l .CGIDIUS
Frédégaire nomme Wiiiomad ou Guiomat * cet agent secret de Childéric exilé; il en fait un modèle idéal de l'ami ou du client dévoué , un homme à expédients, une espèce d'Ulysse barbare qui trouve toujours une voie pour arrivera ses fins, à travers tous les obstacles. D'ailleurs /Egidius,qui ne se doute pas des desseins de Wuiomad , en a fait son agent chez les Franks mérovingiens, ce qui ne laisse pas d'aplanir beaucoup au rusé Barbare les difficultés de sa tâche.
Le premier conseil qu'il donne à ^î^gidius, en entrant en fonctions comme son lieutenant, c'est de mettre une taxe d'une pièce d'or sur chaque tète de Frank. Il espère soulever ainsi toute la tribu contre le chef étranger. .Egidius donne stupidement dans le piège. Toutefois les choses se passent autrement que dans l'idée de Wuiomad; les Franks paient la taxe et restent paisibles. Mais le Barbare ne se décourage pas, il va de nouveau trouver /Egidius et lui dit : « Ces Franks que tu m'as donnés à gouverner sont une race indocile; ils lèvent insolemment la tête parce qu'ils ne sont point assez taxés. Impose-leur donc trois pièces d'or par individu. » iEgidius accepte de nouveau le conseil perfide; mais de nouveau les Franks se résignent. «Encore mieux vaut, disent-ils, payer trois pièces d'or que d'avoir à supporter la dure vie que nous menions sous Childéric ! »
Désappointé pour la seconde fois, Wuiomad re-
i i) Hislor. Francor. Epitop.inla \1.
ET CHILDÉRIC. aH3
vient en toute hâte au comte romain, lui dire : «( Voilà les Franks en pleine révolte contre toi, et à moins de faire trancher la tête à quelques-uns tu ne dompteras jamais leur orgueil. » Là-dessus AVuiomad est autorisé à faire tout ce que bon lui semble, et il use au plus vile et largement de la permission. Il fait arrêter une centaine de pauvres hères de Franks que la tribu pouvait perdre sans qu'il y parut beaucoup , et les envoie à ./Egidius lequel, sans autre cérémonie et sans plus ample information , leur fait trancher la tête à tous.
Pour le coup, Wuiomad n'a plus rien à dire à iïlgidius, c'est aux Franks qu'il s'adresse : « N'est-ce donc pas assez, leur dit-il, des tributs que vous payez à ce Romain , et faut-il encore que vos proches soient égorgés par lui comme du bétail ? Jusques à quand voulez-vous supporter cette infamie ? — Si nous savions, kii répondent les Franks, où retrouverChildéric,nousle reprendrions volontiers pour chef; peut-être nous délivrerait-il de cette tyrannie. »
Dès ce moment la tâche de Wuiomad devenait facile; mais je me dispenserai de suivre jusqu'au bout l'étrange roman de Frédégaire et de raconter comment, par les conseils de son adroit agent, Childéric, que le romancier suppose à Constaiitinople, à la cour de l'empereur Maurice, parvint à perdre ^i^gidius dans l'esprit de cet empereur et revint en toute sûreté reprendre le commandement de sa tribu.
2 84 yEGIDIUS
Peul-étre , jele répète, y a-t-il quelque fondement, quelque prétexte historique à toute cette partie si crûment romanesque de l'histoire de Childéric; peut-être, en effet, ce chef fut-il secondé par quel- (|ue ami zélé, dans sa restauration aux fonctions de chef de sa tribu; peut-être /Egidius fut-il trahi par l'un des Franks auxquels il s'était confié; mais on entrevoit sans peine, dans la portion historique des aventures de Childéric, qu'il dut principalement sa restauration à des causes plus efficaces et plus directes que les ruses de Wuiomad.
Ce fut, comme nous l'avons vu, chez les Franks d'Outre-Rhin que Childéric se réfugia et passa les trois ou quatre*ans de son exil. Il ne lui était pas difficile de se présenter comme une victime des intrigues, des persécutions d'.^gidius, et de soulever dès lors contre celui-ci des populations qui ne souhaitaient rien tant que des occasions de piller et de ravager la Gaule. Tout autorise à considérer l'irruption franke de 463 comme une grande invasion suscitée ou secondée par Childéric, et dont ce chef dut naturellement tirer parti pour se venger <i'yEgidius, et revenir à la tête de sa tribu. Il n'y a, <iansles détails connus de l'événement, rien qui ne s'accorde facilement avec cette manière générale (le l'envisager.
