CHUTE ET SON SUPPLICE
Après avoir Iracé le tableau des guerres étrangères, des tentatives de conquête des successeurs de Clotaire, postérieurement à l'année 585, il me reste à tracer celui des événements intérieurs à partir de la même époque. C'est à dessein que j'ai isolé, autant que cela se pouvait, ces deux tableaux l'un de l'autre. Il m'a semblé que chacun en pourrait être plus net et plus rapide.
La conspiration concertée au nom de Gondovald avait rendu les leudes f'ranks plus suspects que jamais à leurs chefs royaux , et rien n'était plus naturel. Des trois fils de Clotaire alors régnants, il n'y en avait pas un qui, dans cette crise, n'eût été trahi pai- ses plus puissants officiels, et chacune des trahisons alors consommées avait été le germe de tra- Iiisons snl)sé(jnentes.
il es! juul-clrc siiigiilici- (pie, des [uns rcNaumes
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franks , ce soit celui de ]Neustiie, gouverné par une femme, où l'hisloire signale le moins de leudes infidèles dans la période que j'ai en vue (de 585 à 600). Les ducs Didier et Beppolène,en reconnaissant la souveraineté immédiate de Contran, avaient fait, et, selon toute apparence, voulu faire un acte d'hostilité contre Frédégonde; ils avaient trahi leur roi mineur, Clotaire II; mais leur trahison était jusqu'à un certain point couverte par le titre de tuteur de ce roi, dont s'autorisait leur second seigneur.
Les conséquences de la conspiration avaient été bien plus graves pour Contran que pour Frédégonde. C'était contreluiquelesconspirateurs avaient particulièrement dirigé leurs tentatives ; c'était lui qu'avaient touché les défections les plus signalées; il s'était vu trahi à la fois par un patrice qu'il avait comblé de biens, par les principaux de ses ducs et de ses comtes, germains ou gallo-romains indistinctement, par plusieurs des évéques de la Burgondie et par presque tous ceux de l'aquitaine. Aussi, à son retour de Neustrie dans son royaume, exerça-t-il maintes rigueurs, qui n'étaient que la suite et le complément des mesures qu'il avait déjà prises à Orléans et à Paris pour la punition des instigateurs de Gondovald.
Son début à Chàlons fut de faire cerner par des hommes armés la maison d'un de ses leudes , nommé Boante, qui lui avait toujours été infidèle, dit Grégoire de Tours, et qui, ayant été pris, fui.
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égorgé sur la place, sans autre f'oiiue craccusalion ni de jugement^.
Aux. précautions qu'il prit dès lors pour se garder, on est tenté de croire qu'il n'était guère plus en sûreté dans sa capitale et au milieu de ses propres sujets qu'il ne l'avait été quelques mois auparavant à Paris, parmi les leudes neustriens, quand il les priait de ne pas le tuer avant trois ans. Il ne marchait plus qu'entouré de gardes et n'était abordable qu'à l'église, où il semble qu'il n'osait introduire une escorte armée. Aussi v eùt-il à l'église même une tentative pour l'assassiner, tentative à la suite de laquelle furent arrêtées beaucoup de personnes, dont plusieurs subirent la peine capitale 2.
Mais c'était en Austrasie, c'est-à-dire là même où elles avaient commencé , que ces défiances, ces jalousies et ces hostilités réciproques des leudes et des rois continuaient à se développer avec énergie , avec suite et en grand. Brunehaut, comme nous l'avons vu, avait mal réussi dans ses premiers efforts pour gouverner au nom de son fils mineur. Si, dans certains moments, elle était parvenue à saisir, comme par surprise, un peu de pouvoir, le parti des leudes n'avait pas tardé à l'emporter de nouveau. Les restes de mœurs et de liberté germani-
(1) Cahillonum regressus, jussit Boantuin, qui sibi seinper fueral inndelis , glatlio percuti , qui vallatus in domo suà , ab homiïiibiis régis peremptus intrriit. Hislor. VIII. i i.
^■j.) Id. IX. i
J 7 8 FRÉDEGOJN D K
ques (jui persistaient en Austiasic y halançaienl encore fortement, du moins par intervalles, le pouvoir royal.
Un plaid tenu par Cliildehert à Belzonac, au milieu *des Àrdennes, a tout l'air, par la nature et la variété des décisions qui y furent prises, d'avoir été un véritable champ de Mars. Le fameux Gontran-Bozon, dont j'ai parlé si souvent, y comparut, sommé de se justifier d'un fait qui couronna dignement tous les actes de sa vie passée. Une des parentes de sa femme était morte à Metz et avait été enterrée dans l'église avec une grande quantité d'or et de bijoux, selon l'usage des Franks de distinction. Bozon envoya des hommes pour la déterrer et retirer de son tombeau tout ce qui y avait été enfoui de précieux. Ses hommes obéirent fidèlement. Ils venaient d'ouvrir la tombe désignée; ils achevaient de la fouiller et de la dépouiller, lorsqu'ils furent surpris, arrêtés et obligés de dénoncer celui dont ils tenaient leur commission. ^Vu lieu de répondre à ses accusateurs, Gontran-Bozon s'évada du plaid; mais nous le retrouverons tout à l'heure sur les voies de Brunehaut.
