‹ Historie de la Gaule Méridionale sous la domination des conquérants germains (volume 2)Chapitre 48 sur 69 · MONARCHIE FRANKE · texte numérisé non relu

MONARCHIE FRANKE

On ne sait point ce qui se passa en 6i6 à Boneuil , où Clotaire reçut en audience solennelle les évêques et les seigneurs de la Burgondie, présidés par leur maire Warnakaire. L'histoire se borne à dire que le roi y fit droit à leurs justes demandes et les confirma par des préceptions, c'est-à-dire par des ordres écrits. Il n'y a point de témérité à présumer que ces ordres assurèrent aux leudes Burgondiens de nouveaux privilèges qu'il n'eût pas été facile de leur refuser*.

Warnakaire mourut en 626, et les seigneurs burgondiens, bien qu'ils feussent trouvé plus complaisant que n'eût pu l'être un roi, jaloux néanmoins de voir un des leurs si fort au-dessus d'eux, saisirent avidement l'occasion de rentrer dans leur égalité première. Quand Clotaire leur proposa de se choisir un nouveau maire , ils déclarèrent à l'unanimité n'en vouloir plus, et réclamèrent, chacun pour soi, l'honneur de traiter immédiatement avec le roi de Neustrie; c'était au fond demander un surcroit d'indépendance, et ils l'obtinrent 2.

Les résistances que Clotaire rencontra en Austrasie sont un peu moins connues, mais ne furent probablement pas moindres que celles qu'il éprouva de la part des Burgondes. Dès la première année de sa monarchie, il se rendit dans une des

(i) M. loc. cit.

(2) Id. Clironic. LIV.

sous DAGOBERT. 4^1

maisons royales d'Austrasie, comme pour y faire acte de souverain. Cet acte royal fut d'égorger par le glaive beaucoup d'hommes qui se comportaient injustement, dit Frédégaire avec sa précision et sa clarté ordinaires *. Il y a grande apparence que ces hommes qui se comportaient si mal étaient des leudes qui usaient de la liberté qu'ils venaient de conquérir sur Brunehaut.

Ce fut probablement par une mesure de politique et pour mieux contenir les indociles Austrasiens queClotaire envoya son filsDagobert régner à Metz, sous la direction du vieux Pépin, qui lui fut donné pour maire du palais^. Mais pour ne pas rompre tout-à-fait l'unité actuelle de la monarchie, en rétablissant le royaume d'Austrasie, au lieu de le rétablir dans ses anciennes limites, il en retint près de la moitié sous son gouvernement immédiat. Ces précautions n'aboutirent à rien ; les Austrasiens ne voulurent pas d'un nouveau royaume d'Austrasie moins étendu et moins puissant que l'ancien, ni d'un royaume de Neu strie accru aux dépens du premier. Leur opposition à Clotaire, prenant dès lors une apparence patriotique , se concentra dans le but de faire restituer à l'Austrasie tout ce qui en avait fait autrefois partie. Le démêlé fut grave et long , mais les Austrasiens l'emportèrent; ils faiirent par

(i) Pacem sectatus, multos inique agenles gladio trucidavit. j

Chronic. XLIIL (2) Id, XLVII. Gesta Dagoberti. XIV.

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recouvrer l'intégrité de leur territoire , à l'exception seulement de leurs parts de la Provence et de TAquitaine. Ce débat terminé, la lutte entre les deux forces ennemies reprit son allure ordinaire, et le résultat n'en fut pas favora]:)le à Clotaire II. Ce roi mourut en 628, laissant les leudes de son empire plus forts et plus turbulents qu'il ne les avait trouvés*.

Clotaire II laissait deux fils, Dagobert, l'aîné, d'âge viril et déjà depuis huit ans roi d'.\ustrasie, et Charibert, qu'il avait eu d'une seconde femme, nommée Sichilde , lequel ne pouvait guère avoir alors plus de neuf ou dix ans.

En apprenant la mort de son père, Dagobert envoya aussitôt aux leudes de Neustrie et de Burgondie l'ordre de se réunir à Soissons, tandis qu'il prenait lui-même la route de cette ville avec les Âustrasiens. Son dessein était de se faire proclamer roi par les officiers des trois royaumes franks, sans tenircompte des droits de son frère Cliaribert. Cliaribert avait de son côté le même projet et visait à s'emparer de la Gaule, à l'exclusion de Dagobert. Il était plus naturel, moins barbare aux héritiers de l'empire frank, de se le disputer ainsi une fois tout entier, à leur avènement, que de chercher sans relâche, comme l'avaient fait les fils deClovis et du premier Clotaire , à s'en arracher les lambeaux , après des partages capricieux.