^gidius avait eu sans doute quelque vent des préparatifs de guerre que les Franks d'Outre-Rhin avaient faits contre lui, à l'instigation, ou du moins dans rintérêt de Childéi-ic. Ce ftil pour repousser
ET CHILDÉRIC. uSO
cette invasioii qu'il inleriompit le cours de ses avantages sur les Visigoths et se rendit à Cologne. Les Franks ne lui laissèrent pas le Igisir de semettre en défense; ils fondirent sur lui avec tant d'impétuosité et en si grand nonrbre qu'ils emportèrent Cologne d'assaut, et tuèrent, disent les chroniques, une grande multitude de Romains de son armée, .^gidius lui-même n'échappa que par la fuite au carnage des siens*.
De Cologne le torrent de l'invasion se répandit violemment jusque par-delà Trêves, emportant, détruisant tout sur son passage. Pour ce qui est de Trêves même, il étaitdit que cette malheureuse ville n'échapperait à aucune des chances de dévastation auxquelles l'exposait sa situation. Elle, ou le peu qui restait d''elle, fut encore cette fois pris, pillé et brûlé 2.
Ce fut, tout autorise à le présumer, poussé par le flot de cette invasion , que Childeric reparut sur le sol romain et rejoignit les Franks de Tournai, qui, révenus à leur respect national pour la race de Clodion et de Mérovée, replacèrent volontiers à leur tête l'aventureux Childeric. Les particularités de cette restauration sont complètement ignorées; et quant à ses conséquences relativement à J^gidius, c'est un point essentiel , sur lequel il y a malheureusement contradiction expresse entre les histo-
(i) Chronicon Moissac. ad an. 4^^- — Gcsta Francor. VIII. (2) Gesta Francor. loc. cit.
ti86 ;egidius
riens. Grégoire de Tours affirme à ce sujet quelque chose de fort peu vraisemblable, à mon sens; il prétend qu'^Egidius continua à régner sur les Franks de Tournai, conjointement avec Childéric. L'auteur des Gestes des Franks assure, au contraire, qu'en reprenant son ancien chef national, la tribu mérovingienne se brouilla avec le comte romain et rejeta son autorité.
Frédégaire s'exprime encore -plus explicitement là-dessus, et voici en quels termes : «Childéric ayant été remis sur le trône du consentement unanime des Franks, il livra divers combats à M^idius et tailla plusieurs fois les Romains en pièces. » Ces paroles vont à coup sûr beaucoup mieux que celles de Grégoire de Tours aux conséquences d'une restauration représentée par Grégoire lui-même comme une conspiration contre .Egidius, d'une restauration qui se présente avec toutes les apparences d'une vive réaction de la nationalité franke contre la politique romaine.
Du reste, en admettant que cette réaction alla jusqu'à la guerre, il faut se hâter de reconnaître que l'on n'a pas le moindre détail sur cette guerre. On peut la supposer sérieuse, mais elle fut certainement très courte. Elle avait dû commencer en 463, se confondant , en quelque sorte, par son début, avec la grande invasion de cette même année, dont elle était une suite immédiate ; elle finit l'année d'après , avec la vie d'^Egidius. Ce brave chef mourut en 464, harassé des fatigues d'un gouvernement de
plus en plus harcelé par les Barbares, auxquels il n'avait plus guère à disputer que son ombre et son nom. Ricimer fut accusé de l'avoir fait empoisonner; il est sûr qu'il avait intérêt à le faire et qu'il en était capable. Le reste n'est qu'un soupçon.