C'est surtout à raison de la figure (|ue fit celle-ci au plaid de Belzonac que ce plaid fut remarquable et que j'en parle ici. On y vit la fière reine, humble et douce devant les leudes austrasiens , s'efforcer de les attendrir sur les malheurs de sa fille Ingiindo. C'était le moment où l'époux de celle-ci, IlcMinenegilde , \en;sil d'être condannié à mort par
Kl BRiJJNJiu.virr. 37()
le roi Leuvigildc, son père, et où, prisonnière des Grecs en Africpie et séparée de tous les siens, Inguiide elle-même semblait déjà destinée à la fin misérable qu'elle fit bientôt après. On ne voit pas clairement en quoi Brunehaiit avait besoin des leuiles austrasiens pour sa fille, ni ce qu'elle leur demandait. Quoique ce fût, elle fut refusée et devait l'être *.
Mais ce refus était le dernier qu'elle avait à subir «le la part des chefs austrasiens. Wandelin qui, sous le titre de gouverneur du roi Childebert^ avait exercé jusque là une bonne part de l'autorité royale, mourut pou de mois après et ne fut pas remplacé. Brunehaul se trouvait pour lors en situation de déclarer et déclara quelle voulait et allait être désormais la gouvernante de son fils ; et (lliildebert, alors dans sa quinzième année, déjà «apable de comprendre quelque chose aux leçons <le sa mère sur la nature et l'usage de l'autorité monarchique, était on ne peut mieux disposé à les goûter et à les suivre 2.
Le meurtre de Magnovald fut comme le signal du pouvoir nouveau auquel les leudes d'Austrasie allaient avoir affaire. On ne sait point quels étaient le titre el les fonctions de Magnovald; il parait seulement que c'était un des grands officiers du palais «le Childeherl. Dire qu'on le tua ne serait
^1) Id. IX. 21.
(:i Id Ihid. a 2
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rien dire; ressentiel est de savoir couuneul. Childebert était à une fenêtre de son palais, regardant de là je ne sais quel pauvre animal, entouré d'un cercle de chiens qui le harcelaient, prêts à le dévorer. On envoya chercher Magnovald, comme pour prendre part au divertissement royal ; Magnovald vint, ne soupçonnant rien de sinistre, se mit comme les autres à regarder par la fenêtre et à rire à gorge déployée des transes de l'animal en péril. Là-dessus un homme du palais, qui avait sa consigne et guettait Magnovald , s'approche de lui par-derrière, lui fend la tête d'un coup de hache, et jette le cadavre par la fenêtre aux chiens du spectacle *.
Personne ne sut pourquoi Magnovald avait été traité de la sorte; quelques-uns soupçonnèrent que ce fut en punition d'avoir tué sa première femme, afin d'épouser la veuve de son frère. Mais ce n'était pas pour ces choses-là que les rois se brouillaient avec leurs leudes ou du moins qu'ils leur faisaient fendre la tête à coups de hache 2.
Pour tous les Austrasiens qui, durant la minorité de Childebert, avaient offensé Brunehaut, le sort de Magnovald était un avertissement de se tenir sur leurs gardes. Gontran-Bozon était le plus exposé de tous, à cause de l'accusation portée contre lui au plaid de Belzonac; aussi sa mort était-elle déji^
(i) id. \ m. 3«.
(a) Id. loc. cil.
ET BRUNEH.VUT. 38 f
résolue. Bozon lo soupçonnait et se mit à visiter l'un après l'autre tous les évéques et les leudes en faveur, les suppliant d'intercéder pour lui auprès de Childebert et de sa mère. Agéricus, évêque de Verdun, fut le seul qui, en sa qualité de parrain du roi , se crut assez de crédit pour oser lui demander la grâce du proscrit. Childebert, ne voulant pas se donner l'apparence de refuser quelque chose à Agéricus, s'en remit au roi Contran du sort de Bozon , et obligea celui-ci à comparaitre à l'assemblée d'Andelot, dont ia tenue était dès lors fixée à un terme prochain *.
Après Gontran-Bozon, les deux leudes austrasiens qui avaient le plus à craindre de la réaction royale contre leur ordre , étaient Ursio et Berktefried, les deux mêmes qui, àl'instigation d'.^gidius, évéque de Reims, avaient autrefois chassé de son poste le duc de Champagne, Lupus, l'ami de Bruneliaut et le chef de son parti. Mais ces deux hommes ne manquaient ni de tête ni de courage; ils résolurent non-seulement de se défendre, mais de prendre l'offensive contre le pouvoir qui les menaçait. Ils s'unirent à Rauking, duc de Champagne, qui avait ses raisons personnelles de redouter les vengeances royales, et ourdirent avec lui un complot des plus hardis.
