‹ Historie de la Gaule Méridionale sous la domination des conquérants germains (volume 2)Chapitre 49 sur 69 · MONARCHIE FRANKE · texte numérisé non relu

MONARCHIE FRANKE

Quant aux détails de la vie de Dagobert, je ne reviendrai que sur ceux qui ont une relation immédiate avec les événements du Midi , auxquels il est temps de retourner.

J'ai laissé la Vasconie dans Tétat d'indépendance qui avait été l'effet prémédité ou la suite accidentelle de la grande invasion des Vascons, en SSy. De là aux époques du règne de Dagobert que j'ai déjà parcourues, il s'était écoulé près d'un demisiècle. Mais les événements de l'histoire de Vasconie à placer dans cet intervalle ne sont pas, de bien s'en faut, proportionnés à sa durée. Ce n'est qu'à contre-cœur, qu'à la dérobée, et comme par incident, que les chroniqueurs franks parlent de cette contrée, ou en général du midi de la Gaule; et rien ne constate mieux que la manière dont ils en parlent à quel point tous ces pays devenaient étrangers à la monarchie mérovingienne.

C'était, nous l'avons vu ailleurs, au duc commandant la marche de Vasconie et résidant à Bordeaux qu'était confiée la tâche de repousser ou de prévenir les descentes des montagnards des Pyrénées. Toutefois, à propos de la grande descente de 587, il n'est parlé en aucune façon du commandant de cette marche; il avait probablement fait quelques efforts pour la défense du pays; mais il avait été battu, et c'était alors que le duc de Toulouse, Austrovald, avait été chargé par Gonlrau de reprendre la Vasconie *.

(i) Greg.Tur. Hist. IX. 7.

SDLS UAGOlJtHT. -j33

Les termes clans lesquels Grégoire de Tours parle des tentatives d'Austrovald contre les Vascons doivent s'entendre de plusieurs expéditions successives, et non d'une seule. Mais entreprises avec les forces isolées des Aquitains méridionaux, qui n'v portaient sans doute pas beaucoup d'ardeiu-, ces expéditions n'aboutirent à rien, et la Vasconie resta à qui s'en était emparé.

Ayant été battu et peut-être tué, en 588, dans une expédition désastreuse contreReccarède, Austrovald eut pour successeur au duché de Toulouse le Gallo-Romain Serenus, l'un des plus puissants personnages du pays. Serenus prit, et c'est le premier olïicier d'un roi mérovingien connu pour avoir pris le titre de duc d'Aquitaine*. Mais il n'entreprit rien contre les Vascons, et ceux-ci, contents de l'indépendance qu'ils venaient de conquérii', se bornèrent à en jouir et à l'organiser connue ils l'entendaient.

Du reste, on ne sait rien de ce qu'ils firent. La conjecture la plus probable, celle qui se lie le mieux aux faits subséquents, c'est que la Vasconie, jusque là morcelée entre divers souverains , ne forma dès lors qu'un seul gouvernement, sous un seul chef, qui prit le titre de duc des Vascons, ayant sous lui un certain nombre de comtes, gouverneurs civils et militaires des villes principales. Or cette conjecture en entraine presque nécessai-

I Charte d'.Maon; voir à l'appendice du ^*^ vol. II. 28

4^4 MONARCHIE FRAiNKE

rement une seconde, celle que les Vascons montagnards qui avaient envahi la basse Vasconie, en 587, avaient fait cette expédition à l'instigation et à la solde de quelque ambitieux et puissant Gallo- Romain, déjà maitre d'une partie de la contrée et visant à l'occuper tout entière.

Quoi qu'il en soit, cette province était perdue, et treize ans se passèrent (de 689 à 602 ) sans que les rois mérovingiens fissent la moindre démonstration de vouloir la recouvrer. Mais au bout de ce terme, les deux fils de Childebert, Théodebert et Thierry, entre lesquels il n'y avait eu encore ni guerre, ni démêlé, formèrent le projet de la reconquérir en commun ; projet où les instigations de leur aïeule furent vraisemblablement pour quelque chose. Nous avons vu que, par le traité d'Andelot, Brunehaut avait obtenu en propriété une portion considérable de la Vasconie; il est très naturel de croire qu'elle usa de son crédit pour décider une guerre aux fruits de laquelle elle devait avoir une grande part *.

