Sénèque, Questions naturelles , liv. III
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il apporte dans l’étude de tous ces grands problèmes moins de critique que ses devanciers, et ne s’y montre, comme sur tant d’autres sujets, qu’un compilateur qui manque bien des fois de jugement.
Le monde romain, jusqu’à la chute de l’Empire, conserva sans les modifier les idées cosmogoniques des maîtres de l’école grecque et latine. Les savants du moyen âge, plus occupés de théogonie , d’alchimie et de scolastique que de -géologie, ne formèrent aucune hypothèse sur les origines du globe, et pour la plupart acceptèrent sans les discuter les traditions mosaïques et chrétiennes d’un Dieu tout-puissant, tirant du néant, en six jours, le monde et tous les êtres.
Les savants de ce temps , Avicenne , Averrhoès, ces grands commentateurs d’Aristote, chez les Arabes ; Gerbert, Albert le Grand, Roger Bacon, Alphonse le Sage, Dante, esprit encyclopédique qui résume tout le savoir du moyen âge, Vincent de Beauvais, qui l’égale chez nous et a le mérite de le précéder, et tant d’autres qu’on pourrait aussi citer, vivent sur le fonds d’Aristote et des livres saints, ne voient rien
au delà, et en géologie surtout, se contentent de ce que le maître et Moïse ont dit. Ceux qui» trop à l’étroit dans des idées qu’ils ne partagent pas tout entières, veulent marcher en avant, payent de leur liberté et souvent de leur vie la gloire de devancer leur époque.
Au commencement des temps modernes, quand l’esprit d’examen se ranime avec le souffle de la Réforme, les discussions cosmogoniques renaissent. On se demande, sinon d’où est sorti ce globe, au moins d’où viennent les roches solides qui le composent et les empreintes d’êtres organisés qu’on rencontre dans les terrains. On s’inquiète de savoir si ces empreintes sont bien des jeux de la nature, des images dues à des forces plastiques occultes, à l’influence des planètes et des étoiles, comme on l’a cru jusqu’alors, ou si elles ne sont pas le témoignage le plus certain de l’existence d’êtres vivants au milieu même des terrains quand ils se formaient, et dans les lits desquels ces êtres ont abandonné leurs dépouilles.
Un des génies les plus complets de ce temps, Léonard de Vinci, qui s’est voué au culte de la
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science non moins qu’à celui de l’art, écrit que les coquilles fossiles se sont pétrifiées dans le limon des eaux, ce qu’ aujourd’hui nous nommons les dépôts sédimentaires, et qu’elles appartiennent à des espèces et à des époques différentes.
Le médecin et poëte Fracastor partage et répand ces idées. Il profite , pour entrer en lice, de la découverte qu’on vient de faire de coquilles et de poissons fossiles dans les terrains du Véronais , et remarque , comme Léonard , qu’on rencontre ces pétrifications classées régulièrement et par assises.
Le potier-émailleur Bernard Palissy, qui n’eut jamais, selon ses propres paroles, « d’autre livre que le ciel et la terre , qu’il est donné à tous de connaître et de lire, » fut le premier qui proclama en France la formation aqueuse des terrains stratifiés, et le véritable caractère des fossiles qu’on y rencontre. S’en tenant à un seul élément, il n’admet que l’eau comme « commencement et origine de toutes choses naturelles. » Il proclame que les fossiles sont des restes d’animaux autrefois vivants, quelques-uns d’espèces
entièrement disparues, et que tous les jeux de la nature ne peuvent rien à ces pétrifications , « si l’animal même n’a bâti sa forme. »
Disons en passant que ce sont ces mêmes fossiles qui inspirèrent Bernard Palissy dans le dessin des rustiques figulines dont il ornait tous ses plats émaillés. C’est également au sujet de ces pétrifications, si abondamment répandues dans les terrains autour de Paris, que l’ouvrier de terre ouvrit en 1575 ses fameuses conférences sur la géologie, où il compta entre autres auditeurs le grand chirurgien Ambroise Paré.
