MAJORIEN
amena son beau-frère Rekliiaire, qui venait d'être arrêté au port de Cale, au moment de passer en Afrique. H le fit d'abord jeler en prison , peut-êtn; encore incertain de ce qu'il devait en faire ; mais sa délibération ne fut pas longue. Pickliiaire mort, Théodoric avait quelques chances de plus de ranger les Suèves à son obéissance, et Rekliiaire fut décapité. Quelques-uns de ses partisans, dont l'influence aurait pu contrarier les desseins du conquérant, furent de même immolés par son ordre. Il n'existait plus , dans cette partie de la Galice , que de faibles restes de la nation des Suèves qui, vaincus, privés de leurs chefs, se soumirent à Théodoric.
Jornandès et Idace racontent un peu diversement la suite de l'histoire; mais je n'hésite point à préférer, sur cette particularité, la version du premier , conmie plus claire , plus précise que l'autre, et mieux liée à l'ensemble de l'événement. Or donc, selon Jornandès, Théodoric donna pour chef à la portion des Suèves qui s'était soumise à lui un de ses officiers nommé Aghiulfe, qu'il laissa pour son lieutenant dans le pays conquis. Mais la portion des Suèves qui habitait les cantons écartés de la Galice n'accepla pont ce chef étranger*.
Encouragé par ces premiers succès, Théodoric se hâta de les poursuivre. De la Galice il passa dans la Lusitanie qu'il traversa tout entière, sans rencontrer d'ennemi, jusqu'à Mérida, où il entra de
(i] Jornaiules. loc. cit.
ti54 ÉLÉVATION ET CHUTE d'aVîTUS.
même sans obstacle. Mérida était une grande et magnifique ville où il aurait pu (aire un plus riche butin qu'à Bracara; mais il s'en abstint, effrayé, dit le pieux évéque Idace, par les menaces de la bienheureuse vierge martyre Eulalie, pa trône de la cité*. Théodoric avait sans doute aussi quelque raison politique de ménager la Lusitanie et la Bœtique, pays qu'il avait fort à cœur de conquérir, et qui jusque là, plutôt dévastés que soumis parles Suèves, étaientles maîtres de choisir entre sa domination et celle de ces derniers.
De Mérida Théodoric était sur le point de pénétrer dans la Bœtique lorsqu'il reçut de la Galice et de la Gaule des nouvelles qui le firent changer tout à coup de résolujion. Ceux des Suèves galiciens qui ne s'étaient point encore soumis à lui venaient de se donner des chefs de leur race, sous lesquels ils étaient prêts à continuer la lutte pour leur indépendance. Les autres , ceux auxquels il avait imposé Aglîiulfe pour chef, s'agitaient de leur côté pour recouvrer leur liberté; ils avaient réussi à corrompre et à mettre dans leuis intérêts Aghiulfe lui-même, personnage d'humeur vaine et légère et peu dévoué à Théodoric. Jornandès explique son infidélité, en disant qu'il n'était point du noble sang des Goths, mais Warne^. Les nouvelles delà Gaule étaient, comme nous le verrons bientôt, plus graves encore que celles de la Galice.
(i^ Idat. Clironico. ad an. ,f5G.
(?. .lornand. loc. cit.