(i) Id. LUI. LVI.

sous UÀGOBERT. ^l^

Du reste, les chances de succès étaient loin d'être égales entre les deux frères. Outre l'avantage qu'avait Dagobert d'être actuellement en possession des forces de l'Austrasie, pour disputer les deux autres royaumes , il l'emportait de beaucoup sur Charibert en expérience et en talent. 11 paraît du moins, à quelques mots des plus anciens chroniqueurs au sujet de ce dernier, que c'était un jeune homme sans vigueur d'esprit et de caractère. Il est même douteux que l'ambition qu'il fit voir alors fut bien la sienne; il y a plus d'apparence qu'il ne voulut et n'entreprit rien qu'à l'instigation de Brodulfe, son oncle maternel, homme de bravoure et de capacité, qui fut dans toute cette querelle son conseiller et son défenseur*.

Les Burçfondiens et les Austrasiens reconnurent sans contestation Dagobert pour roi. Il ne trouva pas la même unanimité chez les Neustriens, Brodulfe ayant fait parmi eux un parti àCharibert; mais ce parti succomba, et Dagobert finit par s'enqiarcr de la Neustrie. Toutefois Brodulfe n'abandonna pas la cause de son neveu; il se retira dans l'Aquitaine méridionale, où il fut si bien soutenu qu'il con-^ traignit Dagobert à traiter avec son jeune frère. Je reprendrai ailleurs ce point particulier de l'histoire du Midi, et poursuivrai ici sans interruption, non

(i) Cliariberlus nitebatur, si potuisset, regnum adsumero; sed ejus voluntas pro simplicitate parura sorlitur effecluni. Fiedeg, Chron. LVI.

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la biographie de Dagobert, mais le tableau des faits de son règne qui se rattachent aux points de vue sous lequel j'envisage principalement l'histoire des conquêtes et de la domination des Franks dans la Gaule.

De tous les rois mérovingiens, Dagobert est celui dans les actes duquel perce avec le plus de suite et d'énergie l'intention de faire de la royauté franke un pouvoir social et régulier, et de réduire les leudes à n'être que les agents dociles de ce pouvoir. C'est ce qu'un vieux biographe de Dagobert, enthousiaste naïf de son héros, a exprimé à sa manière, a en disant de lui qu'il était doux pour les bien- « intentionnés et les fidèles, terrible aux rebelles « et aux perfides; bénin pour les bons, mais un « lion ardent pour les indociles*. »

Le début de son règne en est le fait le plus caractéristique et le plus grave; avant de s'établir sur le trône , il résolut de parcourir ses Etats pour y faire ce que l'on pourrait appeler une expédition de justicier. Il ne voulait rien moins, à ce qu'il paraît, que les d^'livrer de tous les leudes qui les avaient troublés sous le dernier règne ou pouvaient les troubler sous le nouveau. La Burgondie étant, pour le moment, celui des trois royaumes où les hommes puissants s'étaient le plus complètement affranchis de l'autorité monarchique ; ce fut par celui-là qu'il commença sa tournée royale.

: (i) GestaDagob. XXIII.

sous UAGOBERT. 4^5

« Dagobert entra en Burgondie, dit Frédégaiie, e et son arrivée y frappa d'une si grande terreur les « évêques , les grands et les autres leudes, que c'é- « tait merveille pour tous ; mais il combla les pau- « vres d'une grande joie par la justice qu'il leur a rendit. Étant ensuite entré dans la cité de Langres, o il jugea si équitablement tous ses leudes, tant les « puissants que les pauvres , et tellement sans accep- «tion de personnes et de récompenses, qu'il se «rendit par-là, comme bien peut-on croire, fort « agréable à Dieu. De là il passa à Dijon et à Losne, a cil il s'appliqua à rendre la justice à tout le monde, <( si bien qu'il n'en mangeait ni dormait. Le même «jour qu'il partit de Losne pour Châlons, étant « entré au bain avant le jour, il fit occire l'oncle de «son frère Charibert, Brodulfe, lequel fut tué par « les ducs Amalgaire et Arnebert, et par le patrice « Willibald K »

Si ce passage avait besoin de commentaire, le trait par lequel il se termine en serait un fort clair. On voit nettement, dans toute cette expédition judiciaire de Dagobert, le dessein énergique et formel d'être populaire et juste pour tous , surtout pour les faibles, et de se venger de ceux des forts qui, comme Brodulfe, avaient osé lutter contre lui ou s'étaient signalés par des violences.