C'est ici le lieu de noter un autre fait, non moins important que la mort d'^Egidius, et qui me semble se rattacher de même à l'invasion de 463 et au retour de Childéric de son exil. Nous n'avons pu, jusqu'à celte époque de 4^3 , reconnaître sur le sol de la Gaule que deux tribus frankes, celle des Saliens et celle dont Clodion est, pour nous, le premier chef connu. Or, à une époque de peu postérieure à la mort de Childéric et vers les commencements du règne de Clovis, Grégoire de Tours en nomme quatre autres et en signale vaguement un plus grand nombre comme ayant dès lors fixé leur demeure dans la Gaule et n'en étant plus sorties. J'aurai ailleurs l'occasion de nommer ces tribus et d'en dire le peu que l'on en sait; il n'est question ici que de l'époque de leur établissement. L'histoire n'en dit pas un mot; l'on n'en peut parler que par conjecture, et de conjecture plausible à cet égard il n'en est qu'une; c'est que les tribus dont il s'agit passèrent le Rhin en 463, comme partie de l'invasion suscitée ou suivie par Childéric. Cette conjecture est surtout spécieuse relativement à celles de ces tribus nominativement désignées par Grégoire, qui toutes avaient des chefs alliés par le sang à Childéric et semblaient de la sorte avoir dû
•^.88 ÏGlDUiS
prendre un intérêt direct et personnel à sa querelle avec le chef romain.
Les Gallo-Romains avaient considéré yf^gidius comme un chef à eux, indépendant de l'Empire; et tel avait-il été en effet, sinon par choix et par calcul , au moins par la nécessité de sa position , ne voulant point reconnaître la domination de Ricimer en Italie, et ne pouvant guère demander à Constantinople des ordres qui ne seraient jamais arrivés à propos. Les chroniques frankes, en cela fidèles à Irt tradition du pays, qualifient son commandement dii nom de règne et lui donnent le titre de Roi des Romains, .^igidius laissa un fils nommé Syagrius, qui lui succéda et auquel le sort gardait le triste renom d'être le dernier Romain destiné à commander dans un coin de la Gaule.
Dans l'intervalle de dix-sept ans qui s'écoulèrent de 464 à 481 , ce coin de pays, sur lequel continua à dominer Syagrius, ne cessa point, à ce qu'il semble, d'être bouleversé par la guerre, par des invasions et des désordres de toute espèce. Mais, bien loin de se faire une idée précise de ces bouleversements, on a quelque peine à connaître au juste les forces diverses et opposées qui y jouèrent un rôle plus ou moins actif.
Indépendamment des Goths ou des Burgondes, qui restaient pour Syagrius des adversaires déjà bien supérieurs à lui en puissance, le chef romain avait affaire à d'autres ennemis peut-être plus importuns, bien que moins redoutables. II est ques-
îion , dans Grégoire de Tours et dans les chroniques, d'une peuplade ou d'une bande de Saxons, ayant pour chef un personnage du nom d'Adovacre, qui s'était récemment établie dans le voisinage des Bretons, vers l'embouchure de la Loire ou sur la côte voisine.
J'ai déjà signalé les Bretons comme un peuple indépendant, sous des chefs particuliers, cherchant tour à tour à s'étendre ou à se maintenir, selon les alternatives de la bonne fortune ou de la nécessité. Une chronique inédite qui , entre beaucoup de choses d'une fausseté extravagante, semble contenir quelques notices plus exactes et d'un certain intérêt, désigne pour chef des Bretons, à l'époque dont il s'agit, un personnage nommé Allan, qu'elle qualifie de roi des Romains, et dont il n'est fait . mention nulle autre part que je sache.
Grégoire de Tours et les chroniqueurs parlent aussi à diverses reprises, et comme d'un personnage fort mêlé à toutes les affaires de cette époque, d'un certain comte Paul, qui, s'étant emparé d'Angers, cherchait de toute manière à y affermir sa domination et à l'étendre dans le voisinage. Pas un historien connu n'a l'air de savoir ou ne dit qui était ce comte Paul, ni comment il s'était fait une petite seigneurie sur les bords de la Loire. La chronique dont je parlais tout à l'heure le donne pour un fils d'Allan, le chef suprême des Bretons, et cette notice, qui n'a en elle-même rien que de vraisemblable, ne laisse pas de jeter un peu de 1. 19
2C)0 ^GIDIUS
jour sur la situation et l'histoire du personnage en question.