MAJORiEN. a:):j
À ces nouvelles, et sans se donner le temps d'.issurer les conquêtes qu'il yenaitde faire enLusitanie, Théodoric partit de Mérida, au commencement d'avril 4^7 , pour retourner dans ses États*. Arrivé à la hauteur de la Galice, il ne s'ari-éta ni ne se détourna point, mais il détacha sur sa gauche un corps d'armée auquel il s'en remit de l'exécution de ses volontés. Tandis qu'il poursuivait sa roule vers les défilés occidentaux des Pyrénées, ce corps détaché se porta sur Astorga, où il s'introduisit en dissimulant perfidement sa consigne. A peine les Goths avaient-ils fait leur entrée dans la ville que tout y était au pillage, à feu et à sang; ils n'y restèrent que le temps nécessaire pour en faire un monceau de ruines , et en sortirent poussant, captive devant eux , la partie de la population qu'ils n'avaient point égorgée. Deux évéques et tous les prêtres de la ville se trouvaient parmi lesprisonniers^. D'Astorga les Goths se dirigèrent sur Palencia, autre ville de la Tarraconaise, à deux ou trois jours de marche à l'est de la première, et qu'ils détruisirent de même. Il est impossible de ne pas supposer à Théodoric quelque motif, plausible ou non, pour traiter de la sorte des villes romaines, des villes qui n'appartenaient point aux Suèves, avec lesquels seuls il était en guerre; mais l'histoire ne découvre point ce motif, et il n'est pas facile de le deviner. Peul-
(i ! Idalius. ad an. /|57.
(•2) Idat. loc. cit.
•1^)G ÉLÉVATION ET CBUTE d'aVITLS.
èlre CCS villes avaient-elles favorisé on encouraijé deqiielqne manière leseffoj'ts desSuèves catholiques contre les Visigoths ariens. Ce qu'il y a de certain, c'est que le corps d'armée de Théodoric était chargé de châtier en niéme temps et les villes dont il s'agit elles Suèves du voisinage.
Revenant donc de Palencia sur ses pas , ce corps entra dans la Galice, où il trouva Aghiulfeen pleine défection et faisant cause commune avec les Suèves. Le révolté fut battu , pris oulivré, et paya sa trahison de sa tète; mais les Suèves dont il avait pris le parti n'en restèrent pas moins indépendants. L'expédition des Goths se termina par un échec devant la forteresse de Coriac , dont la position est inconnue. Après avoir perdu beaucoup de temps et d'hommes au siège de cette place, ils furent contraints de se retirer en Gaule, laissant les Suèves libres, mais divisés en partis qui n'attendaient que le départ de l'ennemi commun pour se faire l'un à l'autre une guerre furieuse*.
Tandis que ces choses se passaient en Galice, Théodoric, de retour à Toulouse dès les premiers jours de mai , avait pu s'assurer à loisir des événements survenus en Italie et en Gaule durant son expédition en Espagne, et dont le bruit l'avait obligé à revenir brusquement sur ses pas.
Avitus , son allié, l'on aurait pu dire et son protégé, avait été contraint par Ricimer à se démettre
{■y) Id. ibuL
MA.TOU1EN. ib'^
tle TEmpire. Proscrit bientôt après par le sénat , en représailles des insultes qu'il avait faites à plusieurs de ses membres , il avait pris la fuite vers les Alpes; mais il avait péri en chemin , on ne sait de quelle manière, exécuté, assassiné ou de mort naturelle *.
Sa catastrophe avait occasionné des troubles se* rieux dans l'Empire. Les vœux du sénat appelaient à lui succéder le magnanime et brave Majorien, qui, quelque temps disgracié par Aétius, venait d'être élu maître des milices 2, Mais le Barbare Ricimer qui de son côté avait été fait patrice , et sans l'assentiment duquel l'Empire ne pouvait plus être donné , hésitait à le transmettre à un homme du caractère de Majorien , sous lequel il sentait bien que son génie tyrannique ne serait pas à l'aise. Entre les vœux impuissants du sénat et les prévoyances ombrageuses de Ricimer, l'Empire restait depuis plus de six mois vacant.