Théodebert et Thierry menèrent donc, en 60U , une armée en Vasconie ;« et Dieu les aidant, dit Frédégaire, ils soumirent les Vascons à leur domination , les rendirent tributaires et leur imposèrent un duc nommé Genialis, qui les gouverna heureusement 2. » Voilà tout ce qui est dit de cette expé-

(i) Voir le texte du traité d'Andelot dans Greg. de Tours, llisl. IX. 20.

(a) Chronie.XXI.

SOIS UAGOBEltr. |JD

ilitiou dans le seul historien où il en soit parlé. Il est bien difficile de se fi<];iirerle vrai résultat d'une guerre contée en pareils termes. Il est assez probable que les Vascons , plutôt que de voir leur pays longuement ravagé par une armée étrangère , s'engagèrent à payer un tribut aux Franks et reconnurent de nouveau leur domination.

Quant au duc Genialis, je doute fort que ce fût un duc ciéé tout exprès en cette occasion pour être imposé par les conquérants à la Vasconie reconquise. Il me paraît beaucoup plus vraisembla])le que ce Genialis, dont le nom indique unGallo-Romain , était déjà le chef plus ou moins ancien des Vascons au moment de l'expédition de Théodebert et de Thierry, qui ne firent, par conséquent, que se donner l'apparence de légitimer son pouvoir en le maintenant. On ne sait plus rien de Genialis, postérieurement à la reconnaissance de son titre par les fils de Childebert.

Âmandus est le second personnage désigné dans l'histoire par ce même titre de duc des Vascons. Les faits subséquents annoncent qu'il ne le tenait point des Mérovingiens, ou que, l'ayant reçu d'eux, il n'en agit pas moins en chef libre d'un pays indépendant. On ne voit point à quelle époque il avait remplacé Genialis; mais on peut être assuré qu'il était duc des Vascons dès 608 au plus tard , puisqu'en cette qualité il épousa une fille du duc d'Aquitaine Serenus, nommée Amantia, dont il eut

\'MJ MOrvrARCIlIE frikke

lui -même une fiiie nommée Gisèle, d'âge nubile en 616 ou 627 *.

Après une expédition qu'ils affectaient de regarder comme une seconde conquête de la Vasconie, les rois mérovingiens ne pouvaient qu'être choqués des prétentions de ces ducs des Vascons qu'ils n'avaient point faits ou qui ne leur obéissaient pas. Mais les guerres et les troubles qui précédèrent la catastrophe de Brunehaut ne leur permirent guère de s'occuper d'une petite province isolée sur la frontière la plus reculée de l'empire.

Clotairell fut le premier qui, devenu maître paisible de la monarchie franke, eut le loisir de tourner les yeux vers les Pyrénées et de tenter quelque chose pour y rétablir sa domination. Il envoya aux Vascons, on ne saurait dire au juste en quelle année, mais antérieurement à 626, un duc de son choix. C'était un Saxon nommé Eghinan, en grande considération auprès de lui 2.

Nul doute qu'à l'époque dont il s'agit Amandus ne fût encore duc des Vascons, de sorte que la mission du nouveau duc était une hostilité directe contre lui. Mais le conflit ne fut pas de longue durée. En 626 il y eut un soulèvement général des Vascons, soulèvement dont le résultat immédiat fut l'expulsion d'.^.ghinan. Ce duc n'eut rien de

(1) Charte d'AIaon.

(2) Frcdg. Clironic. LIV.

SOLS DAGOBERT. Zjjy

plus pressé que de revenir à la cour tle Ciolaire II , conter sa disgrâce et en dénoncer les auteurs. Parmi ceux qu'il accusa d'avoir excité cette nouvelle rébellion des peuples d'Outre-Garonne, les chroni- ({ues nomment Palladius et son fils Sidoc, évèque d'Eauze ^. Ils furent l'un et l'autre condamnés à l'exil par la cour de Clotaire ; mais celui-ci n'ayant point envoyé d'armée pour faire exécuter ce jugement , il y a grande apparence qu'il ne fut pas exécuté. Toujours est-il sur que le duc Amandus, qui avait sans doute été pour quelque chose dans le soulèvement des Vascons contre le duc de Clotaire, resta paisiblement en possession du pays.

L'époque de cette insurrection touche à celle de la mort de Clotaire II et du règne de Dagobert comme monarque , et c'est à celle-ci que les événements de la Vasconie et des pays voisins commencent à prendre un peu de suite et d'intérêt. Mais tout ce qui concerne cette époque dans les chroniques, et en particulier dans celle de Frédégaire , me parait avoir été singulièrement tronqué, bouleversé et obscurci.