L'année suivante il parcourut de même l'Austrasie en appareil royal. Les chroniques ne disent

(i) Chronic. LVIII.

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pas dans quel but; mais cette nouvelle tournée n'était très probablement que la suite et le complément de celle de Burgondie. Après cet essai de justice et de force (la distinction des deux choses n'est pas possible au temps dont il s'agit), Dagobert vint s'établir en Neustrie *. C'était là que, par une préférence marquée et caractéristique de ses intentions, il avait fixé sa résidence et le centre de son empire. Il savait qu'il y trouverait des sujets plus dociles et plus de moyens de gouverner selon ces idées et ces traditions romaines , dont il semble avoir été plus profondément imbu que nul de ses devanciers.

Que cette translation de sa résidence d'Austrasie en Neustrie fût de sa part une sorte de déclaration de mécontentement, presque de guerre contre la première, les faits le prouvent de la façon la moins équivoque. Non satisfait des résultats de son excursion judiciaire chez les leudes austrasiens, il continuait aies traiter avec rigueur, à leur donner des marques d'animadversion et de défiance, à les dépouiller de leurs possessions. Les Austrasiens ne trouvèrent d'abord qu'une manière de se venger de lui; ce fut de se laisser battre par les Slaves venèdes, lorsqu'en 63 1 il les mena contre eux pour en obtenir la réparation de quelques griefs contre des marchands franks -.

(i) Id. LX.

{2) Fredeg. Chron. LXVIII.

sous DAGOBERT. ^VLJ

C'est peut-être à la suite de cette défaite, volontaire ou non , qu'il faut placer une révolte déclarée des Austrasiens contre Dagobert , révolte dont on ne sait ni la date précise ni les détails, mais énoncée de la manière la plus positive par un liagiographe contemporain. Il résulte du témoignage de cet écrivain que Dagobert fut obligé de conduire son armée en Austrasie, pour y remettre sous son obéissance les populations de toutes parts soulevées contre lui, et qu'il emmena captive une bonne partie de ces populations vaincues *.

Le rétafelissement du royaume d'Austrasie, en Tannée 633, me présente tous les caractères d'une véritable pacification de Dagobert avec ses sujets austrasiens. Il leur donna son fils aîné Sigebert pour roi, sous la tutelle de Chunibert, évéque de Cologne, du duc Adalgisèle, et de Pépin en qualité de maire du palais. De leur côté , les Austrasiens s'engagèrent envers le roi à défendre les frontières orientales de l'empire frank contre les Venèdes. Mais les querelles n'étaient que suspendues. Un second fils, qui fut nomméClovis, lui étant né en 634, Dagobert saisit cette circonstance pour faire, entre ses deux fds, un partage de l'empire, tel qu'il répondît à ses vues politiques. 11 décida que l'Âustrasie resterait à Sigebert qui l'occupait déjà, et que Clovis aurait , pour sa part, la Burgondie et la Neustrie réunies -.

(i) Vita S. Sereni. Scriptor rer. francicar. tom. III. (2) Fredeg. Chron, LXXVI.

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Cette division de l'empire différait de toutes les précédentes; elle tendait à donner à la partie qui renfermait le plus de population gallo-romaine une supériorité décidée sur celle qui contenait le plus de population germanique, et semblait avoir pour but la destruction ou l'affaiblissement de l'Austrasie comme royaume indépendant. Ce fut certainement ainsi qu'en jugèrent les leudes austrasiens appelés à sanctionner ce partage inégal ; leurs objections et leur répugnance en font foi. Mais Dagobert avait apparemment bien pris ses mesures pour n'être pas contredit, et les Austrasiens finirent par accepter malgré eux, et par la terreur de quelque cbose de pire, une transaction qui leur déplaisait *.

Tout ce que Dagobert faisait ou essayait contre les leudes, ses prédécesseurs l'avaient déjà fait ou essayé, seulement avec moins de suite et de vigueur. Mais ce qu'il fit contre les prêtres et les églises , nul des descendans de Clovis n'avait osé le tenter. Depuis plus d'un siècle que les terres fiscales , les domaines publics , occupés par les rois franks, circulaient entre les leudes, comme bénéfices royaux, la plupart avaient fini par rester, en propriété pure et simple, entre les mains de ceux qui n'en avaient eu d'abord que la jouissance temporaire. Il en avait été donné un grand nomljie aux églises, de sorte que la masse presque entière des terres sur lesquelles les rois avaient pris jusque

(i) Ici. toc. cit. ,

sors DAGOEERT. 4^9

là ces bénéfices, par lesquels ils avaient acheté ou récompensé au besoin les services de leurs leudes , avait cessé d'appartenir au fisc. Or, cette propriété était, comme nous l'avons vu , pour les rois franks, leur moyen de pouvoir le plus direct et le plus réel.