De leur côté les Gaulois , blessés de la manière injurieuse et cruelle dont venait d'être traité un empereur faitpar eux, étaient d'avance décidés à ne point reconnaître le successeur que le sénat lui donnerait, et conspiraient pour nojnmer euxmêmes le nouvel empereur. La faction qui s'était chargée d'exploiter les ressentiments des Gaulois contre le sénat avait son foyer dans la colonie de Lyon, et pour chef un nommé Pœonius , probable-
(1) Gregor. Turonens. Histor. II, ir.
i'2) Chronogrnj)hus Ciispiniani.
a58 ÉLÉVATION ET CHUTE d'aVITUS.
ment Lyonnais, el par conséquent compatriote de Sidoine Apollinaire, qui nous en a laissé un poitr^it peu flatteur, mais peut-être aussi un peu partial. IMe dépeint comme un homme d'une race peu illustre, dans laquelle personne ne s'était élevé audessus des honneurs municipaux, comme un démagogue turbulent, tout dévoué à la populace, naturellement avare, mais prodigue par ambition. C'était surtout parmi les jeunes gens des familles nobles qu'il avait cherché et trouvé des partisans ^. Sidoine x\pollinaire lui-même qui, après la disgrâce de son beau-père Avitus, s'était cru obligé de revenir en-deçà des Alpes, secondait avec zèle le projet qu'avait cette faction gauloise de nommer le successeur d'Âvitus.
Du reste, l'homme auquel elle voulait faire cet honneur en était digne à tous égards. C'était Marcellin, personnage éminent par son savoir, par sa culture littéraire et par son talent à la guerre. Longtemps l'ami d'Aétius, il avait partagé sa disgrâce, mais il avait su se mettre à l'abri des coups du lâche Valentinien III , dans une retraite où il était encore au moment de la chute d'Avitus.
On ne voit point, dans l'histoire, la raison pour laquelle la faction de Pœonius ne profita pas, pour proclamer Marcellin, des délais que mettaient Rome et l'Italie à élire Majorien. Peut-être voulait-elle savoir, avant de faire son éclat, jusqu'à quel point
^i) Sklonii ApolUna-i'. Epist. I. ii. f
MAJORiEN. aSg
elle pouvait compter sur l'appui de Théodoric, intéressé comme elle à venger Avitus. Quoi qu'il en soit , les Gaulois n'avaient encore rien fait pour Marcellin, lorsque Ricimer consentit à l'élévation de Majorien , qui eut lieu dans le courant d'avril 457 *, et dont la nouvelle dut arriver en Gaule et à Toulouse peu de jours avant ou après le retour de Théodoric de son expédition d'Espagne.
Avec cette nouvelle, déjà bien suffisante pour troubler la faction gauloise, en venait une autre plus fâcheuse peut-être, qui bouleversait la partie la plus plausible des projets de cette faction. Soit politique, soit justice, Majorien avait conféré à Marcellin le commandement de la Sicile; celui-ci l'avait accepté , et son acceptation équivalait à un refus du périlleux honneur que lui destinaient les Gaulois. Toutefois les meneurs de ceux-ci ne perdirent point courage. En attendant de voir s'ils pourraient faire un autre, et quel autre empereur ils pourraient faire, ils résolurent de pe noint reconnaître celui du sénat. Pœonius s'arrogea, on ne devine ni par quelle formalité , ni au nom de qui , la préfecture du prétoire des Gaules, dont il exerça les fonctions sans opposition de personne 2. Peutêtre ce nouveau gouvernement eut-il son siège à Lyon , comme il y avait son point d'appui. Il avait indubitablement des intelligences avec d'autres
(1) Jornandes. de Successionc Picgnor. — Marccllini Chronic. (aj Sidonii Apoiiiunr. Epistol. I. i r.
uGo ÉLiVATION ET CHUTE d'aVITUS-
parties de la Gaule , sur le secours desquelles il comptait plus ou moins. Mais c'était dans les forces et dans l'alliance de Tliéodoric II qu'il mettait son plus ferme espoir. Une fois bien informé de l'état des choses entre Rome et les Gaulois, Théodoric n'hésita pas à se déclarer pour ces derniers, et s'engagea envers la faction de Pœonius à la soutenir contre Majorien.
