‹ Historie de la Gaule Méridionale sous la domination des conquérants germainsChapitre 31 sur 35 · I. ai · texte numérisé non relu

I. ai

'3aîi RÈGNE ET PllÉPON DERANGE d'eLRIC

Cette bataille occasionna un mouvement prodii^fieux parmi toutes les populations barbares de la rive gauche du Danube; pas une ne resta aux lieux qu'elle avait habités auparavant. Les débris des vaincus se dispersèrent en divers pays, et les Gépides, à titre de chefs de la ligue victorieuse, s'établirent au large dans la contrée que les Huns avaient habitée jusque là, conjointement avec les Ostrogoths; de sorte que ceux-ci, bien que du parti vainqueur et bien qu'ayant contribué à la victoire, furept obligés de chercher de nouvelles demeures. Ils obtinrent de l'Empire d'Orient, non-seulement la permission de s'établir en Pannonie, mais des subsides annuels, à la condition de s'y tenir paisibles *.

Dans ces nouvelles stations, entre la Save et le Danube, les Ostrogoths foruièrent trois petits États fédérés, sous Velamir, Théodomir et Vidorair, trois frères, de Théroïque race des Amales. Assaillis ou assaillans , avec les Barbares de leur voisinage ou avec l'Empire, ils furent perpétuellement en guerre et presque toujours victorieux, retirant de leurs victoires un butin ou des surcroîts de subsides qui faisaient tous leurs moyens de subsister.

Entre leurs irruptions sur les terres de l'Empire, celle qu'ils firent en Illyrie, vers l\62 ou 4^3, est surtout à noter, à cause du traité de paix par lequel elle se termina , traité en garantie duquel l'un des

(i) !</. In.-, cit.

DANS LA GAULJ;:. S^S

trois chefs des Ostrogoths, Théodomir, envoya comme ôlage à Constantinople son fils Théodoric, alors âgé de sept ou huit ans, destiné à être un jour le grand Théodoric, roi d'Italie,

Quant aux guerres des Ostrogoths contre les Barbares de leur voisinage, les plus mémorables sont celles qu'ils firent aux Skirès, aux Rugues, aux Gépides et à la portion des Suèves restée à la gauche du Danube. Ce fut dans une expédition contre les Skires, vers 467, qu'ils perdirent Velamir, un de leurs chefs, et à dater de ce moment leurs trois États ou corps de nation n'en firent plus que deux.

Supérieurs en nombre ou en bravoure à chacun de leurs adversaires , ils les attaquèrent d'abord séparément et les battirent presque toujours. Ceuxci se liguèrent, et les Ostrogoths les battirent encore , mais avec plus de fatigue et moins de profit. Les dépouilles, les subsistances, le butin de toute espèce devinrent de jour en jour plus rares pour eux; alors ils résolurent d'aller chercher un meilleur sort dans un autre pays. Il fut convenu que Théodomir, avec la partie de la nation sous ses ordres, et sou fils Théodoric, alors âgé de dix-huit ans, qui venait de lui être renvoyé de Constantinople par l'empereur Léon, s'avancerait dans Fiiitérieur de l'Empire d'Orient ; que Vidomir se rendrait en Italie avec l'autre moitié de la nation *.

(i) Ces détails et rpux qui {iiécèdcnt sont de même tirés de Jornandès, loc. cit.

3^4 UIÎGNE ET PRÉPONDÉRA-NCÎ: B^fiURÏC

Ce plan d'émigration fut exactement suivi. En 473, Théodomir descendit par l'IIlyrie dans la Grèce et contraignit l'empereur Léon à lui céder la Pantalie, petit canton de la Mœsie, sur les confins de la Macédoine. Là il s'établit, et à peine établi il mourut, laissant son commandement à son fils Théodoric. C'est là que nous retrouverons le jeune héros, quand il en sera temps.

Vidomir mourut dans le trajet de la Pannonie aux Alpes Carniennes, et ce fut son fils, du même nom que lui, lequel, ayant pris le commandement du deuxième corps des Ostrogoths, l'amena en Italie. Là il se présenta pacifiquement à l'empereur Glycerius, lui demandant des lerres pour lui et pour les siens. Glycerius lui fit bon accueil et des présents, mais déclara n'avoir point de terres à lui donner, et lui conseilla de passer en Gaule, où il trouverait un peuple frère du sien, les Visigotlis, en grande prospérité et en état de lui procurer un établissement. Vidomir accepta le conseil et prit le chemin de la Gaule, où lui et les siens furent bien leçus par Euric. C'était un grand renfort imprévu qui lui arrivait à propos , dans un moment où il avait des conquêtes à compléter sur (Jivers points.

Il poursuivait surtout avec ardeur celle de l'Arvernie, complément nécessaire de celles du Berry, du Limousin et du Vêlai. Dès 471 il avait commencé contre les Arvernes une guerre qui n'était point encore terminée à la fin de 474? ^t dont l'historien peut à peine aujourd'iiui donner un

DANS LA. GAULE. 3a5

aperçu général *. Il parait que, durant toul l'intervalle indiqué, Euric fit chaque année une ou plusieurs irruptions en Arvernie, la parcourant et la ravageant dans toutes les directions , détruisant partout les habitations et les récoltes, forçant les cultivateurs à se réfugier dans les montagnes. Ce fut le privilège et le mallieur de cette belle province, d'être particulièrement convoitée par tous les conquérants de la Gaule. Dans son empressement de la voir à lui, Euric aimait mieux l'occuper appauvrie et dévastée que de courir le risque d'en attendre trop long-temps la conquête. Il ne s'en tenait pas au dégât des campagnes; plusieurs fois il marclia sur la capitale, l'assiégea et la réduisit à de dures extrémités. Mais les Arvernes tenaient bon; l'hiver venait; il fallait lever le siège et attendre le printemps pour reprendre le même cours d'hostilités.

C'était au nom et pour la défense de l'Empire que les Arvernes supportaient une si pénible guerre, et le gouvernement impérial n'en savait rien, ou n'en prenait pas le moindre souci; il ne leur envoyait pas un soldat, il ne prononçait pas un mol d'intervention en leur faveur. Les rois burgondes sont la seule puissance dont il y a lieu de croire fju'ils obtinrent quelques secours, mais des secours

(i) Les lettres de Sidoine Apollinaire sont aujourd'hui le sent document d'après lequel on puisse se faire quelque idée de celle guerre. La troisième du livre III est ])arti(nlit rement intéressante parmi celles (|ui ont rapport à re sujet.

^aG Ri:G:sE et prépondéuance d'euric

intéressés et suspects. Ces rois étaient jaloux d'Euric; ils s'inquiétaient des accroissements de sa puissance, et il était de leur politique de soutenir contre lui un peuple disposé à lui résister avec énergie et qu'ils projetaient eux-mêmes de soumettre. Du reste, l'histoire n'a gardé aucune marque certaine de la part que lesBurgondes prirent à cette guerre, rsous y voyons les Arvernes habituellement réduits à leurs seules forces, commandées par leur magnanime compatriote Ecdicius, dont les exploits, durant cette première période de la lutte, ne sont malheureusement pas connus.

Après Ecdicius le personnage qui joua le plus grand rôle dans cette guerre fut Sidoine Apollinaire, devenu évéque de Clermont à l'époque où elle commença, ou bientôt après. Sidoine n'était guère connu jusque là que comme un écrivain ingénieux et par des variations politiques brusques et nombreuses; aussi ne devait-on pas s'attendre à l'énergie et à la constance qu'il montra dans sa nouvelle position. Plein de haine et de mépris pour les Barbares sans distinction , aussi fier du litre de Romain qu'il aurait pu l'être au temps des Scipions, Sidoine employa tout l'ascendant de l'épiscopat à inspirer aux Arvernes son horreur des Goths, son respect pour les anciennes gloires de Rome, son dévouement à l'Empire, bien que déchu. On ne vit jamais tant de patriotisme romain secondé par tant de ferveur chrétienne.

Les fameuses processions expiatoires, dites des

DAIVS LA GALLE. 3^7

Rogations ^ venaient d'être instituées par saint Mamert, évêque de Vienne, pour obtenir du ciel la cessation de divers fléaux surnaturels qui avaient désolé son diocèse. Ces mêmes processions , Sidoine les faisait autour de Clermont, pour en affermir les remparts contre les assauts d'Euric, et il écrivait là-dessus à saint Mamert lui-même (en 472 ou 473) une lettre dont quelques traits méritent d'être cités. « Le bruit court que les Goths sont en mouvement « pour envahir le territoire romain ; et c'est toujours «notre pays, à nous, malheureux Arvernes! qui est «la porte par où se font ces irruptions. Ce qui nous «inspire la confiance de braver un tel péril, ce ne «sont pas nos remparts calcinés, nos machines de «guerre vermoulues, nos créneaux usés au frotte «ment de nos poitrines; c'est la sainte institution « des Rogations. Voilà ce qui soutient lés Arvernes « contre les horreurs qui les environnent de toutes « parts * ! »

Le sort de l'Arvernie était encore incertain , lorsqu'il se fit en Italie un changement qui en décida. L'Empereur d'Orient, Léon, prenant enfin son parti de donner à l'Occident un souverain avec lequel il pût s'entendre, fit choix de Julius Nepos, neveu du fameux comte MarcelHn, auquel il avait succédé dans le gouvernement delà Dalmatie,pour l'envoyer en Italie, avec le titre d'empereur.

.1. Nepos, arrivé à Ravenne an mois Aq ]\\\\\ 474-

(i) P^pisl. VU. I.

SlS IIÈCINE ET PIliPONDlÎRANCE d'eLRIC

y fut accueilli avec joie. L'empereur fait par le BurgondeGondebaud, Glycerius, fut déposé, tonsuré et fait évéque. Nepos n'attendit pas les messages des Arvernes pour prendre une décision sur les affaires de la Gaule*. La chose était d'autant plus urgente qu'il y avait tout lieu de croire qu'Euric, sans suspendre ses attaques contre les Arvernes, était sur le point de se porter au-delà du Rhône et d'envahir le peu de territoire qui restait à l'Empire, entre ce fleuve et les Alpes.

Nepos fit donc partir en toute hâte pour la Gaule Licinianus de Ravenne, personnage plus considéré encore pour l'intégrité de son caractère que pour son rang de questeur. Il apportait àEcdicius le litre de patrice, qui lui avait été promis par l'empereur Anthemius, et qu'il venait de gagner par la belle résistance qu'il avait opposée à Euric^. Ce n'était là que la moindre partie de sa mission , mais il y a de l'obscurité sur tout le reste. Nous verrons tout à l'heure trois évêques, Graecus de Marseille, Fauste de Riez, Leontius d'Arles, investis de pouvoirs extraordinaires pour traiter de la paix avec Euric; il est plus que probable que ces pouvoirs leur furent conférés, au nom de l'empereur Nepos, par le questeur Licinianus. Enfin il paraît que, soit à Narbonne, soit à Toulouse, cet envoyé eut une conférence avec Euric. Il n'existe pas le moindre in-

(i) Joinarid. de Reb. Cet. XLT.

(a) Sidonii ApoUin. Epist. Y. 16

dice des résultais de cette conférence; mais s'il est permis de les construire sur l'ensemble des événements qui s'y rattachent, on n'est point embarrassé à les deviner. Il est évident que l'Empiie convint avec Euric de lui abandonner tous les pays qu'il avait déjà conquis jusqu'à la Loire et jusqu'au Rhône, y compris l'Arvernie elle-même, à condition qu'il ne franchirait pas ces nouvelles limites.