Dagobert essaya d'abord de recouvrer de vive force une partie de ces terres fiscales devenues domaines particuliers, pour s'en faire de nouveaux leudes de son choix et plus fidèles que les anciens. Mais ce qu'il en put ravoir de la sorte ne suffisant pas à ses desseins, il avait été réduit à reprendre aux églises une portion de ces terres qui leur avaient été données. Entre les écrivains ecclésiastiques qui ont signalé, en la déplorant plus ou moins, cette profanation commise par Dagobert, il en est un qui en parle avec beaucoup plus de précision et en traits beaucoup plus historiques que les autres, et qui, pour cette raison, me parait mériter d'être traduit littéralement.

« Le roi Dagobert, dit -il, étant pressé par les événements multipliés de diverses guerres, enleva aux monastères des saints beaucoup de choses qu'il partagea entre ses hommes de guerre. Il se laissa persuader d'os€r pareille chose par le conseil de Centulfe, qui était un des leudes de son palais très rusé et très persuasif. Le roi lui ayant ordonné de mettre lui-même son conseil à exécution , Centulfe commença à prendre note des possessions des

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saints lieux, et en inscrivit (pour s'en emparer) la moitié sur les tables du fisc royal *. »

Cette mesure de Dagobert, malgré tous les ménagements avec lesquels elle fut d'abord exécutée , et malgré tout ce qui fut fait par la suite pour en réparer les effets, porta un coup fâcheux à l'autorité royale. Elle rapprocha de la classe des leudes ombrageux et mécontents une partie considérable du clergé, jusque là dévouée aux rois et directement intéressée à l'aftermissement de leur puissance.

Pour ce qui est de la classe même des leudes, tout ce que Dagobert fit ou tenta contre elle n'aboutit qu'à la rendre momentanément plus circonspecte. Les leudes austrasiens, plus que les autres, persistèrent à le haïr et à machiner contre lui. En faisant Pépin maire particulier de l'Austrasie , Dagobert avait surtout voulu l'écarter de lui ; et sans se brouiller ouvertement avec le monarque, Pépin avait tiré habilement parti de sa disgrâce pour constater que les actes monarchiques qui faisaient tant d'ombrage aux hommes puissants et aux prêtres provenaient de conseils opposés aux siens. Il s'était rendu plus que jamais nécessaire aux chefs inquiets ou mécontents de l'Austrasie; cependant encore trop entouré de jaloux ou d'hommes dé-

(i) Miracula S. Martini A.bbat. Vertavensis, ap. Scriptor. rer. francicar. tom. III.

sous dàgobert. 4^ï

voués à Dagobert, et d'ailleurs naturellement prudent comme il l'était, il se gardait bien de se compromettre par un éclat prématuré contre le pouvoir royal. Tout ce qu'il pouvait faire, et il le faisait à merveille , c'était de se créer une influence et une popularité qu'il pût transmettre à ses enfants comme la meilleure part de sa richesse.

Ce tableau rapide des faits généraux du règne de Dagobert suffira , je présume, pour en donner une idée et pour expliquer les sentiments divers ou contradictoires avec lesquels les chroniqueurs et les biographes en ont parlé. Les uns, voyant surtout en lui le violateur des biens ecclésiastiques, le représentent comme un homme sorti, à leur grand regret, des voies de la sagesse pour n'y plus rentrer; et s'ils parlent de ses premières vertus , c'est avec toute la concision et toute la sécheresse de l'histoire à ces époques de barbarie croissante. Les autres, pleins pour lui de tendresse et d'admiration, mais trop peu éclairés pour se contenter du vrai, ont rempli sa vie de fictions, au moyen desquelles elle est devenue un véritable monument de la poésie de celte époque, monument curieux où les idées germaniques, bien que déjà fortement empreintes des idées et des images du christianisme, s'en distinguent cependant encore nettement. Les auteurs de ces vies fabuleuses étaient ceux qui dans Dagobert voyaient suitout le chef du peuple, le roi qui voulait la justice pour tous et gardait sa colère pour les pervers et les forts.

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