Enfin , durant toute la période dont il s'agit , Childéric ne cesse point d'intervenir dans les affaires et les troubles de la Gaule romaine.
Ce sont là les diverses puissances, dont les intérêts, les aventures, les entreprises se compliquent ou se croisent de la manière la plus obscure et la plus bizarre avec les affaires de Syagrius , pendant plus de quinze ans. C'est, à ce qu'il paraît, par des alliances passagères avec quelqu'une de ces puissances que ce dernier cherche à contenir ou à réprimer les autres. Il réussit même parfois à se faire un auxiliaire de Childéric, ce mortel ennemi de son père. C'est à peu près là tout ce dont on peut s'assurer à propos d'événements si obscurs et d'ailleurs si peu décisifs. Je crois devoir en omettre les détails; rien n'en compenserait l'insignifiance et l'ennui. Je reviens à ceux des événements arrivés après la mort d'yEgidius , qui ont quelque importance par eux-mêmes*, ou dans lesquels je puis mettre quelque suite.
J'ai laissé le roi des Visigoths , Théodoric II, battu devant Arles et en Bretagne. On ne sait pas s'il fit des tentatives pour réparer ce double revers. Cela n'est pas très probable, et en tout cas il n'y réussit point. Ses derniers projets connus furent dirigés vers l'Espagne. Depuis l'expédition qu'il avait faite contre les Suèves, en 454, l'idée deconquérir la moitié occidentale de la Péninsule hispa-
nique était devenue chez lui une idée favorite, qui tenait peut -être à un certain pressentiment de l'impossibilité où seraient ses successeurs de pousser fort avant leurs conquêtes dans la Gaule , déjà pleine de Barbares et encore ouverte à tous ceux qui voudraient s'y précipiter. Au milieu de ses plus urgentes affaires, en-deçà des Pyrénées, il n'avait point perdu de vue cette idée, ni même cessé d'agir pour la réduire en fait. En 458 il avait envoyé en Ba'tique Cyrilas , un de ses généraux , avec une armée chargée de prendre possession du pays. L'année suivante il avait fait une seconde expédition dans le même dessein. En 460 il avait donné l'ordre à Suneric, un de ses ducs, d'envahir la Lusitanie et d'y prendre Scalabis (Santarem), dont il paraît qu'il convoitait la souveraineté, et l'ordre avait été exécuté.
Quant aux Suèves, content de les avoir exclus do la Baltique et de la Lusitanie, ïhéodoric avait cessé de leur faire la guerre dans la Galice où leurs populations s'étaient de nouveau concentrées; mais tout annonce qu'il y avait dans sa conduite à cet égard plus d'adroite ambition que de modération ou de crainte. Depuis la guerre qu'il leur avait faite et dans laquelle avait péri leur chef Rekhiaire, les Suèves n'avaient cessé d'être divisés en partis, sous divers chefs rivaux, acharnés à guerroyer entre eux, et dont chacun usait à son profit une partie considérable des forces et de l'énergie de la nation. En les attaquant dans la ferveur de leurs querelles,
aga .egidius
Tliéodoric aurait couru le risque de les rallier ; il valait mieux attendre pour cela le moment où l'un d'entre eux, vainqueur, mais épuisé, serait forcé de recevoir la loi de qui se présenterait pour l'imposer.
Et les choses se passèrent d'une manière assez conforme à ces prévisions. Vers /\63 , un chef suève, nommé Remismund, réunit sous sa domination les diverses fractions de son peuple, fatiguées et décimées par une guerre civile de huit ans. Il envoya des députés au roi des Visigolhs, pour se recommander à sa générosité et solliciter son alliance. En signe d'assentiment à ses demandes, Tliéodoric lui envoya une femme et des armes. Les historiens latins qui ont rapporté cette particularité ne paraissent pas y avoir attaché d'autre idée que celle d'un acte de politesse de la part d'un roi envers un autre roi. Je suis porté à croire que, dans les mœurs et les idées barbares, un don d'armes, fait par un chef à un autre, était une cérémonie significative, le symbole d'une espèce de contrat par lequel celui qui faisait le don se constituait le protecteur, le supérieur de celui qui le recevait. Dès ce moment des relations fréquentes s'établirent entre les deux chefs, et ce fut entre les allées et les venues de plusieurs ambassades envoyées ou reçues par lui que Tliéodoric fut assassiné à Toulouse, en 466 ou 4^7, par Euric,run des plus jeunes de ses frères.