Ce fut très probablement au mois de juillet ou d'août de l'an 474 qu'eut lieu cette négociation, ou, pour rester dans des termes plus généraux, la mission du questeur Licinianus. Les Ai*vernes, dont le territoire était en ce moment libre d'ennemis, furent aisément informés de l'arrivée du questeur et s'attendaient, d'un jour à l'autre, à apprendre quelque chose de positif sur l'objet de son voyage, lorsque lesGoths, reparaissant tout à coup devant Clermont, en recommencèrent le siège et leur coupèrent toute communication avec le reste de la Gaule.

Des divers sièges soutenus par les Arvernes contre les armées d'Euric, celui-ci est le dernier, probablement le plus mémorable, et le seul au sujet duquel on trouve quelques détails épars çà et là dans diverses lettres de Sidoine Apollinaire. Je les ai soigneusement recueillis , en tâchant de les coordonner et de les réduire d'une expression oratoire maniérée à une expression plus histf)rique et plus simple.

Rien n'annonce que larniée des assiégeants fut

33o RÈGNE ET PRÉPOiVDÉRA.NCE d'eURIC

commandée par Euric en personne ; il est plus probable qu'elle l'était par ses généraux. Elle n'était pas uniquement composée de Gotlis ; beaucoup de Gallo-Romains en faisaient partie, lesquels, si résignés qu'ils fussent à la domination d'Euric, ne le servaient probablement pas sans répugnance et sans douleur contre des hommes de même race et de même langue qu'eux.

Ecdicius, enfermé dans la place, la défendait cette fois comme les précédentes; mais Ecdicius était un guerrier d'une bravoure toute chevaleresque, pour le(^uel ce n'eut point été assez de résister à l'ennemi et qui voulait l'étonner. Un jour que les Gotlîs par'aissaient fort animés à l'attaque des remparts, Ecdicius conçoit l'idée de faire brusquement diversion à cette attaque; il sort à cheval, suivi seulement de dix-huit compagnons aussi intrépides que lui , franchit les fossés , paraît tout à coup dans le camp ennemi, et s'élance au milieu d'un détachement de plusieurs milliers de Goths. Les premiers qui l'ont reconnu sont saisis de frayeur et prennent la fuite. La terreur gagne tout le détachement; elle gagne l'armée entière qui, renonçant à l'attaque des murs , se réfugie en désordre sur un monticule voisin , poursuivie par Ecdicius , qui en tue quelques-uns des plus braves, les derniers et les plus lents à fuir. L'intrépide Arverne occupe un instant en vainqueur la plaine que vient de lui abandonner l'ennemi, et rentre dans la ville auv applaudissements el aux haîispoiis de [nus les ha~

DAKS I.A GAULE. 33 1

bitants qui l'ont vu du haut des remparts. Il peut y avoir dans le merveilleux de ce trait quelque chose qui tienne à l'exagération ou à l'omission de quelqu'une de ses circonstances; mais en rabattîton beaucoup, il y resterait encore de quoi prouver qu'en faisant la guerre aux Golhs, Ecdicius s'était conduit de manière à leur donner une haute idée de sa bravoure.

C'était principalement par la famine et par la ruine générale du pays que les assiégeants espéraient contraindre enfin les Arvernes à se rendre; aussi détachaient-ils de tous côtés des corps de troupes ^Dour battre au loin la contrée, avec la consigne d'y tout détruire ou tout enlever. Ecdicius résolut d'arrêter ces dégâts; il leva à ses frais, organisa une petite armée mobile, à la tête de laquelle il tint la campagne contre les corps détachés de l'ennemi qui la ravageaient, et en traita plusieurs de manière à leur ôter toute envie de recommencer leurs excursions.

Ecdicius eut alors le loisir de tenter une expédition plus hardie , mais sur laquelle Sidoine a malheureusement laissé beaucoup de vague et d'obscurité. Informé, à ce qu'il paraît, de la marche d'un renfort qui arrivait aux assiégeants, il se porla avec sa petite armée au-devant de lui, animé par l'espgir de l'anéantir. Il le lencontra à la distance d'une ou deux marches delà ville. Un combat sanglant s'engagea, lequel dura jusqu'à la nuit, chaque parti se mainîrnnnt sur son terrain. Çepen-

Oô'l RÈGNE ET PR-ÉPONDÉRANCE D EURIC

danl les auxiliaires des assiégeants avaient beaucoup plus souffert que la troupe d'Ecdicius, et ils étaient résolus à battre en retraite sans attendre une nouvelle attaque. Une considération les arrêtait ; ils n'avaient pas eu le temps de donner la sépulture aux nombreux cadavres des leurs restés «ur le champ de bataille , et ils regardaient comme luie honte de les abandonner à un ennemi qui pourrait à son aise les compter et les fouler aux pieds. Ce scrupule et les déterminations qui s'ensuivirent indiquent, ce me semble, des Barbares -qui, dans ce cas, ne pouvaient guère être que des Goths. Ces peuples attachaient, en généraî, la plus liante importance et une sorte de point d'honneur à la sépulture de leurs guerriers morts sur le champ •de bataille.

Dans leur embarias , les adversaires d'Ecdicius coupèrent à leurs morts la tête, qu'ils purent enterrer aisément, et laissèrent les corps là où ils étaient tombés. Mais le jour venu, soit qu'ils eussent repris courage, soit qu'ils éprouvassent, à la vue de ces cadavres décapités, une pitié qu'ils n'avaient pas d'abord sentie, ils se mirent à leur donner la sépulture, mais à la hâte, sans l'ordre, sans le soin accoutumés en pareil cas, et en hommes qui craignent à chaque instant d'être interrompus.

Et ils le furent. Ecdicius les ayant attaquas et les poussant de nouveau devant lui, tout ce qu'ils purent faire fut de charger sur de nombreux charriots et d'emmener avec eux les corps (|u'ils n'a-

vaient pas encore eu le temps d'ensevelir; mais à mesure qu'ils renconlraien-t une habitation, une chaumière déserte, ils y mettaient le feu et y jetaient quelques-uns de ces corps auxquels les débris embrasés de la chaumière servaient à la fois de bûcher et de tombeau.

Cependant les vivres, rares pour tous dans ud pays ravagé plusieurs années de suite, commençaient à manquer aux assiégés; ils étaient réduits à manger les herbes qui poussaient dans les crevas^ ses de leurs murs , mais ils ne parlaient point de se rendre. Ils ne voyaient plus, du haut de leurs remparts ébranlés, que villages et maisons incendiés, que campagnes blanches* d'ossements, et ils songeaient encore à résister. L'hiver était venu ; mais en dépit de ses pluies, de ses neiges, de ses longues et orageuses iliiits, ils ne songeaient point à abandonner la garde de leurs murs. Enfin, pour que rien ne manquât aux misères des assiégés, ils se divisèrent en deux partis, dont il paraît que l'un, croyant avoir assez souffert pour l'honneur partout ailleurs abandonné du nom romain, voulait se rendre aux Visigoths. Ce fut le parti qui préférait mourir pour les lois romaines à vivre sous la domination des Barbares, qui l'emporta jusqu'à la lin, qui continua à combattre du haut de ses murs délabrés. Tant de constance lassa les Visigoths; ils levèrent le siège encore une fois, et encore une fois les Arvernes respirèrent et se crurent libres.

Leur premier souci fut de savoir ovi en étaient les

334 r.ÈGîN'l ET PRÉPONDÉRANCE d'eURIC

négociations entre les Visigoths et l'Empire, Sidoine Apollinaire écrivit à un noble et puissant Narbonésien , nommé Félix , à portée d'être bien informé de tout ce qu'il y avait déjà de fait ou de prêt à se faire à ce sujet, et ce fat, selon toute apparence, de lui qu'il apprit qu'une paix était sur le point d'être conclue entre Euric et l'empereur INepos, par l'intermédiaire des évêques de Marseille, de Riez et d'Arles, et que la principale condition de cette paix était la cession de l'Arvernieaux Visigotlis.

A cette nouvelle, Sidoine, outré de dépit et accablé de douleur, écrivit à Graecus, l'un des trois évoques désignés, une lettre que je traduis en entiei-, sauf deux ou tiï)is traits de mauvais goût, heureusement intraduisibles.

Sidoine à Gi^secus.

u Le porteur (accoutumé) de mes lettres, Amantius, va , si du moins la traversée est bonne, regagner son port de Marseille, emportant chez lui, comme à l'ordinaire, quelque peu de butin fait ici. Je saisirais cette occasion de jaser gaîiiient avec vous, s'il était possible de s'entretenir de choses gaies quand on en subit de tristes. Or, c'est où nous en sommes, dans ce coin cAsgraclé de pays qui, si la renommée dit vrai, va être plus malheureux par la paix qu'il ne l'a été par la guerre. Il h'agit de payer la liberté d'autrui de notre servitude; de la servitude des Arveines, ô douleur! de

ces Arvernes qui anciennement osèrent se dire les frères des Latins , les descendants des Troyens ; qui , de nos jours, ont repoussé par leurs propres forces les attaques des ennemis publics, et qui, souvent assiégés par les Goths, loin de trembler dans leurs murailles, ont fait trembler leurs adversaires dans leurs camps!

« Ce sont ces mêmes Arvernes qui , quand il a fallu tenir tête aux Barbares de leur voisinage, ont été à la fois généraux et soldats. Dans les vicissitudes de ces guerres, tout le fruit des succès a été pour vous , pour eux tout le désastre des revers. Ce sont eux qui, par zèle pour la chose publique, n'ont pas hésité à livrer au glaive des lois ce Seronat qui servait à la table des Barbares les provinces de l'Empire, et dont le gouvernement impérial n'a osé qu'à peine exécuter la sentence.

« Cette paix , dont on parle, est-elle donc ce qu'ont mérité nos privations, nos murs et nos champs ravagés par le fer, le feu et la peste, nos guerriers exténués par la famine? Est-ce dans l'espoir d'une paix semblable que nous nous sommes nourris des herbes cueillies dans les crevasses de nos remparts, fréquemment empoisonnés par des plantes vénéneuses que nous ne savions point discerner , et cueillies d'une main aussi livide qu'elles? ïoiis ces actes, de tels actes de dévouement n'auront-ils, comme on l'assure, abouti qu'à notre perte?

« Ah! ne souffrez pas, nous vous en conjurons, un traité si funeste et si honteux ! Vous êtes les inter-

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médiaires de toutes les négociations; c'est à \'ous les premiers que sont connnuniquées, en l'absence de l'empereur, les décisions prises, et soumises les décisions à prendre. Ecoutez donc, nous vous en conjurons , écoutez une âpre vérité , un reproche qui doit être pardonné à la douleur; vous vous réunissez rarement, et quand vous Vous réunissez, c'est moins pour remédier aux maux publics que pour traiter de vos intérêts privés. A force d'actes pareils, vous ne serez bientôt plus les premiers, mais les derniers des évêques. Le prestige ne saurait durer, et ceux-là ne seront pas longtemps qualifiés de supérieurs auxquels les inférieurs ont déjà commencé à manquer.