Si Palissy peut être acclamé chez nous comme t le père des géologues neptuniens, Descartes à son tour est le chef des plutonistes ou des vulcaniens. Il ravive, en même temps que la théorie du feu central de Platon, celle des atomes d’Épicure que le moyen âge avait perdue de vue; mais tout, selon Descartes, a son origine dans l’élément igné. Par le refroidissement, les corps, d’abord en feu, se couvrent de taches et de croûtes, comme le soleil, et la terre et toutes les planètes ne sont que des soleils éteints. L’écorce solide du globe recouvre un foyer al-
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lumé, et les réactions de cette mer de feu contre la croûte extérieure produisent les fractures du sol et le soulèvement des montagnes.
Bornons ici cette nomenclature. Les véritables précurseurs de la géologie moderne ont paru: c’est Palissy, c’est Descartes, esprits éminemment créateurs, mais dont les découvertes ont été en quelque sorte préparées par tous les travaux de leurs devanciers, depuis Thalès et Pythagore, depuis Platon et Aristote. Avec Palissy, avec Descartes, naissent véritablement les théories sur lesquelles toute la science aujourd’hui repose. Nous venons de voir Palissy certifier l’origine aqueuse des couches sédimentaires du globe, et la nature organique des fossiles, dont quelques-uns sont d’espèces perdues. Bulîon reprendra plus tard cette dernière idée, mais sans la développer. Cuvier, non moins observateur et subtil que Palissy, lui donnera un corps et en fera sortir tout d’un jet une science nouvelle, la paléontologie, cette science des êtres disparus.
A son tour Descartes, en établissant l’origine ignée du globe et l’existence du feu central,
devine dans ce dernier élément la cause des dislocations du sol et du soulèvement des chaînes de montagnes. Buffon passera auprès de cette idée sans l’analyser, sans même s’en inspirer, comme il n’a pas su trouver la paléontologie dans les conceptions de Palissy; mais M. Élie de Beaumont aura plus tard la gloire de résumer en corps de doctrine la grande conception du feu central ; il la pliera même à toute la rigidité du calcul mathématique, et en fera dériver avec toutes ses conséquences la belle théorie des soulèvements.
Avec Palissy, avec Descartes, la géologie est donc née. Sans doute Lavoisier, en créant la chimie et en découvrant les corps simples ; Laplace, en imaginant le véritable système du monde, assoiront sur des bases encore plus solides les théories cosmogoniques; mais dès le xvn e siècle on peut dire que la géologie est faite, et passe à l’état de science de moins en moins hypothétique. Les fondateurs sont venus, ce sont ceux que nous avons nommés.
L’anatomiste Sténon, Suédois de naissance, mais que l’Italie réclame pour ses travaux, ne
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fit que développer les doctrines de Léonard de Vinci, de Fracastor et de Palissy, sur la nature des terrains de sédiment et des fossiles qu’ils contiennent. Le premier, il nomme primitifs les terrains sans fossiles. Esprit éclectique, il ne s’adresse pas seulement à l’eau pour expliquer tous les phénomènes, il attribue le soulèvement des masses superficielles à l’effort de vapeurs souterraines.
Presque en même temps que Sténon tient Leibnitz avec sa Proiogôe Leibnitz qui procède de Descartes et de Sténon, partisan à la fois du feu et de l’eau, surtout du premier de ces deux éléments.