Personne ne pourrait, aux acles de Théodoric,
ET CHILDÉRÎC. ng3
méconnaître irn chef distingué, dans lequel un noble instinct de la puissance et du but de la civilisation dominait ou tempérait heureusement l'énergique cupidité du Barbare. Sidoine Apollinaire, ([ui , ayant passé quelque temps à sa cour, avait pu l'observer de près, nous a transmis sur sa personne, sur son caractère et ses habitudes des détails qui, sans porter toujours sur les points essentiels , ne laissent pas d'être curieux et pleins d'intérêt.
Je ne traduirai point le signalement minutieux et recherché qu'il donne d'abord de la personne de Théodoric; je me contenterai d'observer qu'en résumé ce signalement indique la plus heureuse combinaison de la vigueur et de la beauté dans un corps d'homme. Je passe au détail plus important de ses actions publiques, dans le courant de la journée.
a Avant le jour il va , avec très peu de suite , « visiter ses prêtres , pour lesquels il montre de (c grands égards , bien que l'on puisse s'apercevoir, « à ses propos confidentiels, que ces démonstra- « tions de respect tiennent plus à l'habitude qu'à <f la piété. Le reste de la matinée est réservé aux «< soins du gouvernement. Des officiers en armes « sont debout autour du siège royal ; la troupe u fourrée des chefs est admise au conseil , de mate nière à ce que l'on ne puisse pas la dire absente , « mais tenue à l'écart comme trop bruyante ; elle « bourdonne à l'aise entre les voiles de la salle et ^ une barrière extérieure. Dans l'intérieur de la
204 ^GIDIUS
«salle sont admis les députés des différents peuce pies. Le roi écoute autant que l'on veut et répond a en peu de mots. S'agit-il d'une affaire à discuter? « il ajourne. Le cas est-il urgent? il décide sur-le- « champ.
« Vers la deuxième heure (huit heures), il quitte
« le trône et va inspecter son trésor ou ses écuries.
« Si, après cela, il part pour la chasse, il n'endosse
« point l'arc; cela lui paraîtrait au-dessous de la
« gravité royale; mais, si cheminant ou chassant, il
« aperçoit une proie , il tend la main en arrière dans
« laquelle un esclave place aussitôt un arc débandé ;
a car, autant il lui paraîtrait ignoble de se charger
« d'un arc enveloppé de son fourreau, autant il lui
« semblerait efféminé de le recevoir tendu. Il le tend
(c donc lui-même....', y place la flèche et tire. Souvent,
« au moment de tirer, il demande à quelqu'un de
« lui désigner ce qu'il doit frapper; on lui indique
« la proie à abattre, il l'abat, et s'il y a méprise, ce
« sera plutôt de la part dje l'indicateur que du ti-
« reur. — Pour ce qui est de ses repas, ceux des six
« jours de la semaine ne diffèrent en rien de ceux
« d'un simple particulier. On ne voit point 15 la
ce table fléchir sous l'argenterie massive dont l'ont
« surchargée des esclaves haletants. — Là, rien n'a
« tant de poids que le discours; l'on s'y tait, ou l'on
« y parle des choses graves. Les garnitures et les
a draperies des lits de repas sont en pourpre ou en
« coton. Les mets se recommandent par le bien
« assaisonné plutôt que par h nu-eir ; l'argenterie se
ET CHiLD^Ric. agj
« fait remanquer par l'éclat plutôt que par le poids. « Et les coupes n'y sont pas si souvent présentées « aux convives qu'il n'arrive plutôt à la soif de les <( désirer qu'à l'ivresse de les refuser. En un mot, « on voit là réunies l'élégance grecque, l'abondance « gauloise et la promptitude italienne; pompe puce blique, soins privés et discipline royale. Quant « aux magnifiques festins du dimanche, je m'abstiens a d'en parler, comme d'une chose connue des per- « sonnes les plus obscures.