« Empêchez donc, rompez à tout prix une paix si honteuse. Nous faut-il combattre encore , être encore assiégés, être encore affamés? Nous sommes prêts, nous sommes contents. Mais si nous sommes livrés, n'ayant point été vaincus, il sera constaté que vous avez trouvé, en nous livrant, un lâche expédient pour faire votre paix avec le Barbare.

« Mais à quoi bon lâcher le frein à une douleur excessive? N'accusez pas des affligés. Tout autre pays libre en serait quitte pour la servitude; le nôtre doit s'attendre à des châtiments. Ainsi donc, si vous ne pouvez nous sauver, obtenez du moins par vos instances la vie sauve à ceux qui vont perdre la liberté. Apprêtez des terres pour les exilés, des rançons pour les captifs, des provisions pour ceux qui amont voyage à faire. Si nos murs s'ouvrent à

l'ennemi , que les vôtres ne soient pas fermés à des hôtes *. »

Cette lettre fit peut-être rougir un peu ceux à qui elle s'adressait; mais elle ne fit rien de plus. La paix, déjà convenue entre l'Empire et les Visigoths, fut définitivement conclue à des conditions dont une seule est bien connue, la cession de l'Arvernie à ces derniers.

Euric se hâta d'occuper cette belle province. H en donna le gouvernement, avec le litie de.duc, à un nommé Yictorius, qui en était l'un des principaux personnages. Sidoine Apollinaire et Grégoire de Tours, qui ont eu l'un et l'autre l'occasion de parler de ce Victorius, en parlent d'une manière fort diverse. Le premier en fait, bien qu'en termes généraux, un éloge flatteur, et manifeste pour lui beaucoup de considération et d'attachement 2; Grégoire le représente comme un mauvais magistrat, qui se fit détester pour ses violences et ses impudiques déportements, au point qu'il finit par être obligé de s'enfuir, afin d'échapper aux Ârvernes qui voulaient le tuer^.

Ce qu'il importe le plus de remarquer à propos de ce premier gouverneur visigolh de l'Arvernie, c'est qu'il était non-seulement Gallo-Romain , mais

(x) Epislol. VII. 7.

(2) Epistol. VII. 17.

(3) Histor. Fraticor. II. iu.

338 ni'.G.Mi JT PRliPOND£RÂ.JXCE d'eL'RIC

Ârveine, et que son choix annonçait, de la part d'Euric, la volonté expresse de laisser à ses nouveaux sujets l'usage des lois et de l'administration romaines.

Du reste, l'occupation de l'Arvernie par Euric ne fut pas si prompte que ceux des Arvernes qui s'étaient le plus compromis envers lui, parleur résistance obstinée, n'eussent le temps de s'enfuir. Plusieurs se dispersèrent de divers côtés, préférant les misères de l'exil à la domination de Barbares hérétiques. Le brave Ecdicius se réfugia à la cour de l'un des deux rois Burgondes. Sidoine Apollinaire n'était pas moins compromis que lui ; mais il ne crut pas qu'il lui fût permis d'abandonner son église, et il attendit avec résignation la sentence d'Euric à son sujet. Elle ne fut pas aussi rigoureuse qu'il aurait pu le craindie; il fut momentanément envoyé en exil à Livia, sur les frontières de la Gaule et de l'Espagne.

On a encore, parmi les lettres de Sidoine, quelques-unes de celles qu'il écrivit de ce lieu d'exil, une entre autres adressée à Fauste , évéque de Riez, et qui n'est pas sans intérêt historique. Elle aide à se faire une idée de la situation de la Gaule au moment où elle fut écrite *.

Sidoine essaie d'abord de faire comprendre à Fauste l'imprudence (ju'il y aurait à s'entre-écrire fréquemment dans les circonstances présentes.

(i) Epist. IX. 3.

DANS LA GALLE. 'Sdi)

« Tout porteur de lettres, dit-il, doit s'attendre à « être arrêté par les gardiens des routes publiques. « Trouve-t-on une lettre sur un voyageur ?on ne « manque jamais d'interroger sévèrement celui-ci; «et pour peu qu'il paraisse réservé, on le croit « chargé de dire de vive voix tout ce que l'on n'a

V pas trouvé d'écrit dans ses lettres. En conséu quence on le maltraite, et l'on tient pour en- « nemi celui dont il portait la lettre. Et tout cela

V est plus ordinaire encore en ce moment, où la « pacification récente des royaumes est de nouveau « remise en question par des clauses grosses de dé- « bats ! »

Ces paroles font assez voir que la paix qui venait à peine d'être conclue entre les Visigoths et l'Empire était déjà menacée. Il paraîtrait qu'Euric, interprétant mal le traité récent, prétendait reculer sa frontière au-delà des Alpes, jusque sur des terres qui avaient toujours fait partie de l'Italie. Mais cette prétention ou cette méprise n'étaient possibles et ne sont concevables, delà part d'Euric, que dans l'hypothèse qu'on lui avait cédé une portion de la Provence, cession dont l'histoire ne dit rien , et d'autant moins vraisemblable que l'on voit le roi des Visigoths conquérir un peu plus tard le seul pays par lequel ses États confinaient à l'Italie.

Quels que fussent les motifs et l'objet des prétentions d'Euric, INepos crut devoir s'en expliquer avec lui , et lui envoya pour ambassadeur à cet effet saint Epiphane, évèque de Pavie.

S/jO KKGNE ET PRÉPONDÉRANCE d'eLRIC

Ennodius, le panégyriste du saint, nous a donné de cette ambassade un récit assez développé, mais d'une ihétorique si creuse qu'il est impossible d'en déduire une idée tant soit peu précise, ni de ce qui était en litige, ni de ce qui fut demandé ou accordé. On y voit seulement qu'Epiphane mit dans ses réclamations tant de douceur, d'élo- «pience et de persuasion, qu'Euric en fut émerveillé , subjugué , et donna sa parole de se conformer désormais en toute chose aux désirs de l'empereur *.

Ce succès, si c'en fut un, fut le seul d'un règne dont la trahison avait déjà marqué le terme. Nepos avait conféré le titre de patrice à un Pannonien nommé Oreste, lequel, bien que né sujet romain, avait été long-temps au service d'Attila et s'était fail parmi les Barbares une renommée de courage et de talent. Créé chef des milices de l'Italie à une époque oii ces milices étaient uniquement composées de ces mêmes Barbares dont il était presque devenu le compatriote, Oreste se trouva parle fait maître de l'Empire. Il en chassa Nepos, à la place duquel il fit proclamer (en octobre 47 5) son propre fils, Âugustule, jeune homme sans capacité, sur la tête duquel devait s'éteindre ce grand titre d'empereur romain.

Après ce qu'ils avaient fait pour Oreste, les Barbares crurent pouvoir lui demander quelque chose

(i) Ennodius, in vita Epiphanii. p. 38 1.

pour eux; ils lui demandèrent le lieis des terres de l'Italie. Il eut le courage de les refuser; mais il se les aliéna. L'HéruleOdoacrc, chef de l'un des principaux groupes de ces Barbai>es, saisit l'occasion au vol; il fit entendre aux fédérés qu'il serait plus libéral et plus reconnaissant qu'Oreste, et, au bout de peu de jours, Oreste, assiégé dans Pavie, était pris et décapité, Augustule déposé et Odoacre le maître de l'Italie.

Odoacre montra dans sa haute fortune une modestie pleine de sens; il proclama. ])ar l'organe même du sénat de Rome, que, puisqu'il n'y avait plus d'Empire d'Occident, il ne devait plus y avoir d'empereur, et il fut convenu que le chef de la partie orientale de l'ancien domaine de Rome porterait seul désormais ce titre d'empereur rortiain. Quant à lui, il se déclara satisfait de gouverneil'Italie sous le nom consacré depalrice et sous l'autorité suprême de Constanlinople.

Par cette politique il obtint d'être, sinon formellement reconnu, du moins toléré par l'empereur Zenon. Pour ce qui était des Romaiiîs et des Italiens, il se flatta de se les concilier en ménageant, autant que possible, leur vanité nationale, en respectant leurs lois et les formes de leurs institutions; et c'est à quoi il réussit passablement durant un règne de quatorze ans commencé en 476.

Il éprouva néanmoins d'abord une certaine opposition; quelques Romains, mécontents de voir Piome réduite à n'être plus que la capitale de l'IUi-

34'-t RÈGNE ET PRÉPOjVDÉKANCE D LLJRIC

lie, s'imaginèrent qu'il ne leur serait pas iujpossible d'armer Euric, le vaillant roi des Visigoths, contre Odoacre, et lui envoyèrent, dans cet espoir, une ambassade à Bordeaux, où il se trouvait alors *. Euric était trop avisé pour se faire le champion d'un empire déjà tombé et à la chute ducjuel il avait son intérêt. L'ambassade des Romains n'eut donc aucun effet ; peut-être seulement obligeât-elle Odoacre à intriguer de son côté auprès d'Euric. Procope affirme qu'il fit à celui-ci une cession formelle de la Gaule. Si cette cession fut réellement faite, on peut la regarder comme une conséquence de la négociation des Romains avec le roi des Visigoths, et comme un moyen par lequel Odoacre aurait réussi à mettre Euric dans son parti; mais une cession pareille n'est guère vraisemblable, et, en tout cas, elle ne put guère avoir d'importance ni d'effet. Elle ne dispensait point Euric de conquérir, par ses propres forces, les pays concédés; et, pour faire usage de ses forces, Euric n'avait pas besoin d'être autorisé par le dominateur de l'Italie.

Il y eut en Gaule un parti qui se résigna plus difficilement encore que Rome et l'Italie à l'usurpation d'Odoacre et à l'abolition de ce nom toujours imposant d'Empire romain. Ce parti envoya à Constantinople, à l'empereur Zenon, des andiassadeurs chargés de parler contre l'usurpateur et de

(l) Sidon. Apnllinar. Rpistol. VI [1. q.

réclamer le maintien de l'Empire d'Occident; mais Zenon avait déjà pris sa résolution à cet égard ; il était décidé à ménager l'heureux Barbare et à laisser le temps et la fortune prononcer sur lui *.

Cette inutile négociation est le dernier acte officiel de la Gaule, comme partie de l'Empire d'Occident et comme siège de l'un de ses deux prétoires. Dès l'année 477? oh cette négociation dut avoir lieu, cesse l'union politique de cette contrée avec l'Italie, union qui avait commencé il y avait plus de sept cent vingt ans.

Ainsi complètement détachés de l'Empire et isolés entre eux , les faibles débris de la préfecture des Gaules n'en devenaient que plus incapables de résister aux Barbares qui les cernaient de toutes parts. La province tarraconaise de l'Espagne et la portion de la Gaule comprise entre la Durance et la mer, à laquelle se restreignit depuis le nom de Provence, devaient être conquises les premières, convoitées comme elles l'étaient l'une et l'autre par le plus puissant et le plus voisin de tous ces l^rbares.

Euric soumit d'abord la Tarraconaise et se trouva par-là maître de toute la Péninsule hispanique, sauf peut-être les vallées des Pyrénées occidentales, où se maintinrent, à ce qu'il semble, de petits chefs indépendants qui persistèrent long-temps tMicore à s'intituler officiers lomains^.

(i) Excerpta e Caiididi Historia.

■j.) Jornand. de Rch. get. "^T.VH. — Isidor. Chronic. Goihoi.