Dans cet état de choses, une expédition de guerre en-deçà des Alpes était devenue indispensable pour le nouvel etnpereur; mais comme il en méditait en même temps une autre , non moins urgente et plus difficile, contre Gensericen Afrique, et comme il se proposait de marcher sans interruption de la première à la seconde, il lui fallait attendre, pour s'occuper de la plus voisine, d'avoir terminé les apprêts de la plus éloignée , et ces apprêts exigeaient encore plus d'une année. Or, durant cet intervalle, les mouvements des Barbares et les désordres intérieurs , qui avaient recommencé en Gaule dès le premier éclat des troubles généraux excités par la proscription d'Avitus , allaient continuer avec des suites de plus en plus critiques.
Ce fut vers cette époque (de 4^4 à 456) que les Burgondes , franchissant l'embranchement des Vosges, d'où descendent la Moselle et la Meuse, se répandirent dans la province des Sequanes et dans la Lyonnaise première, avançant toujours du nord au midi , mais toutefois n'avançant qu'avec une certaine lenteur, et à fur et mesure des cir-
MAJORIE?f . 16 I
constances qui favorisaient leur marche. Ils occupaient certainement dès lors la plus grande partie du bassin de la Saône; mais on ne peut dire s'ils avaient atteint Lyon , ni les bords du Rhône.
Vers le même temps les Franks Tongriens , qui pourront être dès à présent convenablement distingués par le titre de Franks Mérovingiens, avaient quitté leur première station dans le pays de Tongres et s'étaient portés à l'ouest jusqu'à Tournai, dont ils avaient pris possession. L'histoire ne dit rien d'après quoi l'on puisse juger si ce n'était là de leur part qu'un simple déplacement, ou si c'était un mouvement de conquête , et si , en gagnant un point plus avancé du pays, ils prétendaient maintenir leur domination sur celui qu'ils laissaient derrière eux. Je serais moins enclin à la première supposition qu'à la seconde; du reste, assez peu importe que l'on admette l'une ou l'autre ^.
Ce déplacement des Franks Mérovingiens, surtout s'il était fait dans l'intention de conquérir, était un véritable acte d'hostilité contre l'Empire, envers lequel il y a tout lieu de présumer que Mérovée avait des engagements. Mais l'on sait assez que la fidélité à leurs engagements n'était pas la vertu dont se piquaient les Barbares, et moins les Franks que
(i) Ces faits, ou pour mieux dire ces considérations, sont fondés sur la découverte faite en i653, à Tournai, de la sépulture de Childéric. Ce monument est l'unique preuve qui existe de la con- <{uêl€ de Tournai et des pays circonvoisins par les Franks.
aôj. ÉLÉVATION ET CHUTE d'aVITUS.
tous les autres. D'ailleurs, au moment dont il s'agit, moment de guerre civile et d'anarchie, les Franks pouvaient bien se demander s'il y avait encore un Empire romain.
Enfin une dernière circonstance put avoir une part décisive au mouvement des Franks vers Tournai. On ne sait point d'une manière positive si ce mouvement se fit sous Mérovée ou sous Childéric. Une seule chose parait certaine; c'est que la mort de Mérovée, l'avènement de Childéric au commandement de sa tribu, et la conquête de Tournai, sont trois événements qui semblent se confondre, tant ils se suivent de près. Je serais porté à croire que le mouvement des Franks vers Tournai n'eut lieu que sous le commandement de Childéric , jeune homme d'un caractère énergique et remuant, qui, pressé de se signaler et voyant les circonstances favorables à son désir, se hâta d'en profiter.
Quoi qu'il en soit , à dater de l'année 4^6 , c'est à Tournai même, ou dans le voisinage, et sous le commandement de Childéric, que nous devons chercher cette même tribu franke que nous avons vue pour la première fois à Tongres , vers l'an 445, ayant alors Clodion pour chef, et dont j'ai tâché depuis de suivre tous les mouvements et toutes les entreprises.