J'ai raconté ailleurs comment Brodulfe, après avoir échoué dans sa tentative de donner la monarchie franke à son neveu Charibert , se retira à Toulouse pour y continuer l'espèce de guerre qu'il faisait à Dagobert, et conquérir à son pupille au moins une partie de cet empire dont la totalité lui

Id loc <il.

438 MOJV4RCH1K FllANRE

avait écliappé. Il est certain , par le résultat , que Charibert et Brodulfe trouvèrent à Toulouse, et en général dans l'Aquitaine méridionale, un appui eFficace contre Dagobert , puisque celui-ci se vit obligé de céder à son frère , non tels ou tels pays à son propre choix , mais ceux même où son frère avait trouvé un refuge et des secours et où il était actuellement établi en maître. Ces pays furent la moitié occidentale de la Provence , la plus grande partie de l'Aquitaine, savoir : les villes et les districts de Toulouse, de Caliors, d'Agen , de Périgueux, de Saintes, de Poitiers et d'Angouléme, et enfin la Vasconie*. Mais, quant à cette dernière, Dagobert donnait ce qu'il ne possédait pas, et Charibert avait l'air d'accepter ce qu'il allait être obligé de conquérir, il fut convenu de plus que ces divers pays prendraient le nom de royaume d'Aquitaine. En échange et pour prix de ces concessions, Charibert s'engagea envers Dagobert à ne rien lui demander de plus des Etats de leur pèreClotaire. On ne dit pas la date précise de ce traité ; mais il faut la mettre à l'année 628 pour la concilier avec d'autres dates dont la relation avec celle-là est donnée par l'histoire. C'est encore dans cette même aimée qu'il faut placer le mariage de Charibert avec (iisèle, fille d'Amandus, second duc des Vascons. H est bien difficile de concevoir comment Charihcrt ou son patron brodulfe eurent l'idée de se

[1) Id. LVII.

SOLS DAGOLtRT. 4^9

réfugier ainsi dans l'Aquitaine méridionale , et comment ils y eurent un parti que les faits obligent à supposer tenace et fort , si l'on n'admet pas que l'un et l'autre , ou du moins l'un des deux , avaient eu auparavant des relations avec les pays dont il s'agit et y avaient déjà des partisans déclarés. Peutêtre même Charibert avait-il déjà été établi parClotaire roi d'Aquitaine, sous la tutelle de Brodulfe, et occupait-il depuis plusieurs années les contrées dontDagobert lui aurait ainsi confirmé, mais non conféré la possession.

Quoi qu'il en soit, et à prendre les faits tels que les dûment des documents fort incomplets , il reste constaté qu'en 628 une grande partie de l'Aquitaine et près de la moitié de la Provence furent constituées en royaume indépendant et détachées de la niasse des conquêtes frankes, pour être gouvernées à part en vertu d'un partage définitif qui semblait exclure toute chance de mélange ultérieur et toute communauté actuelle d'intérêts. Si , comme il n'y a guère lieu d'en douter, cette scission fut la suite immédiate d'un appui prêté à Charibert contre son frère Dagobert , on doit la considérer comme un premier résultat des longues et pénibles tentatives que faisaient depuis plus d'un siècle les diverses portions de l'Aquitaine pour alléger le joug de la conquête franke, sous lequel elles n'avaient jamais cessé de s'agiter et de souffrir. Toulouse fut choisie pour la capitale du nouveau loyaiuTio et remonta ainsi au rang dont elle

i {() MONARCHIE FRA]\KE

<Hait déchue depuis la translation à Tolède du siège de la monarchie des Visigoths ^.

La Vasconie faisait, comme nous venons de voir, partie du territoire cédé à Charibert, lequel du reste n'avait pas besoin de cette concession pour être pressé de s'approprier de beaux pays à sa convenance et à sa portée. Ce ne fut cependant que la troisième année de son règne qu'il passa la Garonne avec une armée à la tète de laquelle il traversa et soumit la Vasconie. Mais il H^ut noter que son beau-père Amandus était alors duc indépendant de ce pays, et il y a bien apparence que cette guerre se termina à l'amiable et dans l'intérêt des deux partis. Amandus reconnut probablement la souveraineté du nouveau royaume dont ses petitsil!s devaient* naturellement être les héritiers; mais 11 resta en possession de la Vasconie, où rien ne changea parle fait de la nouvelle invasion.