344 RÈGNE ET PREPONDERANCE d'eURIC

Portant de là ses armes dans la Gaule, au-delà du Rhône, il s'empara, vers 48o, de la Provence, et alors enfin tombèrent en son pouvoir Arles et Marseille, ces deux villes poui- la conquête desquelles avaient tant guerroyé ses prédécesseurs et lui-même *. On parle aussi de ses conquêtes sur les Burgondes; mais ces conquêtes sont fort douteuses, et, les eùt-il faites, il serait impossible de dire, même vaguement, en quoi elles consistèrent.

S'il est à regretter que l'histoire ait touché si rapidement aux dernières victoires d'Euric, tailt en Espagne qii'en Gaule, il est encore plus fâcheux qu'elle ait laissé dans une obscurité si profonde tout ce qui tient aux relations de ce chef avec diverses nations barbares, germaniques ou autres, dont il paraît qu'il était devenu le patron et l'arbitre. Cassiodore dit en termes formels qu'il avait puissamment aidé de ses subsides les rois des Varnes, des Hérules et des ïhoringiens, et fait cesser la guerre que leur avaient déclarée leurs voisins 2. D'autres écrivains font allusion à ses victoires sur les Sicambres de la confédération franke et sur les tribus barbares des bords du Wahal, qui étaient aussi, selon toute apparence, des tribus frankes ^. Mais si obscures et si incomplètes que soient sur toutes ces choses les indications des historiens, elles suffisent néanmoins pour constater qu'Euric

(i) Jornand. et Isidoi- loc. cit

(1) Cassiod. Cluonic, ad an. /}8'3.

C^) Sidonitis Apolliii. Epistol. VIII. >. <j.

était le roi le plus puissant de son époque, et que sa cour était devenue une espèce de centre autour duquel s'agitaient, comme pour se rallier ou chercher un point d'appui, les parties disloquées de l'Empire d'Occident.

Il y a dans Sidoine une lettre curieuse qui peut aidera éclaircir un peu ces indices historiques, et dont, par cette raison, je crois bien faire de donner quelques extraits.

On se souviendra qu'Euric, en prenant possession de la province et de la capitale des Arvernes , avait relégué Sidoine Apollinaire à Livia , dans la Cerdagne; il paraît que cet exil ne fut pas lone et que le digne évéque obtint aisément d'Euric Fautorisation de retourner à son siège. 11 en reprit aussitôt le chernni (vers les commencements de l'année 477); mais il lui fallut passer par Bordeaux pour y voir le roi qui s'y trouvait, soit qu'il ne voulût que le remercier de sa délivrance, soit qu'il eût à traiter avec lui de quelque affaire. Deux mois se passèrent avant qu'Euric put lui donner audience, tant ce roi était alors occupé!

Ce fut pour abréger un peu ce long intervalle d'attente et d'oisiveté que Sidoine écrivit à Lampridius, le rhéteur alors le plus fameux de Bordeaux, une lettre curieuse pour l'histoire littéraire de l'époque , accompagnée d'une pièce de vers plus curieuse encore comme document hislorique*.

(i) Epist. VIII. 9.

346 RÈGJNE ET PRÉPONDÉRANCE DIURIC

C'est un tableau de la cour d'Euric dans ce moment d'activité politique. Là Sidoine décrit en traits assez pittoresques les députations, les suppliants, les solliciteurs qui, de toutes les parties de l'Europe ou même de l'Orient, affluent sans relâche à l'audience du puissant monarque. Il y peint le Burgonde haut de sept pieds s'agenouillant pour demander la paix; le Romain implorant, aux bords de la Garonne, des secours contre les Barbares qui ont asservi le Tibre; l'Ostrogoth venu des rives du Danube solliciter une protection moyennant laquelle il pourra braver les Huns, ses anciens tyrans. Là encore il décrit un vieux chef sicambre, tondu en témoignage de la défaite qu'il a subie, et qui a obtenu la faveur de laisser croître de nouveau sur sa tête cette précieuse* thevelure, décoration et privilège de sa royauté. Enfin il n'y a pas jusqu'au Parthe, au descendant des Ârsacides, que Sidoine ne représente comme traitant avec le roi des Visigoths et ayant quelque chose à lui demander.

Ce roi, si occupé de guerre, de conquêtes et de sa prépondérance politique au dehors , fit plus qu'aucun de ses prédécesseurs pour la culture morale et sociale de son peuple. Jusqu'à lui les \ isi* goths n'avaient été gouvernés que par des usages traditionnels; il leur donna le premier des lois écrites, qui furent comme le noyau ou le germe du code méthodique et complet auquel travaillèreni après lui la plupart de ses successeurs, et si connu.

parmi les monuments de son genre, sous le nom de Code des Visigoths.

Euric mourut à Arles en 483*, laissant un fils unique, Âlaric, qu'il avait eu de Ragnahild , la seule lemme qu'on lui connaisse et dont on ne sait rien, sirfon qu'elle était la fille d'un roi. Aussitôt après sa mort Âlaric U fut proclamé son successeur à Toulouse, restée la capitale de leur royaume, même après l'acquisition d'Arles et de Tarragone.

Euric aspirait à la domination de la Gaule entière, et non-seulement la tâche n'était point audessus de ses forces, mais il y était, à ce qu'il semble, asâez avancé. Il est probable que, s'il eut vécu seulement quelques années de plus, il serait parvenu à établir, dans cette contrée comme en Espagne, une sorte d'unité politique qui aurait pu en modifier heureus.ement l'avenir. Alaric II , jeune prince doué de bonnes inclinations, mais mollement élevé et n'ayant aucune des grandes qualités de son père, se trouva incapable de poursuivre l'exécution de ses plans et de compléter ses conquêtes -.

Peu de temps avant Euric, Childéric était mort (48j) aux environs de Tournai. Rien n'indique qu'il eût gagné un pied de terre à toutes ces petites guerres, à toutes ces irruptions, à toutes ces intrigues des Barbares contie les Gailo-Romains et de

(ij Isidor. Clironic. (iothor.

('i"; lil. loc. (il. • 9

348 KàcNL: UT PRJilPONDlilRANCE d'eURIC

ceux-ci conlie les Bail)aivs, auvquclles on l'eiilrevoit sans cesse mêlé, et où il n'y eut , à c(; (ju'il semble, de satisfaites que sa turbulence [)olitique et sa bravoure! «guerrière. Il mourut , ne laissant d'autre fils que Clovis, à peine âgé de dix-sept ans, si du moins ce que Ton raconte du mariage dont sa naissance fut le fruit n'apparli^'ut pas, comme on peut bien être tenté de le croire, à la partie fabuleuse de sa vie. Voici ce récit singulier d'après Grégoire de Tours, qui a conseivé assez naïvement l'énergique empreinte de l)ai'barie <|ui le caractérise.

Basin, ce roi des Tbuiingiens,cbc/ lc(picl (Uiildéric proscrit avait trouvé asile, avait pour épouse une fenuue nommée Basine, qui s'était fort éprise des hautes (|ualités du liéi-os. /Vussi, lorsque Childéric, informé du retoui- i\c l'affection de ses sujets, eut (piilté la Tlnuingie pour alleise remettre à leui' tète, Basine, délaissant son époux, accourut-elle bien vite rejoindre le guerrier frank. Interrogée par cclui-(i, (jui voulait savoii- pouripioi clic venait à lui de si loin, elle lui ri''j)(>n(lit : «.le connais ton mérite; je sais que lu es fort brave; c'est pour cela (]ue je suis venue habiter avec toi. Kt sache bien tpu' si je connaissais, par-delà lamer, quehprun de plus vaillant (|ue toi, je \uc\\ iiais habiter avec lui. » ('liarmé de ces paroles, (Ihildéric la prit {)oui f( inuu% et (M) cul un (ils auquel i-1 donna le nom dr Clovis».

^ t lIi<!or. l'iaiicdi. It. i •?.

D\NS T,A (;ALIJ,K. 'ViQ

A. ce récit déjà bien sii(ïi.sainmcnt roiiiaiicsquc, Fi('(l('fi;nirc a ajouté (liv(M\sos [)ai'ti(-iilai-il<'s iiKïivcil- Icuscs, évidcnnncnt invcnlécs dans la vue de relever encore la grand(î destinée de Clovis.

Il se fit dans la Gaule, à la mort d'Euric, une sorte de pause j)oliti(|ue, dans la((uelle les diverses puissarjces du pays, jus([ue là o[)piiniées ou menacées par le loi visij^olli , purent i(,'[)rendre haleine, recouvrer, avec; l'indépcîndance et la sécurité, le lil)i-e usage de leurs forces, et se remettre en concurrence avec les Visigotlis,dans raclif)n «oumiune des Barbares sur le sort de la (iaule.

A.vant de reprendre le récit des laits où nous verrons cette action se développer ,j(;.(;rois d(;voir m'arrêter quelques moments ici à d(;s (considérations et à des recherches d'un autre genre et d'un autre ordie (\\w les précédentes, et <pii, si ell(;s ne sont pas histori(|ues dans le s(;ns (ordinaire et conv(;!ni de ce mot, le sont incontestablement dans un sens plus large et plus rehîvé. Ces considérations se sont intimement rattachées, dans ma pensée, à l'objet et au plan d'une histoires dont j'aurais voulu (aire un tableau, sinon (:onq)lel,au moins hdèhî^de la lutte de la civilisation gallo-romaine et cfe la barbarie germanique.

Les événements qui précèdent se résument tous, il est vrai, dans le fait général de cette lutte, mais ils n'en embrassent pas l'ensemble, ils n'en indiquent pas les résultats. Ce n'est point assez d'avoir peint tant de désordres et de ravages à la suite de

35o R^GNE ET PRlÎPOJNDÉRANCIi d'eURIC, ETC.

tant d'iilvasions et de conquêtes; ces invasions et ces conquêtes eurent, sur la destinée morale et sociale de ceiix qui les firent comme de ceux qui les subirent, une action qu'il importerait de préciser et qu'il faut au moins signaler. C'est à cette tâche que seront consacrées les pages suivantes. 3e parlerai d'abord des Gallo-Romains du cinquième siècle ; j'entrerai dans quelques développements sur leur régime politique, sur leur état social, sur leurs mœurs et leur culture littéraire. J'essaierai après cela de montrer comment et jusqu'à quel point toute cette existence gallo-romaine fut modifiée par la domination des divers conquérants germains, et ce qui résulta, pmir ces derniers euxmêmes, de leurs relatiorrs ou de leur mélange avec des peuples d'une autre race, dune autre langue et d'une autre civilisation qu'eux.

ÉTAT DE LA GAULl- AU CINQUIKME SIECLE. PRÉFEC- TURE. CURIE. SOCIÉTÉ, MŒURS. ÉTUDES ,

Je pourrais ne rien dire de l'organisation de la Gaule comme partie de l'Empire d'Occident; j'ai eu, dans les récits qui précèdent, tant d'occasions de montrer l'autorité romaine en action dans cette province que, même sans avoir eu l'intention expresse d'en décrire l'organisation politique, je n'ai guère pu faire moins que d'en donner quelque idée. Toutefois, ce qu'il y a à dire à ce sujet pouvant être renfermé en peu de pages, et tenant d'ailleurs à un des côtés les plus originaux et les plus saillants du génie romain, je ne cvains point de répéter ici, avec un peu de suite et d'ensemble, ce que je. puis en avoir déjà jeté çà et là en notices détachées *.