Et les Franks Mérovingiens ne furent pas les seuls qui remuèrent dans des circonstances si propices aux desseins communs des Barbares. La chronique de Moissac rapporte, sous la date de 4^^^, que cette
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malheureuse ville de Trêves fut encore, cette année, prise et brûlée par les Franks, auxquels, ajoute la chronique, elle fut livrée par la conspiration d'un sénateur, c'est-à-dire, sans doute, d'un des magistrats de la curie , nommé Lucius *.
Cette nouvelle dévastation de Trêves semble supposer de la part des Franks d'Outre-Rhin une invasion dont elle ne fut qu'un incident; les autres sont ignorés. On ne sait ni à quelles tribus appartenaient les Franks auteurs de ces ravages, ni si quelqu'une de ces tribus essaya dès lors de se fixer sur la rive gauche du Rhin. L'histoire continue à représenter leurs irruptions comme brusques, passagères et généralement circonscrites daiis les limites de la première et seconde Germanie. Elle ne dit rien qui autorise le moins du monde à supposer qu'il y eut alors, sur la terre gauloise, d'autres tribus frankes que celle des Saliens, dont j'ai parlé
(i) La chronique citée lapporte ce fait avec des particularités inadmissibles: i" elle fait de Lucius un sénateur romain; 2 elle attribue à ce sénateur l'intention de se venger d'une plaisanterie injurieuse de l'empereur Avitus; 3" elle suppose le séjour de ce dernier à Tïèves, où il ne parut jamais depuis son élévation à l'Empire. Si le fait n'est pas totalement faux, il doit être restreint dans les limites où je l'ai pris. — Les éditeurs de la chronique de Moissac, dans le recueil des historiens de la France, supposent que le chroniqueur a transporté par méprise à 4 56 la destruction de Trêves qui eut lieu en 412, et nommé l'empereur Avitus à la nlace'de l'usurpateur Jovinus. La supposition n'est pas très vraisemblable.
uG4 liLÉVATION ET CHLTt; d'aVITUS.
précédemment, et celle des Mérovingiens que nous venons de voir passer de Tongres à Tournai.
S'il en faut croire Jornandès, dont en cela le témoignage n'a rien que de très vraisemblable, les bandes d'Alains campées sur les bords de la Loire auraient profité, de leur côté, des troubles publics, non pour s'ériger en dominateurs politiques dans quelque portion du pays, mais simplement pour le ravager *.
Les choses en étaient là en-deçà des Alpes, lorsque Majorien jugea venu le moment de partir pour sa grande expédition. Son plan était de descendre d'abord en Gaule, d'y soumettre, en passant, tout ce qu'il y trouverait d'hostile , de s'y renforcer de troupes et de vaisseaux, et se rendre de là à Garthagène, où il devait s'embarquer pour l'Afrique. Il débuta par une opération hardie et neuve; il passa les AJpes au mois de décembre de 4^8, bravant toutes les rigueurs et tous les oériis du terrible hiver de ces montagnes, et fondit sur la Gaule avec une armée qui, à l'estimer par la diversité des peuples qui en faisaient partie, aurait du être immense. On pourrait croire que tous les Barbares del'ancien continent y avaient chacun sa bande ponr l'y représenter; et Sidoine qui, comme les autres historiens, ne manque pas d'en nommer une vingtaine, parmi lesquels se trouvent les Bisaltes, les Alites,
(i) Jotnandes. dp Rcii. gct. XLV. •
MAIORIEN. I&C)
les Procrustes, leur adjoint à tous, pour en finir, lo Caucase en masse.