A peine était-elle terminée que Charibert mourut, et sa mort vint clore brusquement toutes les pei^pectives ouvertes au midi de la Gaule par la première création d'un royaume aquitain. Il laissait trois fils, Clîildéric, Boggiso et Bertrand 2. Le premier, l'aîné, ne pouvait guère avoir plus de deux ans, si le mariage de Charibert et de Gisèle n'est pas antérieur à l'année 628. Quant au troisième , à

(i) îd. loc. cit.

(•>.) C'est là l'un d«'s pi iiuipaiix faits coiisfalés pai li ( liaiie

SOLS DAGOBERT. 4-i '

bertiantl , a peine avait-il quekjues mois. Childéric fut proclamé roi de Toulouse ou d'A(iuitaine sous des tuteurs que l'histoire n'a pas nommés, mais parmi lesquels il faut sans doute compter le duc Amandus.

Inmiédiatement après la mort de Charibert, on voit l'Aquitaine méridionale, ou du moins le duché de Toulouse, gouverné par deux Gallo-Romains, par Abondantius et V'enerandus; leur titre n'est point marqué par l'histoire. C'étaient peut-être deux des tuteurs que Dagobert avait dû donner aux fils de Charibert, en attendant qu'ils fussent en âge d'occuper par eux-mêmes la portion de l'Aquitaine éiigée pour eux en état séparé.

Il n'est pas inutile de noter que, même en cessant d'être la portion principale, comme le cœur d'un royaume séparé, la ville et le duché de Toulouse ne cessèrent point pour cela d'avoir dans l'empire frank une sorte d'existence personnelle et déjouer par eux-mêmes, dans les événements politiques , un rôle important et assez peu différent de celui qu'ils auraient pu jouer comme royaume séparé. C'est ce que l'on vit à la révolution qui, de 63 1 à 632, plaça Sisenand sur le trône des Visigoths, au lieu de Sintila. Cette révolution fut la suite d'un traité, ou pour mieux dire d'un complot entre Dagobert et Sisenand îui-même. Moyennant une somme d'or stipulée, !e monarque frank^s'engagea à soutenir les [)rnjcts i\u prétendant j,\isigolh, el nidonii.i . d.nis celle inicnlion. la \c\vc d'une ai-

4vi MOIfARCHlE fRA.«KE

niée dans la Burgondie méridionale; mais ce ne fut qu'une démonstration sans effet. Les seules forces qui passèrent réellement en Espagne au secours de Sisenand furent celles de Toulouse et des pays circonvoisins; elles se rendirent par le centre des Pyrénées droit à Saragosse , où , de concert avec les Goths de la faction de Sisenand, ayant couronné ce dernier, elles revinrent dans leur pays, remerciées, louées et récompensées par le roi qu'elles venaient de faire ^.

Ce n'était certainement pas sans dépit, ni sans projet de les reprendre le plus tôt possible, que Dagobert avait cédé à son jeune frère les plus belles portions du midi de la Gaule; les actes suivirent de près l'intention. Childéric, cet enfant à qui Charibert avait laissé le royaume d'Aquitaine , mourut peu de mois après son père, en 63 1 ou 632, et sa mort fut généralement imputée à Dagobert, qui se hâta du moins d'en profiter 2. H réunit à la monarchie franke tout ce qui en avait été un moment détaché pour faire le royaume d'Aquitaine, et ce royaume fut transformé en un duché relevant des rois mérovingiens et assigné en propriété héréditaire aux deux fils survivants de Charibert, à Boggiso et à Bertrand.

Par la brusque suppression du royaume de (.ha-

(i) Fredeg. Chronic. LXXIII.

(2) Fertur facUone Dagoberti fuisse interfectus.

Frrdeg. C-hroii. LXVII.

SOLS DAGOBEKT.

ribcTt et par le simple fait d'avoir recouvré la souveraineté de l'Aquitaine , Dagobert prétendit être rentré dans ses premiers droits sur la Vasconie, qui se retrouva dès lors en contact et en lutte avec la Gaule franke. Cependant le monarque était trop occupé ailleurs pour envoyer une armée au-delà de la Garonne, à l'appui de ses prétentions, de sorte que le duc Âniandus continuait à gouverner I)aisiblement les Vascons, sans s'inquiéter de Dagobert , et le craignant si peu qu'il n'hésita pas à profiter de l'occasion propice qu'il crut avoir de l'attaquer en Aquitaine.