Au commencement du cinquième siècle, et déjà

(i) Presque toutes ces notices, et les plus importantes comme les plus certaines, sont tirées de la Notitia dignitalum Imper ii rom. J'ai cru pouvoir m'abstenir d'en citer les passages un à un.

35si LiV GA.TILE AU CINQUIÈME SIÈCLE.

l)ieii auparavant, la Gaule, sous la dénomination de préfecture du prétoire des Gaules, formait une des deux grandes divisions deTEmpire d'Occident, comprenant, outre la Gaule proprement dite, la Péninsule espagnole et la Grande-Bretagne, .l'ai raconté en son lieu comment et pourquoi le siège de cette préfecture, fixé d'abord à Trêves, avait été transféré à Arles.

Cette vaste étendue de pays, destinée à former un jour trois puissants royaumes, était alors gouvernée par un seul officier romain qui s'intitulait préfet du prétoire des Gaules. C'était le lieutenant immédiat de l'empereur qui le nommait et le destituait à volonté.

Au préfet du prétoire étaient attachés immédiatement des employés de divers grades, chargés de l'assister dans ses fonctions. On a les titres de ces employés, mais leurs titres ne donnent point une idée précise de leurs attributions. On voit seulement d'une manière générale que les uns étaient des écrivains chargés de la rédaction des diverses espèces d'actes émanés de la préfecture , et d'autres des officiers de finance attachés au service du fisc. Ce qu'il y a pour nous de plus remarquable relativement à ces employés préfectoriaux , c'est leur petit nombre. Il y a tout lieu de croire que le préfet du prétoire des Gaules, cet homme qui dirigeait toutes les affaires administratives et judiciaires de trois vastes pays, n'avait guère autour de lui plus

PRlÎFECTLJRi:. 353

d'une vingtaine d'aides ou de commis; il serait assez curieu\ de savoir combien de milliers il y en a aujourd'hui d'occupés aux mêmes cho'ses.

La préfecture était sous-divisée en trois vicariats, ayant chacun à sa tête un officier nommé vicaire, subordonné au préfet. Ces trois vicariats étaient celui même de la Gaule, ceux de l'Espagne et de la Grande-Bretagne. Cette division en vicariats représentait, comme on voit, d'anciennes divisions géographiques naturelles que l'administration romaine avait trouvées faites et maintenues. Cette organisation avait été un peu modifiée, au commencement du cinquième siècle, par le partage du vicariat de la Gaule en deux, l'un septentrional, l'autre méridional; mais je crois pouvoir me dispenser de tenir un compte précis des résultats peu importants de ce chansfement tardif.

Les vicariats formaient des arrondissements encore beaucoup trop vastes pour n'être pas sousdivisés; ils l'étaient en provinces; la Gaule seule en comptait dix-sept.

Ces provinces étaient de deux sortes et distinguées par deux différentes dénominations ; elles étaient consulaiies ou non consulaires. Chaque province consulaire était administrée par un officier auquel on donnait de même le titre de consulaire. Les autres étaient régies par des officiers qui prenaient assez indifféremment les noms de présidents (praesides) , de recteurs (rectores) ou déjuges (judices).

354 '"^ GA.irLE AU CliNQUlÈME SIKCLE.

Sur les dix-sept provinces de la Gaule il y en avait six consulaires et onze gouvernées par des présidenl's ou recteurs. Il paraît que les consulaires étaient réputés supérieurs en grade à ceux-ci; mais on ignore si cette différence de titre et de rang entraînait quelque différence de fonctions; les documents ni l'histoire n'en laissent voir aucune.

Au-dessous de la province il y avait encore une sous-division administrative de territoire, un degré subordonné de juridiction , la cité ( civitas), composée d'une ou de plusieurs villes et d'un district rural. Chaque ville était gouvernée par une espèce de sénat local nommé curie, dont l'organisation doit être décrite à part. Ce sénat correspondait immédiatement avec le consulaire ou le président de la province. H n'est nulle part question d'un intermédiaire impérial entre ces deux degrés de juridiction.

Enfm la cité avait sous elle des bourgades (pagi), régies par des' officiers dont l'action trop locale paraît à peine dans l'histoire et n'a par conséquent guère d'occasions d'être mentionnée.

Le pouvoir qu'exerçaient le préfet du prétoire et chacun de ses subordonnés é ait un pouvoir indivis; il s'étendait à toutes les parties de l'administration , sans autre exception que les affaires militaires ; il comprenait les fonctions judiciaires et administratives.

En ce qui concerne l'action et l'exécution des lois, chaque fonctionnaire romain agissait seul et

PP.JiFECTURE. 355

tl'une manière absolue, sous sa responsabilité personnelle; en ce qui tenait à la délibération , il était d'ordinaire assisté par de^ conseils réguliers. Le préfet, le vicaire, le président devaient ou pouvaient, à des époques déterminées et en lieu convenu, convoquer leurs subordonnés respectifs et les citoyens notables de leurs arrondissements qui, réunis en assemblée, délibéraient sur les affaires et les intérêts de la portion de territoire à laquelle ils appartenaient.

Les avis arrêtés , les votes émis dans ces assemblées, étaient transmis au pouvoir supérieur qui pouvait les négliger parce qu'il pouvait mal faire , mais qui ne négligeait guère impunément des vœux qui étaient presque toujours ceux du pays.

C'était sur ces bases larges et simples que roulait tout l'ordre civil et judiciaire. Ce qui tenait à l'ordre militaire était encore plus simple. Il v avait dans la préfecture des Gaules, comme dans les autres, un maître des milices ayant dans chacun des trois vicariats , sous le titre de comte , un officier commandant toutes les troupes qui s'y trouvaient stationnées.

Là où l'organisation politique, où l'administration étaient purement romaines, il fallait bien que la législation le fût aussi. Il n'y avait donc plus, dans toute la Gaule , à l'époque dont il s'agit, aucun vestige des anciennes lois du pays. Tout était régi par les lois de Rome , par les divers codes ou les divers

3^}G LA GALLl': AU CIIN'QUIKME SIKCLE.

recueils de décisions (jui en formaient l'ensemble, et à dater de 4^8 par le Code tliéodosien, terminé vers cette époque et devenu dès lors, sinon la règle unique, du moins la règle principale de tout ce qui exerçait un pouvoir* émané de l'Empire romain et de tout ce qui portait encore le nom de Romain.

Voilà ce qui concerne l'organisation générale de la Gaule; reste à dire quelle Fut celle des villes. Sous le point de vue principal de cette histoire, cette recherche et cet examen sont d'un intérêt particulier, bien supérieur à celui que peut offrir l'organisation préfectoriale. Celle-ci, en effet, était nécessairement destinée à disparaître sous la domination des Barbares; mais le gouvernement municipal pouvait persister et persista en effet sous cette domination. Ce fut un reste vivace des institutions romaines que rien ne put extirper, autour duquel se rallièrent tous les efforts, toutes les tentatives par lesquelles une portion considérable des Gallo-Romains essaya, durant plusieurs siècles, de se soustraire aux conséquences de la conquête franke. Enfin c'est des débris de cette institution que l'on voit sortir, au douzième siècle, les germes d'une liberté nouvelle, véritable affranchissement du gouvernement féodal né de cette conquête. < On ne s'étonnera donc pas si je traite avec quelque étendue de la curie, si je hasarde en passant quelques conjectures sur les points obscurs

(le son histoire. Par des motifs qui se découvriront d'eux-mêmes je parlerai d'abord de la constitution municipale des villes de l'Italie; j'arriverai prompîement de là à celle des villes de la Gaule.

A dater du règne de Dioclétien, chaque ville eut, pour son gouvernement particulier, un corps ou collège municipal composé de ses citoyens les plus riches, en nombre très variable, mais assez ordinairement de cent. Ce collège se nommait diversement l'ordre des dècurions (ordo decurionum) ou tout simplement l'ordre (ordo) , la Curie (Curia), le Sénat (Senatus). Chacun de ses membres en particulier prenait le titre de décurion, de curial ou de sénateur *,

Cet ordre des décurions, cette curie formaient dans chaque ville une sorte de patriciat municipal, une classe intermédiaire entre les grands dignitaires de l'Empire et le gros de la population libre, distinguée de celle-ci par quelques privilèges, dont le principal consistait dans l'exemption de certaines rigueurs pénales, de la torture, par exemple 2,

Les dècurions n'étaient pas tous d'égale condition; ils n'appartenaient pas tous à la même classe de la société. Les uns étaient des décurions honoraires, patrons plutôt que membres de la curie ;

Ci) Cod. Theodos. passim. — Cf. vSavigiiy. Ge»ch. des Ricmisch. Rechts. tom. I. p. 40. sqq.

;2' Cod. Theod. de Decuriouib. 1. ï4-

les autres étaient les décurions ordinaires, les vrais décurions. Ce sont les seuls dont je parlerai; pouvant faire ici abstraction des autres, je ne m'y arrêterai pas.

Mais entre les décurions eux-mêmes la loi faisait diverses distinctions, toutes plus ou moins caractéristiques de l'esprit et des formes de l'institution. Et d'abord il y avait deux sortes de décurions, à raison du double mode de leur entrée dans la curie; les uns étaient les décurions nés ou originaires (originales) ^, c'est-à-dire ceux qui Tétaient à titre de fiîs, de parents, de descendants d'anciens décurions ; les autres étaient les décurions élus (nominati), c'est-à-dire ceux que l'on nommait pour compléter la curie, quand le nombre des décurions-nés n'y suffisait pas. C'était la curie ellemême qui se donnait ces nouveaux membres ^.

Une autre distinction entre les décurions résultait de l'ordre dans lequel ils étaient inscrits sur l'album ou registre de la curie. Les cinq, dix ou quinze premiers qui s'y trouvaient portés, et qui en formaient ce qu'on aurait pu dire la tête, étaient réputés supérieurs aux autres en dignité '; ils avaient quelques privilèges, peut-être même quelques attributions de plus. Leur nombre variait de cinq à quinze; et, à raison de cette variété, on les

(t) Cod. Theod. de Decuiion.

(i) Cod. Th. de Decur. 1. 46.

^ (3) Ibici. I. 47.48.

Cl RfE. 3^9

nommait les cinq, les dix ou les quinze premiers, ou bien simplement, et abstraction faite du nombre, les premiers (primi), les primats (primates), ou bien encore les principaux (principales ) *.

Ces deux difïerentes sections de la curie en formaient la portion délibérante; une troisième section, élue par les deux autres et dans leur sein, en était la partie executive. Les membres de celle-ci prenaient le titre particulier de magistrats (magistratus).

La loi romaine faisait une distinction importante entre les fonctions de simple décurion et celles de magistrat curial; elle considérait les premières comme de pures obligations, des charges (munera) qui ne relevaient point la condition du fonctionnaire; elle attachait aux autres une considération et des distinctions , à raison desquelles elle les qualifiait d'honneurs (honores) 2.

Ces magistratures curiales variaient un peu d'une ville à l'autre, soit pour le nombre, soit pour le nom. P'ordinaire une curie n'avait que deux magistrats et n'en avait jamais plus de quatre. Dans le premier cas ils se nommaient duumvirs, ou consuls, dans les villes qui, par privilège ou par vanité, avaient donné à leur curie le nom de sénat; s'ils étaient quatre, ce qui était plus rare, ils pre-

(1) Cod. Théod. De A!bo Sciib.