La guerre que Majorien entreprit avec cette armée contre le parti gaulois fut, selon toute apparence, assez vive et assez sérieuse; mais l'histoire n'en dit rien , ou y fait à peine quelque allusion indirecte. On peut tout au plus s'assurer que, du pied du 3Iont-Cenis par où il était descendu, l'empereur se porta droit sur Lyon, qu'il lui fallut assiéger et prendre de force*. Sidoine Apollinaire, acteur et témoin dans cette guerre , découvre assez, dansle peu qu'il en dit, qu'elle eut des suitesfunestes pour la ville et pour le pays. Il parle de ruines, de dévastations, d'incendies, de campagnes désolées, dépourvues de laboureurs et d'animaux de labour, de toute espèce de bétail et de produit 2, Quant à Théodoric, il est sûr qu'il tint au parti gaulois la promesse qu'il lui avait faite de le soutenir, et qu'il livra au moins une fois bataille à Majorien^; mais nul historien n'a dit où tette bataille fut livrée, aucun ne Ta décrite; un seul nous apprend indirectement qu'elle fut gagnée par Majorien ^. Ce qui est sûr, c'est qu'elle fut suivie d'une paix acceptée avec
(i) Sidonius Apollinar. Carm. V, v. 571. sqq.
(2) Bove, fruge, colono,
Civibus exbaosta
Id. Inc. l'il.
(3) Idatii Chronicon ad an. :\5g.
(/|) Id. ihid.
•iGG lÎLliVATIOIV ET CHUTE d'aVITLS.
empressement par les deux partis, et qui donna à Majorien de grandes facilités pour achever de rétablir l'ordre dans la Gaule. 11 parcourut l'une après l'autre les diverses portions du pays qui avaient été troublées ou soulevées, et les ramena toutes à l'obéissance romaine, les unes par la force, les autres par la persuasion et la clémence. Sa bravoure, son équité, son indulgence, son caractère magnanime lui gagnèrent peu à peu tous les cœurs, et ses principaux ennemis, Pœonius, Sidoine Apollinaire , devinrent ses preneurs et ses partisans les plus dévoués. Enfin la Gaule entière, jalouse de lui faire oublier son opposition, s'empressa de lui fournir des vaisseaux et des soldats, pour compléter les forces qu'exigeait son expédition d'Afrique, pour laquelle il partit au printemps de 4Gi *.
Les particularités de cette expédition sont des faits que je néglige comme étrangers à mon sujet. Il me suffira de dire en peu de mots que la trahison la fit manquer. Averti à propos par les ennemis secrets de Majorien, selon toute apparence par Ricimer lui-même, Genseric surprit et enleva, dans le port ou sur la côte de Carthagène, presque tous les vaisseaux prêts à voguer contre lui. Toutefois, le Barbare venait d'être fort alarmé, et sentant bien tout ce qu'il avait à craindre pour l'avenir d'un adversaire tel que Majorien, il conclut avec lui -une paix dont l'Italie ne pouvait plus se passer.
(i) Sidon. A.pollin. in Paiif^yr. Majoriani.
MAJORiEN. aGy
Ainsi donc, les simples préparatifs de l'expédition projetée eurent à peu de chose près l'effet attendu de sa réussite.
Majorien, de retour en Gaule au mois de juillet de la même année , passa à Arles quelques jours qui furent une suite de fêtes brilliintes. Les jeux, 'les spectacles du cirque, les banquets, les récitations poétiques, tout ce que les Romains avaient inventé de divertissements, comme pour s'étourdir sur leur décadence, sur le voisinage et les progrès des Barbares, tout cela fut prodigué à l'envi par Majorien aux Gaulois, par les Gaulois à Majorien ^. Enfin, au mois d'août suivant, après une absence de près de quatre ans, l'Empereur redescendit, par les Alpes maritimes, en Italie avec les soldats qu'il en avait amenés. Mais, arrivé à Tortone, une sédition éclate contre lui dans son propre camp; il est déposé, et quelques jours après assassiné^.
(i) Sidon. Apollinar. Episl. I. ii. IX. i3. (2) Idat. in Chron. — Marceliin. Ibùl.
LA. GAULE DÉTACnÉE DE l'eMPIRE SOUS LE GOU- VERNEMENT DU COMTE ^GIDIUS. GUERRES ET