S'affranchir de la domination mérovingienne avait été, depuis plus d'un siècle, le besoin et l'espoir des Aquitains, le motif de toutes leurs intiigues , le but de toutes leurs insurrections ; et ce but , ils l'avaient en partie atteint, en obligeant Dagobert à créer un royaume de Toulouse indépendant du sien. Aussi la destruction inopinée de ce royaume dut-elle être, pour ceux des Aquitains qui en avaient fait partie, un sujet général de mécontentement et (le murmures. Ambitieux et habile, le duc Amandus sentit quel parti l'on pouvait tirer de ce mécontentement, pour tenter de rétablir le royaume détruit, et les prétextes, les raisons même ne lui manquaient pas pour prendre sur lui cette tentative. 11 était l'aïeul et le protecteur naturel de Boggiso et de Bertrand, les deux fils survivants de (iliaribert, héritiers de tous les droits qu'avait assurés n celui-ci son traité avec Dagobert, droits

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reconnus et irrévocables, qui n'avaient pu être abolis ou dégradés que par la force. Il était donc sûr, en essayant de relever ces droits et de refaire le royaume de Toulouse, de se donner plus d'apparence de générosité et de justice que l'on n'en diercbait alors, et de faire quelque chose d'agréable, de national, pour une grande portion du midi de ia Gaule. Il y avait aussi cela d'important à ce projet , qu'il devait tendre à donner à la lutte des Aquitains contre les Franks un but positif, fixe et prochain qu'elle n'avait pas encore eu , et à réunir dans ce but les forces jusque là séparées de la Vasconie et de l'Aquitaine.

Telles étaient, autant qu'il est possible d'en juger par la nature et l'ensemble des faits qui s'y rapportent, les vues dans lesquelles le duc Amandus se mit, dès l'année 636 ou peut-être avant, à rassembler des forces. La composition de ces forces offre le premier indice positif d'un fait spécial et des plus importants dans l'histoire de la Vasconie; elles consistaient eu grande partie, à ce qu'il paraît, en bandes de Vascons montagnards. Il est certain que, sinon plus tôt, du moins dès lors, ces montagnards d'agile et belliqueuse race, encore païens et à demi sauvages, faisaient la guerre par métier, en soldats d'aventure. ÎS'ous les trouverons désormais toujours prêts à répondre à l'appel et à prendre la solde des ducs delà Vasconie, au service desquels ils forment des corps de milice pefmanenls vl légiiliers. Amandus iic fut ccilaiiiemont pas le

sous DA(.OB£RT. 44^

premier à les employer; eldans ces VasconsdesPvrénées que nous allons voir, au septième et au huitième siècle, guerroyer pour la Vasconie indépendante, tout indique les descendants et les remplaçants de ces Vascons qui, sous la conduite et à l'instigation de chefs inconnus, avaient fait dans le siècle précédent, en Novempopulanie, toutes ces irruptions à la suite desquelles la domination mérovingienne y avait été détruite.

Au printemps de l'année 636, le duc Amandus passa la Garonne avec une nombreuse armée, résolu de soulever toutes les villes situées le long du fleuve ou dans le voisinage. Son appel et l'apparition des Vascons déterminèrent en Aquitaine une grande insurrection dont les chroniques ne laissent entrevoir les incidents que sur un seul point; je veux dire à Poitiers. Mais à juger, comme il y a lieu par ce qui se passa alors dans cette ville, de ce qui dut arriver dans la plupart des autres qui avaient fait comme elle partie du royaume de Charibert, le soulèvement des Aquitains dut être des plus énergiques. En effet, sans considérer qu'ils allaient se trouver les premiers sur le chemin des armées frankes, les Poitevins se déclarèrent à l'unanimité et sans réserve pour le duc Amandus et jiour ses ])etits-rds*.

Rien d'ailleurs ne constate si bien la gravité et l'étendue du soulèvement excité en Aquitaine par les

(i) llisl. géri. de Laiig. I. p. 6tjo. Altaseria rer. A<|uit.