(a) Savigny, Gesch. des rœrn. Rechis.l. p. 73. — Cod. Tb. De Muncr. 1. ii. l[^.

36o LA GAULE AU CUVQUIKMK SIKCLE.

naient de ce nombre la dénomination de qi»aluorvirs.

Ces titres n'ayant de relation qu'au nonibie des magistrats curiaux , ne peuvent donner aucune idée de leurs attributions; mais ils sont d'ordinaire accompagnés d'un complément qui en précise la signification, et constitue plusieurs espèces de duumvirs ou de quatuorvirs *.

Ainsi il y avait dans cliaque curie un duumvir chargé de rendre la justice dans les limites de la juridiction curiale; il se nommait duumvir de la justice (II vir juridicundo). C'est celui de tous dont le nom marque le plus clairement les fonctions.

Un autre duumvir curial était celui qui s'intitulaitquinquennal(quinquennalis).Ce magistrat figure aussi dansles lois et sur lesinscriptionssous les noms de curateur (curator) et de censeur (censor). Bien que sesfonctions fussent annuelles, comme celles de tous les autres magistrats cuiiaux, il n'était élu que tous les cinq ans; de là son nom de quinquennal. Son office était réputé la plus haute des dignités de la curie. Outre la surveillance des édifices et des travaux publics, il avait l'administration des finances de la cité; c'était lui qui affermait ses terres et percevait ses revenus 2. Mais il semble qu'il y eut dans la nature de ces fonctions quelque chose d'incom-

(1) Voir le Cod. Théod. passim; voir surloiU les inscriptions.

(2) Cod. Théod. adni. rer civ. 1. 3. 9. etc. — Savigny, Gesch. des rarn. RechLs. I. p. G/,-

palihle avec des vacances de quatre ans sur cinq. Peut-être n'était-ce qu'une sorte d'inspection, de censure périodique qu'il exerçait sur les affaires économiques du municipe.

Les édiles étaient une autre classe de magistrats nmnicipaux. On trouve des édiles de justice (aedilis juridicundo) *; mais plus ordinairement l'édile curial était un magistrat autre que celui par l'organe duquel la curie exerçait son autorité judiciaire, et d'un rang inférieur. Il avait la police de la voie publique, des édifices, des bains, en ce qui concernait la sûreté, la salubrité et le bon ordre 2.

L'élection aux magistratures curiales ne se faisait point par sauts, comme on disait ; elle suivait une gradation obligée, du moindre emploi à l'emploi immédiatement supérieur^. Ainsi, pour être nommé curateur ou quinquennal, il fallait avoir passé par toutes les autres magistratures de la curie, et il y avait toujours un intervalle de trois ans entre deux promotions ^. Du reste le même décurion pouvait exercer plusieurs fois la même magistrature, pourvu qu'il fût reconnu que 1^ curie n'avait point d'autre membre que lui capal^le de la remplir ^.

(i) Ce titre est fréquent dans les inscriptions. , (a) Roth. De Re municipali Romanor. XXII. — Il cite sur l'éililité un passage intéressant de Papinien.

Ci) C'est une disposition fréijueinment rappelée dans les lois dn Code Théod. relatives à la curie.

(/)J Cod. Théod. De Muner. et Honor. I. i.

(5J 1(1. De Mener. I. i.'j. i6.

36a LA G.VIIL1-: AU CINQl lÈME SIÈCLE.

Outre ses décurions eL ses magistrats, la curie avait ses notaires, ses tabellions, ses scribes salariés pour les diverses sortes d'écritures auxquelles donnaient lieu Jes actes municipaux ^.

Telle était, réduite à ses dispositions fondamentales et à l'époque indiquée, la constitution de la curie romaine en Italie. Il faut maintenant en indiquer les attributions.

Elle était chargée de la répartition et de la levée de l'impôt, dont une partie, sous le nom de capitation, se levait en argent; l'autre, en nature, se percevait sur les produits de la terre, sur le blé. Forge et le vin. Les décurions, sous leur responsabilité, nommaient tous les ans, pour faire cette perception , lui agent supérieur avec le titre d'exacteur 2. La curie était aussi parfois préposée à la garde et à la surveillance des dépôts de subsistances , d'habillements ou d'armes que l'Etat formait pour les besoins de l'armée; elle était de plus chargée du service des mansions ou étapes militaires, sur les grandes routes de l'Empire. A cela seréduisaient les fonctions générales de la curie et ses obligations envers le gouvernement; toutes ses autres attributions étaient purement municipales.

C'était, comme on l'a vu, au duumvir de la justice qu'appartenait l'exercice de ce que la curie possédait de pouvoir judiciaire. En matière crimi-

(i) Cocl. Théod. De Miincr. I. j8. elc. 71 Cnd. Thénd.De Derm . 1. il. De Siisrrpl. I. S

Cl Rir. 363

nelle cette juridiction était presque nulle; elle se bornait, \is-à-\is les hommes libres, au droit d'emprisonner provisoirement ceux qui troublaient la tranquillité publique, et vis-à-vis les esclaves, à celui de leur infliger, dans des cas déterminés, un léger châtiment *.

En matière civile la juridiction curiale était plus étendue, plus positive et plus fortement organisée. Le duumvir de lajustice jugeait en première instance toutes les causes où la valeur débattue ne dépassait pas une somme déterminée, qui ne nous est point connue; il pouvait juger aussi des causes où il s'agissait de sommes plus fortes , si les parties litigantes y consentaient 2. Il pouvait prononcer des amendes, exiger caution et prendre nantissement; mais il ne pouvait remettre définitivement en possession de la chose contestée, ni exiger caution pour un dommage non consommé. C'était le président de la province qui était le juge supérieur et d'appel relativement au duumvir ^. '

C'était aussi par la curie que la loi romaine intervenait dans ce qu'elle nommait les actes de juridiction volontaire, c'est-à-dire dans les transactions de toute espèce entre particuliers, pour en formuler et en conserver les actes.

Il y avait des transactions dans lesquelles cette

(i) Cod. Tli. De Jurisdict. 1. 12. — Roth. XXI. p. 95.

(a) Id. XX. p. 9a.

(3; Savigny. Gesch. des rœm. Rvc/ils. I. cap. 2.

intervention de la curie était obligée, d'autres où elle n'était qu'officieuse et n'avait lieu qu'autant tju'elle était réclamée parles contractants. Elle était obligée pour les donations qui dépassaient une certaine somme, pour la rédaction des testaments et pour leur ouverture après le décès des testateurs; elle était officieuse dans les ventes, les échanges, les paiements en acquit d'une dette , etc.

Ce n'était pas la curie entière qui intervenait dans ces transactions volontaires; il n'y fallait qu'un magistrat et trois décurions, assistés d'un scribe ou n o taire ( exceptor ) * .

Les documents qui constataient celte intervention et en contenaient le résultat se nommaient les actes, les gestes municipaux. La formule générale de ces actes était yne espèce de dialogue du magistrat avec le contractant, lorsqu'il n'y eh avait qu'un, ou les contractans entre eux et le magistrat,, quand ils étaient plusieurs 2.

La curie était chargée de tout ce qui avait rapport à la police de la ville; elle la faisait faire par des agents qu'elle nommait pour cela hors de son sein. Les principaux de ces agents étaient : 1° les nénarques, dont les fouctions ne peuvent être plus justement comparées qu'à celles de nos commissaires de police 3; 2° les slationnaires, espèce de

(i) Cod. Tti. De Decur. 1. i5i.

[7,) Savigny. loc. cit.

(3) Cod. Tli. De Irenarchis.

soldats de police , ayant leur poste ou station en certains lieux fixes, où Ton était sur de les trouver au besoin; 3° les curieux ou espions publics, dont les rapports allaient parfois jusqu'à l'empereur*.

Les gouvernements anciens se mêlaient encore beaucoup plus que les modernes de tout ce qui a rapport aux subsistances. Dans les villes de l'Empire romain cette administration était une branche des affaires de la curie 2.

J'aurais beaucoup de choses à ajouter pour compléter cet aperçu des attributions et des fonctions curiales; mais j'en ai dit assez pour mon objet particulier, et même pour montrer que le svstème municipal des Romains était conçu sur de tout autres idées et sur des idées plus simples et plus larges que celles aujourd'hui généralement accréditées à ce sujet.

Pour subvenir aux frais de leur administration , les curies avaient un patrimoine ou domaine municipal, qui paraît avoir été partout considérable relativement à la richesse et à la population des villes. Ce patrimoine se composait de biens de diverse nature : 1° de fonds de terre affermés à des particuliers; 1° de capitaux en argent prêtés à intérêt; 3° du produit d'impôts municipaux levés sur le transport, l'entrée et la consommation des den-

(i) Les lois sur les curieux occupent tout le titre XIX duliv. VI, du Cad. Théod.

,2) Cod. TIj. De Annon. 1. 8. elc.

rées et des uiarcliantiises dans les villes*. Le produit de ces impùls était afiernié à des percepteurs qui, sous le nom de vectigales^ formaient dans chaque ville une espèce de corporation ou de société particulière. Telle était, considérée sommairement, l'organisation de la curie dans les \illes d'Italie.

Maintenant les curies des provinces étaient-elles toutes et de tout point semblables à celles de l'Italie, ou en différaient-elles en quelque chose? En ce dernier cas, quels pouvaient être le degré, les motifs et les conséquences de cette différence? Voilà des questions importantes, mais difficiles et compliquées; je ne veux ni ne puis y entrer qu'autant que l'exige ou le comporte mon intention de donner un rapide aperçu des révolutions de la curie romaine, principalement dans la Gaule, du quatrième siècle aux commencements du sixième.

Les cités gauloises furent d'abord et long-temps romaines à divers titres et à divers degrés. Quelques-unes, comme Narbonne, avaient joui dès l'origine du droit de cité romaine. D'autres, comme Nîmes et Toulouse, avaient été régies par le droit latin; Plusieurs, telles que \ienne et Lyon, par le droit italique. Mais ces différences, ces inégalités, provenant de l'administration républicaine de Rome et de la condition primitive des villes conquises, avaient disparu peu à peu dans la constitution de plus en plus uniforme des empereurs. Il est probable que, dès le quatrième siècle, il n'en restait

(i) Cod. Tlu-otl. De (>]•]». pub. l. lo.

CIRIE. 36-]

plus guère de vestige, dans les institutions locales de la Gaule; le régime municipal en particulier n'en offre aucun. Les témoignages ou les monuments les plus anciens que nous ayons de l'existence des curies gauloises, surtout de celles du Midi, constatent deux choses : i° que sur tous les points essentiels l'organisation de toutes était foncièrement la même; 2° que les légères variétés que l'on y peut découvrir ne dérivaient point d'une inégalité antérieure de droit ou de condition politique. Ces curies sont toutes dirigées par des personnages aux fonctions desquels sont attachées l'idée et la qualification officielles d'honneurs (honores), c'est-à-dire par de vrais magistrats, dans le sens romain. Il y a seulement dans les dénominations de ces magistrats quelques légères variétés, dont il peut n'être pas inutile de tenir compte. Ainsi, par exemple, il v avait des villes qui, comme Bordeaux et Poitiers, donnaient à leurs curies le nom de sénat, à raison de quoi les magistrats de ces curies prenaient le titre de consuls. On voit aussi parfois des préfets à la tète des décurions; mais le nom le plus ordinaire des magistrats curiaux est celui de duumvirs (Ilviri) ou quatuorvirs (I\ viri)^, selon

(i) Voici les noms de quelques-unes des villes du Midi où l'on a trouvé des inscriptions en l'honneur de magistrats curiaux désignés par les titres de Ilvir, IVvir, quinquennalis, etc.: Narbonne, Nîmes, Toulouse, Vienne, Lyon, Vesone, Apt, Avignon, Vaison, Fréjus , Arles, Aix, Nice, Saint-Remi? ( Glanirnm 1, Brianron ? ( Brigantiunr , de.

