plus d'attention, ces savants honniies n'auraient probablement pas trouvé, entre les Basques de France et ceux d'Espagne, toutes les ressemblances requises pour pouvoir déclarer les premiers une simple colonie, une fraction accidentelle des seconds. Le rapprochement des dialectes des uns et des autres aurait suffi pour leur donner quelques doutes là-dessus. Il y a, entre ces dialectes, des différences qu'il semble bien difficile de concevoir comme datant seulement du moyen-âge; des variétés dont tout oblige à transporter l'origine en des temps reculés, qui n'ont point d'histoire. Cettedonnée seule mène à reconnaître, dansles Basques de France, de vieux frères beaucoup plutôt ([ue des descendants directs et presque modernes des Vascons, et à penser qu'il dut y avoir dans la Novempopulanie des peuples de race et de langue basques, bien des siècles avant que les INovempo-
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puiaiiieiis ne prissent ou ne reçussent ce nom de Vascons.
Mais sans chercher à quelle époque les vrais ancêtres des Basques français s'établirent en Gaule , je m'en tiens à affirmer qu'ils y étaient avant la conquête de César. Cela résulte directement de tout ce que j'ai dit ailleurs pour démontrer la fraternité des anciens peuples du midi de la Gaule et particulièrement des Aquitanien.s^ avec les Ibères. Les rapports primitifs d'origine, de langage et de mœurs entre les premiers et ceux-ci, rapports constatés au temps de la domination romaine , ne purent pas cesser tout d'un coup à la chute de cette dominalion. Ils durent persister, dans le cours du moyenâge, entre les descendants respectifs des uns et des autres peuples. Il n'y a point d'inconnus, point d'étrangers, point de nouveau-venus entre les derniers des àquitaniens de César et les premiers Basques du moyen-âge. L'histoire ne présente pas le moindre événement de nature à rompre le fd continu de leur existence et de leur durée dans les mêmes lieux.
Il est bien vrai , et nous le verrons assez par la suite, qu'après la destruction de l'empire romain les peuples des Pyrénées occidentales furent fréquemment visités, inquiétés, assaillis par divers conquérants ; ils furent même subjugués par inter-
(i) Je me sers et continuerai à me servir de ce mot pour parler des Aqultani de César et les distinguer des Aquitains , entre la Oaroniie et la Loire, avec lesquels ils n'oiU rien de commun.
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valles, mais jamais chassés, jamais dépossédés de leurs montagnes peu enviées. Il est vrai encore que certains érudits ont regardé les Basques comme également étrangers à l'Espagne et à la Gaule, comme un peuple qui aurait été porté dans les lieux où il vit aujourd'hui par le flot des invasions germaniques. Mais c'est une opinion de tout point si antihistorique et si arbitraire qu'il suffît de l'avoir énoncée, pour être dispensé de la réfuter.
Si maintenant l'on demande des preuves plus positives et plus directes de l'origine aquitanique des Basques français, je réponds franchement que l'histoire n'en a pas. Mais sur des faits généraux de l'espèce de celui dont il s'agit ici, l'histoire des peuples peut quelquefois être éclaircie par celle de leurs langues. Or l'examen attentif et méthodique des dénominations géographiques des pays de langue basque et des pays voisins donne, ce me semble , sur le point d'histoire en question , des résultats pourle moins aussi cerlainsqueles témoignages des historiens.
Dans les cantons basques de la France comme dans ceux de l'Espagne, les noms des rivières, des montagnes, des villes et des villages, sont presque tous tirés de la langue nationale. Ces noms, presque toujours significatifs, sont composés pour la plupart d'une manière très simple, de ladicaux j)eu variés et faciles à détacher les uns des autres, de sorte que leur signification est, dans beaucoup de ras, claire ot certaine. Il en est cependant d'au-
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1res qui, plus anciens et plus altérés par l'usage, sont plus difficiles ou même impossibles à interpréter avec certitude, bien que basques aussi; je ferai généralement abstraction de ceux-là.
Il est clair, et je pose en principe, que, partout où on les trouve , tous ces noms n'ont pu être inventés et imposés que par des hommes de race et de langue basques.
Divers lieux du Labourd, de la Basse-INavarre ou de Soûle dont les noms appartiennent indubitablement au basque, sont aujourd'hui habités par des populations de langue romane, par des Gascons. Or, ce ne sont pas ces derniers qui ontpu inventer ni mettre en usage les noms dont il s'agit; des Basques seuls ont pu le faire, et ne l'ont pu qu'à une époque où ils habitaient les li^ux qui portent encore ces mêmes noms. De là je conclus que la race basque a perdu, même dans les limites de la contrée qui porta récemment son nom, des lieux jadis peuplés et occupés par elle.
Il y a , hors des confins mais dans le voisinage du pays basque , et contigus l'un à l'autre, trois cantons qui, dans l'ancienne division de la France , se nommaient le Béarn , le Bigorre et le Nebouzan. Les dénominations géographiques en usage dans ces cantons sont tirées de plusieurs langues, ou tout au moins de deux, dont la diversité fiappe au premier coup d'œil quiconque y veut regarder. Le plus grand nombre, surtout dans la plaine ou dans la partie inférieure des vallées, sont
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romanes; un assez grand nombre, particulièrement dans les montagnes ou dans les hautes vallées, sont prises du basque et calquées plus ou moins exactement sur celles usitées dans le pays même où cette dernière langue domine.
Il faut nécessairement, pour expliquer l'existence de ces noms basques dans un pays roman , supposer un temps où les lieux qui les portent furent habités par des hommes de race basque, qui en ont été depuis repoussés par la population romane.
Quelques-uns de ces noms, formés de la combinaison d'un mot basque et d'un mot roman, semblent indiquer une époque à laquelle les deux races et les deux langues étaieiu encore entremêlées dans les lieux qu'ils désignent.
A une plus grande distance des provinces basques, maii toujours dans les confins de l'Aquitanie de César, on trouve encore çà et là des localités dont les noms se reconnaissent pour des noms d'origine basque. Ce sont encore des marques de l'ancien usage de la langue basque dans ces localités.
Enfin, hors des limites de l'ancienne Aquitanie, au centre même, ou vers l'extrémité orientale des Pyrénées, les dénominations basques reparaissent plus nombreuses et moins altérées que sur les lisières septentrionales de la Gascogne.
Et c'est ici, je pense, le cas d'observer que le nom même des Pyrénées dans l'idiome populaire du midi de la France et du nord de l'Espagne, est, selon tonte a[)parence, un nom l)ns([ue. lx\s habitants de