44^ ÎIONA.RCIJI& FRAJ»KK

Vascons que l'aperçu des forces auxquelles Dagobert eut recours pour le réprimer. Il leva tous les hommes de guerre de dix duchés et de plusieurs comtés qui n'étaient point subordonnés à un duc; c'étaient autant de contingents militaires dont chacun formait à lui seul une armée ordinaire. Frédégaire rapporte les noms de tous les chefs de ces divers corps de bataille; il marque leur nation ou leur race avec un scrupule auquel sa rareté semble donner quelque chose de solennel. On voit qu'il s'agit de héros élus pour une grande entreprise; la plupart sont des Franks, en tête desquels est nommé Ârimbert; un seul est Burgondien, le patrice Willibald, personnage que nous retrouverons bientôt ailleurs; un autre est un Gallo-Romain déguisé sous le nom germanique de Chramnolène. Enfin, un est Saxon , et c'est ce même yEghinan , un instant duc de Vasconie sous Clotaire II, et chassé de son poste à la suite d'une insurrection où avait figuré l'évêque d'Eauze. A tous ces puissants personnages Dagobert avait donné pour chef suprême Chadoinde, référendaire de son palais, qui s'était fait un renom dans les guerres entre Théodebert et Thierry , et auquel il paraît qu'on attribuait une grande part aux victoires de Toul et de Tolbiac*.

Entrée en Aquitaine, cette puissante armée fondit d'abord sur la malheureuse ville de Poitiers qui, souvent assiégée, n'avait probablement jamais été

(i) Fredeg. Chionif. LXXVIII.

St)US DAGOEERT. 447

pressée par un si grand flot d'ennemis. Elle ne pouvait guère espérer de tenir contre eux; cependant elle eut le courage de le tenter et ferma ses portes. Les Franks furent donc obligés d'en faire le siège; ils la prirent et la saccagèrent. D'autres villes de l'Aquitaine furent sans doute traitées de même, mais on ignore lesquelles.

Quant au duc Amandus , on ne sait pas si l'armée de Dagobert le trouva encore en Aquitaine ou alla le chercher au-delà delà Garonne. Du reste, en Aquitaine ou en Vasconie, il ne pouvait attendre en plaine une armée tellement supérieure à la sienne, et ce ne fut qu'à l'entrée des Pyrénées, et renforcé par la masse des Vascons, qu'il s'arrêta pour faire face.

Les Franks essayèrent de forcer les Vascons sur les hauteurs et dans les gorges où ils se cachaient ou se retranchaient; mais à en juger par le seul détail positif de cette guerre rapporté et tronqué par Frédégaire, les assaillants durent s'apercevoir bien vite que le champ de bataille était mal choisi pour eux. Le duc Arimbert qui s'était aventuré avec son corps dans la vallée de Soûle, y fut surpris et taillé en pièces par les Vascons, avec les chefs et les hommes les plus distingués de son armée, ajoute Frédégaire, pour ne pas dire tout court avec son armée entière*.

Mais des succès partiels ne décidaient point pour

(i) Arembertus dux, maximù rum scnioribus et nobilioribus, interfeclus. Chron. loc. cit.

Amanclus du succès de la campagne. Miiîtres de tout le plat pays et de tous les débouchés des vallées daus la plaine, les Fianks y ravageaient tout; ils enlevaient le bétail, pillaient ou détruisaient les récoltes, brûlaient les maisons, égorgeaient les laboureurs, et menaçaient de ne faire de la Vasconie entière qu'un hideux désert. Plutôt que de laisser venir leurs pertes à cet excès, les chefs vascons se soumirent et s'engagèrent à se présenter devant Dagobert, pour faire ses volontés. Là-dessus les Franks se retirèrent, satisfaits d'avoir terminé si vite une guerre qui leur déplaisait, et qui avait menacé d'être plus longue *.

Dagobert, qui cherchait à soutenir ou à restaurer sur tous les points de la Gaule l'honneur et les privilèges de la conquête franke, ne voulut point laisser se disperser une si belle armée , sans la montrer auparavant, comme un épouvantail, à d'autres ennemis moins ambitieux et moins entreprenants, mais aussi obstinés que les Vascons; c'est aux Bretons que je veux dire. Depuis Tannée 594, où ils avaient pris sur les Franks les villes de Vannes et de ftennes, jusqu'en 636, avant-dernière année de la monarchie de Dagobert, les Bretons avaient joui de l'indépendance la plus entière. Hoëi III avait régné paisiblement sur eux, depuis le commencement de cette période jusque vers 612, où il était mort laissant deux fils, Salomon et Judicaël.

Ces deux frères s'étaient disputé quelque temps

Il / Jtl. loc, cit.