3f)8 LA GAULE AL CINQUIK.^IE S[1':CLE,

qu'ils sont véritabienieiit ou sont censés être deux ou quatre. Il dépendait probablement de la curie de se donner, selon ses convenances ou ses besoins, deux ou quatre magistrats; car on voit dans la même curie, dans celle de Nîmes, par exemple, tantôt des duumvirs, tantôt des quatuorvirs. Il paraît, du reste, (|ue dans la Gaule, connue en Italie, le nombre des magistrats de la curie ne dépassa jamais quatre.

On ne voit pas à quoi tenait la substitution accidentelle et passagère d'un magistrat nommé préfet, lequel élait parfois élu à Rome, au duumvir ordinaire, qui était toujours élu par sa curie; mais le fait est certain; on en a des exemples à Vienne et à Narbonne. Une inscription curieuse atteste l'existence, dans la curie de cette dernière ville, d'un préfet prenant le titre de produumvir (prollvir).

Il serait important, mais il est impossible de rapporter à une époque précise les notions qui précèdent. Presque toutes et les plus sûres sont tirées d'inscriptions sans date, sur l'âge desquelles on ne peut rien présumer, sinon qu'elles doivent être toutes antérieures au cinquième siècle, et la plupart au quatrième. Une seule cbose est certaine, c'est que les curies gauloises, dont ces inscriptions attestent l'existence, sont les premières en date parmi celles dont on peut parler bistoriquement.

A partir de la fin du quatrième siècle, les curies de la Gaule subissent un cbangement remarquable dans l'organisation de leurs magistratures. Il n'est plus question de ces duumvirs, de ces quatuorvirs,

qui figurent dans les inscriptions de l'époque précédente. Chaque curie est régie par le premier des principaux, qui prend dès lors le titre de principal par excellence. Ce nouveau chef est seul à la tète de la curie; il n'est point élu par les décurions, comme l'était le duumvir; il lire sa prééminence de son rang d'inscription sur l'album curial. Son office n'est pas annuel; il dure plusieurs années , d'abord cinq ou dix, puis quinze^. M. de Savigny établit une autre différence entre le duumvir et le principal; il croit que celui-ci n'avait aucune part à l'exercice de l'autorité judiciaire; d'où il résultait que la curie présidée par lui n'avait pas un droit municipal aussi étendu que la cuiie duumvirale. Là-dessus, le savant auteur de l'histoire du droit romain établit une thèse générale. Admettant, comme co-existantes, deux sortes de curies, la curie à duumvir et la curie à principal , il attribue exclusivement la première à l'Italie, ou plus généralement aux cités en jouissance du droit italique, tant dans les provinces qu'en Italie^; et donne la seconde aux provinces, particulièrement à la Gaule •^.

(1) C'est une loi dHonorius rendue en f\og, et insérée dans le Code Th. 1. 171. De Decur. qui fournit les notions les plus positives sur la condition des principaux des curies gauloises.

(a) L'attribution exclusive de duumvirs, ou généralement de magistrats municipaux aux curies des villes jouissant du droit italique a été déjà contestée par M. F. Walter , Rœm. Rechtsgeschichte.

(3) Gesch. des Rœm. Rechls. I. cap. 2. p. 80. sqq. I. 24

370 LA GAULE AU CnVQUiÈME SIÈCLE.

Avec tout mon respect pour une autorité aussi imposante et aussi bien acquise que celle de M. de Savigny, je trouve plus d'une objection ou plus d'un doute à opposer à son opinion sur ce point.

J'ai fait voir d'abord qu'il y eut un temps où toutes les curies de la Gaule dont on sait quelque chose furent des curies duumvirales, en tout semblables à celles de l'Italie. D'un autre côté, il serait, je crois, facile de prouver que les curies régies par un principal ne sont point particulières aux provinces, pas plus à la Gaule qu'aux autres. On en trouve en Italie même; je me contenterai de citer celle de Bolsène*.

Quant à ce qu'affirme positivement M. deSavigny que le principal d'une curie n'exerçait point de juridiction et n'était point, à proprement parler, un magistrat dans le sens romain, c'est une assertion dont je ne vois point de preuve, ou une supposition que j'ai de la peine à admettre. Je trouve en effet qu'il est question, dans les lois impériales, des honneurs du principal aussi bien que de ceux du duumvir. J'y trouve les deux titres rapprochés comme synonymes ou équivalents en dignité^.

(i) Urbis Vulsinensium principales qui palionorum adcpti fuerint dignitatem, etc. Cod. Théod. 1. 6. De principalib. Il me semble qu'ici le litre àe principales ^eu\. et doit être pris dans le même sens qu'il présente dans la loi d'Honorius, de 4og, sur les curies de la Gaule.

(a) Voir surtout la loi 77, du titre I. liv. XII. du Code Théo-

Il y a plus; si l'on veut supposer les deux magistrats inégaux en rang, ce serait, selon toute appai ence, le principal que l'on devrait se figurer comme le plus élevé; car, en supposant qu'il n'eût pas hérité de la juridiction de ce dernier, il faut du moins admettre que l'édilité, la questure et la censure lui étaient échues, attributions sans lesquelles on ne concevrait plus la curie romaine. Or, l'autorité cumulée de ces attributions surpassait très probablement celle du duumvirat.

En essayant de résumer et de coordonner tous ces faits sous un point de vue général, je serais lente de considérer l'introduction du principal dans la curie comme une nouvelle époque, comme une réforme au moins partielle de l'institution , réforme dans le sens des idées monarchiques , ou pour mieux dire, du despotisme impérial. Lu principal de curie, qui réunissait sur sa tête un pouvoir auparavant divisé entre deux ou trois magistrats, qui n'était point élu par le corps dont il était le chef, dont les fonctions duraient quinze ans, était une sorte d'empereur dans la curie. Les duumvirs n'y avaient été que des magistrats républicains *.

dosien ; il y est question des duumvirs et des principaux, de manière à constater que la différence entre les deux titres est une différence purement nominale.

(i) La ville de Rome et la province d'Afrique sont, je crois, au quatrième et au cinquième siècle, les deux seules parties de l'Empire dans la curie desquelles on trouve encore des magistrats sous le nom de duumvirs.

A l'appui de ces considérations, je crois pouvoir citer une loi impériale de 371, qui semble attester qu'à cette époque le poste de principal de cuiie était brigué comme une faveur, comme un pouvoir, et partout le sujet de beaucoup d'intrigues^.

Quoi qu'il en soit des motifs de la transformation de la curie duumvirale en curie principale, il est certain que cette transformation était une altération qui se compliqua ou se croisa rapidement avec beaucoup d'autres.

Dès les premières années du quatrième siècle, et antérieurement au changement dont je viens de parler, le décurionat, qui avait été jusque là ambitionné comme un privilège, comme la plus haute des illustrations municipales, avait commencé à devenir la plus dure et la plus abhorrée des servitudes.

Chaque magistrat étai,t personnellement responsable de la conduite et de la gestion du candidat qu'il avait présenté, comme c'était l'usage, pour le remplacer^.

Les duumvirs, les édiles étaient obligés, lors de leur élection, de donner à leur municipe des jeux de cirque, d'amphithéâtre, des fêtes somptueuses, qui étaient pour eux l'occasion d'énormes dépenses.

(1) Qui ad sacerdocium provinciœ et principalis honorem, gradatim et per ordinem, miineribus expeditis, non gralià, emendicatis suffragiis et labore pervenerint. . . Cod. Théod, De Dccur.

(2) Cod. Théod. De pericul. nomin. I, 1 1.

Tout !e corps de la curie était responsable et punissable de la mauvaise conduite d'un de ses membres*. Il était tenu envers l'autorité impériale à exploiter pour son compte les terres qui avaient été abandonnées, parce qu'elles ne rendaient plus de quoi payer l'impôt. Il devait combler de même le déficit des autres branches des contributions 2.

Nul décurion ne pouvait faire un pas hors de son municipe sans la permission des officiers de l'Empire 3; nul non plus ne pouvait aliéner la propriété en vertu de laquelle il était décurion ^.

De cette oppression toujours croissante résultèrent de singuliers désordres. D'abord toutes les places, toutes les conditions incompatibles avec les fonctions curiales furent, par cela seul, considérées comme des places ou des conditions privilégiées. Les employés du gouvernement, les officiers du palais impérial, les militaires, les prêtres et les moines étant exempts des charges du décurionat, tous les personnages destinés à la curie ne songèrent plus dès lors, chacun d'après ses goûts et ses moyens personnels, qu'à se faire officiers du palais, gouverneurs de provinces, hommes de guerre, prêtres, moines. Il fallut que le gouvernement impérial, pour les retenir sous le joug des fonctions

(ij Cod. Th.

(2) Cod. Th. De adm. ler. publ. I. ?.. ^3) Loi rendue par Constantin en 3-24.

(4) Cod. Th. Deoppos. publ. 1. lo.

curiales , les repoussât de toutes les autres. A dater du règne de Constantin, on trouve une multitude de lois qui n'ont d'autre objet que de fermer aux membres de la curie toutes les issues par lesquelles ceux-ci s'efforcent sans relâche d'en sortir^.

Il ne resta plus alors aux malheureux décurions que les ressources du désespoir. Ils s'enfuirent, se cachèrent dans les bois, dans les lieux déserts, abandonnant leurs biens à l'Etat. On vit, en 388, les curiaux de quatre villes et de plusieurs bourgades de la Mysie déserter à la fois 2.

Daus un pareil état de choses il était devenu difficile de trouver des décurions, et l'on fut réduit, pour n'en pas manquer, à recourir à des expédients qui avilissaient la curie. Etre décurion fut un châtiment; à ce châtiment furent condamnées diverses catégories de misérables, livrés sans défense aux mépris et à la tyrannie de la société : i" les individus nés d'une femme libre et d'un esclave; 2° les clercs jugés par les évéques indignes des fonctions sacerdotales; 3° des mineurs d'âge; 4° des Ijommes flétris par les tribunaux.

Les curies de la Gaule ne pouvaient manquer d'avoir leur part de cette oppression générale.

On a deux lois d'Honorius derannée4oo, adressées à Vincentius, alors préfet des Gaules, et dont il paraît résulter que les curies de maintes villes

(1) Cod. Th. pasiùn.

h.) Le fail; est relaté dans une loi du Ciode Théod.

gauloises étaient alors presque désertes, une foule de décurions s'étant, à ce qu'il paraît, associés pour fuir et pour aller vivre en sauvages dans les forêts et sur les montagnes*.

Une autre loi de la même époque prescrit des mesures pour empêcher les fuyards des curies de vagabonder librement dans le pays 2.