« Après son repas le roi fait ou ne fait pas son « somme méridien , et ne le fait jamais que très « court. La fantaisie lui vienl-elle de jouer? il prend 'c vivement les dés, les examine avec soin, les agite «avec grâce, les jette franchement, les nomme « gaiment, les attend avec patience. Aux bons coups « il se tait, aux mauvais il rit,et ne se fâche à aucuns. « Peu avide de revanche, il veut cependant n'avoir «pas l'air d'en redouter la chance. Si on la lui « offre , il la refuse ; si on la lui con teste , il y renonce. « Vous le quittez sans embarras; il vous quitte « sans contestation. Aux dés comme à la guerre, il « n'a qu'un souci, celui de vaincre. Dès qu'il est au «jeu, il met pour un instant la dignité royale de «côté; il encourage, il exhorte son joueur à la li- « berté, à la confiance, et pour dire tout ce que je « pense , il a peur de faire peur.
« Il aime à voir son adversaire en colère d'avoir « perdu; cette colère est pour lui la preuve qu'il « n'a point élé ménagé. — Et ce qui est peut-être
« singulier, c'est que le contentement provenant « d'une si petite cause ait pu contribuer parfois « aux succès de grandes affaires. On a vu, dans «ces moments propices, accueillir d'emblée telle « demande qui avait échoué à plusieurs reprises , « en dépit de hauts patronages. Moi-même, si je «joue avec le roi, ayant quelque chose à lui de- « mander, je m'eslime heureux d'être battu, et de « perdre une partie qui m'assure le gain de mon « affaire.
« Vers la neuvième heure (à trois heures), re- « commencent les fatigues de la royauté; alors re- « viennent les demandeurs, les flots de défendeurs; « ce n'est de tous côtés qu'un tumulte de procès; ce « tumulte se prolonge jusqu'au soir. A l'annonce « du souper royal il s'apaise, et se divise entre les « divers patrons des plaideurs, jusqu'au mouienl « où commencent les gardes nocturnes.
« A.U souper les mimes bouffons sont admis , «rarement toutefois, et sans risque, pour aucun « convive, d'être atteint par leurs mordants quo- « libets. — Mais on n'entend jamais là ni orgue hv- « draulique, ni poème entonné de concert par plu- « sieurs voix enflées par le plionasque. Là nesonlnon «plus reçus à chanter, ni lyriste, ni coraule, ni « mésochoriste, ni joueuse de tympan ou de psal- « tère. Le roi n'aime que les chants faits pour ex- « citer le courage autant que pour charmer l'oreille. « Dès qu'il se lève de table, les gardes de nuit s'é- « tablissentau trésor el aux entrées du paiais-royal
ET CHILDEIUC. 20'*
<i pour y veiller tout le temps du premier som- « meil. »
Sidoine Apollinaire donne à entendre, quelque autre part, que Théodoric avait lu les poésies de Virgile, et que cette lecture avait eu une certaine influence sur ses mœurs et son caractère. C'est au moins une preuve qu'il entendait la langue de ses sujets gallo-romains, pouvait leur rendre justice en personne et savoir d'eux-mêmes leurs griefs et leurs besoins.
RESTA.URA.TION DE l' AUTORITE IMPERIALE DANS UNE PARTIE DE LA GAULE. RÈGNE ET CONQUETES
d'euric, roi des VISIGOTHS.
L'empereur Marcien était mort à Constantinopie peu de mois avant ou après l'assassinat de Théodoric II à Toulouse. Le patrice Asper , tout-puissant dans l'Empire d'Orient, fit élire à sa place un de ses officiers, Léon de Thrace, sous le nom duquel il se flattait de régner, mais auquel il avait fait injure par cet espoir. La première pensée de Léon, sur le trône , fut de tenter quelque chose pour la restauration du gouvernement impérial en Occident. Sévère était mort depuis deux ans*, et Ricimer, sans daigner ni faire un autre empereur, ni en prendre lui-même le titre, gouvernait depuis lors en son propre nom. Genseric, plus puissant que jamais en Afrique , ne se lassait point de ravager les côtes dç l'Italie et retenait toujours prisonnières l'impératrice Eudoxie et ses deux filles qu'il avait enlevées de Rome. Quant aux faibles
(i) En 465.