Buffon, comme Leibnitz, ne fait que continuer les idées de Descartes. Non -seulement il n’y
1. Leibnitz fut chargé en 1080, par le duc Ernest-Auguste, de faire l’histoire de la maison de Brunswick -Hanovre. Il voulut remonter à l’origine des choses, et écrivit, après treize ans de recherches et de voyages, le préambule de cette histoire. Ce fut la seule partie qu’il en rédigea. Ce préambule est la Protogée. C’est un essai sur la formation de la terre et les révolutions que la planète a subies. La science a marché depuis Leibnitz. Aujourd’hui toutefois, si un auteur devait écrire l’histoire de quelque maison régnante, il ne commencerait pas par celle de la naissance du monde.
ajoute rien ; mais, quand il veut s’en écarter, il est bien malheureusement inspiré. Ses conceptions sur la genèse du monde planétaire, malgré le style dont il les colore, n’ont guère fait souche après lui.
Voici cependant d’autres maîtres qui ajouteront de nouveaux éléments à l’édifice en voie de formation.
Sur la fin du xvm e siècle nous trouvons chez les Allemands Werner, chez les Anglais Smith et Hutton. De ces deux- ci, l’un est vulcanien et plutonien : c’est Hutton, créateur de la théorie du métamorphisme; l’autre est neptunien, comme l’est Werner. Pendant que le mineur allemand, éternel honneur de l’école de Freyberg, crée en quelque sorte la théorie des filons, que M. Élie de Beaumont aura plus tard la gloire de compléter définitivement, le praticien anglais Smith étudie la nature et la variation des coquilles fossiles dans les terrains où elles sont renfermées, et délimite les strates qui les contiennent. Il crée ainsi la stratigraphie, et la géologie anglaise peut le réclamer à bon droit comme son premier fondateur.
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Il n’a donc pas fallu moins de deux mille cinq cents ans, depuis les premiers bégayements de la philosophie hellénique jusqu’à notre siècle (nous ne parlons pas des tâtonnements des écoles orientales), pour établir sur une base désormais certaine, positive, la science de la terre. Mais aussi quelle conquête était réservée aux efforts du génie humain! Le passé si ténébreux de notre planète s’est enfin révélé à nous, le voile qui nous cachait nos origines s’est déchiré, et l’homme a établi la véritable chronologie du globe.
Le système du monde a été découvert, et un astronome, lisant dans le commencement des âges, a dit comment toutes choses étaient nées. Sur la sphère qu’il a montrée se dégageant du soleil, les géologues ont vu à leur tour se consolider la première écorce, et des dépouilles de celles-ci naître les terrains de sédiment sur lesquels est apparue et s’est développée la vie, progressant et se transformant toujours. Le satellite de la terre, la lune, les planètes, sœurs de la terre, et tous leurs satellites, ont également ou ont eu, une vie analogue, et passent, sont passées ou passeront par les mêmes phases. Le
soleil lui-même, père de notre système planétaire, se prépare aux mêmes métamorphoses.
Tous les mondes qui environnent le monde solaire, toutes les étoiles, qui sont autant de soleils autour desquels gravitent d’autres convois de planètes, toutes les nébuleuses, toutes les nuées cosmiques, que l’on distingue sur la voûte du ciel et qui sont autant de sphères en voie de formation, autant de soleils futurs d’où sortiront d’autres séries de planètes, tous ces mondes se préparent à des phénomènes géologiques, sinon absolument les mêmes, du moins du même ordre que ceux que nous avons décrits pour notre petite terre.
Devant un tel spectacle, qui n’est pas un rêve de l’esprit, mais un fait décisif que la science dès à présent confirme de tous points, l’esprit demeure abîmé, confondu. Qui a prévu cela de tout temps? Est-ce une intelligence souveraine, créatrice, un esprit infini qui veille sur les fois de ce monde, anime la matière et donne à chacun sa place et ses fonctions? Ou tout cela n’est-il que l’effet de forces fatales, d’agents mystérieux existant de toute éternité et inhé-
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rents à la matière elle-même? Qui donc ici soulèvera le voile? Qui dégagera l’inconnu de ce désespérant problème? Est-ce à l’âge humain qu’une telle découverte est réservée? N’appartient-elle pas plutôt à quelques-uns de ces âges futurs qui remplaceront le nôtre dans la série des transformations que la terre doit encore subir ?