Mais tout désordre politique a ses limites, et le moment vint où il fallait de deux choses l'une: laisser la curie se dissoudre et s'anéantir faute de décurions, ou relever et adoucir de quelque manière la condition désespérée de ceux-ci.

On institua dans cette vue, dès l'année 365, l'office de défenseur (defensor)^. Par une pratique contraire à celle observée jusque là dans l'élection des magistrats curiaux, ce défenseur dut être choisi hors de la curie, par la réunion générale des citoyens, des décurions et du clergé^. Il prit indifféremment le titre de défenseur de la cité ou de défenseur du peuple. Son office était de secourir tout opprimé, le peuple et les contribuables contre les exactions de la curie , et la curie elle-même contre

(i) Destitutse ministeriis civitates splendorem quo pridem riituerant amiserunt; plurinii siquidem collegati, cultum urbium dese rentes, agrestem vitam secuti , in secrela sese et dévia contulerunt. Cod. Th. De his qui propr. Condil. reliquerint.

(2) 1(1. loc. cit.

(3) Savigny, Gesch. des Rccin. Rechts toiii. I. chap. 2. p. 8&

(4) Cod. Théod. De Defensor. \. i. j..

Tt-jG LA ALLE AL CINQUIÈME SIÈCLE.

les exigences arbitraires des officiers de l'Empire*. La durée de ses fonctions, d'abord de cinq ans, fut plus lard réduite h deux^.

Dans le principe étranger à la curie, il devint peu à peu l'un de ses magistrats, et finit par en être véritablement le chef. Il eut une grande part d'autorité judiciaire; d'abord l'instiuction des affaires criminelles , et en matière civile, le jugement en première instance de toutes les causes où il s'agissait d'une valeur de soixante à trois cents solidi. Enfin il eut, dans tout ce qui tenait à la juridiction volontaire, les mêmes droits et les mêmes fonctions que le duumvir^.

Mais, de tous les changements que les derniers empereurs firent à la constirution des curies, le principal, celui qui devait avoir le plus de conséquences dans l'avenir, ce fut d'y introduire les chefs du clergé chrétien. Déjà sous Constantin les évêques étaient entrés en partage de l'autorité judiciaire; ils avaient obtenu une sorte de suprématie sur les magistrats ordinaires^. D'abord vague et mal assuré dans la pratique, ce privilège fut avec le temps étendu par plusieurs lois successives qui, dans le corps du droit romain , formèrent ce que l'on aurait pu appeler le droit civil et poli-

(i) Ibid.X. 4.

(2) Id. ioc. cit.

(H) Savigny, Ioc. cit. p. 8f).

(/|) Cod.Tli. De Episc. and. I -n.

tique du clergé. Voici quelques-unes des dispositions de ces lois.

Indépendamment de la part qu'ils avaient au jugement des affaires civiles, les évéques furentchargés de surveiller et de dénoncer les juges ordinaires, pour cause de négligence dans leurs fonctions*.

On leur abandonna la poursuite de certains actes réputés délits, des jeux de hasard, par exemple^.

Ils furent appelés à concourir à presque toutes les fonctions de l'autorité municipale, à l'administration et à l'emploi des fonds du municipe, à la perception de l'impôt, à l'inspection des travaux et des édifices publics ^.

Ils intervinrent dans la nomination des tuteurs ou curateurs par le défenseur ou le duumvir. Ils eurent le droit de déposer et de conserver dans leurs églises les actes ou documents de ces nominations^.

Ils présidèrent au choix de divers agents municipaux, par exemple, des officiers qui, sous le titre de curateurs, étaient chargés de tout ce qui avait rappoi't à l'achat et à l'administration des subsistances du municipe ^.

A raison de toutes ces attributions, les évéques

(1) 7^. loc. cit.

(a) Cod. Th. De Episc. 1. 35.

{?,)■ LLibid. 1. 26.

(4) Ibid. 1. 3o.

(5) Ils n'obtinrent, à ce qu'il parait, ers dernières attributions que sous le Ycç^v.e de .lustinien. Cod. .lust. Nov. (IXXVJII. 16.

n'étaient pas seulement devenus de vrais magistrats curiaux, on en avait fait peu à peu comme de seconds chefs de la curie , comme une doublure des défenseurs. Ceux-ci se trouvèrent dès lors inutiles dans les villes épiscopales; en conséquence, ils y furent supprimés, et les évéques leur furent substitués parla loi.

Mais toutes ces lois furent mal exécutées, ou ne produisirent qu'en partie l'effet que l'autorité s'en était promis. La désorganisation des curies n'était pas, dans l'Empire, un mal accidentel ou local que l'on pût attaquer isolément; elle était la suite directe et nécessaire d'un despotisme monstrueux qui, à mesure qu'il devenait plus incapable de proléger la société, exigeait d'elle plus de sacrifices. Le moment était venu où il était impossible de lever les impôts autrement que de force. L'autorité immédiatement chargée de cette levée, la curie, avait été dès lors constituée en état de guerre avec les populations, et tout ce que les diverses tentatives de réforme pouvaient lui rendrepassagèrement de vigueur ne tendait plus qu'à la faire triompher dans cette guerre. Les officiers de l'Empire, les recteurs des provinces, fréquemment interpellés pailes deux partis, se gardaient soigneusement, comme on s'en doute bien , de venir au secours de celui qui devait payer. Ils étaient, parleur position , les instigateurs et les protecteurs obligés de toutes les violences devenues nécessaires pour la perception de l'impôl.

Ce n'est guère que par cette démoralisation complète de la curie, et par le parti systématiquement pris par le gouvernement d'autoriser toutes les vexations et toutes les iniquités des décurions dans leur guerre contre le peuple, que l'on peut expliquer un fait assez remarquable, et qui autrement aurait tout l'air d'être en contradiction formelle avec plusieurs de ceux que j'ai rapportés précédemment.

Ce fait, c'est que dans la Gaule, sinon ailleurs, l'on vit les curies se multiplier, même postérieurement aux époques données pour celles de leur désorganisation, aux époques où les lois signalent les décurions gallo-romains comme s'associant pour aller vivre de brigandage dans les forêts. Salvien atteste positivement qu'il y en avait alors nonseulement dans les petites plies, mais jusque dans les villages. Il dénonce liautement les principaux de ces curies comme autant de petits tyrans infatigablement occupés à dévorer la substance de la veuve et de l'orplielin. Enfin il affirme, et c'est là le trait le plus remarquable du passage , que loin de se plaindre de leur condition , les décurions étaient fiers des honneurs et du pouvoir attachés à leur office*.

Je bornerai ici cette ébauche de l'histoire de la

(i) Qiiœ enim sunt non modù iirbes, sed eliam ninnicipi.i alque vici , ubi non quot curiales fiierint , tôt tyranni sint? Quam quam forte hoc nomine sibi gralulentur, quia potens et honoraliis esse videatur. . . De (Tiibern. Dei. \ . p. lo '>.

38o LÀ GAULE AU CINQUIÈME SIÈCLE.

curie, sauf à indiquer un peu plus tard comment les Visigoths et les Buigondes traitèrent cette institution, et ce qu'elle devint sous leur gouvernement. Je dois en attendant poursuivre le tableau de la culture romaine dans la Gaule et particulièrement dans la Gaule méridionale. J'essaierai d'abord de donner quelque idée de la société galloromaine aux époques convenues, en commençant par en distinguer les différentes classes.

A. la tête de cette société figurait ce que, faute (Tune dénomination plus historique , l'on peut nommer la haute noblessej'-^ou noblesse impériale. Cette noblesse était nombreuse et en grande partie composée des descendants des anciens chefs gaulois, tant de ceux qui avaient cherché à se maintenir dans la vie ^turbulente de meneurs de clans, que de ceux qui, suivant le progrès de la .société gauloise, avaient formé peu à peu Tarislocratie dont se composa le sénat des villes. C'était principalement cette classe qui, à mesure qu'elle était devenue romaine et qu'elle avait achevé de se policer, avait fourni cette multitude de consuls, de sénateurs, de préfets du prétoire, de vicaires, de proconsulaires, de maîtres des milices, de tribuns, etc., qui, durant plus de trois siècles, avaient partagé, dans la Gaule et ailleurs, les grands offices de l'Empire.

Au-dessous de cette noblesse impériale venait la noblesse municipale , c'est-à-dire ce même ordre

SOCIÉTÉ, MOEURS. 38 f

de décurions dont j'ai parlé tout à l'heure. Cette classe formait, comme je l'ai dit, dans la société romaine, le lien entre les grands dignitaiies de l'Empire et la population libre des villes, désignée en latin par le nom de peuple (plebs).

Cette dernière comprenait toutes les classes industrielles et laborieuses, organisées en corporations indépendantes, ayant chacune ses chefs, ses règlements, ses privilèges, et l'on pourrait dire s:i personnalité. De toutes ces diverses classes, nobles ou plébéiennes, se composait la masse des hommes libies, en dehors de laquelle il faut compter encore trois autres classes : les esclaves, les colons et les clients»

Quant aux esclaves, je m'abstiendrai d'en parler, n'ayant rien de spécial à en dire ; ce qui concerne les colons serait beaucoup plus cuiieux et plus important si on le savait mieux. Ces colons, nommés parfois tributaires (tributarii), étaient ii quelques égards de véritables fermiers, qui rendaient au possesseur de la terre qu'ils cultivaient une portion déterminée de ses produits. Ce qu'il y aVait, dans leur condition, de particulier et de caractéristique, c'était qu'ils étaient, eux et leurs enfants, héréditairement attachés à leurs champs; ils étaient censés en faire partie. Le propriétaire du sol pouvait les vendre, mais avec le sol et non à part. Il n'avait pas non plus le droit de les expulseï-, ni d'augmenter en aucune façon la rente primitivement stipulée. Ainsi, bien qu'attaché à la glèbe,

382t LA GAULE AU CINQUIÈME SIÈCLE,

le colon n'était pourtant pas serf; il travaillait réellement pour lai; il avait un intérêt propre à tirer de la terre tout ce qu'elle pouvait donner. Son sort, bon ou mauvais, décidé une fois pour toutes par le contrat primitif entre le premier colon et le premier possesseur, ne dépendait plus immédiatement des héritiers de celui-ci ; enfin la loi le reconnaissait pour libre et le traitait comme tel ^.

Il paraît du reste que le colon était susceptible d'être affranchi, aussi bien que l'esclave proprement dit , et que pour lui, comme pour ce dernier, l'affranchissement était réputé un bienfait , une véritable amélioration de son sort^.

Ce singulier contrat entre le cultivateur et le possesseur de la terre est certainement, en son genre, un des plus curieux dont il soit resté des vestiges dans l'histoire. Il y a lieu de présumer que c'était l'Italie qui en avait fourni le type aux provinces, et il est certain que celles-ci l'avaient généralement adopté. On n'en sait point l'origine; mais on peut être aisément tenté d'y voir un adoucissement apporté par les progrès de la vie sociale à la condition première de cultivateurs qui avaient été de vrais esclaves.

Les restes du système de clien telle , que l'on en-

(i) Waller. Rœm. RecJusgesch. p. 4 23. Il a puisé les notices que je lui emprunte dans un traité spécial de M. de Savigny sur l'état des colons romains, traité que je u'ai pu consulter directement.

(aj Sidon. Apol. Epist. Y. 19.

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