Il ne s'agissait de rien moins que de s'entendre avec Frédégonde pour bouleverser l'empire frank;
(il Id. IX. 8.
'^)^-2 Fl<EI)i;G()M)n
on devnit luer Bruntbaut et Cbildel)eit el partisger ensuite l'Austrasie en deux royaumes, dont l'un, prenant le nom de royaume de Champagne, serait donné à ïhéodebert, fils aîné de Childebert , sous la tutelle de Rauking. Le second, conservant, selon toute apparence le nonî d'Austrasie, devait être assigné à Thierry, le second fils de Childebert, sous la tutelle indivise de Berktefried et d'Ursio *.
Déjà Rauking , sous prétexte d'une conférence avec le gouvernement de Neustrie pour régler des points en débat sur les limites des deux États, était convenu de tout avec les agents de Frédégonde. Déjà même il s'était mis en route pour la cour de Childebert , afin de donner de là le branle aux choses concertées; mais il était trop tard. Le roi Contran avait été, l'histoire ne dit ni par qui ni comment, informé de tout; il en avait aussitôt donné avis à Childebert et celui-ci était déjà sur ses gardes.
Rauking arrive à Metz, ne se doutant de rien; Childebert l'introduit dans sa chambre et s'entretient quelques moments avec lui de choses indifférentes, après quoi il le renvoie. Mais ses ordres étaient donnés; deux hommes apostés à sa porte attendent Rauking, le saisissent brusquement, chacun par une jambe, et le font tomber sur le ventre, les pieds dans la chambre et la tête pendante en dehors sur les marches d'un escalier. Alors deux autres hommes, qui avaient été de même
(i) Id. IX. (j.
ET BRUNEHVUT, 38">
postés où il fallait , accourent sur lui l'épée à la ujain et lui liaclient horriblement le crâne. Quand ils ont fini, ils dépouillent le cadavre, et sans autre cérémonie le jettent par une fenêtre du palais dans la rue ^.
Cependant Berktefried et Ursio, ne sachant rien (\c tout cela , remplissaient exactement leur part de la tâche commune et arrivaient à grandes journées, avec une armée composée de leurs forces réunies. Mais à la fin , informés de la tragique catastrophe de leur complice, au lieu de continuer leur marche sur Metz, ils retournent sur leurs pas et vont, avec la partie la plus dévouée de leurs troupes, se réfugier à \ abres, sur la lisière orientale des àrdennes 2. Brunehaut et Childebert ne songèrent pas pour le moment à les poursuivre; le temps fixé pour la tenue du fameux plaid d'Andelot était arrivé, et ils s'y rendirent.
Il n'y a rien dans les articles du traité d'Andelot (jui soit expressément relatif aux leudes traîtres ou lebelles; mais il est plus que probable que, dans les conférences auxquelles ce traité donna lieu, Brunehaut et les deux rois s'encouragèrent réciproquement à réprimer avec vigueur toute opposition à leur gouvernement, et les coups d'autorité royale ([ui suivirent immédiatement la conclusion de ce traité ont bien l'air d'en avoir été une consé-
(1) M. loc. rit.
(2) Jd. loc. rir.
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quence. Cela est sûr de la mort de Gontraii-Bozon en particulier. La sentence déjà portée contre lui dans la pensée de Brunehaut fut hautement prononcée par le roi Contran, qui prit même, à ce qu'il parait, sur lui l'embarras de la faire exécuter *.
Il y a presque toujours dans le mode d'exécution de ces sortes de sentences quek[ue incident extraordinaire, encore plus sombre qu'elles, et qui atteste encore mieux toute la violence des querelles dont elles étaient le dénouement. Bozon était venu au plaid d'Andelot, comme il y avait été contraint; il n'eut pas plutôt connaissance de l'arrêt prononcé contre lui qu'il courut à la demeure d'un évêque, nommé Magneric, écarta tous ses clercs, tous ses serviteurs, et, le tenant seul, s'enferma avec lui et lui tint ce discours : v Bienheureux prêtre, je « me réfugie auprès de toi pour échapper à la mort; « les hommes chargés de me tuer sont déjà à la « porte. Je sais que tu es en grand crédit auprès de « nos rois; tu peux me sauver. Si tu ne le fais, sache « (jue mon parti est pris de te tuer et de me précise piter ensuite dehors pour me faire tuer. Ainsi « donc, charge-toi d'obtenir mon pardon, ou mou- « rons tous les deux. » Et en prononçant ces paroles il tenait son épée nue à la main 2.
Déjà en effet des hommes armés étaient à la porte. L'évêque était on ne peut plus troublé; il demandait
ri) id. IX. 10.
(a) /d. loc. rit.