St)LS UAGOliKUl. 'l'^g

la coiiicjnne; Judicaèl, le plus jeune , a\ait eu le dessous dans ce débat el s'était letiré dans un monastère. Chef unique des Bretons gaulois, Salomon était intervenu plusieurs fois avec gloire dans les ffaires des Bretons insulaires. En 618, par exem-

ple, il avait envoyé dans la jurande Bretagne une

armée qui avait rétabli sur le trône Cadwalon, roi de je ne sais ({uelles peuplades de Kimrys, vaincu et chassé par un autre. Il était mort en 632, sans laisser d'enfants, et son frère Judicaël était alors sorti du cloitre pour lui succéder.

Sous ces divers règnes, les relations des Bretons avec leurs voisins gallo-romains ou franks n'avaient changé en rien; les premiers avaient persisté dans l'habitude d'envahir à main armée la terre des autres, d'y enlever la vendange ou les autres récoltes, le bétail ou les hommes. Ils avaient probablement fait plus d'une de ces incursions hostiles (Jurant le règne de Dagobert; mais celui-ci eut l'aiide ne s'en apercevoir qu'en 636, précisément à l'époque où sa grande expédition contre les Vascons louchait à son terme ou venait d'être terminée. Il envoya alors saint Eligius ou Eloy en Bretagne, avec conmiission de sonmier le roi Judicaël de réparer les dommages causés par les Bretons sur le territoire frank et de reconnaître sa suprématie, le tout sj>us peine d'être assailli par l'armée aux dix ducs*.

Judicaël ,lr<>u\ant plus sage d'éluder que de bra-

(i) /<■/. loc- «if.

45o :m()Na.rcuie iranke

ver la sommation de Dagobert, se rendit en [)ersonne auprès de lui et par de vaines promesses dont la teneur n'est pas même bien constatée, satisfit à peu de frais le monarque frank , sans rien perdre de son pouvoir ni de son indépendance*.

Ce démêlé de Dagobert avec les Bretons n'était, en quelque sorte, qu'un incident de la querelle plus grave et plus compliquée du monarque avec le duc Amandus, et fut terminée avant celle-ci, dans le cours même de l'année 636. Ce fut seulement Tannée d'après que les chefs vascons se rendirent à la cour de Dagobert, en exécution de l'engagement pris par eux de paraître devant le roi pour lui faire directement leur soumission. Ils y vinrent sous la conduite et sous les auspices du saxon iî^ghinan, qui avait été par conséquent réintégré dans son ancienne dignité de duc de Vasconie, à la nouvelle conquête que Dagobert venait de faire de ce pays 2.

Mais à peine entrés au palais de Cliclii, les chefs vascons, saisis on ne sait de quelle terreur soudaine, s'échappèrent tous à la fois et coururent se réfugier dans l'église voisine de Saint- Denis. H est permis de soupçonner que Dagobert avait projeté contre eux quelque vengeance tragique dont ils eurent vent; il fallut, pour les tirer de leur asile, leur garantir la vie. Introduits enfin devant le mo-

(i) Id. loc. cit.

[l) Id. loc. cit.

SOLS UAGOBFKT. /pi

iKuque, ils lui jurèrenl luléUté et soumission; mais on ne sait pas si, ni à quel titre, le duc Amandus Tut admis à prêter ce serment. On ignore de même quels autres arrangements purent être pris, en cette occasion, entre Dagobert elles chefs vascons, concernant les fils de Cbaribert et leurs droits, tant sur l'Acpiitaine que sur la Vasconie.

Mais en supposant qu'il y eut en effet quelques conventions à ce sujet, il importe assez peu de les connaître, puisque, loin de faire ou de maîtriser les événements ultërieurs, elles furent au contraire dominées et annulées par eux. A peine, en effet, les chefs vascons qui avaient juré fidélité à Dagobert eurent -ils retiré leurs otages et obtenu lu permission de s'en retourner, que les affaires de Ui Vasconie reprirent leur cours accoutumé ; il n'y fut plus question d'^^ghinan ni d'aucun autre duc tenant ses pouvoirs d'un roi mérovingien. Quand nous reprendrons un peu plus loin le récit des événements particuliers à ce pays, nous en trouverons les peuples et les chefs plus que jamais ennemis des Franks, plus que jamais indépendants, et donnant le ton à l'Aquitaine et à tout le midi de la Gaule.

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